‹ La légende de l'homme éternelChapitre 4 sur 43 · MATHILDE · texte numérisé non relu

MATHILDE

Quand Maurice rentra chez lui, Luc l'attendait, et la nourrice lui présenta sa fille. Le vicomte prit la petite Mathilde dans ses bras, fit apporter son berceau dans sa chambre, y coucha Penfnnt déjà endormi, et s'enferma seul avec elle.

Maurice traîna son fauteuil jusque auprès du berceau, plaça le portrait en miniature de son père à côté de la petite fille, et, comme avait fait Laumière, se rappela sa famille.

Il pensa à son père qu'il allait laisser seul au moment où la vieillesse arrivait ; il pensa à sa sœur qu'il allait priver de son appui, enfin à cette pauvre petite fille qu'il lui fallait abandonner sans avoir assuré son avenir. Qu'allait-elle devenir, cette bâtarde innocente? Qui la garderait? Sa mère, ou le comte de Boursonne? Le comte! mais cette enfant serait pour lui le souvenir le plus navrant; comment la lui imposer? La mère 1 mais alors, cette jolie petite fille, ce ch»»r ange allait donc tomber entre les mains de cette femme sans pudeur, sans vertu, qui élèverait Mathilde à continuer son métier honteux, vendant son corps et sa beauté pour de l'or? Sa fille à lui serait un jour une courtisane?

A cette pensée, le sang de Maurice se glaça dans ses veines, et des larmes coulèrent le long de ses joues.

Le vicomte connaissait le noble cœur de son père, ce fut à lui qu'il fit appel. Il lui confia sa petite Mathilde en le suppliant, pour l'amour de lui, de ne jamais remettre à sa mère ce cher trésor, et en lui demandant de reporter sur sa fille la tendresse immense qu'il avait pour lui.

Le jour le surprit comme il terminait sa lettre. 11 donna un

dernier baiser à son enfant, la remit à sa nourrice, ordonna à Luc de ne pas perdre des yeux la petite Mathilde, et de ne pas laisser pénétrer chez lui Marie de Breteuil, puis il s'éloigna plus calme. Luc, tout en pleurs, promit de se faire hacher en mille morceaux plutôt que de se voir enlever la jolie petite fille.

Une heure après, Maurice et Laumière étaient placés en face l'un de l'autre par leurs témoins.

La lutte fut courte, d'une minute au plus.

An moment où Maurice, avec son agilité ordinaire, pressait vivement son adversaire, son pied glissa sur le terrain détrempé par la pluie, et son épée alla s'engager profondément dans la poitrine de Laumière, tandis que le fer de celui-ci traversait le poumon droit du vicomte.

Tous deux tombèrent.

Le chirurgien releva d'abord le capitaine, il était mort. Quant à Maurice, en voyant l'écume rosée qui souillait ses lèvres, le docteur jugea qu'il élait perdu.

On ramena chez madame de Laumière, un cadavre; chez M. de Boursonne, un mourant.

Nous avons vu comment Maurice avait été sauvé par son père ; sachons maintenant ce qui se passait, pendant ce temps, chez Marie de Breteuil.

Après la provocation échangée entre ses deux amants, la lurette avait recouvré son sang-froid, et elle avait tout d'abord compris que, quelle que fut l'issue de la lutte, les deux hommes étaient perdus pour elle.

Elle avait, en outre, pensé que son séjour à Paris devenait difficile, non pas que ce piédestal sanglant lui fit ni peur ni honte, mais elle craignait qu'un avertissement de la police ne lui fit franchir brutalement la frontière. Elle jugea donc prudent de ne pas l'attendre. Le passeport laissé par le comte était encore sur sa cheminée, elle le prit, et se résolut à tenter un pèlerinage a Rome.

Une fois sa résolution arrêtée, Marie lit venir un tapissier, lui vendit son mobilier, trafiqua également de ses voilures et

do ses chevaux, et après avoir fait argent de tout, congédia ses gens.

Alors elle se rappela qu'elle était mère, et se fit conduire à Antony, chez la nourrice; mais là, elle apprit que Luc l'avait précédée, et avait emmené la nourrice et l'enfant.

Mademoiselle de Breteuil hésita sur le parti qu'elle avait à prendre. Elle tira sa montre, un chef-d'œuvre de l'art, il était neuf heures du matin, et Marie pensa que le duel devait s'être accompli. Oserait-elle se présenter à l'hôtel de Maurice; n'allai t-elle pas se trouver en face du corps de son amant, en présence même peut être d'tm père au désespoir? Mademoiselle de Breteuil rentra chez elle.

Sa femme de chambre, qu'elle avait conservée seule de ses domestiques, fut envoyée aux renseignements, et rapporta bientôt à sa maîtresse la funeste issue du duel : Laumière mort, Maurice condamné par les médecins. Bien que préparée à tous les événements, Marie frissonna; deux hommes s'étaient réellement égorgés à cause d'elle. La courtisane eut peur pour la première fois ; qui se chargerait de venger ces deux victimes?

Un mot, adressé à Luc, lui fit part de son désir d'emmener sa lille avec elle.

Deux heures après, Luc arriva chez Marie. Le comte n'avait pas daigné répondre à l'ancienne maîtresse de son fils; seulement il signifiait à mademoiselle de Breteuil qu'il gardait la fille de Maurice pour qu elle ne fût pas un jour perdue par sa mère, et que si celle-ci voulait vendre son enfant comme elle s'était vendue elle-même, M. de Boursonne lui paierait une 6omme fixe, ou une pension dont elle fixerait le chiffre.

A cette insulte, Marie bondit de fureur. Elle courut vers sa cassette, en tira ses écrins, ses bijoux, ses diamants, détacha de ses doigts et de ses oreilles ses boucles et ses bagues, et les jetant sur la table, dit à Luc :

— Portez tout ceci à votre maître; dites-lui que mademoiselle de Breteuil lui laisse sa fille, mais ne la lui vend pas; dites-lui qu'elle n'accepte pas une aumône, mais qu'elle lui envoie ces bijoux pour payer la pension de son enfant jusqu'au jour ou elle viendra la lui redemander.

— Madame, répondit simplement Luc, je reconnais tous ces objets, ce sont des cadeaux de mon maître, et mon maître ne reprend jamais ce qu'il a donné.

Et le frère de lait de Maurice, saluant Marie stupéfaite, se retira tranquillement.

Mademoiselle de Breteuil eut bientôt pris son parti. Sa séparation d'avec sa fille ne pouvait l'affliger beaucoup, car en admettant que sa liaison avec Maurice eût continuée, elle avait compté laisser Malhiide en nourrice le plus tard possible, et l'envoyer en pension le plutôt qu'elle eût pu, afin de n'être pas gênée dans ses plaisirs.

