‹ La légende de l'homme éternelChapitre 38 sur 43 · MA FEMME ET MES QUATRE ENFANTS · texte numérisé non relu

MA FEMME ET MES QUATRE ENFANTS

Depuis longtemps, nous avons perdu de vue l'une* de nos anciennes connaissances, le brave Luc, le frère de lait de Maurice. Pendant ses voyages, ce dernier l'avait laissé auprès du comte de Bourdonne; mais, depuis son retour, il l'avait repris à son service particulier.

Luc n'avait plus entendu parler de sa femme depuis qu'il s'était séparé d'elle après l'avoir trouvée mère de deux jumeaux dont il refusait de reconnaître la paternité.

Un matin, Luc était rentré à l'hôtel tout effaré, il n'était p*s nécessaire qu'un grand événement éclatât pour que la faible

intelligence du pauvre garçon fût troublée, et celui ci avait une certaine gravité ; aussi le frère de lait du vicomte alla-t-il sur-le-champ consulter son maître.

— Ah! monsieur, dit-il, quelle drôle d'alTaire ! quelle rencontre !

-— Qu'est-ce donc? demanda Maurice.

— En rentrant à l'hôtel, tout à l'heure, Je me trouve face à face avec une petite femme et quatre grands garçons. La petite f« mme me fixe... je la fixe... Elle jette un cri... j'en jette deux!... Elle dit aux quatre grands chenapans : c'est votre papa, sautez-lui au cou !

— Comment, c'était la femme ?

— Et mes enfants.

— Tes enfants?

— Ma femme me Pa dit... Moi, je ne les reconnaissais pas tout d'abord... les deux derniers, surtout... deux jumeaux superbes... Jugez donc, monsieur, je ne les avais pas vus depuis 1 âge de six semaines, et ils vont tirer à la conscription en janvier prochain.

— Après ?

— Après, ils m'ont serré dans leurs bras à m'étouffer. Papa!... papa!... on n'entendait que cela... Il y avait plus de deux cents personnes arrêtées à nous contempler... Les sergents de ville croyaient a une émeute.

— El ta femme?... Est-ce que tu lui aurais pardonné?

— Il paraît que c'est moi qui avais tous les torts... Elle pleurait plus f.»rt qu'une biche; moi je sanglotais comme un cerf; mes petits criaient papa; ça m'a remué... Seulement, c'est drôle, monsieur, pourquoi donc que ces gamins-là sont si vai iés de couleur?

— Comment cela ? demanda le vicomte qui ne pouvait s'emp<V,her de rire de l'air naïf de son frère de lait.

— Oui, l'aîné est brun, le second est blond, le troisième et le quatrième ont les cheveux crépus comme ceux d'un nègre ; enfin, pas un n'est de mon poil.

— Aussi, pourquoi t'avises- tu d'être roux?

— C'est vrai, c'est encore de ma faute. Àh! si monsieur voulait?

— Eh bien ! qu'est-ce que tu as à me demander ?

— Marianne vient de quitter l'hôtel, ma femme la remplacerait comme-femme de charge.

— Soit.

— Et elle serait bien contente si monsieur le vicomte s'intéressait à notre aîné.

— Ah' qu'est-ce qu'elle veut en faire?

— File dit qui», comme il est très-gourmand, il sera excellent cuisinier. Il boit déjà ses deux bouteilles à chaque repas. On pourrait le placer dans les caves des Tuileries.

— J'y songerai.

— Quant au second, sa place est dans un ministère.

— Vraiment ?

— Oui, monsieur, huissier ou garçon de bureau. Personne n'a jamais pu lui faire retirer sa casquette.

— En effet, il a la vocation.

— Pour le troisième, il fera son chemin tout seul, c'est le caractère de ma mère. Il chicane sur toutes choses; il servirait de témoin à Satan contre le bon Dieu. On pourrait le faire entrer chez un homme de loi.

— C'est son affaire. Ah ! ça, et le quatrième?

— Quand monsieur le vicomte lui aura trouvé une bonne place, il n'en bougera plus... il dort toujours. Il ne demande qu'une position où l'on gagne beaucoup, et où il n'y ait rien à faire. On pourrait l'employer comme chantre de cathédrale; il boit déjà presque aussi fort que son aîné.

— Tu as là une jolie famille ; nous y penserons.

