LES ROSSIGNOLS DU RUISSEAU
C'est un douloureux métier que celui de ces oiseaux chanteurs, troubadours des rues qui s'en vont, hiver comme été, qu'il vente ou qu'il neige, que le soleil les grille ou que le froid gèle leurs mains, par les carrefours et les chemins, la harpe sur le dos, le violon à la main, établir leur concert en plein vent, mendier les cinq centimes que le dilettante leur fait longuement gagner sous sa fenêtre, et trembler devant la bru- * talité d'un propriétaire rigoureux qui les fait jeter hors de sa cour par son concierge. La vie est dure pour ces lazzaroni du pavé parisien, hôtes obliges de l'hôpital aux jours de maladie, et des dépôts de mendicité lorsqu'arrive la vieillesse. Et dans cette nombreuse catégorie de chanteurs des rues, que d'existences déclassées 1 Combien de riches dégradés, combien surtout d'anciens élèves du Conservatoire ! C'est à cette dernière
section des beaux-arts tombée sur le macadam qu'appartenait Desgrignoux.
Gomme ce pauvre diable va occuper une large place dans notre récit, nous lui devons do photographier sa joyeuse et pittoresque personnalité dans notre galerie de portraits. D'ailleurs, nous l'avons connu, nous l'avons môme aimé malgré ses défauts, nous devons bien ce dernier souvenir à ses qualités.
C'était la meilleure pâte d'homme que ce Desgrignoux. Au physique, il étalait fièrement une vaste poitrine, au-dessus de laquelle s'élageait un triple menton, tandis qu'au-dessous descendait un abdomen protubérant, qui couvrait la moitié des cuisses. La tête était grosse, le corps gros; le visage rubicond prouvait que son possesseur appartenait à l'école Rabelaisienne, et les rubis de son nez dénotaient qu'il cultivait la dive bouteille autant que les doubles-croches. \ v
Si nous passons au moral, nous pouvons assurer que le bonhomme était paresseux, insouciant de toutes choses, imprévoyant, mais très-honnête.
Desgrignoux devait la vie, un triste cadeau par parenthèse, à une équilibriste... pères inconnus, ajoutait-il gaiement.
Quand il était 'petit, comme on le voyait souvent malade, madame sa mère, une mère avec un maillot à paillettes d'or et un casque d'Achille sur la tête, sa mère disait de lui ;
— Ne me parlez pas de ces enfants faits de pièces et de morceaux, ça n'est jamais solide.
La première fois que Desgrignoux, poussé par de malins camarades, pria sa mère de lui nommer son père :
— Imbécile, lui répondit celie-ci, est-ce que j'ai pu savoir.il ne faisait pas clair de lune.
Tant qu'il fut petit, sa maman le força d'exécuter, à sescôtés, le saut du tremplin et la danse des œufs; mais dès qu'il eut atteinldixans,commeilé(aitdevenu lourd, qu'il faisait une omelette avec les œufs, et qu'il renversait le tremplin, on futoblgé de le reléguer à l'orchestre. La grosse caisse lui donna des leçons de musique avec accompagnement de coups de baguette
m LA LÉGENDE
sur les doigts, et de coups de savaie ailleurs. Le professeur appelait cela marquer la mesure.
Desgrignoux, trouvant qu'il la marquait de plus en plus, et que la mesure était comble, prit un soir la clé des champs avec armes et bagages, c'est-à-dire avec un mauvais violon et des haillons plu* pitoyables encore. Il avait alors quatorze ans.
La misère développe l'intelligence des âmes d'élite et abrutit les faibles d'esprit; elle lue les êtres sans énergie, tandis qu'elle force l'homme à trempe vigoureuse de mettre toutes les ressources de son imagination on activité pour trouverez pain quotidien qu'on gagne moins à prier qu'à travailler.
Ce bambin, d'intelligence précoce, une fois seul, ne désespéra pas de son sort. Il erra do ville en ville, ràclant sur son violon, tendant la main sans vergogne, car on lui avait assez bien enseigné ce métier, et jugeant chose toute naturelle de se faire nourrir, lui pauvre, par la main du riche.
Le soir venu, il étudiait son violon, avec opiniâtreté, avec passion, sans livre, il ne savait pas lire, sans musique, il n'eût pu la déchiffrer.
Au retour d'une longue excursion dans le nord, le pauvre enfant tomba malade, et il fallut le transporter à l'Hôtel-Dieu, lui et son violon, son seul meuble. La fièvre l'y retint plusieurs mois, et sa jeunesse, sa bonne humeur, sa figure intéressante touchèrent les internes et les infirmiers. Quand il fut à peu près rétabli, il obtint de pouvoir étudier son violon dans la chambre d'un des gardes-malades, et un jour le directeur, Payant entendu, le fit appeler auprès de lui. Le bambin exécuta aussitôt cent airs variés appris pendant ses voyages.
