CHAPITRE XXII
Le Paradis (l).
Il y a quatre-vingt-dix-neuf auberges, de la terre au paradis. Il faut faire une station dans chacune. Quand on n'a pas d'argent pour payer (2), on rebrousse chemin vers l'enfer.
L'auberge de mi-route (3) s'appelle Bilêklê.
Le bon Dieu y vient faire sa tournée une fois par semaine, le samedi soir.
Il emmène avec lui en paradis les clients qui ne sont pas trop saouls.
(1) Voir dans le Barzaz Breiz, 6^ éd., p. 514, un cantique sur le Paradis.
(2) Voir dans les Sonioii Breiz-Izel, t. II, p. 163, la chanson de l'ivrogne qui fait enterrer avec lui neuf ou dix réaux pour payer son écot dans l'autre monde.
(3) Sur presque tous les trajets d'un bourg breton à l'autre, il y a une auberge dite « de mi-route » (ann anter-henl). Les chevaux des voituriers indigènes s'y arrêtent d'eux-mêmes.
Les doux ivrognes.
Il ne manque pas d'ivrognes incorrigibles qui séjournent à Bitêklê plus que de raison.
De ce nombre sont, dit-on, Laur Kerrichard et Job Ann Toër (Joseph le couvreur), tous deux de Penvénan.
Depuis cinq ans qu'ils sont « partis », ils n'ont pas dépassé Bitêklê. C'étaient de leur vivant deux francs compagnons, les meilleurs enfants du monde, mais qui auraient bu la mer si elle avait été de cidre et non d'eau salée. Le bon Dieu ne demanderait pas mieux que de leur entre-bâiller la porte de son paradis. Malheureusement, à chaque fois qu'il fait l'appel à Bitêklê, et qu'il arrive aux noms de Laur Kerrichard et de Job Ann Toër, c'est toujours la même histoire. Les deux lurons ont la langue tellement épaisse qu'ils sont incapables de répondre : Présents !
Le lendemain, ils regrettent l'occasion manquée. Pour se consoler, ils se remettent à boire. Cela dure depuis cinq ans et il n'y a pas de raison pour que cela finisse avant le Jugement dernier.
(Conté par Pierre Simon. — Penvénan.)
Avant d'arriver au ciel, il faut franchir trois rangs de nuages : le premier rang est noir, le second rang est gris, le troisième rang est blanc comme neige.
Le saint chargé de conduire au ciel les âmes qui ont terminé leur pénitence, c'est saint Denis, selon les uns, saint Mathurin selon les autres.
Un peu en avant de la porte du paradis se tient saint Michel (1). C'est lui qui a mission de peser les âmes et de vérifier si elles peuvent être « reçues ». Aussi, dans les éghses, le représente-t-on avec des balances.
(Baptiste GefEroy. — Penyénan.)
(1) Dans le Fis Adamnâin, § 15, saint Michel est à l'entrée du premier ciel, et c'est lui qui emporte les âmes au sixième ciel où elles se purifient avant d'être admises en présence de Dieu (§ 18).
Lô voyage de lannik.
Vous n'êtes pas sans connaître le manoir de Kerbeulven (1). C'est une des plus anciennes et aussi une des plus belles demeures de la paroisse de Penvénan. Les évêques de Tréguier en firent jadis leur résidence de campagne, au temps où il y avait encore des évêques à Tréguier. Avant que ce manoir ne devînt propriété épiscopale, il appartenait à un prêtre libre, qui était en grande vénération dans la contrée et qu'on appelait Dom lann. C'était le dernier descendant d'une vieille famille noble dont le nom devait s'éteindre avec lui. Il vivait là, en gentilhomme campagnard et en saint. Il faisait cultiver ses terres par de pauvres gens qu'il empêchait ainsi de mourir de faim et à qui il abandonnait presque tous les produits du domaine. Quant à lui, il passait ses journées en oraison dans la chapelle du manoir, qui sert aujourd'hui de lieu de débarras.
Un pauvre homme vint, un jour, l'y trouver, pour lui demander d'être le parrain de son fils.
(l) Le lieu du peul-ven, du pieu de pierre.
— Volontiers ! répondit le saint personnage, et il donna à l'enfant, sur les fonts baptismaux, son prénom de lann ou de Jean. Puis il fit porter chez l'accouchée le meilleur vin de sa cave, auquel, pour son compte, il ne touchait jamais. Au repas de baptême, il récita le Benedicite^ puis s'en alla, en disant :
— L'enfant dont nous célébrons la venue verra des choses qui n'ont pas encore été découvertes à des yeux de chrétien.
Cet enfant grandit.
