‹ La légende de l'homme éternelChapitre 32 sur 43 · MATHILDE · texte numérisé non relu

MATHILDE

Seize ans se sont écoulés depuis les derniers événements que nous venons de raconter, et nous nous retrouvons encore dans le vieil hôtel de la famille de Boursonne, au faubourg Saint-Germain.

Quatre personnes sont groupées dans un des vastes salons, le comte de Boursonne, Maurice, son fils, et deux jeunes gens Philippe et Mathilde.

Philippe est le fils du capitaine Laumière, tué jadis en duel par son beau-frère, le vicomte de Boursonne; Mathilde est la fille naturelle de Maurice et de Marie de Breleuil. Philippe a vingt-quatre ans, Mathilde en aura bientôt dix-huit. Philippe est un charmant garçon, à la physionomie ouverte et loyale ; Mathilde a la beauté de sa mère, c'est assez dire. Les deux jeunes gens ont été élevés ensemble dans l'hôtel de Boursonne, sous les yeux du comte, qui s'est habitué à les considérer comme ses enfants, tant ils le chérissent.

Un an après le duel funeste du capitaine Laumière, sa veuve, l a sœur de Maurice, étant venue à mourir, le comte s'était .

empresse de recueillir l'orphelin, de môme qu'il evait conservé auprès de lui celle petite Mathilde, que son fils lui confiait avant de risquer sa vie contre le père de Philippe. Donc, les deux enfants avaient grandi côte à côte, et un jour était venu où Philippe avait dit à Malhildc : lu seras ma femme, car je t'aime, et où celle-ci lui avait répondu : je n'accepterai que toi pour mari, car mon cœur est à loi.

Ce sont donc ces deux beaux jeunes gens que nous trouvons, Tune assise devant le piano, l'auire jouant du violon sous les yeux du comte et de son fils. L'âge n'a pas épargné ce dernier. Ce n'est plus le jeune homme ardent et aventureux que nous avons connu ; les luttes de la vie ont creusé de larges sillons sur son front pensif. Quant au père, il est resté le plus beau type de vieillard qui se puisse rencontrer.

Ces quatre personnages sont les seuls hôtes de l'antique hôtel, avec le brave Luc qui n'a pas quitté le comte.

Après la mort du baron Frédéric, Mauiice avait épousé Christiane ; il avait voulu la présenter à son père, et, un malin, tous deux s'étaient envolés vers la Franc»', laissant, les ingrats, le duc Maximiiien, triste et isolé dans Ehrcnfeld. Quelques mois plus tard, la jeune vicomtesse de Boursonns périssait, comme tant de femmes, à la suite d'un bal, emportée par une vulgaire fluxion de poitrine.

Le chagrin de Maurice fut sincère. Cette fo s, Tâge était venu, les passions s'étaient apaisées, et ce fut auprès de son père, dans les caresses enfantines de sa belle petite Malhilde, que le vicomte chercha des consolations. Il mena la vie la plus retirée, livré à deux seuls amours, celui de son père et celui de sa fille, qu'il aima bientôt comme il aimait toutes choses, avec passion.

Le jour où nous rencontrons ces quatre personnages, ce n'est pas le hasard qui les rassemble, c'est d'abord une habitude de famille, puis ils viennent de fêter l'anniversaire de la soixante-dixième année du v ieux comte.

Il est vraisemblable qu e les deux amoureux ont choisi cette solennité intime pour se faire octroyer quelque grâce; c'est, du moins, ce que pense M. de Boursonne qui, les voyant embar-

rassés et désireux de parler, sollicite d'eux une explication, et apprend, sans trop de surprise, que Philippe souhaiterait fort d'épouser Malhilde.

Le vieillard embrasse les deux enfants avec un sourire do contentement; au conirairc, Maurice fronce le sourcil. Ce que voyant, M. de Boursonne montre son fils à Philippe en lui disant :

— Va la demander à son père, et dis-lui que j'apostille ta pétition.

Philippe prit la jeune fille par la main et ils s'en vinrent tous les deux du côté de Maurice; le jeune homme resta debout, Malhilde s'agenouilla devant son père, et le fils du capitaine de Laumière demanda la main de la fille du vicomte de Boursonne.

