DANS LE BOUDOIR D'UNE LORETTE
Il fallait un événement bien grave pour avoir décidé le comte de Boursonne à venir chez la maîtresse de son fils. M. de Boursonne était un de ces hommes austères, indulgent pour les fautes des autres, sévère pu»r les siennes, mais qui n'eût pas facilement franchi la porte d'une courtisane. Quel motif l'amenait? C'est ce que nous allons expliquer. «
Le capitaine Laumière avait épousé, nous l'avons dit, la sœur de Maurice. La jeune femme avait remarqué la froideur inac-
coutuméede son mari, avait observé et surpris une lettre dans laquelle Marie de Breteuil donnait un rendez-vous à Laumière.
Celte lettre se terminait ainsi : « Tu as tort d'être jaloux de » Maurice, car je n'aime que toi. Je donnerais dix ans de ma » vie pour que sa fille fût la tienne; je l'aimerais alors de toute » la passion que tu m'as inspirée... »
Cette lettre, madame de Laumière, au désespoir, était allée la porter à son père.
Le comte calma la jeune femme, lui recommanda le silence, et lui promit d'éloigner sur-le- champ mademoiselle de Breteuil de Paris.
M. de Boursonne se rendit aussitôt chez Marie. La femme de ■ chambre, stupéfaite à sa vue, Pintroduisit dans un délicieux boudoir, et se hâta de prévenir sa maîtresse. Pendant ce temps, le comte, malgré sa préoccupation, ne put s'empêcher de promener ses regards sur le luxe qui l'environnait.
Une des rages de la lorelte, c'est de dépenser. Il semble que ces malheureuses veulent noyer le souvenir de leur misère passée dans les jouissances les plus capricieuses du luxe moderne. Ce qu'une riche duchesse se refuse, la courtisane se le fait donner. L'argent lui coûte si peu.
M. de Boursonne jeta donc un regard de mépris sur les prodigalités de son fils, et haussa les épaules.
Une minute après, mademoiselle de Breteuil entrait ; elle s'inclina respectueusement devant le père de Maurice.
Celui-ci la salua en homme du monde habitué à user de politesse envers toutes les femmes , mais à mettre dans cette même
politesse la nuance délicate qui sépare l'honnête femme de l'ange déchu. Puis M. de Boursonne indiqua du geste un siège à mademoiselle de Breteuil, comme il eût fait chez lui, et avança le sien en face d'elle.
Ils restèrent une minute à s'examiner silencieusement.
Malgré son calme apparent, Marie tremblait, et la pâleur de son visage trahissait son émotion.
Quant au cornu», il se disait:
— Voilà, sur ma foi, une admirable créature : tant de séduction explique et même excuse bien des folies.
DE L'HOMME ÉTEKNEL 27
A noire insu, la beauté physique exerce sur nous un certain empire. M. de Boursonne avait cru rencontrer une jolie lorette à laquelle il imposerait sa volonté, brutalement s'il le fallait ! mais en se trouvant en face d'une femme du monde véritablement distinguée il subit le charme que celte singulière fille imposait à tous ceux qui l'approchaient. Ce fut donc avec un ton plus doux et plus poli que le comte entama l'entretien.
— Madame, dit-il, en s'inclinant légèrement, mon nom vous dit assez qui je suis, et suffit aussi pour vous faire comprendre qu'un niolif impérieux a pu seul nous mettre en présence, vous et moi?
Marie leva ses grands yeux sur lui ; M. de Boursonne continua:
— Ce motif, le voici. Mon fils vous aime, madame; il doit partir demain pour l'Algérie. Son honneur, son avenir exigent qu'il nous quitte ; ce n'est pas en face de l'ennemi qu'un officier français déserto sqn poste. Cependant Maurice refuse de s'éloigner de vous. Je viens vous prier, Madame, de ne pas perdre mon fils; je viens vous supplier d'user de votre influence sur lui pour l'engager à obéir aux ordres du Minisire de la guerre, et à ne pas envoyer sa démission. J'attends encore plus de votre affection pour Maurice, c'est de quitter vous-même Paris, et de vous retirer en Italie Voici un passeport à votre nom; permettez-moi d'y joindre deux cent mille francs. Quant à votre fille, elle est la mienne, je me charge de son sort.