Celte scène s'était passée environ un mois avant le jour où Maurice avait retrouvé Marie de Dreteuil. Peu de temps après, Luc se rendit encore auprès de son maître; le pauvre garçon avait l'oreille basse.

— Qu'y a-t-il? demanda le vicomte.

— C'est ma femme...

— Toujours?... N'est-elle pas contente?

— C'est moi qui ne suis pas content... Aussi, je plaide en séparation.

— Voilà à peine un mois que tu Tas retrouvée.

— Eh bien ! c'est trop de trente jours. Nous nons sommes querellés le soir même de notre rencontre, et le lendemain elle a osé porter la main sur son mari.

— Diable!...

— Aussi, mon avocat m'a donné le conseil de plaider. Et le conseil doit être bon, monsieur; je l'ai payé cent francs.

— Ça n'est pas une raison. Quel est ton avocat ?

— C'est toujours mon petit Normand. Il lui manque encore le diplôme; mais il est tout de môme avocat, seulement, il refuse toujours de passer ses examens. 11 dit qu'il en sait plus long que les examinateurs. Il paraît qu'il a eu des désagréments avec la justice de notre arrondissement, et je Pai rencontré dernièrement à Paris, au cabaret ; il m'a promis que je gagnerais mes procès.

— Comment, te: procès?

— J'en ai deux. Le premier contre mon épouse, une demande en séparation ; le second contre mes enfants, une demande en désaveu. Je suis sans crainte, car mon avocat m'a dit qu'il se pendrait si je perdais.;, et comme on n*a jamais vu un normand se pendre...

— Oh ! pour cela...

— Non, monsieur, parce qu'on les pend d'ordinaire.

— Ah ! c'est différent.

MONSIEUR ET MADAME DESGMGNOlX

Peu de temps après cette conversation, toute la famille de Boursonne était rassemblée dans le grand salon, et le notaire, un ami de la maison, à qui les secrets les plus intimes avaient

été confiés, préparait avec le comte les bases de contrat de mariage de Mathilde et de Philippe.

Depuis quelques minutes, Maurice sonnait vainement, pas un valet ne se présentait; enfin, Luc entra plus effaré que jamais.

— Monsieur le comte a sonné? fit-il.

— Depuis un heure, drôle. D'où viens-tu ?

— Du Palais-de -Justice.

— .Et pourquoi cela?... Pourquoi ne pas rester dans l'anlichambre, comme c'est ton devoir ?

— C'est qu'on plaide mes procès, mes deux procès !

— Ah!

— Ahl monsieur, quelle affaire!... Comme j'étais ému quand l'huissier a crié : Le sieur Luc contre la dame Luc !... Mon avocat... pas le Normand... un petit parisien rageur f>*est levé... Il a prouvé que ma femme était une... que moi j'étais un... enfin, que mes fils étaient de faux Luc... Ah ! monsieur, qu'il a été beau, à la fin, quand il s'est écrié : On a introduit, au sein du domicile conjugal de la marchandise de contrebande !... Ah ! le gueux I quelle platine 1 Deux heures de cette force-là... et sans cracher... Il retroussait ses grandes manches... il déchirait son rabat... il écrasait sa toque... il faisait danser les encriers... il lapait sur !a table si fort que j'avais toujours peur qu'il ne réveille les, juges... Ah ! qu'il parlait bien !

— Alors tu vas gagner ?

— Je ne sais trop ; car l'avocat de ma femme, un grand sec, une vraie carafe d'orgeat... Ah 1 si jamais je le retrouve, celuilà, quelle volée de coup de poing... Il a prouvé que ma femme était un ange de vertu, que mes quatre fils étaient de vrais Luc, et que c'était moi qui élais un libertin... Libertin vous-même! que je me suis écrié, aîors... Le président m'impose silence... je me fâche, et l'huissier me met à la porte... Sans cela, je serais encore à la cinquième chambre.

— C'est fort heureux. As- tu recommandé, avant de sortir, de ne laisser entrer personne?

— Je n'ai pas pu , monsieur, tout le monde est à mon audience.

— Mais le concierge?

— Il est à la cinquième chambre.

— Sa femme?

— Klle est a la cinquième.

— Son fils alors ?

— I! est à la cinquième.

— Qui garde donc la loge?

— La mère Pascal.

— Elle est sourde et aveugle.

— Oh l sans cela, elle serait à la cinquième.