Au lieu de répondre, Maurice se tourna vers son père.

— Vous ne lui avez donc jamais parlé du passé, demandat-ii?

— Jamais, répondit le vieillard. .

— Alors, avant de rien engager, il faut qu'il soit instruit de tout. Je ne veux pas m'exposer un jour à des reproches; je ne veux pas jouer le bonheur de ma fille .

Les deux jeunes gens élaient restés immobiles, inquiets, troublés, pressentant un mystère et un malheur, peut-être un obstacle insurmontable à leur union. Ce fut donc avec une affreuse anxiété que Mathilde vit son père emmener Philippe dans son cabinet de travail.

— Mon ami, lui dit- il, je vous dois la révélation d'un grave secret. Je savais qu'unjour viendrait où je serais forcé de me confier à l'honneur de l'homme qui me demanderait la main de Mathilde ; mais l'aveu me coûte encore plus, s'adres:-ant à \ous. Mathilde n'est pas, comme vous le croyez, ma fille légitime, elle est enfant naturelle.

Philippe réprima un mouvement involontaire.

— Qu'importe, dit-il ?

— Beaucoup. Je ne vous parle pas de ma fortune, je la lui laisserai; mais elle n'a pas même le droit déporter mon nom.

— Je lui donnerai le mien.

— Enfin, sa mère existe peut-être encore, je dis peut-être ; car nous avons perdu sa trace depuis longtemps, et celte mère est indigne de vous, Philippe.

— J'aime Malhilde, monsieur, aucune considération ne m'arrêtera.

— Attendez. Votre père a été tué en duel.

— Je le sais.

— Dans un duel contre moi.

— Vousl

— Oui.

— Oh 1 mon Dieu I

Après quelques minutes de silence, Philippe reprit tristement :

— Vous êtes un homme d'honneur, monsieur. Ce duel a été loyal, je n'ai pas le droit de vous blâmer, encore moins celui de vous accuser. J'oublierai que vous êtes le meurtrier de mon père, pour me rappeler que vous fûtes son ami; je ne sais plus que votre épée m'a rendu orphelin, je me souviens seulement que j'ai trouvé chez vous une affection et un dévouement sans limites.

Le vicomte, ému, serra les mains de son neveu dans les siennes, et il continua :

— La cause de ce duel, mon ami, fut une rivalité d'amour; celle qui l'excita était la mère de Mathilde.

Philippe baissa la tête, en proie à une profonde émotion; il reprit avec tristesse :

— La fille est innocente des fautes de la mère. Si vous me la donnez pour femme, monsieur, soyez certain que je la rendrai heureuse.

Le vicomte lui lendit la main.

— Vous avez ma parole, lui dit-il.

LORD STIVE

Au moment où Maurice venait d'engager sa parole à Philippe, le valet de chambre annonça la visite de lord Stive, et le fiancé de Malhilde s'élança vivement au dehors, par une petite porte dérobée, pour porter la bonne nouvelle à sa promise et au vieux comte.

— Je viens passer une heure avec vous, cher ami, dit lord Stive au vicomte, en entrant.

— Vous me faites grand plaisir, milord. Luc, apporte-nous de cigares.

L'homme qui venait d'entrer n'appartenait pas à ces antitiques familles de l'Angleterre, dont les aïeux ont accompagné Guillaume le Conquérant ; c'était seulement le petit-fils de sir Slive, riche négociant de la cité, devenu, grâce à sa fortune, alderman d'abord, puis maire de la bonne ville de Londres, ce qui lui avait valu le litre de lord. A sa mort, son fils William lui avait succédé à la chambre haute, et plus orgueilleux que son père, William avait acheté un titre de marquis.

Après lui, son fils Robert, héritier du marquisat et dequinze cent mille livres de renies, apportait dans ce monde, comme défaut ou qualité dominant, la plus rare ténacité.