Mademoiselle de Breieuil avait écouté en silence la parole de M. de Boursonne sans témoigner par son altitude autre chose que de la déférence. Lorsqu'il eut cessé de parler, elle lui répondit :
— M. le Comte, soyez persuadé que mon plus cher désir est de faire tout ce qui vous est agréable, et de vous prouver ainsi mon respect et mon dévouement. Je vous remercie de l'argent que vous m'offrez. Je ne m'offense pas d'une pareille proposition ; mais je l'ai déjà repoussée. Vous me priez au nom de mon amour pour votre fils ; eh I monsieur le comte, c'est au nom même de cet amour que je vous conjure de ne pas nous séparer.
M. de Boursonne se leva vivement.
— Vous aimez Maurice, s'écria-t-il?
— Si je l'aime !... répondit Marie...
— Vous aimez mon fils! répéta plus énergiquement le père; vous aimez mon fils, dites-vous, et vous êtes la maîtresse de M. de Laumière.
Marie jeta un cri d'angoisse et de terreur.
— Tout-à-l'heure, dit le comte, je vous priais, maintenant je vous ordonne, madame. Ce soir même vous partirez pour l'Italie ou j'aurai remis celte lettre à Maurice.
Et.M. de Bourdonne lui jeta au visage la lettre trouvée par madame de Laumière.
Mademoiselle de Breteuil, éperdue, se taisait.
— Asseyez-vous devant ceîte table, reprit le comte. Marie obéit machinalement.
— Ecrivez ceci . — « Maurice, ne cherchez pas à me retrouver. Je quitte Paris avecMe prince... »
Mademoiselle de Breîeuil se leva.
— Je n'écrirai jamais cela, s'écria-t-elle en jelant la plume loin d'elle.
— Vous l'écrirez, ou je vous démasque ici même devant mon fils.
Mais la courtisane avait eu le temps de recouvrer son audace et son sang- froid habituel.
— Osez-le donc répondit elle... je vous en défie. M. de Boursonne pâlit sous cette menace.
— Vous me défiez ?
— Oui... Je serais bien folle de trembler. Est-ce que je suis dupe de vos offres brillantes, de voire soudaine affection pour moi, la maîtresse de votre fils ? Est-ce que si vous pouviez me chasser, vous ne le feriez pas sur l'heure ? Est-ce que cette lettre, vous ne l'auriez pas mise sous les yeux de Maurice, sans pitié pour la coupable si vous l'osiez* Et vous ne Posez pas, parce que le jour où votre fils aura lu celte lettre, ce jour là il demandera compte à M. de Laumière de sa trahison.
— C'csi vrai, madame, votre instinct du mal vous a fait devi-
Der juste... Je me relire. . Un mol encore cependant... J'ai promis à ma fille que je lui rendrais son mari ; je me suis juré, à moi-même, que je romprais vos relations avec mon fils. Je vous donne deux heures pour vous décider. Si dans deux heures, vous n'avez pas quitté Paris, quoi qu'il puisse advenir, au prix même d'un duel, au prix même de la vie de mon fils que j'aime mieux savoir mort que déshonnoré, je porterai moi-même votre lettre à Maurice.
— Portez-la lui donc sur le champ, monsieur, car ma résolution est prise : je reste.
Elle prononçait à peine ces paroles, que le vicomte entrait chez elle comme nous l'avons dit, venant chercher l'explication des renseignements fournis par Luc.
A sa vue Marie trembla. Un seul mot de M. de Boursonne, elle était perdue.
Le comte hésita; mais la prudence l'emporta sur son irritation, il reprit seulement:
— Vous av ez deux heures à vous, madame.
Celle fois mademoiselle deBret» uil n'osa répondre; elle craignit de le pousser à bout.
M. de Boursonne sortit.
— Que signifient ces paroles ? demanda Maurice.
— Cela signifie, mon ami, que votre père veut nous séparer. Il vient à l'instant de me proposer deux cent mille francs si je consentais non seulement à vous fuir; mais encore à m'e- VOUfT coupable...
— Coupable! fit Maurice à qui se:? soupçons revinrent, éveillés par le mot.
— Oui, coupable, et tu sais si je tâime, s'écria-t-elle en rattirant sur sa poitrine ; mais elle s'arrêta; l'altération soudaine du visage de son amant l'avait frappée.
