‹ La légende de l'homme éternelChapitre 30 sur 43 · LE CHLOROFORME · texte numérisé non relu

LE CHLOROFORME

En arrivant devant la maison voisine de la sienne, M. de Boursonne fut frappé de voir une foule nombreuse rassemblée devant la porte, bien qu'il fit encore à peine jour. I! interrogea, les uns parlaient d'un assassinat, les autres d'un suicide. H demanda le nom de la personne morte ou blessée, on lui cita le nom de M. Dormay.

Or, M. Dormay étant un de ses intimes, le comte entra et questionna le concierge. Celui ci luiaprit que M. Dormay était fort mal, et qu'il l'avait fait demander ; le comte se hâta, dès lors, de monter dans les appartements de son ami.

Il apprit que la veille, vers dix heures du soir, M. Dormay avait reçu une lettre, et avait paru singulièrement ému en la lisant; qu'il avait écrit sur-le-champ, et fait porter une réponse. Mais la femme à laquelle la lettre était adressée avait refusé de la recevoir. Le valet, chargé de celte correspondance mystérieuse, avait rendu à son maître sa missive dédaignée ; celui-ci avait congédié ses gens, et le lendemain, c'est-à-dire une heure au plus avant l'arrivée du comte, on avait trouvé M. Dormay

évanoui dans son lit ei donnant à peine signe de vie quand on était venu, selon l'habitude, ouvrir ses rideaux au point du jour.

Le valet de chambre avait aperçu son maître la tête enveloppée dans une serviette, étreignant, d.ins ses deux mains crispées, les draps du lit à demi défait. 11 avait voulu écarter les linges qui comprimaient la bouche, et il s'était aperçu, avec stupéfaction, que ces linges étaient solidement cousus. Alors il s'était empressé de sonner, et on était allé chercher, en toute hâte le docteur Désouches, et la mère du mourant, pauvre femme septuagénaire.

Avant d'entrer auprès de M. Dormay, M. de Boursonne se hâta de décacheter une lettre que son ami avait laissée pour lui, et qui expliquait les motifs de ce nouveau suicide.

« — Mon cher comte, disait la lettre, avant de mourir, je vous ai choisi pour vous confesser mon crime, et pour vous prier de réparer, autant que faire se pourra, les malheurs que j'ai causés.

» Député depuis dix ans, vous savez quelle réputation de loyauté, d'honneur j'avais su mériter, et que j'aurais conservée jusqu'à ma mort si le malheur n'eût voulu que je rencontrasse une de ces misérables filles sans cœur, sans pitié, qui se font un jeu de la ruine des familles.

» Cette femme, c'est dai?s une soirée, passée en votre compagnie, que je la vis pour la première fois au théâtre des Variétés, dont elle était une des plus brillantes étoiles. Elle s'appelait Angêle, elle jouait un de ces rôles qui font ressortir, dans tout leur éclat, les qualités physiques, et présentent l'actrice sous l'aspect le plus séduisant. Dès ce jour, ma vie ne m'appartint plus, elle fut toute à cette malheureuse.

» J'aime peu les actrices comme maîtresses, elle sont trop à tout le monde; ce que j'appris de celle-ci aurait dû m'ouvrir les yeux, si je n'avais été complètement fou. En effet, mademoiselle Angèle menait la vie à grandes guides, alfiehant un luxe princier, et le faisant soutenir par les plus beaux noms des quatre parties du monde civilisé.

i Pour arriver à lutter contre tant de rivaux riches et titré?,

il fallait être plus sot qu'eux et plus prodigue; c'est le sort que je me réservai. Je fis les frais de cette table à laquelle tant d'autres venaient s'asseoir gratis, et dont les miettes au plus m'étaient mesurées par la déesse. En un mol, je descendis bientôt au rôle d'entreteneur, rôle stupide, misérable, honteux, où l'homme le plus honorable se voit sacrifié au cabotin qui joue les queues rouges, ou au jeune vaudevilliste qui distribue sa pièce, et au journaliste qui sème la renommée... dans les cafés du boulevari.

» Je savais tout cela, mon cher comte, et tel était mon aveuglement que, pour les faveurs de mademoiselle Angèle, j'oubliai repos, fortune, considération, et ma mère elle-même. Ce n'était pas de l'amour, c'était du délire.

i Je n'ai pas besoin de vous dire à quel prix j'achetai mes grandes et petites entrées. Le mobilier de la veille fut vendu ut remplacé par un plus somptueux; il en fut de môme de la voilure, des chevaux, des cachemires ; la belle fit maison nette et argent de tout. Je me conduisis en prince russe.