Dès son enfance, Robert Slive, celui qui fume en ce moment même le cigare de son ami le vicomte Maurice, Robert a été habitué à voir toutes ses volontés, toutes ses fantaisies satisfaites. Fils unique, gâté à l'excès par sa mère, Robert, grâce à sa colossale fortune, a pu satisfaire ses moindres désirs. Quand, par hasard, un obstacle s'est trouvé sur sa roule, aucun sacrifice ne lui a coûté pour l'écarter; si l'obstacle s'est transformé en impossibilité, lord Robert Stive a mis en œuvre, avec la plus incroyable énergie, toutes ses ressources d'or et d'opiniâtreté pour ne pas ôtre vaincu dans cette

lutte. Alors, peu lui importaient ses moyens d'actions il les prenait, honnêtes ou immoraux, selon les besoins de la cause, sans aucun scrupule. On le voyait employer des années entières à faire réussir une séduction, puis abandonner la fe.Tïmc aussitôt après l'avoir obtenue.

Lord Slivc et Maurice étaient à peu prés du même âge.Chez tous deux les passionsavaient laissé sur leur visage des traces de leur passage ; Robert surtout était ce qu'on peut appeler un homme usé, bien qu'il eût de grandes prétentions à la jeunesse, comme l'annonçait ca mise élégante et soignée.

Les deux amis s'accoudèrent sur le balcon et, tout en admirant sans doute le jardin de l'hôtel, échangèrent leurs bouffées de tabac sans échanger la moindre parole.

J'ai parfois examiné, en riant à part moi, qui ne fume pas, mes amis livrés aux béatitudes du cigare. Je ne sais si le tabac paralyse leur intelligence ou leur langue, peut-être les deux; mais toujours est-il qu'ils ne se ruinent pas en conversation. Le cigare dissimule la nul'ilcdu sot, et empêche l'homme d'esprit d'écouter des niaiseries. J'aime à croire que les gens intelligents ne fument pas pour un autre motif.

Use passa un demi puros avant que lord Robert rompit le silence.

— Quel âge a votre lille, cher? demanda-t-il du môme ton avec lequel il eût sollicité un second cigarre.

— Dix-huit ans.

— Ah t... Vous la marierez sans doute bientôt?

— C'est probable.

— Eh bien ! cher ami, je vous demande sa main.

— Pour qui, milord?

— Mais pour moi, répondit Robert.

— Bah ! Vous marchez vers la cinquantaine.

— N'est-ce que cela 1 C'est la mode aujourd'hui de voir les jeunes filles épouser des vieillards. J'aime mademoiselle Mathilde, je lui offre le titre de marquise et une fortune de prince.

— Merci, milord; votre recherche nous honore d'autant plus que vous n'ignorez rien du passé, et que la naissance de ma

fille vous est connue ; mais quand vous êtes arrivé , je venais précisément d'accorder la main de Malhilde à Philippe.

— A Philippe!... vous n'y pensez pas?

— Pourquoi?

— Vous avez tué son père.

— Milord !

— Ne trouvez-vous pas cette cause assez grave?

— Si fait, milord ; mais alors il en est une plus grave encore qui m'eût empêché de jamais vous accorder Malhilde.

— Et c'est ?...

— Que vous avez été l'amant de sa mère.

— Çà se voit aussi tous les jours.

— Cela ne severra pas dans ma maison.

— Alors votre résolution est bien prise?

— Irrévocable. Ma parole est donnée à mon neveu.

— Bien, N'en parlons plus, fit le marquis avec insouciance et prenant congé de Maurice.

En montant dans son coupé, Robert cria très-haut à son valet de pied : ,

— A l hôtel !

Mais, dès que la voiture eut tourné l'angle de la rue, il fit glisser la glace de devant, et dit tout bas au cocher :

— Barrière d'Enfer, chemin de ronde, vivement.

Arrivé à l'endroit désigné, lord Slive descendit de voiture et parut chercher à s'orienter. Il fit quelques pas à pied, et entra dans une maison d'apparence misérable. Le marquis traversa un sale vestibule assez obscur, aperçut un escalier tortueux, une rampe crasseuse et monta lentement. Par malheur pour lui, dans ces sortes de bouges, le portier est un phénomène inconnu; aussi lord Slive s'arrêta-t-il assez embarrassé, lorsqu arrivé au plus haut de l'escalier, il se trouva en présence d'un long couloir garni de plusieurs portes, avec les noms des locataires collés sur le mur. Probablement aucun de ces noms ne put satisfaire le marquis, puisqu'au lieu de heurter à l'une de ces portes, il hésita longtemps, attendant que le hasard vînt à son secours.

