‹ La légende de l'homme éternelChapitre 6 sur 43 · UNE CHASSE AUX CRÉANCIERS · texte numérisé non relu

UNE CHASSE AUX CRÉANCIERS

Par une brillante matinée de l'été de 1830, il semblait que tous les fournisseurs delà ville de Modène se fussent donné rendez- vous dans une des salles d'un somptueux palais. C'était une véritable émeute tant le tumulte était grand, ou une assemblée de créanciers à en juger par les réclamations furieuses sorties du sein de celle foule.

Au milieu de ce tohu-bohu, s'agitait un gros homme, gras comme un chanoine, l'air patelin, le ton mielleux, et repoussant, de sa voix la plus chatoyante, les attaques dirigées contre lui et contre son maître.

Ce palais, c'était celui de Maurice deBoursonne, cet homme, à la mine béate, c'était son intendant, et celte tourbe, c'étaient ses créanciers faisant le siège irrégulier de maître Brabantino, directeur de la maison du vicomte.

— Payez-nous ! criaii le chœur des fournisseurs.

— Monseigneur est sorti.

— Payez-nous! payez-nous! hurlait la meute.

— Son Excellence» toul le monde est excellence en Italie, chasse avec Son Altesse, repassez demain.

— Non, non, asseyons-nous.

Et loute celte foule se rua sur les sièges, se plongea dans les fauteuils, ou s'accroupit par terre faute da place sur les canapés.

Au môme instant les portes du fond s'ouvrirent, el Maurice apparut. Il était en costume de chasse, le fouet à la main ; on voyait qu'il descendait de cheval.

Le vicomte s'arrêta, surpris, devant ces gens attroupés dans son salon, et qui s'étaient levés respectueusement à son enirée, puis se tournant vers son intendant :

— Qu'est-ce que tout ce bruit, demanda-t-il? Quels sont ces oiseaux-là?

— Les fournisseurs de Son Excellence, répondit il signor Brabantinoen s'inclinant jusqu'à terre.

— Que veulent-ils? fit Maurice en s'examinant dans la glace ?

— De l'argent, cria une voix.

— Je fais des dettes, répondit le vicomte avec négligence, mon intendant les paie... le reste ne me regarde pas.

— Au fait, dit un des créanciers. Hercule Porro, il a raison, ça ne le regarde pas.

Devant cette observation et la contenance du vicomte, les fournisseurs hésitaient, et la bataille semblait perdue pour eux, lorsqu'un renfort inattendu vint changer la face des choses.

Une jeune fille entra, l'œil vif, décidée, la mine éveillée, la bouche mutine, elle avait entendu l'observation d'Hercule Porro, et, faisant pirouetter ce dernier sur ses talons, elle lui dit :

— Hercule, vous n'êtes qu'un sot... Monsieur le vicomte, votre servante; quand on n'a pas d'argent, on n'achète pas.

— Eh! parbleu, s'écria Maurice gaiment, c'est la jolie Ma- .rietta. Bonjour, ma belle tigresse. Nous avons des ongles bien roses pour égratigncr, et il s'efforça de lui baiser les mains.

— Prenez garde, lit Marielta en riant, ils ne font patte de velours qu'avec ceux qui les dorent.

— Eh ! Monseigneur, dit Hercule tirant Maurice par son habit, ne vous échauffez pas autant; c'est ma fiancée.

— Va-t-en au diable, cria Maurice en embrassant la charmante modénaise.

Hercule se fâcha; Marietta lui imposa silence.

— Tais-loi donc, lui souffla -t- elle à l'oreille, quand il pleut des baisers, je récolle des ducats.

— Oui , mais moi, qu'est-ce que je récolterai ? observa judicieusement le futur mari.

— Qu'ordonne Monseigneur, demanda l'intendant?

— Eh ! vrai Dieu, que vous paviez ces bonnes gens.

Il y eut un tonnerre d'applaudissements, et chacun présenta sa note.

