‹ La légende de l'homme éternelChapitre 36 sur 43 · MÈRE ET FILLE · texte numérisé non relu

MÈRE ET FILLE

Matliilde gravit l'escalier tortueux avec sa légèreté accoutumée, disant à sa femme de chambre :

— Le dernier étage , septième porte, au fond du corridor, n'est-ce pas?

— Oui, mademoiselle, murmura la soubrette mécontente de

cette corvée. Peut-on demeurer aussi haut? ajouta-t-elle tout essoufflé.

— Dame, quand on est pauvre.

— liaison de plus. Les pauvres ne devraient se loger qu'au \cz dé chaussée. Il faudra bientôt les aller déterrer dans les nuages.

Mathilde ne l'entendait plus, elle venait de frapper doucement à la porte de mademoiselle de Breteuil , qui ouvrit aussitôt.

— N'est-ce pas ici qu'il y a un malade? demanda la jeune fille.

— Oui, mademoisell ». Vous desirez lui parler.

— Madame la duchesse de Maqueline, trop souiïrante en ce moment pour pouvoir sortir, et présidente de notre société de bienfaisance, ma fait l'honneur de me choisir pour la remplacer, et venir apporter ici quelques secours. C'est une douce mission dont je suis heureuse.

— Je vous remercie , mademoiselle ; madame la duchesse s'est souvent montrée fort charitable envers nous. Son valet de chambre nous avait annoncé sa visite; car il savait que tout nous accablait, la maladie de mon pauvre compagnon de travail, et les rigueurs de notre propriétaire.

— Je le sais, madame; et je vous demande en grâce la permission de me laisser joindre mon offrande à celle de madame la duchesse. Cela me portera bonheur pour mon prochain mariage.

— Qui que vous soyez, mademoiselle, puisre le ciel vous rendre heureuse, vous qui n'apportez pas seulement votre aumône, mais qui ifollicitez comme une faveur qu'on veuille bien la recevoir.

Mathilde, pendant que mademoiselle de Breteuil parlait, fixait sur elle ses regards les plus étonnés. Sur son petit agenda de visites à faire aux pauvres, la duchesse de Maquelines avait inscrit le sobriquet grossier de la Gri biche, et la jeune tille avait cru rencontrer, dans ce taudis, une de ces créatures sans nom, presque sans sexe, à la voix rauque, avinée, enfin une vieille sorcière i'e la rue MoufTetard. Au con-

traire, elle se trouvait en présence d'une femme distinguée, s exprimant avec une rare convenance, avec un t.ict parfait, et faisant oublier, par son élégance naturelle, ses baillons et la livrée de la misère.

— Mademoiselle, reprit Marie de Breteuil, avant d'accepter ce que m'offre votre douce charité, permettez-moi de vous dire qu'à l'instant même un secours inespéré vient de m'arriver. Voyez, on m'a remis ces trois mille francs. Voici de quoi vivre longtemps. Je volerais la part des pauvres, si je recevais votre offrande et celle de madame la duchesse.

— Oh ! madame.

— Ce n'est pas par une fausse fier té, soyez en convaincue, mademoiselle, c'est pour que votre charité se rép.mde sur de plus malheureux, que je refuse, et pour vous le prouver, je. vous jure que si jamais le malheur revient s'asseoir à mon chevet, et que je sois encore forcée de tendre mes bras suppliants vers la bienfaisance publique, c'est à la vôtre d'abord que je m'adresserai.

— Et ce ne sera pas en vain, madame, je vous le jure, et si j'étais absente de Paris, ne craignez pas d'écrire à mon père, de le venir voir, je lui parlerai de vous, il est si bon...

— Si j'osais alors vous demander le nom de monsieur votre père?... *

— Le vicomte de Boursonne.

— Maurice !

— C'est, en effet, le prénom de mon père... Vous le connaissez, madame?

Mais xMarie ne l'écoutait plus. Pâle, les traits bouleversés, elle fixait, sur cette belle jeune fille, ses yeux qui reflétaient mille sensations.

— Vous êtes la fille du vicomte Maurice de Boursonne, ditelle enfin a mi-voix, comme si elle eût eu peur d'être entendue.

— Oui, madame.

— Vous vous appelez Malhilde?

— C'est mon nom.

— Vous avez bientôt dix-huit ans?

— Oui.

— Oh ! comme vous* voici belle et grande.

El mademoiselle de Bretcuil dévora du regard, en silence, coite enfant qui venait faire l'aumône à sa mèr\ Mathilde se leva pour sortir.

— Oh! pas encore, je vous en supplie, restez... je n'aurai* qu'à ne plus vous revoir, s'écria .Marie les mains jointes; reslez, au nom de votre mère.

— Ma mère!... L'auriez-vous connue, madame?

— Oh î oui.

— Vous étiez peut-être une de ses amies?

— Sa meilleure.

— Sa mort a dû vousaflliger beaucoup?

— Sa mort? qui donc vous a dit qu'elle était morte?

— Mon père.

— Ah! je comprends. Morte ! se dit-elle avec douleur ; jetais morte pour ma fille!

Un coup frappé à la porte interrompit cette scène. Mademoiselle de Breteuil courut ouvrir et recula avec terreur; elle avait reconnu Maurice. Il venait chercher Mathilde qu'il savait venue porter des secours dans celte maison.

Page 1