Ce hasard se présenta sous la forme d'une jolie petite fille de neuf à dix ans, qui sortit de Tune des chambres et Ht une révérence très-gentille au beau monsieur.

— Mon enfant, dit ce dernier, ne lo^e-t-il pas ici une chanteuse des rues ?

— Oui, monsieur, la Gribiclie.

— Celte dame n'a-t-elle pas un autre nom?

— Je ne sais. Je ne lui connais que celui là.

— Et la personne que vous nommez la Gribiche est-elle accompagnée d'un homme fort gros qui joue du violon ?

— M. besgrignoux... C'est lui qui nous fait danser le dimanche sur la place avant de se rendre dans les cafés... La Gribiche demeure là, monsieur, ajouta l'enfant qui désigna la dernière chambre du couloir ; mais elle est sortie.

— A quelle heure revient-elle?

— Après minuit.

— - Savez- vous où je pourrais la rencontrer?

— Non. A cette heure-ci, elle va faire de la musique, avec M. Ddsgrignoux, dans les cours des maisons des riches ; mais, le soir, vous la trouverez à l'estaminet des Ecoles, rue des Grès.

— Merci, ma belle petite. Voulez-vous me donner la main pour descendre? ajouta- t-il en lui offrant une pièce d'argent.

L'enfant se mit à rire, plaça la pièce dans sa poche, roula, sans rien dire, sa robe entre ses jambes, enjamba vivement la rampe de bois, et se laissa glisser avec une rapidité qui fit frémir le marquis. Quand il arriva au bas de l'escalier, la petite avait disparu.

l'estaminet des écoles

Depuis dix ans, la physionomie du quartier latin a complètement changé, comme celle, du reste, de tout ce Paris que nous avons connu, il y a un quart de siècle, et que je ne regrette pas.

A cette époque, il existait, au milieu de la rue des Grés, un café où les mœurs des étudiants venaient se produire avec une telle originalité que nous devons lui consacrer quelques lignes.

La salle de c^l estaminet était vaste, situéeau premier étage, trop basse pour être belle, et assez faiblement éclairée. Au milieu, un billard , tout autour de petites tables de marbre, où les consommateurs s'attroupaient devant une choppe, un pot de tabac, des cartes ou des dominos.

Il y avait là des jeunes gens qui arrivaient vers dix heures du malin et ne sortaient plus qu'à minuit. Le déjeuner et le dîner, pris rapidement sur la table de marbre Sainte-Anne, n'étaient que des entr'acles à la partie de bésigue, de piquet ou de double-six. Sur ces fameuses tables s écrivaient ces lettres immortelles envoyées par les étudiants de province â leurs parents, pour leur annoncer que leur fils piochait jour et nuit, qu'il ne manquait aucun cours et que, l'heure de l'examen approchant, il ne serait pas intempestif d'adresser au laborieux élève quelques encouragements sous la forme de billets de cent ou deux cents francs. Parfois, hélas f l'étudiant, chassé du garni qu'il n'avait pu payer, trouvait aussi %m lit sur ces mêmes tables qui, dans la journée, lui avaient servi de pupitre, de tapis vert et de salle à manger.

De temps à autre apparaissait, au milieu de cette tabagie, quelque frais visage de jeune fille, venant relancer son amant jusque dans les entrailles de cet enfer , avec moins de succès

qu'Orphée redemandant son Eurydice sur un air connu. Hélas! elles aussi, ont changé, nos jolies étudiantes, changé comme les cafés, comme lequariier latin : changé leur mise modeste contre des robes de soie, payées par la vieillesse débauchée, changé leur bonnet coquet contre des chapeaux à panaches, qui leur vont mal, et leurs amours gratuites contre la luxure salariée.