De plus, aujourd'hui qu'elle était résolue à voyager, que pouvait-elle faire d'une si jeune enfant ? Mathilde ne serait-elle pas mille fois mieux à l'hôtel do Boursonne, et enfin, si Marie venait à mourir, sa fille n'était-elle pas assurée de trouver de riches protecteurs dans la famille du comte ? En définitive, le sort venait de servir la courtisane après l'avoir cruellement frappée dans ses espérances d'avenir et de mariage.

Mademoiselle de Breteuil se voyait en possession d'une somme d'argent assez considérable, sa voix était toujours belle, sa timidité d'autrefois n'existait plus, elle se résolut à prendre la carrière du. théâtre, et à demander aux scènes italiennes la fortune et la renommée.

Le lendemain, Marie de Breteuil courait sui* la route d'Italie, et sa fille était installée à l'hôtel de Boursonne.

JULIEN M0R1SSET

Au boutdequinze jours, Maurice se voyait hors de danger, après avoirjfrfrayé] les journaux anecdoiiques. Un matin, le comte pria le docteur de tenir sa parole et de lui révéler les événements qui avaient entraîné son gendre à sa perle. Comme ce

•M LA LÉGENDE

récit se relie intimement à l'histoire de notre héros, nous manquerions à notre devoir de narrateur en ne le transmettant pas à nos lecteurs. Julien Morisset n'a-t-il pas payé de sa vie l'existence du vicomte?

Le docteur Désouches approcha son fauteuil de la cheminée, en face de M. de Boursonnc, et commença ainsi :

« Vous vous rappelez, M. le comte, que j'ai marié ma fille unique, Hortense, il y a trois ans. Sa mère l'avait élevée sévèrement, avec austérité, un mari devait donc espérer que le luxe, ce démon des ménages modernes, ne troublerait jamais la tête d'Horlensc. J'avoue, de bonne foi, que je partageais cette conviction.

9 Mais aussitôt mariée, et surtout lorsqu'elle eut perdu sa mère, ma fille sembla vouloir se dédommager de la longue contrainte dans laquelle nous l'avions élevée, et elle s'efforça de rivaliser avec quelques-unes de ses amies, dont les toilettes étaient un objet d'envie pour certaines femmes, et de pitié pour les gens de goût.

» A côté d'Hortense, je dois placer tout de suite deux person nages qui ont exercé sur sa vie une influence désastreuse ; ces deux personnages vous sont, je crois, un peu connus : c'est un neveu à moi, Prosper Houpin, et une cousine de ma femme, Florestine Tricotel.

— Je me rappelle, dit le comte de Boursonne, avoir rencontré chez vous, ce M. Houpin. Ne faisait-il pas des affaires à la Bourse?

— Précisément.

— On le croyait fort riche?

— Gela ne se dit-il pas de tout homme qui mène grand train? Mais il est une réputation que mon neveu mérite plus encore, celle de liberlin. Quand il désire une femme, il est difficile qu'elle lui échappe, car il sacrifie tout pour la posséder. Il compte tant de conquêies faciles parmi les femmes réputées honnêtes, qu'il affirme cyniquement que le mot vertu n'est pas français. Ajoutez qu'il est d'une prodigalité princière avec les femmes du monde, et de la (fernière parcimonie envers les simples ouvrières.

J'ignorais tout cela, moi qui ne m'occupais que de mes éludes, de mes clients et de la science.

Comme les affaires de Julien Pentraînaient toulc la journée hors de chez lui, Houpin en profita pour venir visiter souvent sa cousine; il essaya bientôt de lui parler d'amour; mois s'étant aperçu que la porte d'IIortense lui serait vite fermée s'il continuait, il prit le chemin de traverse pour arriver plus sûrement à la séduction qu'il préméditait.

Le côté vulnérable de ma fille, c elait la coquetterie, le désir de briller; iloupin s'en aperçut facilement, etmittouten usage afin d'exciter les goûts ruineux de sa cousine.

En outre, mon neveu avait remarqué qu'il existait un véritable sleeple-ehase entre ma fille et ?a parente Floresline Tricotel en fait de luxe, et il profita habilement de cette découverte.

Floresline avait vingt- cinq ans; elle était d'une vivacité charmante, jolie, séduisante; mais elle rougissait d'être la femme d'un petit bijoutier du Palais-Royal, et portait envie aux cachemires qui s'arrêtaient devant les carreaux de son magasin.

Houpin fit briller aux yeux de cette fille d'Ève tant de diamants, de dentelles, de thibets, que la femme mariée se vendit comme se vendent les camélias, sans passer par l'hôtel des commissaires-priseurs. Ah! si l'État, qui a mis hier un impôt sur les chiens et les chevaux, qui en créera demain un autre sur les chats et les serins, pouvait en édifier un tout petit sur les femmes qui trompent leurs maris, Paris seul alimenterait ce tonneau des Danaïdes qui s'appelle le budget.

Une fois Florestine perdue, Iloupin jeta de nouveau les yeux sur llorlense. Il stimula la convoitise de ma fille en prodiguant à sa cousine toutes les merveilles de l'art moderne.

Les deux maris, Julien et Tricotel, ne pouvaient s'apercevoir de rien. Tous deux occupés de leur commerce, Tricotel dans sa petite boutique du Palais-Royal; mon gendre sans cesse en voyage, puisqu'il était commis>ionnaire en marchandises, tous deux n'avaient remarqué ni les assiduités de Houpin, ni l'élégance exagérée de leurs femmes.

Au bout de deux ans, il arriva ce que mon digne neveu avait prévu, Floresline écrasait sa cousine sous un luxe étourdissant et facilement alimenté par les sacrifices de son amant, tandis que ma tille avait des dettes, et que ses créanciers murmuraient.

Un jour, l'un d'eux l'arrêta dans la rue. Il réclamait depuis longtemps le paiement d'un chàle magnifique; il était lui-même sous le coup d'une faillite, et, dans son indignation, il arracha brutalement sa marchandise des épaules d'Hortense épouvantée. La foule s'était rassemblée autour de cette querelle, et quand le marchand eut expliqué sa position, cette ceinture de curieux prit parti contre la femme tapageuse qui ne payait pas ses toilettes, et la poursuivit de ses huées implacables jusque chez elle.

Le lendemain toutes les dettes étaient éteintes. Voici comment :

Horlense, rentrée dans sa maison, avait fait appeler Houpin, et, sans lui rien cacher de sa situation, lui avait demandé de l'aider à en sortir.

C'était là que mon neveu l'attendait. Il ouvrit son portefeuille, étala des billets de banque sur la table, et dit simplement :

— Prenez, et remboursez. Si ce n'est pas suffisant, j'en mets dix fois autant à votre service.

L'offre était séduisante dans une pareille circonstance ; par bonheur, ma fille aimait son mari, elle était honnête, elle repoussa les billets.

— Merci, répondit-elle, je ne veux pas emprunter, je veux m/acquitter par moi-même.

Prosper Houpin se mordit les lèvres, et reprit :

— Alors, je ne comprends pas pourquoi vous m'avez fait venir.

t — Parce que j'ai un autre service à vous demander. J'ai 'vingt mille francs de deties. Mon père et mon mari doivent tout ignorer. Ma seule ressource, c'est de vendre mes diamants, et j'ai compté sur votre obligeance pour les porter en secret à un marchand.