Lorsque le moment de sa première communion fut proche, le prêtre le prit avec lui à Kerbeulven, pour l'instruire. Il lui apprit à répondre et à servir la messe, et ne voulut plus d'autre acolyte. Le garçonnet s'attacha à son parrain, de tout cœur. Tous les matins et tous les soirs, il se rendait à Kerbeulven, assistant Dom lann dans tous ses exercices de dévotion comme dans toutes ses bonnes œuvres.
On prétend que les saints ne vivent jamais vieux. Ils sont pressés de s'en retourner vers le Seigneur, et le Seigneur a hâte de les avoir près de lui. Toujours est-il que, dans le cours de sa cinquantième année, Dom lann tomba malade. Il dut s'ahter. Seulement, comme on était dans la belle saison, il continua quelque temps de se lever l'après-midi, pour aller prier à la chapelle. Durant le trajet, il s'appuyait sur l'épaule de son filleul, lannik. Sa prière dite, il se faisait conduire dans l'avenue. Il y avait là des arbreç centenaires,
parmi lesquels un châtaignier haut de quatrevingts pieds. Le prêtre aimait à s'asseoir à son ombre, la figure tournée du côté de la mer qu'on voyait bleuir au loin entre Buguélès et le Port- Blanc. Il y demeurait jusqu'aux premières fraîcheurs du soir, conversant avec Dieu et feuilletant sa conscience, comme un livre, pour voir si tous les comptes y étaient en ordre.
Son filleul s'accroupissait par terre, à ses pieds, partagé entre deux désirs contraires, celui de conserver son parrain en ce monde et celui de le voir jouir des félicités que promet l'autre à ses élus.
Une après-midi, comme ils étaient ainsi tous deux assis sous le châtaignier, Dom lann dit à lannik :
— Que pense^-tu de moi, mon enfant ?
— Je pense que vous êtes le plus saint homme qu'il y ait eu dans la chrétienté depuis les apôtres.
— J'ai cependant commis le plus grand péché qu'un homme puisse commettre, mon enfant .
— Ce n'est pas possible, mon parrain.
— Cela est, te dis-je. Le jour où je fus ordonné prêtre, je promis d'aller en pèlerinage à Rome. Or, voici que je touche à ma fm, et je n'aurai pas accompH mon vœu. Ce que je n'ai pas fait de mon vivant, je serai tenu de le faire après ma mort (1). Mon salut éternel sera retardé d'autant. C'est une chose qui attriste mes derniers jours.
(1) Voir ci-dessus, t. II, p. 91.
— Ne pourrais-je adoucir votre tristesse, mon parrain ?
— Tu le pourrais, si tu as la foi solide.
— ^ J'ai la foi que vous m'avez donnée. Elle est aussi solide que les calvaires de pierre qui sont à nos carrefours, et ceux-là, il n'y a que le tonnerre de Dieu qui les puisse abattre.
— Tu irais donc à Flome, à ma place ?
— ■ J'irai à Rome, j'irai même en enfer, sans crainte; pourvu que vous m'indiquiez le chemin.
Dom lann mit la main sur la tête de son fdleul.
— ' Tu as un vrai- cœur de Breton, lannik. J'aurai recours à ton dévouement. Mais il faudra que j'éprouve au préalable si tu m'aimes aussi sincèrement que tu le dis. Je ne reviendrai plus avec toi sur ce chapitre. Ne t'ouvre à personne de notre conversation, mais tâche de ne la point oublier.
A quelque temps de là, le saint prêtre mourut. Je ne vous parlerai pas de tous les signes qui annoncèrent ou qui accompagnèrent sa mort. On l'enterra dans la chapelle où il avait coutume d'officier. On couvrit sa tombe d'une pierre où furent inscrits son nom et ses vertus. Les gens qui le servaient, une gouvernante et un domestique, s'en allèrent vivre ailleurs de la rente qu'il leur avait faite. La maison fut abandonnée, le domaine resta en friche. Quant à lannik, son parrain semblait avoir fait exprès de l'oubher dans son testament. De quoi les parents du garçonnet eurent grand dépit. Mais, quant à lui, son affection et sa
reconnaissance pour Dom lann n'en furent point altérées. Il demeura aussi fidèle au mort qu'il l'avait été au vivant. Tous les jours que Dieu fit, il alla religieusement s'agenouiller sur sa tombe.
Or, à chaque fois qu'il s'y agenouillait, la pierre sépulcrale se fendait par la moitié, ainsi que cela se produisit autrefois pour Lazare, lorsque le Christ lui enjoignit de se lever.
— Peut-être que mon parrain va se lever aussi, pensait l'enfant.
Et il attendait, avec une espérance mêlée d'épouvante.