Quand lord Stive pénétra dans l'estaminet des Ecoles, neuf heures venaient de sonner et Auguste, le garçon de billard, préludait à la distribution des billes numérotées qu'il distribuait aux joueurs de la poule.

Il n'est pas un seul de nos lecteurs qui n'ait joué la poule au billard; plus d'une de nos lectrices même, se trouvant à la campagne, dans un château, aura vu se dérouler, sous ses yeux, toutes les péripéties de ce duel à deux billes. Aussi n'aurions-nous rien dit du celte partie vulgaire, sans une particularité qui la distinguait à cette époque, et que la police a défendue.

Comme on lésait, chaque joueur reçoit une boule de buis, tirée d'un panier ad hoc, et portant un numéro, et c'est le garçon de billard qui, distribuant les billes, annonce les numéros.

Or, lord Stive observa, non sans surprise, que des paris assez forts étaient engagés sur la sortie de chaque bille, comme d'autres joueurs les engagent à la bourse, ou sur le turf. On pariait sur la première et la seconde. Quand la boule de buis, sortie première du panier, poriait un numéro plus fort que la deuxième, les parieurs de celte dernière perdaient, et réciproquement. Ce jeu avait tous les entraînements, toute la célérité de la roulette, du lansquenet ou du baccarat.

Parmi les individus qui figuraient dans le café, lord Robert avait remarqué un homme aux larges épaules, à la stature élevée, au verbe bref et tranchant; les joueurs l'appelaient capitaine.

Dans ces sortes d'établissement, il se trouve toujours un ancien militaire retraité, un seul, jamais deux, qui se fait dési-

DE L'HOMME ÉTERNEL ' 2/»l

gner sous le nom de major, colonel, capitaine, lieutenant, et qui, rarement, a porté l'épauleite d'argent.

Celui-ci, comme ses congénères, posait en matamore; ses longues moustaches imposaient aux étudiants.

Or, lord Siive n'eut pas de peine à s'apercevoir, qu'en sa qualité d'Anglais, il était devenu le point de mire des quolibets du fameux capitaine.

Bientôt, enhardi par l'insouciance avec laquelle le marquis accueillait ses sarcasmes, l'officier de contrebande n'apporta plus aucune retenue dans ses propos, et la galerie, battant des mains à chaque mauvaise épigramme, Robert se sentit pris du violent désir de casser les reins à l'insolent.

La poule avait commencé, et bientôt il arriva que le capitaine eût à jouer sur lord Slive.

— Goddam, mes enfants, s'écriat-il, venez voir disparaître la bille de milord Pudding.

Et, en eiïet, il fit un bloqué superbeau milieu des rires de ses voisins. Le marquis s'approcha, et du ton le plus calme, lui dit :

— Pardon, monsieur, serait-ce, par hasard, à moi que s'appliquerait ce sobriquet î

— Je n'ai de compte à rendre à personne, répondit impertinemment le capitaine.

— Je vais cependant vous forcer de m'en rendre un, à moi.

— A vous ? Ha ! ha ! ha ! Et le pourfendeur se prit à rire aux éclats.

— Oh! mon Dieu, oui, à moi, qui n'ai pas pour habitude d'endurer patiemment les insultes d'un drôle qui n'a gagné son titre que sur le champ de bataille des estaminets.

— Monsieur I hurla le brave furieux, vous me rendrez raison ?

— Je ne demande que cela... sur le champ.

Ce dernier mol apaisa la colère du faux oflicier.

— A demain, dit-il. Je n'ai pas de carte; mais voici.

Il prit un crayon dans son portefeuille huileux, écrivit et passa le papier à son adversaire.

— Le capitaine Santhonax... lut le marquis. Eh ! a jouta-t-il, je me rappelle avoir connu au service du capitaine de Laumière un soldat de ce nom qui lui servait de brosseur.

Le prétendu capitaine pâlit, et lit un pas pour sortir, en criant encore, à demain.

— Non, non, pas à demain, répondit lord Slive d'un ton railleur, je suis trop lier de me mesurer contre un brave de votre trempe, et d ailleurs ces messieurs, qui ont entendu les outrages, doivent assister à la réparation.

— Mais...