— Voiià un hôtel bien veillé. Avertis du moins la femme de chambre de ma Cille.

— Elle esi à la cinquième, monsieur, avec tous les autres.

— Alors va-t-enau diable, s'écria Maurice furieux.

— Merci, monsieur, je vais aller à la cinquième.

Comme il prononçait ces mots, deux personnes entraient, Marie de Breleuil et Desgrignoux.

— Ma mère! dii Mathilde en courant l'embrasser.

— Vous, madame ! fit Maurice.

— Ohl mon Dieu, oui, cher monsieur, répondit Marie avec une assurance et une grâce parfaites. Excusez-moi' si je ne me suis pas fait annoncer; mais pas un valet dans votre antichambre, et toules les portes ouvertes.

Comme on le voit, mademoiselle de Breleuil s'était transformée. Elle avait recouvré son ancien aplomb avec ses nouvelles toilettes, qui étaient du goût le plus exquis. Un admirable cachemire des Indes de huit à dix mille francs s étalait sans prétention sur ses épaules encore belles; le chapeau, fraîchement sortie des mains d'une habile faiseuse, se mariait parfaitement à l'âge de celle qui le portait; le reste éiait simple, beau et cher.

— Que nous voulez-vous, madame ? demanda le vicomte.

— Je viens chercher ma fille.

— Mathilde ne me quittera que pour suivre son mari.

— Vous la mariez donc?

-Oui.

— A monsieur.

Marie fixa Philippe assez longtemps, puis elle osa dire avec un sang-froid de hyène,

— Ne trouvez-vous pas, cher vicomte, que monsieur ressemble fort à son père?

Le comte et son (ils tremblèrent à ces paroles; ils comprirent que la lu lie serait implacable.

— Monsieur n'est-il pas voire notaire? demanda Marie, désignant en effet celui-ci.

— Oui, répondit Maurice.

— Monsieur, reprit alors la cantatrice s 1 adress;mt au notaire, vous connaissez vos lois? Pouvez-vous nous dire si !e consentement de la mère est nécessaire pour valider le mariage, quand la fille nYst pas majeure?

— Article U8 du code civil, murmura te noiaire; mais en cas de dissentiment, le consentement du père suffit.

— Très-bien. Mais quand le père n'existe pas?

— Alors, le consentement de la mère devient indispensable.

— Mais le père existe, s écria Maurice, j'existe, moi l

— Vous, oui, répliqua son ancienne maîtresse; mais non pas le père de Maihilde. Vous l'avez élevée; mais vous n'êtes qu'un étranger vis-à-vis d'elle, aux yeux de la loi. Oh! je suis trèsbien renseignée.

— Un étranger?

— Assurément.... L'avez-vous seulement reconnue? Non. L'avez-vous adoptée? Non. car elle est mineure, et d'ailleurs il vous eût fallu mon consentement. Elle porte votre nom, soit; mais de quel droit?

— C'est impossible, s'écria Maurice.

— Demandez à monsieur.

— Ce que dit madame est légal, balbutia le notaire.

— Mais c'est monstrueux!

— En quoi? continua mademoiselle de Brcteuil. Voici un extrait de l'acte de naissance qui constate que Marie-Malhilde de Breteuil est née de Marie de Breleuil... Tenez... lisez, monsieur... Marie, c'est moi... niais vous ne trouverez pas votre nom sur cet acte.

— Eh! que me fait cet acte? que m'importe que mon nom soit ou ne soit pas sur ce papier que je foule aux pieds? Est-ce que tout le monde ne sait pas que Malhdde est ma fille ?

— Allons donc, reprit Marie froidement, Malhilde a son père, c'est vrai ; mais ce n'est pas vous.

— Comment ce n'est pas moi ?

— Non. Tenez, voici un ac e de reconnaissance signé, il y a trois jours, par mon mari, M. Desgrignoux, que je vous présente.

— Eh quoi! monsieur, vous avez reconnu celte enfant comme vôtre ?

— Monsieur, répondit l'ancien saltimbanque avec cet aplomb que sa mère lui avait légué, vous savez ce que dit la sagesse des naiions : les amis ùï nos amis sont nos amis, et les enfants de notre femme sont nos enfants?

— Misérable!

Mademoiselle de Hrcteuil contint le vicomte d'un geste calme.