» Du reste, c'était un boyard que je chassais. Le malheureux avait vidé ses derniers roubles dans les toiles d'araignée de mademoiselle Angèle. Je savais tout cela, et je ne reculai pas. J'étais fasciné ; je le suis encore. Je lui livrerais le monde si le monde m'appartenait, et si elle voulait de moi à ce prix!

• En deux ans, ma fortune, et celle de ma mère, qu'elle me laissait diriger, tout fut à peu près englouti. J'avais dévoré plus d'un demi-million. Cependant il me fallait de l'argent, car mademoiselle Angèle ne se gênait guère pour me dire, avec le plus effronté cynisme, que le jour de ma ruine serait l'aurore de mon successeur. Cet argent, la Bourse seule pouvait me le donner; mais j'étais député, et il ne m'était pas possible de m'aventurer ostensiblement dans ce temple de la spéculation.

* Un ami, un coulissier, puisque l'usage a consacré le terme, se chargea de faire valoir mes fonds, et, grâce à quelques heureuses entreprises, je pus continuer mes folles prodigalités, mais un jour vint où les défaites succédant aux victoires, je fus complètement ruiné. Nul autre que moi ne se doutait de ma position.

. »> Le mois dernier, j'eus à toucher une somme de cent mille francs, ma dernière ressource, provenant d'un placement hypothécaire; jo la livrai à mon associé; peu de jours après, elle disparaissait dans le gouflïe.

i » Il fallut enfin s'arrêter. Mes cadeaux étant devenus plus rares chez Angèle, je vis apparaître des signes de refroidissement, et enlin la silhouette d'un nouveau Russe, riche comme je ne Tétais plus, et,slupidement amoureux comme je Tétais encore. La jalousie me monta au cerveau, et je résolus d'obtenir de l'argent, fût-ce même au prix de mon honneur, aûn de tenter encore les hasards de la Bourse.

» Je cherchai longtemps avant de trouver un moyen quelconque de me procurer cet argent. Un moyen honnête, il n'en pouvait pas être; des moyens honteux, le choix était grand. Je m'arrêtai au seul qui me parut ne pouvoir me compromettre ; il était réellement infernal.

» Aujourd'hui que j'envisage de sang-froid, au moment de mourir, la position que ma folie m'a faite, je vois, avec une terreur profonde, par quel enchaînement logique, inexorable, une faute entraîne une nouvelle faute, un crime un second crime.

» Lesagents de change de Paris ont la funeste habitude, ainsi que les notaires, de ne donner aucun reçu des sommes versées entre leurs mains. C'est tout au plus si, parfois, un avis annonce au client que l'agent de change a acheté ou vendu, pour son compte, à tel ou tel taux. Bien que le public murmure sourdement contre un pareil abus, il ne continue pas moins de se produire. Je résolus de profiter de celte circonstance. ! » J'avais souvent acheté ou vendu des valeurs par l'intermédiaire de M. Morin, mon agent de change ; j'étais en relation d'amitié avec lui ; mon plan fut bientôt combiné.

» Un matin, j'entrai dans ses bureaux, et j'eus soin d'y faire j remarquer ma présence en causant avec deux ou trois employés qui m'étaient connus. Je m'attachai à préciser, en demandant une date, le jour où Ton se trouvait ; puis je glissai légèrement que je venais acheter de la rente. Je sortis sans donner aucun ordre.

• Six jours après, je revins ; il y avait foule. Il me semble encore voir l'intérieur des bureaux. Un vaste salon coupé en deux parties par un grillage à travers lequel on aperçoit le caissier et plusieurs commis ; un invalide à la porte pour guider les clients.

» Je me présentai au guichet, et je demandai mon bordereau. L'employé chercha longtemps et, comme je m'y attendais, ne trouva rien.

• — C'est surprenant, dis-je alors, car voilà six jours que j'ai dépose cent mille francs.

» De nouvelles recherches furent faites, toujours inutilement. » A son tour, le caissier visita ses livres, et n'y rencontrant pas mon nom, me questionna.

» — Quel jour avez-vous déposé, monsieur Dormoy ? » — Lundi dernier.