Houpin fit un mouvement; Horlense continua :

— La scène d'hier m'a éclairée; si elle se renouvelait, je mourrais de honte. J'ai dit adieu au luxe, je dis également adieu à mes chers diamants; ce sera ma punition.

Houpin comprit que ses espérances étaient anéanties s'il ne trouvait un autre moyen de compromettre Hortense ;'il ouvrit les écrins que ma fille ne voulait plus voir, et considéra les bijoux.

La fortune avait fourni à Hortense de très-beaux diamants. Les uns lui venaient de la succession de sa mère, les autres de riches clients qui, comme vous, monsieur le comte, s'étaient plu à parer la fille pour remercier le père.

En face de ces précieux souvenirs, dont elle allait se séparer à tout jamais, le cœur d Hortense déborda, et elle fondit en larmes. Cependant elle eut le courage de supplier son cousin d'emporter les écrins.

— Votre père, votre mari ignorent cette résolution? demanda ce dernier.

— Sans doute.

— Alors, comment pourrez-vous leur cacher la perte de ces bijoux ?

— Je répondrai, si l'on m'interroge, que je ne veux plus les porter.

— C'est un enfantillage, observa en souriant l'homme pratique; avant peu votre mari, votre père, tous vos amis auront découvert la vérité.

— Alors, que faire?

— Accepter mes billets.

— Jamais! . . .

— Je ne vois plus qu'un moyen...

— Lequel?

— Au lieu d'aliéner vos diamants par une vente définitive, vous pourriez les engager. Je me fais fort d'obtenir que Ton vous prêle, sur ce nantissement, vingt-cinq à trente mille francs.

Hortense réfléchit un moment.

— Votre conseil est bon, dit-elle, je paie mes créanciers, et il me reste quelque argent à l'aide duquel j'arriverai, tôt ou

lard, à force d'économies, à rembourser ma dette et recouvrer mes écrins.

— Bien mieux, s'écria le boursier d'un air triomphant, confiez-moi le surplus de la somme, et je vous engage ma parole qu'avant- un mois vos écrins auront repris leur place dans votre secrétaire.

— Jouera la Bourse? objecta Hortense, troublée.

— Pas sous votre nom, bien entendu; le mien seul paraîtra.

— Mais si je perdais?

— Impossible. Je suis prudent, les opérations de Bourse me sont familières, je serai votre associe, et je n'ai nulle envie do compromettre ma fortune.

Après quelques instants d'indécision, ma fille, poussée par la nécessité, finit par accepter. Houpin emporta les diamants.

Le lendemain, il remettait vingt mille francs à Hortense, qui se hâtait de solder ses créanciers, et il gardait cinq mille francs pour les faire valoir à la Bourse. Dès ce moment, il tenait sa victime. Elle était à sa merci, et il allait, jour par jour, la faire passer par toutes les angoisses, toutes les espérances et toutes les folies du jeu. (

Pendant quelques mois, elle dut subir les alternatives de gain et de perle, cherchant à s'arrêter et fatalement poussée peu à peu par son associé vers une ruine qui devait aboutir au déshonneur.

Un jour je m'étonnai de ne plus voir à ma fille aucun de ses bijoux, je le lui dis; elle me répondit qui! c'éiail un caprice, mais qu'il aurait bientôt sa fin. Je n'insistai pas, j'étais sans défiance.

Quelque temps après, je voulus revoir un Saint-Esprit en brillants, que ma femme avait porté longtemps, et je priai Hortense de me l'apporter.

Elle rougit, trouva un prétexte pour ajourner ma demande, et me promit de me le remettre le lendemain. Quinze jours se passèrent, je la pressai plus vivement, avec humeur même, j'étais blessé de ce manque d'égards. Ma fille m'apporta, le len-

demain matin, ce bijou auquel j'attachais tant de prix. J'en fus enchanté, Julien aussi, car il voyait avec chagrin sa femme refuser de se parer de ses diamants.

Le soir, il y avait bal à l'Hôtel-de-Ville ; Hortense y suivit son mari; elle portait sa plus belle parure de brillants.

On les admira; seul, je les trouvai sans éclat. Ma fille promit de les donner à Tricotel pour les faire nettoyer. J'étais loin de soupçonner l'affreuse vérité; une épouvantable catastrophe devait bientôt réouvrir les yeux.

Won gendre avait différentes sommes à payer le premier du mois, entre autres soixante mille francs à la Banque de France, et deux mille francs à Tune de ses tantes, mademoiselle Fortineau, vieille fille qui avait élevé Julien, et n'avait d'autres ressources qu'une renie de huit mille francs placée en viager sur la maison Morisset.

Mon gendre, forcé de sortir, monta chez moi; vous savez que je demeure à l'étage supérieur. Il me pria de rembourser sa îante, le garçon de la Banque de France, et les autres clients qui se présenteraient. Il me remit la clé de sa caisse, et sortit.

Cette démarche n'avait rien d'extraordinaire; Julien m'avait donné cent fois celte marque de confiance.

Je descendis aussitôt pour me rendre dans le cabinet de mon gendre, et en traversant le salon, je demandai si ma fille était chez elle. La femme de chambre m'apprit que mon neveu était chez sa maitresse; j'avais à lui parler, je me dirigeai vers la chambre d'IIorlense.

Comme j'allais ouvrir la porte, des sanglots frappèrent mon oreille; je m'arrêtai involontairement, et j'écoutai, car une seule phrase m'apportait une vérité terrible.

— Oui, disait mon neveu, votre perte se montre à quatrevingt mille francs. Notre dernière liquidation a été désastreuse.

— C'est à devenir folle, répondit ma fille avec désespoir.

Je ne comprenais pas encore. Quelques explications données par mon neveu m'eurent bientôt mis au courant.

VI LA LÉGENDE

Alors je l'entendis proposer un moyen de salut à Horlense. Il perdait, assurait-il, la môme somme qu'elle; mais lui netait pas ruiné. Il osa, d'abord à mots couverts, puis ouvertement enfin, parler de son amour, jurer qu'il était prêt à se compromettre pour sauver Horlense de la ruine et du déshonneur, et offrir de payer à lui seul cette dette énorme, si ma tille consentait à devenir sa maîtresse.

Je n'attendis pas la réponse d'Hortense ; j'entrai.

Horlense resta muette, éperdue devant mon apparition; quant à Houpin, habitué aux surprises des maris, il vint à moi d'un air dégagé, et me tendit la main.

Je le toisai avec mépris, et je me dirigeai vers la caisse. Je comptai soixante-dix-sept mille francs, c'était tout ce qu'elle contenait; je pris, en outre, dans mon portefeuille, trois mille francs destinés à une acquisition de livres, et je tendis le tout à mon neveu interdit.

— Monsieur, lui dis-je froidement, ma fille vous doit quatrevingt mille francs, comptez.