— Un mot de plus, dit-elle, et nous portons notre plainte chez le commissaire de police. La loi est positive; elle n'a pas à me demander compte de mon passé , et moi , j'ai à vous demander compte de ma (ille.

— Jamais je ne la remettrai entre pareilles mains.

— Qui exige que vous la rendiez?

Maurice la regarda avec surprise. Elle continua.

— Vous avez choisi votre gendre; moi, le mien. Le vôtre est obscur; le mien est un des grands noms de l'Angleterre. Le vôtre a peu de fortune; le mien est trente fois millionnaire. Le vôtre n'a pas de titres; le mien apportera à sa femme un blason de marquise. Pensez-vous , monsieur, que si un procès s'engageait, vous l'emporteriez sur moi ?

La vérité venait de se faire jour dans l'esprit du vicomte. Il s'écria :

— Je vois d'où le coup pari, et lord Stive...

— Est, en effet, mon gendre. Comme vous avez pris soin de l'enfance de ma chère Malhilde, j'ai considéré, a l'égal d'un devoir, de vous avertir de mon choix.

Bien que Maurice lût assez ignorant des lois de son pays, il comprit cependant que mademoiselle de Breleuil lui disait vrai, et que son audace ne venait que de la certitude du succès. Il envisagea rapidement les suites de cette visite, la nécessité de se séparer de sa fille, et il sentit qu'il fallait plier.

— Madame, lui dit-il, notre ressentiment commun nous a, tous deux, emportés au delà de ce qui est juste. Ne nous préoccupons que des intérêts de noire (nfant. Chacun de nous offre à Maihilde un époux différent; eh bien ! effaçons-nous, et laNsons-là libre de son choix.

— Voilà une excellente patole, monsieur; par malheur, je ne puis y accéder. H se pourrait que monsieur, et elle montra Philippe, fût choisi par ma fille, et vous n'avez pu oublier qu'il y a entre nous deux le sang versé par vous. Monsieur m'enlèverait bientôt l'affection de mon enfant; il me chasserait de sa maison; jamais il ne sera mon gendre.

Philippe fit un mouvement, Maurice l'arrêta et reprit :

— Vous oubliez, de vo re côté, madame, que Maihilde sera majeure dans trois ans; qu'elle pourra invoquer, à son tour, ces mêmes lois dont vous vous armez contre nous, et qu'elle vous éehappera pour choisir l'époux que vous lui refusez?

— J'ai, au contraire, calculé tout ceci, cher monsieur. J'aurai trois ans devant moi , trois ans pendant lesquels Maihilde vivra pour moi seule, loin de \ous, et j'espère qu'il ne me faudra pas un temps aussi long pour me faire aimer de ma fille, et lui faire comprendre les immenses avaniages de l'union que je lui propose.

Le vicomte se sentit perdu. Cette femme disait vrai. Pendant trois ans, elle avait le droit d'emmener sa fille à l'étranger, de la séparer complètement de la famille de Boursonne. Ain>i, cette enfant qu'il adorait, sa seule joie, sa suprême consolation, on allait la lui arracher. El en quelles mains allait-elle tomber ? Était-ce bien, en effet, un mariage avec lord Slive que l'on préméditait? Avec une femme comme la Gribictae, ne devait-on pas tout redouter? Qui poavait savoir si Maihilde ne serait pas vendue, livrée, déshonorée par quelque riche libertin qui l'aurait achetée à cette mère, à celte courtisane qui avait fait si

longtemps marché de ses beautés et de ses caresses? Maurice céda.

— Madame, lui dit-il, vous l'emportez, je m'incline devant votre p du voir. Dès ce jour f ma maison vous est ouverte; venez-y visiter votre fille.

Mademoiselle de Breteuil eut un éclair d'orjzueil.

— Monsieur, répondit-elle, je vaux mieux que vous. Je pourrais, à mon tour, repousser toute concession et vous enlever mon enfant; jo ne le ferai pas. Je vous la laisse, et chaque jour je viendrai la voir.

•—Un valet de confiance, Luc, vous introduira auprès d'elle en secret.

— En secret?... Oh! non pas. Je rentrerai chez vous, non en me cachant, mais la tête haute et devant tous ; non comme la misérable créature qu'autrefois vous avez chassée, mais comme la mère de votre fille.

Il fallait perdre Mithilde ou se résigner. Le vicomte courba la tête sous la nécessité.

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