» — Quelle somme? # » — Cent mille francs, i — Afin d'acheter du trois pour cent?

■ — Oui, monsieur.

» Tous les registres interrogés, le caissier s'écria :

» — C'est extraordinaire. Je ne vois aucune trace d'ordres donnés par vous.

» — Comment, aucune trace, m'écriai -je?...

» — Aucune... Vous rappelez-vous auquel de ces messieurs vous avez remis vos fonds ?

» Je parcourus du regard les commis, comme pour mieux préciser mes souvenirs; puis, avisant un tout jeune homme à l'air modeste et timide, je pensai que j'en aurais meilleur marché que d'un autre, et je le désignai du doigt.

• — C'est à monsieur que je les ai donnés.

» — M. Despierres !... Ah ! fil le caissier.

» Celui que l'on venait de nommer ainsi rougit beaucoup, et répondit avec douceur :

» — Je n'ai pas reçu cet ordre ; je me le rappellerais à cause de l'importance de la somme d'abord, puis parce quej'ai l'honneur de connaître monsieur de vue.

» Tout ceci fut dit tranquillement, comme par un homme dont la conscience est pure.

» — Cependant, monsieur, repris-je avec assurance, c'est bien à vous que j'ai donné Tordre, je vous reconnais parfaitement. Le jeune commis, troublé par les regards de la foule fixés sur lui, balbutia, et n'osa se défendre. Le caissier se leva aussitôt, annonçant qu'il allait prévenir son patron.

» Comme cette scène s'était jouée à haute voix, les personnes présentes l'avaient entendue; les affaires étaient suspendues, l'anxiété paraissait générale, et j'entendais chacun prendre mon parti. Ceci était naturel; tous les clients se croyaient menacés dans ma personne.

» Quant au jeune Despierres, mon accusation semblait l'avoir foudroyé, comme s'il eût été coupable. Interdit devant mon audace, la tête basse, les yeux baissés, rouge, tremblant, il paraissait prêt à confesser un crime qu'il n'avait pas commis. Pour moi, la tôle haifte, le sourcil froncé, l'air mécontent, j'attendais en manifestant une impatience que tout le monde partageait.

» M. Morin parut. Je vis, à son émotion, que son caissier lui avait raconté l'affaire.

» Il me salua, me pria de passer dans son cabinet, et y fit entrer aussi M. Despierres.

>' Un murmure confus s'éleva du milieu de la foule ; l'agent de change en calcula la portée et la signification.

» — Messieurs, dit-il, soyez certains qu'il ne peut y avoir qu'une erreur. Si cependant il y avait autre chose, M. Dormoy ne perdrait rien, car je le rembourserais.

>» Un nouveau murmure, de satisfaction celte fois, parcourut tous les rangs.

» J'entrai dans le cabinet de l'agent de change, et j'y répétai ma version.

» Le jeune employé ne put que reproduire sa précédente déclaration, que pouvait-il de plus pour sa justification ?

» M. Morin m'examinait attentivement.

» — En quelles espèces étaient vos valeurs, me demandat-il?

» — En billets de banque, moitié de mille francs, moitié en coupures de cinq cents. Le tout provenaitd'un remboursement qui m'avait été fait le 7 de ce mois, chez M. Duhamel, négociant, rue de Cléry, n° 9,

» En présence de ces délails précis, M. Morin pâlit. Alors il supplia le jeune Despierres de chercher dans sa mémoire ; mais celui-ci se contenta de répondre :

» — Je ne nie pas que M. Dormoy ait déposé ses fonds ici, seulement j'affirme ne les avoir pas reçus, sans cela, je les aurais inscrits, comme je fais pour les autres clients.

» M. Marin fit appeler successivement tous ses employés; aucun ne se souvint d'avoir été chargé de mon ordre.

» Après les investigations les plus scrupuleuses, l'agent de change prit un ton plus sévère vis-à-vis du jeune Despierre.

» — Monsieur, lui dit-il, nous n'avons aucun motif de douter de la parole de II. Dormoy, de sa loyauté. Monsieur sait qu'en avançant une pareille accusation, il tue votre avenir, votre honneur; il n'est pas homme à vous perdre légèrement.

» Ces paroles sensées faillirent amener sur mes lèvres l'aveu de mon crime; j'avais entièrement perdu contenance.