— Mon oncle, murmura Iloupin...

Je lui montrai la porte d'un geste expressif, sans lui répondre; il baissa la tête, et sortit.

Je restai seul avec ma fille qui fondait en larmes. J'essayai de la gronder, mais c'était mon unique amour dans ce monde; je ne réussis qu'à pleurer avec elle.

Tout à coup la femme de chambre entra précipitamment.

— Monsieur, dit-elle, il y a un garçon de la Banque qui demande à parler à monsieur.

La foudre tombant sur la maison m'eût produit moins d'effet que cette simple annonce.

Cet homme allait entrer, me présenter un billet à recouvrer de soixante mille francs, et la caisse était vide. En payant Houpin, j'avais tout oublié; je n'avais eu qu'une pensée, chasser l'homme qui tentait de déshonorer ma fille; à celle heure, j'étais épouvanté, car par quel miracle allais je pouvoir sortir de cette affreuse situation?

Horlense paraissait surprise de mon trouble; un mot de moi la mit au courant de notre danger; l'honneur commercial de

DE L'HOMME ÉTERNEL ft»

Julien était perdu, son crédit anéanti, sa ruine, sa honte consommées.

— Faut-il faire entrer, monsieur, demanda la femme de chambre?

— Non, s'écria ma fille épouvantée.

— Oui, sur-le-champ, m'empressai-je de crier. La domestique sortit.

— Eh ! mon enfant, dis-je à Hortense, on ne congédie pas le porteur d'un effet de commerce comme une facture de couturière.

Le garçon de la Banque enira.

Un éblouissement me prit, je n'osais regarder; je ne pensais plus, ma stupeur était complète.

La voix du garçon de receltes me fit tressaillir ; cette voix, je l'avais déjà entendue.

Je levai les yeux sur cet homme; j'étouffai un cri de joie. Je le connaissais, c'était Joseph, un brave cœur; depuis dix ans, j'étais son médecin; il me devait la vie d'un de ses enfants.

Je ne réfléchis pas, je me crus sauvé.

Joseph rompit le premier le silence.

— Monsieur Désouches, dit-il, je viens toucher cet effet chez M.Morisset. Ce n'était pas à moi de passer ici, mais j'ai changé avec un de mes camarades, afin de vous prier de venir voir ma femme. Elle a la fièvre depuis deux jours, et ça m'inquiète beaucoup.

— J'irai, mon ami, répondis je encore tout ému.

— Je vous demande pardon de vous déranger, continua Joseph, mais vous êtes notre Providence. Ma femme dit que quand vous entrez dans notre chambre, il lui semble qu'elle est guérie à moitié.

— Vous avez une brave femme, Joseph, répondis-je en m'efforçant de sourire; je passerai la voir dans la matinée.

— Merci, Monsieur Désourhes. On vient de me dire que M. Morisset était sorti ; savez-vous s'il tardera à rentrer?

— Non, mon ami, mon gendre sera ici dans deux heures. Il m'avait chargé de vous payer en son absence; mais. .. mais, balbutiai je à voix basse... il a oublié... de me laisser... la clé de sa caisse.

M LA LÉGENDE

Joseph paraissait très-contrarié; il ne pouvait attendre deux heures, il lui fallait courir à l'autre bout de Paris; cependant, à ma prière, il promit de revenir dans l'après-midi.

Une fois seul avec ma fille, elle me dit :

— Mais, dans une heure, dans deux heures, même, mon père, nous n'aurons pas plus cetie somme que maintenant.

Je ne le savais que irop ; mais l'homme qui se noie s'accroçhe à tout... une minute de répit lui ouvre un horizon d'espérances.

Ma première pensée, monsieur le comte, fut d'accourir ici... Je cennais votre cœur» voire bienveillante amitié pour moi, ce fut donc vers votre hôtel que je me dirigeai tout d'abord. Vous étiez sorti.

— En effet, répondit M. de Boursonne en serrant affectueusement la main du docteur, j'ai trouvé votre carte à mon retour.

— Ce fut alors que je passai chez vous, Maurice, continua Irésouches en s'adressant à son malade ; mais une fatalité ter* rible nous poursuivait tous deux, vous n'étiez pas encore revenu de ce duel qui devait vous être si funeste.

Je me présentai chez plusieurs amis ; lés uns étaient absents comme vous, les autres ne purent me remettre que des sommes insignifiantes. Je rentrai chez moi véritablement désespéré. Là devaient se succéder les scènes les plus pénibles.

La vieille tante de Julien m'attendait. Mon gendre était passé chez elle l'embrasser en se rendant à ses affaires, et lui avait dit que j'étais chargé de lui payer sa rente. Dés mon entrée, la bonne dame me tendit gaiement son reçu.

Je le pris, et demeurai muet; je ne savais que répondre.

— Voyons, docteur, me dit-elle, je suis pressée, chassez-moi vite.

Je tournais et retournais machinalement entre mes mains le maudit papier, sans parler, ni bouger; mademoiselle Fortineau reprit avec une certaine impatience :

— Est-ce que ma quittance n'tst pas en règle? j'ai pourtant copié, comme toujours, la formule que m'a donnée Julien ?

— Non... non... c'est que...

— C'est que... quoi?... Julien vous a laissé mon argent?

— Sans doute... il Ta laissé. . . il est là, ajoutai-je vivement, en montrant la caisse...

— Eh bien?

— Eh bien !... eh bien !. .. la clé... le même mensonge que j'avais employé auprès de Joseph, me servit encore, et je repris : Mon gendre a oublié de me remettre la clé.

— Oh ! L'étourdi, fit mademoiselle Forlincau, en riant de tout son cœur, je reviendrai. Yous pensez bien que dans toute aulre maison je pourrais être inquiète; mais chez mon neveu... il a tant d'ordre... il ne joue pas à la Bourse, lui. Il me paiera plus tard. Ah! c'est que, voyez-vous, mon ami, celte rente-là perdue, je n'aurais pas seulement un morceau de pain à placer sous ma dent... Et j'en ai encore quelques-unes, malgré mes soixante et dix-sept ans.

Je ne pus m'empêcher de frémir. Des larmes me vinrent aux yeux.

Par bonheur, la pauvre femme ne s'aperçut pas de mon émotion ; elle me dit adieu, et se dirigeait déjà vers la porte, quand un violent coup de sonnette me fit tressaillir. Un instant après, la voix de Julien se fit entendre, et mademoiselle Forlineau s'écria:

— Le voici ; alors, je reste.

La porte s'ouvrit, Julien entra, suivi de Joseph. J'étais terrifié.

Julien, préoccupé, ne m'aperçut pas tout d'abord. Un bonjour de mademoiselle Forlineau le rappela à lui; il me regarda.

— Ah î vous voici, me dit-il, tout va s'expliquer. Je ne comprends rien à ce que Joseph me raconte. Il m'affirme qu'il vient ici pour la deuxième fois?

— Sans doute, fit le garçon de recettes.

