LE MARCHÉ
Le matin du jour où le marquis avait promis de venir, un homme entra dans la chambre de la musicienne des rues. Comme il avait frappé rudement à la porte; Marie le pria de ne pas faire de bruit à cause de la maladie de Desgrignoux, qui sommeillait en cet instant.
— Quelle blague! répondit l'homme avec un ricanement stupide. Je ne coupe pas là dedans, ma pclile. Voyons, me payez-vous, oui ou non ?
— Je n'ai que vingt-deux francs.
— Donnons-les à papa.
— Avec quoi soignerai-je mon pauvre ami?
— Envoyez-le à l'hôpital.
— Jamais!
— Vous êtes bien Qère, la Gribiche, s'écria le propriétaire, car c'était un propriétaire, excellent époux, père de famille irréprochable, ancien ouvrier honnête, citoyen modèle, fervent catholique ; mais intraitable sur le chapitre de ses loyers.
— Tant que je pourrai gagner un morceau de pain, jamais je ne laisserai porter ce pauvre homme à l'hôpital.
— C'est très-délicat; mais je vous l'ai déjà dit, la Gribiche, c'est une affaire qui peut s'arranger, et si vous voulez...
Et tout en parlant, le vertueux propriétaire passait, autour de la taille soupie et svelte de la locataire, sa main calleuse et suante. Celle-ci eut un mouvement de dégoût si prononcé que l'ancien maître maçon lâcha prise, et s'écria d'un ton furieux :
— Vous ne payez pas?
— Nous ne le pouvons.
— Je vais chez mon huissier. Attendez-vous à sa visite. Adieu.
Et il descendit son escalier en grommelant comme un dogue en colère.
Marie ferma sa porte, s'assit sur son lit, et se prit à pleurer amèrement.
En ce momenl, toute sa vie se déroula devant sa mémoire, comme un panorama. Amants titrés et délicats, luxe princier, argent jeté au vent, succès, enivrements de beauté, de jeunessi, de gloire, satiété de bonheur, toute cette fantasmagorie d'un passé à tout jamais perdu, glissa rapidement sous ses yeux, entraînant à sa suite la misère, l'abjection, les remords, la faim, la maladie, la souffrance, le lit de l'hôpital et la fosse commune sans une croix, sans un ami pour prier et regretter, sans même un chien pour suivre le convoi de cetterejnede la vogue. Oh ! regrets et désespoir !
Quelqu'un frappa; Mine tressaillit. Était-ce déjà l'huissier. Elle ouvrit, lord Slive entra.
Il salua poliment, s'arrêta devant son ancienne maîtresse, et lui dit :
— Marie, ne me reconnaissez -vous pas?
Après l'avoir quelque temps curieusement examiné, la Gribiche re'pondit :
— Je ne pense pas vous avoir jamais vu, monsieur.
— Je suis lord Robert Stive.
Ce nom n'éveilla rien dans la mémoire de cette femme. Son cœur n'avait pas plus conservé le souvenir des gens qui avaient payé sa beauté, que les eaux du fleuve ne gardent le portrait des passants qui se mirent dans leur cristal.
— Je suis donc bien changé? reprit le marquis.
— Je ne sais. Où vous ai je vu ?
— A Londres. J'habitais l'hôtel Stive, près buckingham-Palace.
— Ah ! lit-elle enfin, je me rappelle... Ahl milord, ajoutat-elle avec douleur, que venez-vous faire ici?
— Vous arracher à la misère.
— Merci, milord. Mais avant tout, un mot. Je n'ai pas vécu pendant vingt ans de la vie la plus désordonnée sans avoir étudié le monde à fond. Or, dans ce monde on ne donne rien, on vend tout, on achète tout. Eh bien 1 milord, à cette heure, je Tavoye sans honte, je suis en face de la plus hideuse misère, ef^cTpendant, je le dis avec fermeté, j'accepterai la mort, le lit de l'Ilôiel-Dieu, le suicide s'il le faut, plutôt que de vendre une fois de plus ce misérable corps. Vous m'avez entendue; adieu.
— Vous vous trompez, ou à peu près. Je viens, en effet, vous proposer un marché ; niais ce n'est pas vous que je veux acheter.
— Je ne vous comprends pas.
— Avant de m'expliquer, laissez-moi vous interroger. Avezvous oublié le nom de Maurice de Boursonne comme le mien.
Marie pâlit et baissa les yeux.
— Non, dit-elle, ce nom est celui d'un honnête homme, il est gravé là en lettres ineffaçables. J'ai pu vivre une fois heureuse, honorée ; Dieu s'e<t montré juste en châtiant la misérable qui a méconnu sa bonté. Mais pourquoi me parlez-vous de Maurice?
— Pour vous faire souvenir que vous avez une fille.
— Mathildel
— Vous vous rappelez son nom, à elle ?
— E*l-ce qu'une mère peut oublier le nom de son enfant?
— Vous êtes à Paris , et vous n'avez pas encore revu cette enfant?