» — Vous m'avez été adressé par un ami comme un trèshonnête jeune homme, reprit M. Morin en s'adressant à son commis ; votre père, caissier chez M. Duchère depuis quarante ans, est un modèle de probité; cependant, à votre âge, on se laisse quelquefois entraîner par ses passions. Voyons, continual-il d'un ton paternel, vous aurez détourné les valeurs pour quelque maîtresse; vous aurez espéré les restituera temps. Avouez, et sur mon honneur, non-seulement je vous garderai chez moi, mais encore, monsieur et moi, nous nous tairons sur votre faute. Vous vous acquitterez avec le temps, et votre père ignorera tout.

» Le jeune homme jeta un cri déchirant et tomba à genoux en fondant en larmes, avec un tel désespoir que je me sentis remué jusqu'au fond du cœur. Jusque-là, il n'avait pu croire, lui sûr de son innocence, que personne pourrait en douter, qu'il serait soupçonné, accusé, déshonoré. Enfin, la vérité apparaissait à ses yeux avec son cortège de honte et de dangers.

2M LA LÉGENDE -

» En présence de cette douleur profonde, M. M or in hésita encore. Un des deux hommes qu'il avait devant lui était un voleur; était-ce moi, était-ce Despierre? Ma vieille renommée de probité l'emporta, l'agent de change chassa le malheureux commis.

» — Il faut une perversité inouïe pour avoir eu la pensée d'un tel vol, s'écria M. Morin.

» En effet, en admeilant la réalité de mon assertion, il eût fallu que le commis infidèle fit semblant de porter sur le registre la somme reçue par lui, qu'il fît disparaître Tordre écrit de sa main et signe par le client, et glissé dans sa poche les valeurs déposées. Cependant, si le tour était difficile, il n'était pas impossible; les audacieux escrocs du chemin de fer du Nord ont eu à surmonter de bien autres difficultés; il est vrai que le vol étant de six millions, il était nécessaire que leur habileté fût à la hautearde l'opération.

» Une fois le jeune Despierres chassé, comme je ne bougeais pas, M. Morin finit par comprendre. 11 était responsable de ses employés. Il ouvrit sa caisse, y prit dix paquets de billets de mille francs de la Banque, et me les remit.

» — Je suis vraiment désolé, balbutiai-je en les serrant dans mon portefeuille.

» — Vous avez tort, mon cher monsieur; c'est à moi de mieux choisir mon personnel. Ma maison serait ruinée si j'agissais autrement que je ne fais.

» Je sertis. Quelques jours après, j'appris que l'excellent M. Morin s'était efforcé de conserver le pauvre Despierres; mais que les autres employés avaient forcé ce malheureux de s'éloigner, en dépit de ses protestations d'innocence. Qui donc aurait osé soupçonner la vérité?

» Le commis chassé revint, le soir, chez son père. M. Despierres était un ancien officier, devenu caissier dans l'importante usine Duchère et C e . C'était un vieillard démesurément grand, et plus maigre encore qu'il n'était long; toujours emprisonné, hiver comme été, dans une de ces redingotes dont la principale mission consiste à nettoyer les talons des bottes, tant leurs vastes pans descendent vers le sol. M. Despierres, sec,

raide comme le soldat au port d'armes, était, selon l'expression populaire, une vieille culotte de peau. Voila pour le physique.

» Au moral, le brave homme avait un fond de probité antique et de purhanisme qui n'est pas encore mort en France, bien qu'en disent les pessimistes. Il aimait son fils, mais il l'eût sacrifié à sa vieille réputation; c'était l'honnêteté sur la chair et dans les os d'un homme.

• Lorsque son fils entra , M. Despierres achevait de lire une lettre. Elle était de M. Morin, et elle révélait tout ce qui venait de se passer.

» Le père, profondément ému, essuya ses larmes, tendit la lettre à son fils, et lui ouvrit ensuite ses bras. Le jeune homme s'y précipita.

» — Je suis innocent, mon père.

» — Je n'en ai pas douté, répondit le vieillard. Si les autres connaissaient, comme moi, le fond de ton âme, eux non plus ne t'accuseraient pas.

» M. Despierres avait amassé, à force de privations, depuis quarante ans qu'il élait chez les frères Duchère, une somme de soixante et dix mille francs, placée dans la maison. Le lendemain, il pria ses patrons de vouloir bien le rembourser.