— Alors, pourquoi ne l'avez- vous pas remboursé, me demanda Julien ?

Mademoiselle Fortineau m'épargna l'embarras d'une réponse, en s'emparant de la parole.

— Je ne suis pas payée non plus, dit-elle.

46 JLA LÉGENDE

— Vous avez donc perdu la clé que je vous avais remise, demanda mon gendre ?

Je sentais instinctivement que le dénouement de cette situation très-tendue approchait forcément, et je n'eus pas la force de répondre.

Julien me regarda avec surprise, e.t continua :

— J'ai, par bonheur, une seconde clé.

11 la prit, alla vers la caisse, l'ouvrit, et fouilla dans les tiroirs; ils étaient vides.

Le malheureux jeta un cri de terreur.

De nouveau sa main et son regard plongèrent avec autant de rapidité que d'angoisses dans îe fond de la caisse; mais il n'avait pu se tromper, les tiroirs ne contenaient rien.

— Volé!... je suis volé, s'éeria-t-il d'une voix étouffée!

— Volé ! répétèrent Joseph et mademoiselle Fortineau.

— Rienl... rienl... disait Julien, qui s'efforçait de douter encore, et s'épuisait en recherches inutiles... Ce matin encore... avant de sortir... j'ai ouvert ma caisse... j'ai vérifié... Il y avait là soixante- dix-sept mille francs... Ah!... ma femme!... mon beau-père I... appelez-les... où sont-ils?

Dans son désespoir, le malheureux oubliait que j'étais devant lui.

Il courait éperdu dans la chambre; il se heurta contre moi... Il me regarda... Il voulut parler... impossible... il balbutiait... sa voix était étranglée par rémotion... enfin il me prit brusquement le bras et m'entraîna vers la caisse ouverte.

— Mon père... voyez, dit-il... on nous a volés... Vous étiez ici... Cherchez... rappelez-vous... Qui est venu?... qui avezvous reçu?... qui soupçonnez-vous?...

Cette fois encore, je restai muet. Mon gendre continua :

— Joseph attend... Mais dites-moi donc quelque chose... Vous voyez mes angoisses... Répondez, monsieur ! répondez!...

En présence de mon silence obstiné, et de ma contenance embarrassée, Julien s'arrêta. Son regard sembla vouloir pénétrer jusqu'au fond de ma conscience. Malgré moi, je baissai les yeux.

Tout à coup Julien jeta un cri terrible. On eût dit qu'une partie de la vérité venait de se révéler à lui.

— Monsieur, reprit-il d'une voix saccadée, je vous ai confié soixante- dix-sept mille francs renfermés dans cette caisse... Cet homme est venu, vous avez refusé de le solder sous un vain prétexte; ma tante est venue, vous avez ajourné son remboursement... Nul n'est entré ici que vous... Vous seul aviez la clé de ce coffre... N'est solide... il ne porte nulle trace d'effraction... il fallait la clé pour me voler, car, pour me voler, il fallait connaîire les chiffres de la serrure, et je n'ai confié ce secret qu'à vous... Cet argent!... cet argent!... c'est vous qui l'avez volé !

Du diapason le plus bas, le plus ému, Julien en était arrivé, par degré, à la plus grande exaspération; cette violence, me rendit tout mon calme. Je me contentai de répondre en deux mois, sans reproches, sans colère :

— Mon fils!

Julien s'arrêta, sa fureur tomba devant mon sang-froid; il reprit vivement :

— Ah ! pardon, pardon, mon père, la douleur m'égare!.. Non, je ne vous accuse pas, je ne vous soupçonne pas... Vous ne pouvez être le coupable... mais, par pitié, aidez-moi... cherchons... Voyons, vous serez sorti, n'est-ce pas?... Pendant votre absence, ma femme aura reçu quelques personnes... Ce sont elles... Je vais faire appeler Hortense...

Ce que je voulais et devais évitera tout prix, c'était une explication entre le mari et la femme, explication qui eût amené une rupture entre eux ; je me hâtai donc de répondre :

— Hortense n'a reçu personne ici; elle ne sait rien. Je n'ai pas quitté cette pièce.

Mon gendre me regarda de nouveau, ses soupçons l'avaient repris ; cette fois, je soutins le choc de son regard pénétrant.

— Pourquoi ma femme ne saurait-elle rien, et pourquoi voulez-vous m'empêcher de la faire venir?

— Parce que je suis seul coupable !

— Vous?

— C'est impossible, dit le garçon de recettes.

— Cela est pourtant, répondis- je, décidé à sauver ma fille cl le repos de son ménage.

— Malheureux!... fil Julien... mais pourquoi?... Ne pouviez-vous me demander de l'argent?... Tout vol a pour mobile un vice... je ne vous en connais aucun. .. ni les femmes, ni le jeu...

— J'ai joué.

— A la Bourse?

— Oui.

Julien lomba altéré sur son fauleuil.

— Quatre-vingt mille francs engloulis, dit-il en se parlant à lui-même, et que Je dois trouver sur l'heure, si je no veux être deshonoré.

Sa tante s'approcha de lui :

— Mon enfant, lui dit-elle, ne le laisse pas abattre. Tu es ruiné, mais I honneur te reste. J ai, chez moi, deux mille francs, je vais te les chercher. Du courage.

Julien serra la main de la brave femme; il voulut lui répondre, mais ses larmes l'en empêchèrent... Enfin il refusa; il ne voulait pas réduire celle malheureuse à la misère. Mais la brave femme s'entêtait dans sa bonne action.

— Tu n'as pas le droit de repousser mon offre, disait-elle avec chaleur; c'est moi gui t'ai élevé, tu es mon enfant, et j'aime mieux manger du pain sec et voir ton nom respecté, que de rouler équipage en te sachant déconsidéré. Est-ce qu'on a besoin d'argent à mon âge?... je tremble toujours qu'on ne me vole. Eh bien! je n'aurai plus peur, ajouta-t-elie presque gaiement.

Julien se tourna vers moi et me dit :

— Vous entendez?

— Oui, et je ne désespère pas de vous sauver, m'écriai-je. Joseph, pouvez-vous attendre à demain?

— - Imposable, monsieur Désouches, répondit le garçon de recettes, il faut que je rende mes comptes en rentrant. Si je possédais celle somme, je vous 1 avancerais de grand cœur; mais je n'ai rien, et si ce soir je rentre sans le montant, de ce billet, c'est moi qui serai accusé.

— Écoutez-moi, lui dis-je, retournez à la Banque, et racontez à vos chefs ce dont vous venez d'être témoin. Je suis connu d'eux, biles-leur que je vais passer les voir, que je leur donnerai ceriaines explications qui les toucheront, et que je les prie de suspendre toutes poursuites. Assurez-les que demain soir, au plus tard, j'aurai tout payé, ou que j'y perdrai ma vieille répuiation d'honnête homme. Ma parole vaut de l'or.

