LE SERF
Le prince parvint à découvrir que, chaque nuit, après le théâtre, la cantatrice recevait chez elle un jeune homme, un amant, et que cet heureux mortel n'était autre qu'un esclave de Kourakin.
En effet , Marie de Breteuil était vraiment éprise; pour la première fois de sa vie, elle aimait. Elle avait aperçu pendant ses promenades, un homme d'une rare beauté , d'une distinction plus rare encore, et qui était resté muet d'admiration devant elle. Bientôt, elle ne put faire un pas hors de chez elle' sans le retrouver; il était sans cesse sur son passage.
La plus honnête femme du monde peut éprouver un sentiment involontaire de satisfaction à la vue d'un homme doué par la nature d'une beauté toule particulière , comme elle en ressentirait devant un admirable tableau, devant une statue, devant tout autre chef-d'œuvre enfin, sorti de la main de l'homme ou du mystère de la création ; tout s*arrêle-là. Il faut , pour lui plaire, autre chose que les qualités physiques. Mais auprès d'une courtisane, les conditions ne sont plus les mêmes. Les sens cmoussés sont pourtant continuellement excités. Dn désir les réveille; ils sommeillent , sans être jamais assouvis. Alors, quand nait la convoitise, il faut qu'elle soit satisfaite. La femme du monde accorde, la courtisane provoque.
C'est ce que fit mademoiselle de Breteuil. Elle ne demanda à cet homme, qui lui plaisait, ni son- rang ni sa fortune, elle* l'aima, voilà tout. S'il lui dit qu'il s'appelait Ivan, c'est qu'elle avait besoin d'un nom pour le désigner; si elle le reçut mystérieusement, c'est qu'il la supplia de cacher leur amour. : r
Trois mois se passèrent aïnsi dans toutes les ivresses de lapassion.et Marie dédaigna, pendant ce temps, les offres les plus feril* lames et les seigneurs les plus fastueux. Aussi ce fut un cri
général d'indignation lorsque Kourakin appril à ses amis que la belle cantatrice leur préférait un esclave, et le choix de la vengeance fut facilement arrête.
Le prince donna une fôte à laquelle il engagea toute 1a jeunesse aristocratique de Pétersbourg. En même temps, il s'entendit avec le directeur du théâtre pour que les premiers artistes pussent chanter pendant la soirée. Marie do Drcteuil promit de venir.
Ello tint parole, et en vérité, cette reine de la scène semblait continuer de porter la couronne au milieu de ce splendide salon. Cependant elle était rêveuse et ses regards distraits paraissaient chercher dans la foule l'hommage d'un homme qui ne pouvait s'y trouver.
L'instant où elle devait chanter arriva. Elle se leva, vint se placer devant le piano, à côté de Lobini, et tous deux commen. cérent le magnifique duo du quatrième acte de la Favorite, ce chef-d'œuvre de pission. Jamais peut-être ne s'étaient-ils tous deux montrés aussi sublimes, et quand ce merveilleux morceau fut terminé, la salle sembla devoir crouler sous une triple salve d'applaudissements. Tous les yeux étaient ûxés sur Marie de Breieuil.
Revenue â sa place, et après les compliments, le prince donna l'ordre de faire venir des rafraîchissements, et bientôt parut un valet, un serf, porteur d'un plateau couvert de sorbets et de glaces. 11 marchait la tête basse, les yeux fixés à terre. Marie le flxa avec terreur ; c'était Ivan, c'était son amant. Elle resta immobile, frappée de stupeur.
L'esclave, après une longue attente, leva ses regards sur Marie ; il recula d'un pas , terrifié, anéanti, et le cri le plus douloureux s'échappa de sa poitrine. En même temps, ses mains laissèrent échapper le plateau qui roula sur le parquel,
L'effet était attendu. Au même instant, son maître courut vers lui.
— Misérable esclave ! s'écria-î-il. Holà î qu'on jette ce faquin à terre, et qu'il reçoive ici môme, à l'instant % dix coups de fouet.
Jamais spectacle aussi lugubre n'avait deshonoré une fêle. Un murmure de réprobation accueillit ces paroles parmi ceux qui n'étaient pas dans le secret des jeunes seigneurs.
— Grâce, cria-ton.
Mais ce n'était pas l'esclave que le prince voulait châtier; c'était la femme qu'il prétendait humilier. No pouvant l'atteindre elle-même, il la déshonorait dans son amant. Il lui montrait quel être dégradé elle osait lui préférer.
Marie était restée pâle, muette, épouvantée; Ivan, le front courbé, attendait immobile, le terrible châtiment.