— Mais, Excellence, hasarda Brabantino, ma caisse eLUvide.

— Vraiment?.. . Eh bien ! répondit en riant le vicomte, vendez-la au profit de mes créanciers.

Un cri d'indignation s'éleva de toutes parts.

— Nous ne sortirons d'ici qu'après notre paiement, s'écria la petite marchande de dentelles, la signora Marietta.

— Oui, oui, hurlèrent les autres.

— Ah ! vous le prenez ainsi, faquins, dit le vicomte? eh bien, nous allons voir.

Il courut à la fenêtre, l'ouvrit et cria :

— Holà ! hé! Peblo, Forlino, Macri î qu'on lâche ma meute... Brabantino, amenez mes chiens... En chasse!... En chasse!... sonnez le lancer !.•. Tayaut!... tayaut, mes beaux !

On voit que le jeune vicomte avait respiré à pleins poumons l'air despotique de la cour deModène.

Alors ce fut un spectacle curieux et comique.

Brabantino avait détaché une trompe de chasse de l'un des trophées et sonnait le lancer ainsi que deux piqueursqui étaient venus s'embusquer dans l'embrasure de la fenêtre du fond. Puis les portes avaient livré passage à une centaine de chiens courants, qui se ruaient à travers les meubles et les jambes des fournisseurs éperdus

Pendant ce temps, Maurice avait pris son fouet et il poursuivait impitoyablement, en les cinglant aux mollets, avec ses valels, ceux que ses chiens avaient renversés.

Cette course effrénée durait depuis quelques minutes quand une femme se présenta; elle, aussi, revenait d'une promenade à cheval et, de sa houssine légère, elle épousseta le dos de quelques fuyards attardés.

l'éventail de marietta

Maurice et Giulia, car c'était elle qui venait de faire son apparition au milieu de la chasse du vicomte, Mauriceet la corn-

tesse tombèrent en riant sur deux fauteuils pendant que les valets de chiens couplaient leurs bêtes et que les laquais remettaient un peu d'ordre dans le salon.

— Vous êtes venue à temps, comtesse, fit Maurice; vous ave* pu prendre votre part du lancer.

— Quel singulier gibier vous aviez-là? Qui donc vous a indiqué cette manière de courir vos semblables?

— Eh ! qui serait-ce, sinon ce cher duc?

Un nuage de tristesse et de répulsion passa sur le front de la comtesse Cavedoni.

— Vous haïssez donc toujours le duc ? demanda Maurice.

— Je le hais, répondit la comtesse, parce qu'il a fait tuer mon père.

— Il m'a juré le contraire... sur le Christ, observa gravement le vicomte.

— Ne savez-vous pas qu'un parjure ne lui coûte rien. Écoutez, mon ami, prenez garde à vous. Voire position auprès de Son Altesse m'inquiète. Jai, depuis mon enfance, étudié François IV; il vous flatte, parce qu'il a besoin de vous; il vous brisera sans pitié le jour où vous lui ferez obstacle.

— Ma chère comtesse, permettez-moi de douter. Son Altesse me traite comme un frère, ne peut plus se passer de moi, m'admet à toutes ses parties, et...

— Qu'avez-vous donc, vicomte? demanda Giulia, en voyant Maurice s'interrompre et se lever.

— J'ai, chère madame, que, si je ne me trompe, j'aperçois làbas des jambes de créanciers.

Et, en disant cela, le vicomte de Boursonne avait soulevé un rideau et fait sortir le pauvre Hercule Porro, encore pâle de frayeur.

— Grâce, cria-t-il sous la cravache levée du vicomte, grâce !

— Grâce, répéta une autre voix sortant d'une armoire. Maurice se retourna et vit Manetta s'élancer légèrement de sa

cachette et venir se placer entre son débiteur et son fiancé.

— Ne lui donnez pas le fouet, dit-elle avec une jolie petite moue d'enfant, il sera bien sage.

— Eh ! mais, c'est ma marchande de dentelles, fit Giulia et,

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si je ne m'abuse, ce garçon est le cordonnier en faveur à la cour.