— Ajoutez ceci, dit alors mon gendre, c'est que si cette nuit je n'ai pu me procurer cette somme, demain matin j aurai cessé d'exister. Ma parole vaut ma signature.

Je frissonnai tant il y avait de sincérité dans l'accent de Julien.

Tout à coup une pensée de salut se présenta à moi.

— Nous sommes sauvés ! m'écriai-je.

— Sauvés l Comment? demanda mademoiselle Fortineau.

— Ma fille n'a-K'lle pas ses diamants? Ils valent une partie de la somme, et avec ce que mademoiselle Fortineau vous a promis, ce que moi-même je possède en bijoux et argenterie, ne pouvons- nous compléter le remboursement?

Julien accepta. Je fis demander Horlense; elle n'était pas renirée; elle aussi cherchait de l'argent.

Le temps pressait, Joseph ne pouvait attendre plus longtemps; je passai dans la chambre de ma fille, et j'emportai ses écrins. Je montai chez moi, et je redescendis bientôt muni de quelques valeurs et de toutes mes ressources personnelles.

Quand je rentrai chez Julien, il avait repris courage. Lui aussi avait sorti son argenterie, et de plus un écrin renfermant plusieurs médailles données à son père à l'époque de nos expositions. M. Morisset était l'un de nos plus habiles fabricants d'armes.

Je voulus m'opposer à ce que mon gendre se séparât de ces médailles; c'était, je le savais, un douloureux sacrifice; il refusa.

— J'y tenais, me dit-il , autant qu'à ma vie; mais je tiens plus encore à ma réputation. Ce sont mes diamants. Ma femme donne les siens, je livre les miens.

Il fut convenu que Joseph accompagnerait Julien chez Tri-

50 LA LÉGKNDE

cotel, le bijoutier, pour que l'affaire se passât sans bruit et sans retard par son intermédiaire, et que j'attendrais ma fille afin de tout lui apprendre.

Je demeurai seul ; je me croyais sauvé; Hortense rentra bientôt ; elle n'avait pu rien se procurer.

Je lui racontai rapidement ce qui venait de se passer pendant son absence. Ma fille voulait tout avouer à son mari; j'eus beaucoup de peine à l'en empêcher. Pour y arriver, je lui dis .

— Calme-toi, Julien doit à présent avoir complété la somme.

— Comment cela?

— Il est allé vendre tes diamants.

— Mes diamants ! fit Hortense ; mais ii né les a pas.

— Je les ai pris dans ta chambre.

Jamais je n'ai entendu un cri plus déchirant.

— Mais ces diamants sont faux ! s'écria-t-elle dans sa terreur.

— Faux!... Malheureuse!

Hortense se roulait à mes pieds dans un désespoir effrayant à voir. A travers ses sanglots, je découvris son secret.

Lorsque je lui avais réclamé avec instance le petit Saint- Esprit de sa mère, craignant d'éveiller mes soupçons et ceux de son mari, elle avait obtenu, par l'entreprise de Prosper Houpin, que ses diamants fussent imités en strass. On avait fait fabriquer des parures tout à fait semblables, et tous nous en avions été dupes.

J étais indigné ; je la chassai.

Elle se traina à mes genoux. Soudain elle se releva : elle venait de penser à son mari.

— Vous savez où est Julien, s'écria-t-elle ; au nom du ciel, empêchez-le de montrer mes écrins.

Je compris l'importance de cette affaire ; j'entrai dans la chambre de Julien ; il était sorti. Je me hâtai de courir chez Tricotel ; Hortense me suivit.

Avant de vous raconter les scènes navrantes qui eurent lieu à notre arrivée chez le bijoutier, monsieur le comte, permettezmoi de vous dire ce qui s'était passé entre Julien et Tricotel.

Mon gendre, lié intimement avec ce dernier, n'avait pas

hésité à lui confier ses chagrins, et l'avait prié de lui trouver sur-le-champ quatre-vingt mille francs, lui remettant en garantie les bijoux de sa femme et l'argenterie.

Tricotel commença par rembourser le garçon de la banque avec une somme d'argent destinée au solde de diverses factures qu'il avait à payer le lendemain, et Joseph s'éloigna, promenant le secret.

Joseph parti, Tricotel prit les écrins, et se rendit chez un de ses voisins , riche joaillier du Palais-Royal, où il pensait trouver un bon prix des parures d'Horlense.

Julien venait de rester seul, lorsque ma fille et moi nous arrivâmes chez Tricotel.

D'un regard rapide, Horter.se parcourut la chambre, et s'aperçut de l'absence du bijoutier.

— Où est Tricotel ? demanda-t-elle d'une voix fiévreuse ?

— Il vient de me quitter, répondit Julien.

Hortense pâlit affreusement ; elle comprit qu'elle arrivait irop tard.

— Mes diamants, fit-elle?... Mon père m'a tout appris... Mes diamants?..

— Tricotel les vend en ce moment.

-Où?

— Je ne sais.

— C'est impossible, s'écria ma fille véritablement folle de terreur et de désespoir, je ne le veux pas... Courez... appelez Tricotel... qu'il me rende mes bijoux!...

Elle m'épouvantait ; sa raison se perdait. Julien la regardait sans comprendre.

— Ne sais-tu pas, lui dit-il, que le prix de tes diamants vien de servir à payer la Banque; que sans cette ressource j'étais deshonoré?

— Je sais tout cela; mais je t'en supplie, je l'en supplie à mains jointes, cours vers Tricotel... reprends-lui mes parures. .

— C'est de la démence.

— De la démence, soit; mais ces diamants sont à moi... Rendez-les moi, entendez-vous... je les veux!

— Non, madame, non, répliqua Julien indigné; à mon tour, je suis blessé de ces reproches. Quoi ! votre pére m'a compromis, el vous refusez de me secourir. J' immole lout à notre réputation , au nom de notre enfant , au vôtre, et vous, vous pleurez de misérables bijoux !... Ah! votre conduite n'est celle ni d'une femme, ni d'une mére!

Horlense tomba en sanglotant sur un fauteuil.

— Oh ! Julien, dit-elle, si tu pouvais comprendre ce qui se passe en moi...

— Parle 1 s'écria son mari... Tu sais combien je l'aime... Je suis prètàtout oublier... Explique-toi... Tu te tais?... Vous vous taisez aussi, monsieur, reprit-il en me regardant, vous qui avez apporté chez vos enfants le trouble el le deuil? Vous ne trouvez pas même dans votre cœur un conseil pour votre fille, un mot de consolation pour moi.

Je me taisais, en effet, rc.-olu de garder le silence afin de ne pas éclairer Julien sur la faute de sa femme. Mais Hortense s'écria :

— N'accuse pas mon père, Julien, c'est le meilleur, le plus pur des hommes; il n'est pas coupable !

Tout à coup la porte s'ouvrit, et Tricotel parut.

Je n'oublierai jamais cette apparition.

Le bijoutier était pâle, très-énm; il marcha droit à mon gendre, le regarda bien en face, et lui présentant les écrins, lui dit:

— Savais-tu que ces diamants étaient faux?

