UN DROLE DE PÈRE
Nous devons franchir par-dessus plusieurs mois avant de conduire nos lecteurs dans le somptueux hôtel que lord Stive a loué, auxChamps-Élysées, au couple Desgrignoux et à leur fille.
Le mariage de mademoiselle Desgrignoux, comme on appelle Malhilde, avec Robert, est décidé ; la jeune fille a cédé. Elle croit pouvoir étouffer ainsi, dans son cœur, l'amour qu'elle ressent encore pour Philippe, et qui l'épouvante à celte heure.
Si la maison habitée par Marie de Dreteuil est brillante, en revanche elle est trisie. Malhilde passe toutes ses journées, et l'on peut dire toutes ses nuits, ci pleurer, sans que jamnis une parole amère sorte de sa bouche. Chaque jour lord Stive vient faire sa cour. Il adresse vingt fois par semaine à sa fiancée les plus beaux bouquets, les plus riches bijoux, les surprises les plus galantes, rien ne peut arracher un sourire à la jeune fille.
Un homme est là qui examine tout ceci en secouant la té> et haussant les épaules, c'est Desgrignoux. Il circule au milieu de ces splendeurs san< plus de joie que s'il était encore dans son taudis de la barrière d'Enfer; seulement, depuis l'arrivée de Malhilde, il chante moins, et môme il boit moins. Il oublie, phénomène surprenant, l'absinthe préparée savamment par lui, et il ne touche plus à son violon. Décidément, il se passe en lui quelque chose d'extraordinaire
Un malin, comme la femme de chambre annonce que le déjeuner est servi, Marie donne Tordre de prévenir son mari.
— Monsieur est sorti, répond la camériste.
Marie s'étonne. Elle sait Desgrignoux paresseux comme une couleuvre ; où peut-il ôire allé avant midi?
— Nous attendrons un peu, dit-elle.
Dix minutes après, l'ancien vioion rentre; il sembleradieux.
— Vous êtes sorti de bien bonne heure, mon ami, observe sa femme.
— Oui, je suis allé faire des invitations.
— Vraiment?... C'est superbe. Et quels convives allez-vous nous présenter?
— M. le comte, et M. le vicomte de Boursonne.
— Monsieur !... une pareille plaisanterie...
— Mais c'est, parbleu 1 la vérité.
Malhilde écoutait, pâle et tremblante.
— M'expliquerez-vous ce que cela signifie , demanda sa mère?
— Volontiers. Cela signifie que tout ce qui se passe ici me désole. La douleur de cette pauvre enfant si bonne, si douce vis-à-vis môme de moi, qui ne le mérite guère, car je suis en partie cause de ses chagrin- ; sa douleur me donne des remords.
— Ceci ne regarde que moi.
— Pardon, moi aussi. Je ne dors plus, je ne mange plus, je ne bois même plus ; si cela continue, je suis un violon enterré. Eh bien ! si notre maison a un crêpe sur la tête, j'en quitte une autre cent fois plus désolée encore. Tenez, Marie, vous n'êtes
pas méchante, et si vous aviez vu comme mot le malheureux vicomte de Boursonne, vous seriez épouvantée de votre œuvre. Il ne survivra pas à cette douleur; vous Pavez assassiné.
— Monsieur, vous oubliez...
— Tout, pour ne plus songer qu'à ces pauvres gens. Ma foi, ce matin, je n'y ai plus tenu, je suis allé les trouver, et je leur ai donne ma parole, ma parole, entendez-vous, Marie, que vous et moi nous arrangerions celte affaire à leur satisfaction. Ils vont venir.
— S'ils l'osent, je les fais jeter à la porte.
— Ah i vous ne feriez pas cela.
— C'est ce que vous allez voir.
Elle sonna, la femme de chambre entra.
— Si M. le vicomte de Boursonne se présente, je ne suis pas visible, monsieur non plus. Allez
— Si vous obéissez, je vous chasse, s'écria Desgrignoux. Sortez, et exécutez les ordres que je vous ai donnés.
Marie était stupéfaite. Depuis plus de dix ans qu'elle connaissait son mari, elle n'avait découvert en lui aucune énergie, aucun symptôme de domination, ni de volonté. Que se passait-il donc?
— Ainsi, vous me bravez, monsieur? dit-elle enfin.
— 11 ne fallait pas m'épouser.
— C'est un tort que je puis réparer.... une séparation amiable....
— Volontiers.... Seulement, je vous préviens que je garde Mathilde avec moi.
— Comment?...
— Oh! je vous permettrai de la voir tous les jours; mais j'accorderai la môme joie à M. de Boursonne et à son père.
— Vous ôies fou, monsieur. Vous pensez donc que je vous laisserai ma fille?...
— Pardon , madame , notre filîe , la mienne. Puisque vous me l'avez fait reconnaître et légitimer eu vous épousant, elle m'appartient.... Vous êtes la mère, c'est vrai; moi , je suis le père.... un drôle de père, mais enOn, le code à la main, je vous
forcerai de m'abandonner ma fille tout comme vous vouliez contraindre le vicomte de vous la coder.
Marie, terrifiée, tomba éperdue sur un fauteuil.