Quatre serfs s'avancèrent munis de fouets.
Ivan les aperçut, jeta les yeux sur sa maîtresse, et dit â mivoix au prince:
— Pitié !
— Faites voire devoir, s'écria Kourakin.
— Pitié ! dit une seconde fois l'esclave suppliant.
— Obéissez I
Le prince avait à peine achevé ce mot qu'Ivan s'était élancé sur lui, cl lui avait plongé son couteau dans le cœur.
Le boyard tomba, baigné dans son sang. Un cri d'horreur retentit de toutes parts.
— Arrêtez l'assassin 1 s'écria Pun des amis du prince. Mais le serf s'était facilement frayé un passage à travers la
foule épouvantée qu'il menaçait de son arme; il courut vers un des flambeaux, et le plaçant sous les draperies d'une fenêtre, il y mit le feu. En un clin d'œil, la llamme avait gagné les autres draperies, courant sur la gaze, dévora^ la soie, et menaçant les robes légères des dames. Dès lors, nul ne s'occupa du meurtrier; la déroute devint générale.
Cependant , Marie, glacée par la terreur, par les cris de détresse qui retentissaient de tous côtés, Marie n'avait pu fuir. Les flammes l'environnaient déjà, quand Ivan arriva jusqu'à elle, la prit dans ses bras, franchit une fenêtre avec son précieux fardeau, et la *auva au péril de sa vie.
Le lendemain, la police faisait une descente chez la cantatrice, et après une longue et minutieuse recherche, parvenait à découvrir l'esclave assassin.
Marie n'avait pu le protéger, elle était gravement malade. Le froid est vif à Saint-Pétersbourg, surlout la nuit, et pendant l'hiver; mademoiselle de Breteuil avait excessivement chaud après avoir chanté la Favorite, elle avait été emportée trèslégèrement vêtue, et une fluxion de poitrine des plus intenses avait mis sa vie en danger.
Sixsemaines se passèrent pendant lesquelles Marie lutta contre la mort. Elle s'était informée de son sauveur ; on lui avait caché son arrestation.
Un jour qu'elle se sentait plus forte et que le soleil resplendissait à la sortie de l'hiver, elle fit atteler son traîneau, et, bien enveloppée dans ses riches fourrures, elle donna Tordre à son cocher de la promener du côté de la Néva.
Comme elle rentrait en ville, son équipage se trouva subitement arrêté par une foule immense. Elle s'informa; on lui répondit qu'on se disposait à pendre un esclave.
Elle donna Tordre à son cocher d'avancer, ce fut chose impossible; de reculer, c'était plus difficile encore. Le traineau se trouvait littéralement enveloppé par une foule compacte. Il fallut rester.
Un long cri retentit tout à coup, un de ces cris lugubres qui sortent de cent mille poitrines, et no forment qu'un son, le cortège du condamné paraissait. Bientôt il fut à proximité du traîneau, dans lequel Marie était à demi-couchée.
Mademoiselle de Breleuil pensa mourir. L'homme qui marchait au supplice, c'était son amant, c'était Ivan. Elle voulut crier, sa voix ne rendit aucun son; elle s'elTorça de fuir, ses jambes semblaient paralysées, et elle fui forcée 4'assister à cette épouvantable agonie dont ses yeux, malgré sa volonté, ne purent parvenir à se détacher.
Le condamné l'avait reconnue. Il lui fit un signe de tête, le dernier, parut lui envoyer un baiser d'adieu, puis se livra aux bourreaux. Un instant plus tard, son corps se balançait dans l'espace.
Le soir, Marie se rendit chez l'exécuteur des arrêts de la juslice ; elle obtint de lui, à prix d'or, de revoir le cadavre d'Ivan. Elle entrouvrit sa veste, détacha de son cou une petite madone
suspendue à une iresse de cheveux, noirs comme ceux de la courtisane, et remporta. Celte madone s'ouvrait et contenait deux portraits, celui d'Ivan et celui de Marie. Mademoiselle de Breteuil ne s'en sépara plus.
Le lendemain de celte funeste journée, le directeur du théâtre, sachant que sa pensionnaire était sortie la veille, vint lui demander quand elle comptait reparaître sur la scène.
— Jamais à Petersboui g, répondit-elle.
Elle résilia son engagement. Un dédit de cent mille francs avait été stipulé; elle vendit ses bijoux cl jusqu'à son argenterie pour le payer ; elle vendit môme une de ces couronnes d'or quo les Américains enthousiastes refusent aux rois et piodiguent aux artistes. Elle était ruinée.