— Faux ! s'écria Julien.

Hortense était tombée sans connaissance.

— Oui, faux! répéta Tricotel avec fermeté. .

— Je ne te comprends pas, lit Julien. Ces diamants ne sontils pas ceux de ma femme?

— Non.

— Comment, non ? qui te l'a dit ?

— C'est moi qui l'affirme. Je viens de porter ces brillants à mon voisin Dallerel, il était sorti, je l'ai attendu... Machinalement, j'ai ouvert ces écrins... De pareils bijoux ne sauraient tromper un homme du métier... C'est du strass... Je t'ai prêté

soixante mille francs... Toute cette verroterie n'en vaut pas douze cents.

— C'est impossible!

— Regarde, continua le bijoutier qui prit une petite lime et la promena sur l'une des pierres qui s'écrasa. Tu le vois... brisée comme du verre. Si c'était du diamant, jamais ma lime n'eût pu mordre dessus.

Julien élait altéré; il promenait ses regards anxieux de sa femme à moi. Hortense, revenue à elle, avait tout entendu; elle tomba à genoux devant son mari.

— Grâce , sécria-t-elle, c'est moi qui suis coupable !

Je voulus arrêter ses aveux, il n'était plus temps; Julien connut bientôt la vérité.

Quand Iloriense eut fini, Julien prit les écrins, les broya sous ses pieds, et se tournant vers son ami, lui dit :

— Tu as le droit de publier dans tout Paris que Julien Morisset est venu chez toi comme un misérable escroc te voler soixante mille francs à l'aide de faux diamants!

Nous nous efforçâmes en vain de le retenir, il s'élança hors du magasin.

Connaissant toute l'énergie de son caractère , je rentrai au plus vite ; je parvins à pénétrer auprès de mon gendre, et je le suppliai de me confier la résoluiion qu'il avait prise.

— La voici, me répondit-il, et rien au monde ne me la fera modifier. Je vais employer ma soirée, ma nuit à trouver de l'argent pour rembourser Tricoiel, car je ne veux pas le laisser demain dans la situation misérable oùj > suis aujourd'hui. Si je réunis la somme qu'il me faut, demain je reviendrai ; si je ne me la procure pas, on me rapportera. Je ne survivrai pas à la mort de mon honneur.

J'essayai de le fléchir, il nem'ccouta ; pas il sortit. Je ne devais plus le revoir qu'ici, foudroyé par une attaque d'apoplexie.

— Vous m'avez parlé de Tricotel, observa alors le comte de Boursonne, je le connais, c'est mon bijoutier. J'ai envoyé chez lui ce matin, on m'a répondu qu'il avait quitté la France; pouvez- vous m'apprendre le motif de celte brusque détermina-

lion, et ne tient-elle pas, par quelque fil caché, à l'histoire dont vous venez de m'entretenir?

— En effet, répondit le docteur Désoucbes, et voici comment :

Madame Tricotel était, depuis longtemps, la maîtresse de Prosper Houpin, que son mari, plein de confiance, ne se doutait de rien. Ne pouvant recevoir son amant chez elle aussi souvent qu'elle l'eût voulu, Floresline avait un singulier moyen de correspondre avec lui; je le recommande aux femmes coupables.

Chaque soir, Houpin envoyait à Tricotel le bulletin imprimé de la Bourse, pour qu'il connût le cours des valeurs, et ce bulletin paraissait la pièce la plus innocente du monde commercial. Mais si le hasard eût voulu que cette petite feuille de papier fût tombée dans feau, le mari trompé eût vu tout à coup d étranges caractères apparaître entre les lignes imprimées.

Il n'est pas de chimiste qui ne sache le secret d'une encre sympathique. Comme médecin, j'avais dû m'occuper de chimie, et j'avais, depuis longtemps, indiqué à mon neveu la propriété singulière du jus de cédrat pur, ou mêlé à une substance qui lui donne un peu de consistance.

On prend une plume de fer, et au fur et à mesure que Ton trace des caractères, ils s'effacent; mais ils reparaissent dès que le papier est plongé dans l'eau, et cela indéfiniment.

Grâce à ce mystérieux agent, nos amants correspondaient sous les yeux mêmes du mari sans qu'il pût s'en apercevoir. Houpin donnait ses indications, ses rendez-vous à la jeune femme qui, sous le prétexte de connaître le cours de la Bourse, s'emparait du bulletin, le plongeait dans l'eau, et lisait la lettre tracée mystérieusement à son intention.

Il y a quelques jours, Tricotel était dans son magasin, devant son établi ; il soudait un bracelet; à l'établi de gauche se tenaient deux ouvriers, et Florestine trônait dans le comptoir, achevant un roman nouveau.

Deux jolis enfants se roulaient sur le tapis de l'arrière-boutique, avec un tel tapage, que Tricotel se fâcha. Alors les enfants vinrent prier leur mère de leur faire des cocottes.

Florestine interrompit sa lecture, et bientôt elle eut établi une basse-cour superbe à ses deux bambins.

Mais les enfants sont insatiables. Les cocottes sur pied, ils demandèrent des bateaux.

— Je ne sais pas les faire, dit Florestine, allez embrasser votre papa; promettez-lui d'être sages, et priez-le de vous construire un beau vaisseau.

Les deux gamins sautèrent sur le dossier de la chaise de Tricotel, qui ne vit rien de mieux, pour se débarrasser de ces importuns tant aimés, que d'accéder à leur demande.

— Apportez-moi du papier, dit-il.

Pères de famille, parrains, garçons, femmes, veuves et filles, je ne vous fais pas l'injure de supposer que vous ne savez pas tirer d'une simple feuille de papier un de ces bâtiments de guerre que les marmots accueillent avec des cris de joie. Je ne vous décrirai donc pas l'opération entreprise par Tricotel pendant que ses deux enfants grimpés, l'un sur ses genoux, l'autre sur la chaise, contemplaient, dans le plus doux ravissement, les métamorphoses diverses du papier.

Quant au père, tout en faisant succéder la nacelle à la cocotte, le miroir au sablier, il fredonnait gaiement ce refrain populaire :

Maman, les p'tits bateaux Qui vont sur l'eau, Ont-ils des jambes!

Petit bètat, S'ils n'eu avaient pas Y n'march'raient pas.

C'était un tableau de famille vraiment touchant, et les deux enfants jetèrent des hurrahs frénétiques lorsque leur père, approchant de lui la cuvette d'eau dans laquelle il plongeait ses outils, y lança ses vaisseaux de papier.

Tout à coup, Tricotel tressaillit; il venait d'apercevoir de singulières révélations lui apparaître sur les flancs d'un navire fabriqué avec un bulletin de la Bourse.

Il avait lu : — Fiorestine, crois en mon amour... Puis, plus loin... Es-tu satisfaite des dentelles que je t'ai envoyées?...

