DÉCLARATION DE GUERRE
De son côté, le vicomte était resté muet et immobile devant son ancienne maîtresse, et les deux mots : Maurice! Marie! se croisèrent vivement.
Après un instant de silence, le vicomte aperçut la femme de chambre ivslée au fond de la pièce.
— Retournez à l'hôtel, je reconduirai mademoiselle. Mathilde examinait avec surprise son père et celte femme
dont la vue avait produit un si grand effet sur lui.
— Monsieur, dit Marie, rompant la première le silence, il y
a dix-sept ans je vous ai confié ma fille, vous jurant qu'un jour je viendrais vous la redemander. Et quand je retrouve cette enfant, je vois que vous avez essayé déteindre mon souvenir dans son cœur en me faisant passer pour morte à ses yeux.
— Marie !
— Ma mère !... Vous !... vous, ma mère !... s'écria Mathilde.
— Oui, moi... Est-ce que ma misère te fait horreur, que lu n'es pas déjà dans mes bras ?
— Oh ! ma mère ! ma mère ! dit la jeune fille en la couvrant de ses baisers et de ses larmes.
— Mon enfant!... Ah ! tenez, Maurice, j'ai cruellement souffert... Eh bien 1 voila qui tlT ice toules mes douleurs.
— Ma mère! disait Mathilde, pourquoi donc être ainsi restée loin de moi pendant ces longues années !...
— Pardonne- le moi !
— Oui, si vous me promettez de ne plus me quitter.
— C'est mon plus cher désir à cette heure; mais... mais il faut le demander à ton père.
— Oh ! mon père y consentira... n'est-ce pas?
— Vous ne répondez pas, monsieur? demanda Marie avec anxiété.
— C'est que vous devez comprendre qu'il m'est impossible d'exaucer un pareil désir.
— Impossible!
— Soyez assurée que désormais rien ne vous manquera...
— Eh! monsieur, ce n'est pas l'aumône que je vous demande, ce sont les caresses de ma fille.
— Mon père, je vous supplie...
— Madame, épargnons à celle enfant la connaissance d'un passé qui lui ferait horreur. Dites-lui vous-même que je ne puis accéder à votre désir, au sien. Certes, si j'éiais libre, croyez bien que je ne vous séparerais pas de votre fille ; mais le monde a ses exigences, il n'a rien oublié, rien pardonné, lui ; en nous revoyant, il se rappellerait, et vous ne voudriez pas nuire à Mathilde. C'est pour elle, madame, que je vous prie de vous sacrifier. Failes-iui vos adieux.
— Adieu donc, ma fille, adieu, dit Marie en sanglotant et pressant Mathilde sur son cœur.
Mais lorsque celle-ci fut sur le point de sortir :
— Non, non, s'écria la mère, je n'en aurai jamais la force. Non, je ne puis plus vivre sans elle, je deviendrais folle. Monsieur, ayez pitié de moi ! Ne me ref osez pas ses baisers. Tenez, j'irai la voir en cachet le ; nul ne saura que je suis sa mère, je me ferai son esclave s'il le faut; mais permettez-moi de la voir. Ne nous séparez pas à tout jamais.
Malgré lui, le vicomte était ému. Il voyait Mathilde pleurer; les larmes et le désespoir de Marie le touchaient; il hésita.
Mais il comprit que l'avenir de sa fille était compromis s'il cédait. Il pensa que le monde aurait bientôt découvert la vérité. Alors, les scandales étouffés depuis dix-sept ans seraient réveillés ; son duel avec Laumiere, la naissance illégitime de Mathilde, le désoi dre effréné de mademoiselle deBreli-uil après leur séparation, tout cela servirait de pâture aux salons. Était-il possible que Philippe pût accueillir la femme qui avait causé la mort de son père,? Son mariage avec Mathilde ne serait-il pas brisé par le retour de l'ancienne couriisane, devenue chanteuse des rues?
Maurice entrevit tous ces dangers. 11 fil appel à toute son énergie, et s'adressanl à sa maîtresse, il lui dit :
— Il est des situations devant lesquelles c'est un devoir de se résigner. Aimez assez votre fille pour vous sacrifier à son repos. Laissez-la s'éloigner, et elle emportera de sa mère le plus tendre et le plus saint souvenir.
Marie eut encore un instant d'hésitation. Elle reprit :
— Non, pur pitié 1
— Venez, ma fille I
— Mon père !
Mademoiselle de Breteuil se plaça entre eux et la porte.
— Vous êtes implacable, Maurice, lui dit-elle...
— J'accomplis mon devoir.
— Je ferai le mien aussi. Prenez garde! je ne prie plus; je veux ma fille, je l'aurai !
— C'est ce que nous verron», répondit le vicomte. Vos larmes
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m'avaient touché ; vos menaces me rendent mon courage. Ma- Ihilde, venez, J*i vous l'ordonne!
Il prit le bras de sa fille, écarta violemment mademoiselle de Breteuil, et sortit rapidement.
Marie était tombée évanouie.
Quand elle revint é elle, lord Stive était à ses côtés.
— Eh bien ? fit-il.
— J'accepte.
— Toutes mes conditions?
— Toutes ! Rendez-moi ma fille ; vengez-moi !
— Très-bien. Voici l'adresse de votre nouvel appartement ; j'espère que vous serez satisfaite de l'ameublement. Vous y trouverez des toilettes convenables. Demain, vous irez choisir vos équipages chez Ehrler ; Bindcr se chargera de la sellerie, et je vous enverrai quatre pur-sang de mes écuri?s. Voici cinquante mille francs pour vos premiers frais. Jetez l'argent par les fenêtres, chère madame, comme doit faire la future bellemère d'un pair d'Angleterre. Rappelez- von s vos vingt ans; redevenez arrogante, le monde vous saluera, et moi, moi je vous vengerai.