— Je le veux, accentua le marquis Robert, en serrant le poignet de son adversaire si rudement, que celui-ci laissa échapper une grimace de douleur.

— Mais des témoins?

— Ces messieurs nous en serviront.

— Des armes?...

— Un de nos témoins aura l'obligeance de nous aller cherche des fleurets. Quel est l'étudiant qui ne va pas a la salle d'armes ?

Cinq minutes après, deux fleurets démouchetés étaient mesurés gravement par quatre jeunes gens, et remis aux combattants.

— Monsieur, dit lord Slive, comme cette salle serait trop étroite pour une pareille lutte, si vous le voulez nous nous battrons sur le billard? De celle façon, la galerie ne perdra rien du spectacle.

Le capitaine avait pris son parti de ce duel. 11 se souvenait que jadis il avait été prévôt d'armes dans son régiment, grade qu'il n'avait jamais franchi, et l'amour-propre aidant, il accepta cette condition.

— Messieurs, cria le maître du café, je ne veux pas que Ton se balte chez moi.

— Vous, taisez- vous, répondit lord Stive en lui glissant un billet de banque dans la main.

— Mais, milord, vous allez crever mon tapis.

— Combien le tapis, demanda l'Anglais?

— Je l'ai payé 450 francs.

— En voici deux cents, fit Robert en escaladant les bandes.

Son adversaire voulut le suivre, le propriétaire de rétablissement le retint par une jambe.

— Vous avez des clous à vos bottes, capitaine, vous enfoncerez le parquet de mon billard.

— J'achète le billard /fit l'Anglais en jetant deux billets de mille francs au maître stupéfait.

— Il a du bon, l'insulaire, murmura une étudiante, s'il n'est pas tué, faut que je le lève.

Un frémissement de surprise courut à travers la foule, peu accoutumée à des fantaisies aussi luxueuses, et le capitaine se sentit mai à Taise en face de ce nabab.

Les deux adversaires tombèrent bientôt en garde.

Lord Stive, sentant qu'il était difficile de rompre sur un pareil terrain, se tenait droit, le corps haut et ferme; sa main seule agissait, et son épée arrivait à la parade avec une précision qui déroula promptement le jeu vulgaire de son ennemi.

Bientôt, le capitaine Apercevant qu'il ne pouvait entamer son adversaire, se tint sur la réserve, se contentant de parer sans oser attaquer. Ce que voyant lord Stive, il fit quelques pas en avant, furçanl le pauvre Santhonax a reculer jusqu'à ce qu'ayant senti la bande du billard sous sa botte, il lui fallut forcément s'arrêter ou tomber à la renverse. La crainte du ridicule excita la fureur du capitaine, il essaya, à son tour, de faire rompre le marquis; mais c'était chose impossible, l'Anglais ressemblait à un roc, en dépit de tous les coups de spadassin que tentait son ennemi.

Tout à coup celui-ci jeta un cri, Tépée de lord Robert venait de lui labourer le visage.

— Imbécile! s'ecria-t-il furieux. Il ne sait pas tenir une épée. Est ce qu'on frappe à la tête? Bonsoir, ce goddam-là

m'éborgnerait.

11 voulut descendre, le marquis le retint.

— Cher monsieur je tiens à vous montrer que je ne suis pas aussi maladroit que vous le pensez. Pour yous le prouver,

nii LA LÉGENDE

puisque je viens de vous ouvrir une légère boutonnière à la joue droite, je vais donner à ces messieurs le plaisir de vous voir en porter une seconde à la joue gauche. !l faut de l'harmonie dans la ligure. Reprenons donc la conversation.

— Bravo! bravo, l'Anglais, crièrent les jeunes gens, enchantés de la leçon que recevait ce matamore détesté.

Le capitaine hésitait

— Aimez-vous mieux m'adresser des excuses, demanda Robert?

— Jamais!

— Alors, en garde.

Au bout de trois ou quatre passes, l'épée du marquis fit jaillir le sang de la joue gauche du malheureux Santhonax.

— Monsieur, fit l'Anglais, j'ai tenu parole. Maintenant, c'est c'est le bout de votre nez, que je vais piquer comme ferait une sangsue.