» C'était une fin de mois, la liquidation se faisait péniblement, elle s'était soldée en perte, l'année avait été désastreuse pour le commerce de Paris, et la maison Duchère avait beaucoup souffert. En ce moment, des bruits malveillants circulaient môme sur la solvabilité des frères Duchère; ils pensèrent que leur caissier craignait d être enveloppé dans leur ruine, et ce trait, que leur mécontentement jugea très-sévèrement, leur pa* rut d'une noire ingratitude.

» Ils n'adressèrentaucune objection à leur emplqyé, se contentèrent de l'accueillir avec un visage glacé, et lui remirent ses fonds. M. Despierres se hâta de courir chez l'agent de change de son lils, lui comp'.a soixanic-dix mille francs, et promit do s'acquitter le plus promptcinent possible sur ses appointements, dût-il vivre de pain sec.

» En rentrant chez lui, il trouva une lettre. Les messieurs Duchère lui donnaient congé; ils avaient déjà pris un autre

caissier. Le malheureux aimait sa place comme on aime une maîtresse ; il tomba sans connaissance. Lorsque son fils revint, il trouva son père mort et serrant dans ses mains crispées la lettre qui le congédiait.

» Le jeune Despierres jura sur la tombe de son père de le remplacer dans son œuvre de réhabilitation. Pour y parvenir, il fallait une place; mais le bruit de sbn affaire avait pénétré partout, et partout il fut éconduit, plus ou moins poliment.

» Alors, no trouvant d'occupation ni chez les banquiers, ni chez les autres hommes de la Bourse, du commerce el de l'industrie, repoussé de toutes parts, il ne recula devant aucun sacrifice, cl, faisant bon marché de sa vie, de ses habitudes, il demanda du travail dans un atelier de céruse Là, on ne pouvait le refuser : car l'ouvrier fesail sans cesse défaut à l'usine. Il savait que les tempéraments les plus robustes ne résistent pas trois ans à l'action insalubre de la céruse, que l'on respire la mort à pleins poumons , que l'un n'a guère pour compagnons de travail que des repris de justice ou des évades du bagne, les seuls êtres qui consentent à voir leurs os atteints promptement de nécrose , leurs entrailles déchirées par les atroces coliques de plomb, leurs cheveux et leurs dents tomber, et la mort se présenter sous ses formes les plus hideuses.

• Sur les six francs que le jeune Despierres gagnait chaque jour, il en prélevait un pour son entretien , et le reste était porté par lui, chaque mois, chez M. Morin. Celui-ci avait voulu refuser; mais son ancien commis l'avait supplié de lui laisser accomplir son pieux devoir, et l'agent de change, profondément ému, avait dû céder.

» J'ignorais tout ceci , quand le hasard me fit rencontrer, hier au soir, M. Morin au bal de la présidence. A sa vue, un frisson involontaire passa sur tous mes membres. Comme je m'y attendais , la conversation roula sur la perte de mes cent mille francs, et mon agent de change me raconta les suites désastreuses de cette honteuse affaire.

» Le cœur navré, je m'échappai le plus tôt possible, et je rentrai chez moi, comparant, dans ma pensée, ma haute réputation de probité usurpée Ai deshonneur immérité de ma vic-

time. Mon valet de chambre me remit une lettre; elle contenait ce peu de mois : * Monsieur, il est inutile que vous preniez » désormais la peine de me venir voir; je ne pourrais plus vous » recevoir. Agréez Angôle. »

» Ainsi cette femme, à laquelle j'avais jeté en pâture ma fortune, celle de ma mère, mon honneur; celte femme qui avait caillé la mort d'un homme et la ruine de deux familles ; celte misérable me chassait, parce qu'elle avait deviné ma ruine. Elle m'écrivait de ce même style qu'elle eût»employé vis-à-vis d'un étranger: je n'avais laissé dans son cœur aucune trace, pas môme de pitié ; je m'étais seulement abaissé à jouer le rôle du trésorier de cette tontine en jupons. La tombola venait d'échoir à un nouveau boyard.

» Tel était mon aveuglement, ma lâcheté, mon délire, que tout disparut à mes yeux devant ce dernier malheur. Je ne songeai plus à rien qu'à celte rupture, et j écrivis sur-le-champ à ma maîtresse que si elle ne se rendait à mon amour, à mes supplications, si elle refusait de me recevoir le lendemain, j'au rais cessé de vivre cette nuit même.