Le directeur de l'Hôtel-Dieu était, à cette époque, un musicien assez distingué; il fut surpris de la précocité du talent de Desgrignoux, et comme il se trouvait, au nombre des pensionnaires de l'hôpital, un vieux professeur de piano, on le pria de donner des leçons au jeune virtuose. Dans le môme moment, un ancien maître d'études de pension occupait aussi un lit dans une des salies du vaste hôtel, ce n'est pas chose rare que de rencontrer des hommes de grand mérite dans la
maison de santé du pauvre, et il s'offrit à donner au petit musicien les premières notions de notre langue.
En peu de temps, l'enfant fît de surprenants progrès, et le directeur obtint qu'il fût admis au Conservatoire avec une légère pension. A la fin de la seconde année, le nouvel élève remportait tous les premiers prix.
Ou^nd sa troisième année de Conservatoire fut terminée, Desgrignoux concourut pour une place de premier violon à l'Académie de Musique, et fut reçu. L'Opéra paie peu ; mais le jeune homme vivait de rien. Du reste, les musiciens de notre première scène lyrique, tous gens d'élite, trouvent une large compensation à leur modique traitement, dans leurs leçons de ville.
Desgrignoux roulait donc, comme ses confrères, sur la route de la fortune ; lorsqu'on défaut, défaut terrible, vint accrocher son char. Celait un vire d'enfance; il brisa sa carrière.
Le jeune artiste avait eu sous ses yeux le spectacle journalier de sa mère et des aulres saltimbanques ivres le matin, ivres la nuit; buvant un canon sur le comptoir de marchand de vin, et vidant un verre de trois-six sans faire la grimace. Encore au berceau, Peau sucrée avait été remplacée, pour lui, par un peu de vin, puis d'eau- de- vie, on prétendait le fortifier. En tout cas, s'il était plus fort au physique, il avait le moral singulièrement faible devant les liqueurs spiritueuses.
Tant qu'il resta sous la surveillance de l'excellent directeur de l'Hôtel-Dieu, sa triste passion n'osa se montrer; mais quand celui-ci mourut , toute contrainte disparut.
Après le spectacle, en rentrant, Desgrignoux avait l'habitude de travailler jusque vers une heure assez avancée de la nuit. Pour ne pas dormir, il plaçait, à côté de son pupitre, deux bouteilles de bière et d'absinthe qu'il mélangeait, poison terrible !
Bientôt, ce ne fut plus seulement la nuit qu'il prit sa liqueur favorite; on s'en aperçut chez ses élèves, et les leçons devinrent rares. Un soir qu'il avait paru à l'orchestre de l'Opéra dans un état d'ivresse presque complet, son chef le congédia.
Chassé du premier théâtre de Paris, l'absinlhier se réfugia
au Vaudeville; mais loin de se corriger, il chargea.au contraire, l'alcool de lui faire oublier ses mésaventures, et peu à peu il descendit de scène en scène, des Folies dramatiques aux Délassements, et de Beaumarchais aux Funambules. Seulement, plus il dégringolait, plus il buvait... de verres de consolations, comme il disait philosophiquement.
Tombé d'orchestre en orchestre, n'ayant plus de leçons en ville, il fut forcé de prendre un engagement à l'étranger où il n'était pas encore connu, et il partit pour Saint-Pétersbourg. Un singulier événement devait lui faire rencontrer, dans cette ville, Marie de Breleuil, qu'il ne connaissait pas, et devait aussi les attacher à la môme chaîne.
Après sa séparation d'avec le. vicomte de Boursonne, Marie de Breleuil était passée en Amérique, et avait débuté à New- York daDs le rôle deLconore de la Favorite. Sa beauté, sa voix puis^ante, lirent bientôt d'elle l'étoile des États-Unis. Elle afficha le luxe le plus effréné, et sema la ruine parmi ses adorateurs.
Blasée sur les succès et les dollars américains, la belle Française prit son vol vers l'Italie, parut avec éclat tour à tour sur la scène de laScala, de la Feniea et de San-Carlo, puis accepta un engagement des plus brillants à Saint-Pétersbourg où l'enivrement du triomphe se continua, pour elle, pendant plusieurs années.
Par malheur, comme toute femme adulée, Marie avait ses caprices. Le plus singulier fut de repousser obstinément l'amour et les roubles du jeune prince Kouiakin, aide-de-camp de l'empereur. Ce refus blessa d'autant plus le prince qu'il eut un certain retentissement dans la société, et que la malignité publique lui attribua des motifs assez désagréables, surtout pour un aide-de-camp. Celui-ci jura de se venger et tint cruellement parole.
DE L'HOMME ÉTERNEL Ml