Le vicomte lui prit la main, et, désignant du geste le bracelet qu'elle avait au bras.
— Je ne vous connaissais pas ce bijou, dit-il.
— Cela n'a rien de surprenant, répondit du ton le plus naturel la jeune femme, qui avait prévu cette demande, je l'ai acheté hier.
— Il est du meilleur goût, reprit Maurice qui l'avait détaché du bras de sa maîtresse, et s'efforçait de découvrir le secret dont Luc avait parlé.
— Prenez garde, mon ami, fit Marie, souriant, il n'est pas en acier, et vous le tourmentez de façon à le briser.
— Savez-vous pourquoi, chère amie, demanda le vicomte d'une voix tremblante?
— Sans doute pour chercher à le mieux voir.
— Non, mais pour chercher à trouver le portrait de votre amant.
— Maurice! s'écria Marie, frémissante. '
Mais le jeune homme, ne pouvant découvrir le secret, avait déjà brisé le bracelet, les lamelles d'or s'étaient divisées, et le portrait s'en était échappé.
Maurice le saisit.
— Laumière, s'écria-l-il !
11 sembla qu'un écho moqueur s'amusât à répéter le cri de fureur du vicomte, car au même moment la femme de chambre de mademoiselle de Breteuil, ouvrant la porte, annonçait M. de Laumière.
Marie se jeta résolument entre "les deux hommes.
— N'entrez pas, fe'éçria-t-ellc... Par pilié, n'entrez pas!
Mais Maurice avait aperçu son rival qui s'était arrêté stupéfait devant celte scène inattendue; Maurice s'élança vers lui, écarta violemment Marie, et plaçant le portrait à demi brisé sous les yeux de Laumière, il lui dit :
— Vous êtes un infâme !
— Maurice!
Un geste outrageant du vicomte, en proie à la plus vivo exaltation, arrêta le capitaine.
— Pas d'insulte, fit co dernier. Rappelons-nous que nous sommes tous deux hommes du monde, et que tous deux nous avons l'honneur de porter Tépaulette. Tuons-nous, mais ne nous salissons pas. Je suis à votre disposition, quand vous le voudrez.
— Sur-le-champ.
— Sans témoins?
— Nous allons en trouver.
Marie voulut intervenir, Maurice la repoussa avec mépris, ferma la porie sur elle, el rejoignit son beau-frère dans le salon.
— Passons chez des amis, lui dit-il, nous les prendrons pour nos témoins.
En traversant l'antichambre, Maurice aperçut Luc, il rappela.
— Cours chez la nourrice, lui dit-il à voix basse, remets-lui ce mot, elle amènera sur-le-champ nia fille à l'hôtel.
Tout en parlant, le vicomte écrivait sur son carnet; il déchira la feuille et la remit â son frère de lait. Luc partit au plus vite.
Les deux adversaires montèrent dans la voilure de Maurice, qui donna Tordre de le conduire à son cercle.
Laumière connaissait le caractère de son beau- frère, il savait que ce serait un duel à mort, et qu'aucune justification ne serait admise. Aussi le plus profond silence régna-t-il dans l'intérieur de la voiture.
Laumière ge prit alors à songer à sa femme, à son jeune enfant, qu'une misérable querelle pour une fille perdue allait peut- être priver de tout appui.
Une famille honorable lui avait confié une femme charmante, dont il était adoré, que lui-même aimait, bien qu'il l'eût trompée, et voilà que tout ce bonheur s'envolait, voilà qu'il lui fallait tuer son meilleur ami, son frère, ou se laisser tuer par lui, et tout cela pour une courtisane I Pour la première fois, Laumière se repentit de sa faute ; mais il n'était plus temps, il n'y avait pas à reculer.
La voilure s'arrêta, les deux adversaires firent appeler quatre de leurs amis, et les entraînèrent dans un salon écarté.
Là, Maurice leur expliqua rapidement ce qui s'était passé, leur annonça qu'aucune réparation, autre que celle des armes, ne serait acceptée par lui, et qu'ils eussent seulement â régler les conditions du combat.
Les témoins se retirèrent à l'écart. Quand ils revinrent, ils annoncèrent que le duél aurait lieu à l'épée, le lendemain matin
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il six heures, au bois de Boulogne. Le rendez-vous fut indique' a ia Porte- Maillot, comme c'était l'usage à cette époque.