‹ La légende de l'homme éternelChapitre 7 sur 43 · UNE QUESTION ET UNE CONFIDENCE · texte numérisé non relu

UNE QUESTION ET UNE CONFIDENCE

Les deux fournisseurs partis, Maurice resta seul avec Giulia La physionomie du vicomte avait complètement changé. H

était devenu sombre, préoccupé, et se promenait avec agitation

dans le salon.

La situation était délicate, en effet. Après la mort de Ricci, Maurice s'était trouvé forcément en relations suivies avec la comtesse Cavedoni, restée seule, sans appui, et Maurice avait fait la cour à Giulia.

A son tour, celle-ci s'était prise du plus violent amour pour le jeune Français ; c'est en vain qu'elle s'était efforcée de lutter contre sa passion ; un jour, elle avait cédé, et, ce jour-là, nul doute qu'elle ne se fût tuée, tant son désespoir fut grand, si Maurice ne lui eût promis de l'épouser. Par malheur, l'amour du vicomte n avait ni la même force ni la même pureté que celui de la comtesse, et, bientôt, la satiété avait remplacé la tendresse dans le cœur de l'amant. Giulia s'était bien aperçue d'un certain refroidissement ; cependant elle était loin de soupçonner la vérité.

Depuis plusieurs jours, Maurice hésitait à lui parler à cœur ouvert; il tenta cette fois d'aborder ce sujet délicat en prenant le chemin de traverse.

— C'est insupportable d'être ainsi la pâture des créanciers, dit-il.

— Je vous ai offert ma fortune, répondit la jeune femme, je vous l'offre encore.

— Merci, dit Maurice, c'est chose impossible.

— Pourquoi? Un mari ne peut-il tout accepter de celle qui sera sa femme?

— Sans doute ; mais tant que ce ne sera pas un fait accompli, je dois refuser. Du reste, il me faut vous l'avouer, votre fortune serait engloutie que mes dettes ne seraient pas encore éteintes. Il est donc de mon honneur de ne pas vous ruiner.

— Savez-vous, fit Giulia en pâlissant, que c'est presque reconnaître qile notre mariage est impossible?

— Voyons, venez vous asseoir là, près de moi, dit le vicomte évitant de répondre directement à sa maîtresse; j'ai à vous faire une question et une confidence. ■

— Commençons par la onfidence.

— ■ Non pas, vous n'écouteriez plus la question. Je débute par celle-ci : avez-vous conservé la dépêche que le comité secret de Modène vous avait chargée de montrer aux membres de la haute vente de Paris ?

— Je vous ai déjà répondu que celle pièce avait été détruite dans l'incendie de mon appartement.

— C'est que le duc m'a, encore une fois, pressé de lui remettre ce précieux papier.

— Transmeitez-lui ma réponse, et maintenant arrivons à la confidence.

— Elle est fort difficile, murmura le vicomte.

— Voulez-vous que je vous aide?

— Je ne crois pas que vous y parveniez.

— Peut-être.

— Voyons.

— On veut vous marier.

— Êtes- vous donc sorcière?

— Non, mais je vous aime, je suis jalouse, et je lis dans vos yeux... Et qui veut-on vous faire épouser?

— Huit à dix millions.

Qui s'appellent?

— Salomon.

— C'est un de vos créanciers qui vous propose le veau d'or?

— C'est le duc.

— La jeune fille est belle?

— Je n'ai pas pris la peine de m'en informer.

— Vous n'avez pas accepté ?

— Non. J'avais même refusé tout à fait ce matin, quand la vue de mes créanciers...

— A dressez- vous à votre père.

— Vous savez bien que nous sommes tout à fait brouillés. 11 ne peut me pardonner mon intimité avec le duc. Il a tort, car François est le plus charmant prince de la terre, et son amitié pour moi est telle que s'il n'avait pas d'enfant, je crois qu'il m'eût couronné duc de Modène à sa mort.

— Vous êtes dupe de ses protestations?

— Elles partent du cœur.

— Priez Dieu, vicomte, que le destin ne vous fasse jamais repentir de votre confiance; priez Dieu aussi, ajouta-t-elle avec énergie, qu'il ne vous fasse pas oublier que vous m'avez juré de m'épouser.

— Une menace ?

— Oui, répondit librement la comtesse.

Maurice allait répliquer, un valet entra précipitamment.

— Son Altesse le duc, dit-il.

— Adieu, fit Giulia.

— Restez.

— Je hais cet homme, adieu... et souvenez-vous.

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