Dans le moment où Marie se disposait à quitter la capitale de la Russie, le violon Desgrignoux se voyait congédié pour s'être trop souvent absinfhé. Pendant que la canlaliice entassait dans ses nombreux colis la plus splendide garde-robe, l'ancien premier prix du Conservatoire plaçait, dans sa boîte à violon, son unique instrument, quelques chemises, et deux cravates blanches, toute sa lingerie enlin. Marie fuyait Pélersbourg en versant des larmes de désespoir ; Desgrignoux fredonnait ce refrain de circonstance :
Bon voyage, Mon cher Desgrignoux.
Mademoiselle de Breteuil, ayant appris qu'un artiste français quittait comme elle la Russie, et connaissant un peu Desgrignoux, qui l'avait accompagnée ail théâtre et dans les concerts, le fil prier de passer chez elle, et lui proposa de la suivre en Italie, où elle espérait trou\er un engagement.
Le premier v iolon en disponibilité accepta. Que lui importait la patrie vers laquelle on l'entraînait? n'était il pas cosmopolite? Seulement, il avoua sa passion fa\orite a Marie, ne lui promettant pas d'essayer de se corriger, jurant bien moins encore de ne plus boire, car il savait les vieux dictons populaires : serment d'ivrogne, et qui a bu boira.
256 LA LÉGENDK
Alors, mademoiselle de Brctcuil et Desgrignoux entreprirent ce long voyage qui cimenta leur affection commune et dura dix ans, voyage commencé par des succès, et clôturé par la misère. La maladie de poitrine de Marie avait détruit une parlie de ses moyens ; sa voix n'avait plus assez de forée pour soutenir un rôle de cinq actes jusqu'au dénouement, et le coup de sifflet d'un mécontent lui lit jurer de ne jamais reparaître sur les planches. Il y avait longtemps que Desgrignoux n'avait plus sa place à l'orchestre; on ne le rencontiait guère qu'au café du théâtre.
On ne tombe pas de haut sans une profonde humiliation, sans un<! douleur navrante. Mademoiselle de Breteuil avait caché son désespoir à tout le monde; mais elle n'avait pu le taire à son compagnon inséparable, à Desgrignoux. et cette nature insouciante s était montrée pleine de dévouement et de sentiments délicats.
Et pourtant Marie ne fut jamais la maîtresse du brave musicien. Son amour pour Ivan persistait. Depuis la mort du malheureux esclave, la courtisane n'avait appartenu à personne ; cepenJarit elle était belle encore, el bien des hommes se seraient volontiersruinés pourson amour. C'était là une compagne telle qu'il la fallait à Desgrignoux, qui n'aimait que son violon et
l'absinthe.
Depuis dix-huit mois, ils habitaient Paris, après avoir parcouru successivement tous les degrés de l'échelle en commençant par le faîte, ils arrivaient presque au dernier échelon. Ils avaient loué deux chambres contiguës dans celte affreuse niaison où lord Stive nous a conduits ; Desgrignoux s'était chargé du ménage. Mai H de la bourse commune. Or le ménage était un modèle de désordre, et le budget ressemblait à tous les budgets de l'Europe, l'équilibre lui était refusé.
Voilà pourquoi les deux rossignols du ruisseau parisien devaient deux termes; pourquoi Desgrignoux grelottait la fièvre et se désolait, pour la première fois de sa vie ; car il pensait qu'on allait vendre son violon ; pourquoi Marie avait caché son nom sous le sobriquet de la Gribiche, que ses habitudes de fierté lui avàient fait donner par des compagnons de misère.
A l'insu de la cantatrice déchue, le hasard s'était plu à lui venir en aide. Un jour que lord Slive, il y avait de cela trois ou quatre moi?, se promenait au bois en compagnie d'une maîtresse, celle-ci avait voulu prendre des glaces, et la voilure s'était arrêtée devant le pavillon d'Armenonville.
Dcsgrignoux et Marie exécutaient précisément un de leurs morceaux en plein air devant les consommateurs, et ce fut avec un véritable serrement de cœur que lord Robert reconnut, dans cette chanteuse dégradée, une femme qu'il avait adorée autrefois, et qui lui avait dévoré dix mille livres sterling en peu de mois.
Le marquis fit porter quinze louis à cette femme par son valet de pied, et lui fit demander son adresse, en taisant son nom. Les deux premiers mois, lord Stive envoya quelques bancknotes aux deux musiciens ambulants, fort intrigués de savoir ce qui leur valait cette bonne fortune anonyme; puis il fit un voyage et les oublia. Leur souvenir ne revint à sa mémoire que le jour où il eut besoin d'eux; on ne se souvient jamais mieux des gens qu'à ces moments-là.