» Une heure après, mon valet de chambre me rapportait mon pli, Angèle n'avait même pas daigné le décacheter. •

Ici, la lettre de M. Dormoy avait changé de physionomie. Elle était devenue une sorte de journal écrit par phrases hachées sous les impressions des événements qui se pressaient. Nous transcrivons ces phrases telles que nous les trouvons.

« Je suis décidé à mourir. Je congédie mes domestiques. Je voudrais embrasser ma mère, lui adresser un suprême adieu, lui demander un pardon que je ne mérite pas; mais privonsnous de cette consolation ; le réveil ne viendra que trop tôt pour elle. Adieu, ma mère, adieu à tout jamais !

» Dans la triste conviction où j'étais depuis longtemps que l heure d'une pareille lin sonnerait chez moi, je me suis muni de chloroforme ; c'est à cet agent anesthésique que je vais demander le sommeil éternel.

» Mon cher comte, je vous supplie de m'aider à réparer mes crimes. Consolez ma mère , qui a toute confianee en vous ;

quant au jeune Despierres, je ne vous en parle pas, je connais votre cœur. Pardonnez-moi. »

Cette lecture terminée» M. de Boursonne entra dans la chambre du mourant. Celui-ci avait recouvré sa connaissance; il tendit la main au comte, et, l'attirant à lui, comme pour l'embrasser, il lui dit à voix basse :

— Vous avez lu?

— Oui.

— Et vous me serrez la main?

— Sans doute* On ne peut en vouloir à un fou des crimes qu'il commet, et votre passion a été poussée jusqu'à la folie.

Une larme tomba des yeux desséchés du malade.

— Pas trop d'émotions, hasarda sa mère en tremblant.

— Ne craignez plus rien, dit alors le docteur Désouches,] e réponds maintenant de sa vie.

Dormoy demanda la permission de rester quelques instants seul avec le comte, et le pria d'avoir soin de sa mère quand il ne serait plus.

— Mais, répondit M. de Boursonne surpris, vous venez d'entendre l'arrêt de la faculté. Vous êtes sauvé.

— Je vais mourir, fit la malade avec fermeté, je vais mourir, parce que je le veux.

— Quoi ! attenter une seconde fois à vos jours ?

— Mille fois, s'il le faut. Croyez-vous que je puisse vivre encore ?

Il y avait une telle résolution dans l'accent du député, une nécessité si évidente a remplir ce funeste devoir, après tant de méchantes actions, que le comte se tut. Une autre pensée, d'ailleurs venait de le frapper.

— Vous êtes décidé à mourir, Dormoy?

— Décidé, oui.

— Alors, écoutez moi. Si je vous offrais le moyen de réparer en partie vos fautes, de laisser à votre mère sa position de fortune actuelle, de restituer au jeune Despierres les cent mille francs dont il a été dépouillé, et cent autres à litre d'indemnité, me vendriez- vous votre existence à ce prix ?

— Certes ; mais je ne comprends pas...

— Mon fils va mourir...

— Comment!...

— Ne m'interrompez pas, car les minutes de sa vie sont comptées. Mon fils va mourir ; je puis racheter ses jours en les payant des jours d'un autre homme.. .

— Quoi! vous croyez?...

— A ce que j'ai vu, oui. Deux fois, j'ai fait ce marché, deux fois, mon fils a été sauvé miraculeusement, et deux fois la personne qui a pris sa plaoe a péri misérablement. Voulez-vous m/abandonner le reste de votre existence ?

— Soit.

— C'est convenu ?

— C'est accepté.

— Alors, ne cherchez plus un refuge dans le suicide, car la mort va venir; ne tremblez plus pour votre mère, je tiendrai ma parole. Votre mémoire ne sera pas déshonorée.

Le malade serra la main du comie et se tut; sa mère et le. docteur rentraient.

Une heure après, comme Désouches affirmait encore que: tout danger avait disparu, Dormoy jeta un léger cri, se souleva sur son lit comme pour s'élancer au dehors, cl retomba mort.

Le docteur le prit dans ses bras, l'examina, et se troubla.

— C'est étrange, se dit-il, voici trois morls présentant toutes trois les mêmes symptômes, les mômes effets. Et M. de Itoursonne... C'est étrange 1

Page 1