Tricotel comprit qu'il y avait là un mystère; pour le pénétrer, il écarta les murailles du vaisseau, et il lut encore : — Je .t'attendrai jeudi, à deux heures; dis que tu vas chez ta sœur malade.

Or, le pauvre homme se souvint que, le matin môme, sa femme avait parlé de cette maladie après avoir reçu ce bulletin. La vérité lui apparut claire et cruelle.

— Comme tu es pâle, mon ami, lui dit en ce moment Florestine, serais-tu malade ?

Ces paroles de sa femme rappelèrent Tricotel au sentiment de sa position, car il avait tout oublié, absorbé qu'il était par sa douleur.

Il allait se lever, éclater en reproches; par bonheur, la voix fraîche et joyeuse de ses enfants l'arrêta. Ils poussaient les vaisseaux l'un contre l'autre, comme un Monilnr contre un Menimac t en chantant à gorge déployée :

Maman, les p'tits bateaux, etc.

— Chante donc avec nous, père, criaient-ils.

Soudain une idée traversa le cerveau du mari trompé; il chercha parmi les papiers étalés sous ses yeux, découvrit d'autres bulletins abandonnés par la négligence de Fiorestine, et tout en fredonnant avec ses enfants le refrain des petits bateaux, plongea les feuilles dans l'eau. Il surprit ainsi les secrets des deux complices, et découvrit que celte toilette luxueuse, affichée par sa femme, était fournie par Prosper Houpin.

Tricotel hésitait. Il jeta les yeux sur ses enfants, et il se tut. Il écrivit un billet, le remit à son apprenti, et lui recommanda de se hâter. L'apprenti sortit en courant.

Pendant qull écrivait, Fiorestine monta chez elle, annonçant qu'elle allait sortir; il était une heure et demie.

Bientôt l'apprenti revint amenant un homme petit, obèse, chauve, porteur de superbes lunettes en or, d'une chaîne d'or

au gilet, et de grosses bagues en or à ses doigts ; redingote noire, pantalon noir, gilet noir, cravate noire, un homme or et noir. C'était M Créienet, huissier près le tribunal civil de la Seine.

Tricotel l'emmena à l'écart, lui remit quelques papiers, et lui donna ses ordres à voix basse.

L'huissier s'inclina et se relira.

Florestine reparut. Elle élait charmante dans la fraîche toilette qu'elle venait de revêtir, toilette du meilleur goût, et de haute dépense.

— Comme te voici parée, Qt son mari, je croyais ta sœur malade?

— Elle Test, en effet, répondit la jeune femme; mais je profiterai de ma sortie pour faire quelques visites.

— Dans une pareille toilette?

— Ne la trouves-tu pas assez belle?

— C'est-à-dire qu'au contraire elle me paraît beaucoup trop riche pour êire portée par la femme d'un modeste bijoutier... Un cachemire... et des Indes, encore... un mouchoir garni de dentelles... un col de Valenciennes... un chef d œuvre...

— Ah! ça, qu'as-tu donc? demanda Florestine, étonnée, toi qui ne l'occupes jamais de mes chiffons...

— J'ai tort. Nous ne sommes que desimpies marchands, et tu as la mise d'une femme riche, ou d'une fille entretenue.

— C'est ma revendeuse à la toilette, madame Grébert, qui m'a cédé tout ceci à fort bon compte, dit Florestine; quant à ces dentelles, elles sont en imitation.

— Vraiment? Alors je ne souffrirai pas que tu te pares des dépouilles de nos Loretles, loi, une honnête femme, une mère de famille. Je ne veux pas que le premier gandin, en passant, reconnaisse ce cachemire pour l'avoir donné à Paméla ou Cora. Je ne veux pas que ma femme porte des dentelles fausses... Non, non, au feu les dentelles à quatre sous! Au feu, les châles des marchandes à la toilette 1 Au feu, ce clinquant, ce faux luxe ! Au feu ! au feu ! Le feu purifie tout !

Et tout frémissant de colère, Tricotel, qui s'animait à l'éclat de ses propres paroles, deshabillait à moitié sa femme stupé-

faite, et jetait dans la cheminée les prodigalités de mon neveu.

Revenue d'un premier saisissement, FJorestine s'emporta; elle monta dans sa chambre chercher une autre toilette; Tricotel lui donna Tordre de ne pas sortir; mais elle jura que rien ne la retiendrait.

Pendant qu'elle plaçait à la hâte un mantelet sur ses épaules, un clerc de l'huissier entra et remit une lettre au bijoutier; celui-ci sourit, et reprit tranquillement son travail.

Florestine rentra bien décidée à braver son mari ; à sa grande surprise, il ne parut môme pas l'apercevoir, et elle quitta la boutique en jetant d'un air de défi ces deux mois à TWcolel.

— Je sors.

Florestine monta dans le premier remise qu'elle rencontra, et dit au cocher :

— Rue Saint-Georges, 25.

Arrivée devant la porte, Florestine paya généreusement le cocher, afin de n'être pas insultée par lui, ce qui arrive souvent aux femmes seules ; elle passa devant la loge du concierge sans s'arrêter, et s'apprêtait à gravir l'escalier, lorsque le cerbère du logis courut après elle en l'appelant.

— Chez M. Houpin, cria Florestine, sans s'arrêter.

— M. Houpinest sorti, madame...

— Ah!

— Ah I si madame savait.

— Quoi donc?

— Il est arrêté.

— Arrêté!

. — Depuis une demi-heure... ce cher monsieur... On vient de le conduire à Glichy. Un homme est venu tout à l'heure, l'air très-honnête, et mis comme un notaire ; c'était un huissier.

Et cet huissier, c'était celui de Tricotel, créancier de Prosper Houpin pour une somme assez forte. Le boursier entretenait la femme avec l'argent qu'il empruntait au mari, comme Horace séduisait les valets d'Agnès avec les écus d'Arnolphe. Iloupin n'était qu'un plagiaire.

Mon neveu ne reparaîtra jamais à la Bourse; son étoile a

filé. Quant à Florestine, en rentrant chez elle, un valet de son amant lui remit quelques mots tracés à la hâte au crayon; ils disaient :

— Votre mari me fait arrêter. Prenez garde à vous.

Il y a deux jours, Florestine est revenu demeurer chez sa mère, et Tricotel est parti pour l'Amérique, seul avec ses enfants. Il compte s'y établir.

Un mois après le récit de ces événements, Maurice était complètement rétabli. Son duel avait fait trop de bruit pour qu'il pût songer à reparaître encore dans les salons, et il résolut de quitter la France.

De graves événements se préparaient en Europe, en Italie surtout; car nous touchions à 1829, et M. de Boursonne, qui était l ame des conspirations libérales- sous la Restauration, envoya sur-le-champ son fils à Modène. C'est là que nous le retrouverons, si nos lecteurs veulent bien nous accompagner dans les pérégrinations dramatiques de notre héros. Ses aventures ont assez puissamment excité la curiosité et l'intérêt "publics, à l'époque où elles eurent lieu, pour que nous soyons encouragé à les raconter.

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