Un matin, il remarqua que la fente était beaucoup plus large que d'habitude et plus profonde. La terre même de la fosse était crevassée.
lannik se dit :
■ — Ce sera pour aujourd'hui.
Et, en effet, comme il gagnait l'avenue pour retourner chez ses parents, il aperçut son parrain assis à sa place de prédilection, à l'ombre du grand châtaignier. Il était revêtu des beaux ornements sacerdotaux dont on l'avait habillé au moment de sa mort, avant de le mettre au cercueil. Ses mains étaient croisées sur ses genoux ; ses yeux étaient ouverts et pleins de lumière.
lannik s'approcha, en marchant sur la pointe du pied. Le prêtre le regardait venir, et ses yeux brillaient à mesure d'un plus vif éclat. Quand il fut tout près, il lui dit, avec douceur :
— ' lannik, mon filleul, maintenant je ne doute plus de ta fidélité. Tu as vraiment la foi sohde.
Mais cs-tu toujours disposé à faire pour moi le pèlerinage de Rome ?
— Toujours ! mon parrain.
— Eh bien, va ce soir à confesse, car il faut que tu sois en état de grâce, et demain matin tu te mettras en route.
— Mais le chemin, mon parrain ?
— Tu n'auras qu'à suivre la gaule blanche (1) que voici. Elle a été coupée naguère à la croix du Rédempteur, alors que cette croix était encore un arbre qui portait branches, dans la forêt de Jérusalem. Tu la tiendras dans ta main droite. Prends garde de la perdre^ tu te perdrais toimême. Tant que tu l'auras en ta possession, elle te servira de guide et de talisman. Quoi que tu voies, ne t'épouvante de rien. Elle te protégera contre tous les maléfices. Note soigneusement en ton esprit tous les détails de ton voyage, afm que tu puisses, au retour, m'en rendre un compte exact. C'est pour moi que tu fais ce pèlerinage. Il faut que je sois aussi bien renseigné que si je l'avais fait moi-même.
— Je vous comprends, mon parrain, répondit lannik ; je vous obéirai de point en point, scrupuleusement.
Le prêtre prit congé du garçonnet, en lui souhaitant bon voyage.
Le soir, lannik alla à confesse, et le lendemain
(1) Voir ci-dessus, t. II, p. 264. Cf. la baguette blanche qui conduit dans la chambre de pénitence [Gwerziou Breiz-Izel, t. I, p. 87).
matin, sans rien dire à ses parents, il se mit en route, tenant dans sa main droite la gaule blanche. Le soleil commençait à éclairer le ciel, quand il franchit le seuil de sa maison. Mais dès qu'il eut fait dehors les premiers pas, il ne fut pas peu surpris de se retrouver plongé dans la nuit. Cette nuit ne ressemblait pas, à celle que nous connaissons. Ce n'était ni une nuit sombre, avec des nuages, ni une nuit claire, avec des étoiles. C'était plutôt une absence de lumière qu'une véritable nuit. On y voyait toutes choses, mais étrangement, comme dans un rêve.
La première chose que vit lannik fut un ravin encombré de ronces, d'ajoncs et d'arbustes de toute sorte, hérissés de piquants. Il y marcha tout droit. Aussitôt, devant lui, ou plutôt devant la baguette, un chemin s'ouvrit dans l'inextricable fourré. Il s'y engagea hardiment. A mesure qu'il s'enfonçait plus avant, le chemin se refermait par derrière, en sorte que lannik était comme noyé dans une mer d'épines, d'épines aiguës et tranchantes comme des poignards.
Il en sortit sans une égratignure.
Il arriva sur une espèce de plateau découvert. Et soudain surgirent de ce plateau deux montagnes gigantesques. Elles étaient si hautes, si hautes, que leurs cimes se perdaient dans le ciel. Elles se dressaient chacune à une extrémité de l'horizon. Celle de gauche était noire, celle de droite était blanche. lannik les vit s'ébranler toutes deux et fondre l'une sur l'autre avec une
impétuosité qui donnait le vertige. Elles se heurtèrent si violemment qu'elles volèrent en éclats, avec un fracas immense, et pendant quelques instants, l'air fut obscurci par une grêle de pierres, blanches et noires. On eût dit une nuée de corbeaux aux prises avec une nuée de colombes (1). C'était un spectacle épouvantable que cette bataille de deux montagnes. lannik pensait qu'elles s'étaient réduites l'une l'autre en poussière, tant leur choc avait été terrible. Mais il les aperçut, dressées de nouveau à chaque bout de l'horizon, et qui reprenaient leur élan sauvage.
— Hâtons-nous de passer, se dit-il.