— Vous me le reprochez, vous avez tort, milord. car si j'avais revu ma tille une fois, ne fût-ce qu'une minute, ah î je sens que je n'aurais plus eu le courage de me séparer d'elle. Mathilde est heureuse, entourée de respects. Desgrignoux s'est informJ, il me l'a dit ; ce n'est pas à sa mère de lui apporter la honte et les larmes. Un jour, si le ciel me permet ce bonheur, quand le médecin m'aura dit que je vais mourir, je manderai ma fille au chevet de mon lit, je la presserai une dernière fois sur mon cœur, je la prierai de ne pas maudire ma mémoire, et je mourrai heureuse. ♦
— Et si je vous offrais de voir chaque jour votre enfant sans troubler son repos, sans qu'elle cessât d'être respectée?
— Oh! alors, je ne saurais comment vous témoigner ma reconnaissance. Parlez, que faut il faire?
— Me laisser épouser votre fille.
— A vous, milord?
— Ne me trouvez-vous pas d'assez bonne maison?
— Oh I ce n'est pas cela que je voulais dire.
— Avez-vous oublié que votre fille n'a ni nom, ni position? Ne savez-vous plus que je suis pair d'Angleterre, que votre Mathilde portera le litre de marquise, et deviendra, par moi, l'une des plus riches des trois royaumes?
— Je sais, milord, que sa misérable mère fut jadis votre maîtresse, et que je ne puis livrer ma fille à mon amant.
— Vous voici bien vertueuse à cette heure, ma chère, s'écria lord Stive avec ironie. Du reste» vous manquez de chance, car si Mathilde ne m'épouse pas, son père va l'unir au lils d'un de vos anciens adorateurs.
— A qui donc? demanda la mère avec 3nxiété.
— A son neveu Philippe, au fils du capitaine Laumière.
— Ciel!... ce mariage est impossible.
— Il va se faire.
— Je m'y opposerai.
— Vous!... une misérable chanteuse des rues, le vicomte vous fera jeter à la porte de son hôtel par ses valets, et le commissaire de police vous enverra au dépôt.
— Oh î mon Dieu ! (\m faire alors?
— Accepter ce que je vous propose. Je vous offre une pension décent mille francs par an.
— Quel intérêt vous pousse donc à vouloir épouser ma fille?
— Je l'aime, n'est-ce pas suffisant? Si vous m'acceptez pour g.ndre, je vous engage ma parole de lui cacher votre passé, et de vous la laisser voir chaque jour; mais si Mathilde devient la femme du jeune Laumiere, elle est perdue pour vous; car ii y a du sang entre vous et son mari.
— Vous di;es vrai, milord; mais il me répugne de vous vendre mon enfant.
— Puisque je réponse.
— Oui. mais cette pension que vous m'offrez?...
— Est ce qu'un pair d Angleterre peut laisser sa belle-mère dans le besoin?... Je n'ai plus qu'une dernière condition^ vous poser.
—i Ah! laquelle? demanda Marie avec défiance.
— Vous vous marierez.
— Moi î... Et qui donc voudrait de moi, grand Dieu?
— Ceci m'importe peu. Prenez le mari que vous pourrez; il me convient à l'avance. Tenez, que ne choisissez-vous cet homme, ce musicien qui vous accompagne?
— Desgrignoux!
— Desgrignoux, soit
— Pourquoi me marier?
— Je vous le dirai quand vous aurez accepté. Je signerai même à votre contrat de mariage en qualité de témoin, et je vous constituerai, votre vie durant, une rente de cent mille francs, réversible, par moitié, sur la tôle de votre époux.
— Pauvre homme! je le sauverais ainsi de l'hôpital et de la misère.
— Vous acceptez?
— Non. Décidément, je refuse.
2C2 LA LÉGENDfc
— Réfléchissez, Marie, réfléchissez. Je vous donne vingtquatre heures. Demain, je viendrai savoir voire réponse.
— Demain , je ne serai plus ici. On nous met à la porte; on va vendre nos meubles.
Un coup d'œil, jeté par le marquis à travers la chambre, lui fit se demander où étaient les meubles qu'on pouvait crier aux enchères, puis il ouvrit son portefeuille, en lira trois billets de mille francs qu'il jeta sur le grabat et s éloigna en disant :
— A demain.
Gomme il remontait en voiture, il aperçut une jeune fille très-simplement mise, et suivie d'une femme de chambre, s'arrêter devant la maison d'où il sortait, et il reconnut Ma- Ihilde.
Elle paraissait chercher le numéro, et quand elle l'eut trouvé, elle entra, suivie de la domestique.
— Où va-l-elle? se demanda lord Slive. Est-ce chez sa mère? Pourquoi? Qui l'y envoie? Le vicomte a-t-il donc découvert, comme moi. l'adresse de Marie?
Toutes ces question* se présentant à l'esprit du marquis, il résolut d'atténdre a 4H fil placer sa voilure de façon à ne pouvoir être aperçu, et en même temps à voir ceux qui entreraient ou sortiraient de la maison ; puis il attendit, caché dans le fond de son coupé.