• La galerie, voyant que le combat avait perdu tout caractère sérieux, y prenait un plaisir auquel le capitaine seul ne participait pas. Comme la foule se passionne pour toute supériorité, celle-ci portait l'Anglais au Capitole, et bafouait sa victime.

Ivre de fureur, aveuglé par le sang et la rage, le capitaine n'attendit pas que le duel recommençât régulièrement; il s'élança sur lord Stive, c'était un véritable assassinat. Par bonheur, Robert n'abandonnait jamais son sangfroid; il se baissa si à propos que 1 epée du coquin passa pardessus son épaule, puis haussant lui-même son arme, il défigura, comme il l'avait promis, le nez enluminé du soldat.

— Monsieur, dit alors le marquis, je voulais me contenter de cette légère correction ; mais vous n'êtes pas seulement un insolent, vous venez encore de tenter d'être un assassin. Pour vous corriger à tout jamais, je vais vous tuer.

Un murmure de terreur accueillit ces paroles. Il fut facile de voir que la menace allait être tenue.

Le capitaine le comprit certainement ainsi; car, abandonnant son épée, il recula si vivement que, celle fois, il fit la plus

DE L'HOMME ÉTERNEL iû5

belle culbute eu arrière que pourrait la lenler le clown le plus agile, au milieu des huées de la galerie cl de ses sifflets. 11 ne demanda raison à personne, s'enfuit au plus vite, et nous no l'avons jamais revu à l'estaminet des Écoles.

Lord Stive descendit tranquillement, au milieu d'unanimes applaudissements, salua, remercia l'étudiant qui lui avait prêté ses fleurets, et prit sa demi- tasse comme s'il n'eût fait que terminer une partie de billard. Bientôt la poule continua, et Ton cessa de s'occuper de lord Robert.

Pendant le duel, deux nouveaux personnages étaient entrés, c'étaient deux musiciens ambulants. L'homme pouvait avoir quarante-cinq ans; la femme était plus jeune, et ses traits semblaient fanés moins par l'âge que par la débauche. Sa toilette était un mélange de splendeur et de misère. Elle portait un chapeau, coquet de forme, mais dont les rubans étaient souillés de taches de vin; une robe claire, bien que l'on fût en hiver, et de gros souliers trop longs et trop larges pour ses pieds délicats.

Elle chanta une romance et l'on put juger que sa voix avait dû, jadis, être des plus riches. Les notes du rnedium étaient usées; mais celles du haut résonnaient encore dans toute leur puissance.

'Quand elle eut lini, un des jeunes gens dit à l'homme, en passant.

— Eh bien ! vieux, ça ne va donc pas, ce soir, que nous ne demandons pas noire verre d'absinthe?

— ïl a les fièvres, répondit la femme, qui n'était autre que la Gribiche, accompagnée de Desgrignoux.

— Fallait pas venir. Il grelotte, le vieux.

— Oui, mais nous devons trois termes, et le propriétaire veut vendre nos meubles demain malin, fit la chanteuse d'un air soucieux.

Lord Stive, assis devant une table, auprès des musiciens, n'avait rien perdu de ce dialogue.

Malgré sa fièvre, Desgrignoux prit son violon, et il exécuta, avec un rare talent, un magnifique solo, à peine

écouté par les joueurs, et pendant ce temps, la Gribiche fit la

corbeille.

Chacun sait que cetie expression signifie faire le tour de rassemblée, une corbeille à la main, pour quêter. Quand la chanteuse passa devant le marquis, il jeta une pièce d'or, et la femme, surprise, leva les yeux sur lui.

— Combien faut-il rendre à monsieur, demanda-t-elle ?

— Rien, Marie de Breteuil, répondit très-bas l'Anglais.

La Gribiche tressaillit, son visage changea de couleur» à peine put elle retenir un cri d'étonnement et d'angoisses. Lord Robert reprit :

— Demain matin je serai chez vous à huit heures.

— Je vous attendrai.

Personne n'avait entendu ce colloque rapide; la courtisane déchue continua sa tournée, et lord Stive quitta l'Estaminet des Écoles.

Page 1