— Hercule Porro, ajouta ce dernier en saluant, et je me vante que toutes les duchesses sont Hères d'être chaussées par moi. Mais aussi, il faut voir mes formes; c'est moulé.

— Oh! nous ferons une bonne maison quand nous serons mariés, reprit Marietta en montrant deux rangées de perles sous Je plus frais sourire. Hercule a vingt-cinq ans , moi vingt ; une bonne boutique, la mienne est sans rivale; de l'amour plein le cœur, j'en ai à revendre...

— Et les chalands ne manquent pas? fit Maurice.

— Non monseigneur, répondit le cordonnier des dames avec un air naïf; Marietta a tant d'esprit... et de l'éducation donc... Elle touche du clavecin... et elle chante en mesure... ça n'est pas commun.

— De l'éducation, petite ? observa la comtesse.

— Oui, madame, une personne dont j'ignore le nom, m'a fait élever au couvent, et elle a payé ma pension jusqu'à mes quinze ans. Alors...

La jeune marchande s'arrêta après avoir jeté un regard sur son fiancé.

— Alors, interrogea Maurice?

— Hercule? fit Marietia.

— Signora ?

— Allez dans l'antichambre me chercher mes canota dentelles.

— J'y vole, s'écria le brave garçon en sortant.

Dès qu'il eut fermé la porte, Marietta reprit avec son délicieux sourire.

— Il est de ces détails qu'un mari doit ignorer pour son repos.

— Diable, fit le vicomte, est-ce qu'à quinze ans?

— A quinze ans, comme îes verrous du couvent ne s'ouv raient pas assez vile, une nuit je me précipitai par la fenêtre...

— Ah 1 mon Dieu, dit la comtesse...

— Rassurez-vous, je tombai dans les bras de mon maître de chant... Ce fut lui qui m'acheta mon premier magasin.

— Et tu as sans doute souxent changé de... magasin, mon enfant? demanda Maurice... Jouez de l'éventail, comlesse.

— Que vous êtes bêle, vicomte, je n'ai que cette houssine... Et ton fiancé, ajouta Giulia en voyant rentrer Hercule, lier de porter les cartons de Marietta.

— Lui!... Il fera le meilleur mari... il n ? est pas curieux.

— A quoi bon ? répondit le brave cordonnier avec sa bonhomie sympathique, Marietta a de la vertu.

— Ne parlez pas de cela ici, observa finement la petite marchande, madame la comtesse n'a pas son éventail, et monsieur le vicomte en aurait souvent grand besoin.

— Alors, apporte-m'en un, s'écria Maurice, je l'accepte de ta main et je te le paie son pesant d'or.

— Vrai, répartit la marchande de dentelles; eh bien ! le voici. En un tour de main, Marietta tira de sa poche un papier, le

transforma en éventail, le fit jouer devant le visage du vicomte et le lui présenta avec une belle révérence.

— Qu'est ceci ? demanda Maurice.

— Un éventail, d'abord... puis...

— Puis?

— Ma facture et celle de mon futur. Pour se marier, il faut de l'argent.

— Et tu veux que je paie les violons ?

— Marietta a raison, observa Giulia. Allons 1 faites avancer la réserve.

— A combien se montent ces chiffons?

— A deux mille ducats, monseigneur.

— Tiens, dit Maurice en fouillant dans un tiroir, et marie- toi vite.

— Votre vœu sera exaucé dans huit jours, répondit la jeune fille.

— El si Son Excellence voulait honorer notre noce de sa présence, fil le cordonnier... et même devenir le parrain de noire premier...

— Hercule ! cria sa fiancée... vous allez trop loin.

— Marietta, tu m'apporteras des guipures à choisir.

— Je serai exacte, répondit Marietta en s'emparant du bras

de son fiancé à qui elle dit tout bas : Tu le vois, je l'ai fail payer.

— Tu es un démon, répondit celui-ci.

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