Et profitant de l'écart qui séparait encore les deux monstres de pierre, il passa.
Un sentier à pente rapide le conduisit jusqu'à une grève. Du bas de cette grève, comme d'un entonnoir profond, montait une buée rouge, une vapeur ensanglantée.
lannik regarda, et vit que c'était une mer en fureur qui se dévorait elle-même. Les vagues se soulevaient en énormes paquets d'eau, puis couraient les unes contre les autres, avec des abois désespérés et des bonds effrayants de bêtes.
— Si ma baguette s'achemine par là, se dit lannik, je suis assuré de n'en pas sortir vivant.
Ce fut pourtant par là que s'achemina la baguette. Mais la brume sanglante se déchira devant elle, et lannik franchit encore ce mauvais pas,
(1) Cf. ci-dessus, t. I, p. 108, note.
sans autre ennui que d'entendre hurler à son oreille les vagues, semblables à des chiennes enragées.
Sur l'autre bord de cette mer, il se trouva dans un pays maigre, pitoyablement maigre. Ce n'étaient que landes pierreuses, ravinées, plantées seulement de quelques touffes de joncs des marécages. Désolation et abomination. On ne pouvait rien imaginer de plus pauvre, ni de plus triste (1).
— Pour le coup, pensa lannik, me voici arrivé de l'autre côté du « pays du pain )>. N'importe ! Allons toujours !
Il vit alors une trentaine de vaches qui paissaient au miheu de cette région stérile. Autant l'herbe qu'elles paissaient était rare et menue, autant elles étaient grasses, les flancs rebondis, le poil net et luisant. Leurs pis lourds, gonflés, traînaient presque jusqu'à terre. Elles avaient l'air enchanté de leur sort.
lannik était résolu à ne s'étonner de rien.
Il enjamba un muret de pierres sèches et se trouva dans une région nouvelle, qui était tout le contraire de la précédente. C'était un pré si vaste que l'œil n'en pouvait mesurer l'étendue. Il y poussait une herbe haute, serrée, verdoyante à plaisir. Elle ne tentait cependant pas cinquante vaches qui étaient là et qui semblaient à demi mortes de faim, tant leur peau était flasque et ridée sur leurs os, tant leurs jambes vacillaient
(1) Cf. la Vision d'Adamnân, § 21.
SOUS elles. Au lieu de paître, elles restaient, le mufle tendu par-dessus le muret de pierres sèches, à regarder, avec des yeux furibonds, leurs compagnes qui se régalaient dans le pays maigre, tandis qu'elles, dans leur pays d'abondance, meuglaient la famine.
lannik passa outre.
Il arriva à une grande forêt, où il y avait des arbres de toutes essences, de toute taille et de toute dimension. Autour de chaque arbre voltigeaient des bandes d'oiseaux. lannik observa qu'ils tournoyaient, tournoyaient sans fm, et jamais ne se perchaient sur aucune branche. Leur vol était silencieux et plein de mystère comme celui des oiseaux de nuit. Leur plumage était tantôt gris, tantôt noir.
lannik continua d'avancer à travers la forêt.
Bientôt il vit accourir des bandes d'oiseaux blancs. Ceux-ci s'abattirent sur les hautes ramures des arbres et se mirent à chanter d'une voix si mélodieuse que lannik se crut transporté dans les bois de Kerbeulven, par une jolie matinée de printemps.
— A la bonne heure ! murmura-t-il, voilà qui vous met le cœur en joie !
Et il reprit sa route, avec une vaillance nouvelle. Il fit ainsi des lieues et des lieues.
Soudain se dressa devant lui un Menez si grand qu'il barrait tout le ciel, comme une immense et sombre muraille. Le pied du mont était tapissé de mousse fine, plus douce que le velours. La
brise répandait dans l'air une odeur suave, émanée on ne savait d'où. lannik eut bien envie de s'allonger là, dans la mousse, pour respirer plus longtemps cette odeur. Gomme si ce n'eût pas été assez de ce charme, des voix exquises se mirent à chanter. Il y en avait des cent mille et des cent mille, et elles chantaient bellement, mais sur un ton un peu triste. L'enfant serait volontiers demeuré des années, immobile, à les entendre. Il ne put que s'en délecter au passage. La baguette le tirait par la main. Il dut la suivre:
L'escalade du Menez fut pénible et longue. Il fallait se raccrocher à des buissons, se cramponner à des roches.
Une fois au sommet, lannik détourna la tête. Il vit derrière lui, sur la pente, une multitude d'enfants de son âge qui essayaient de grimper, comme il avait fait, en s'aidant des aspérités du sol. Mais ils roulaient en bas à mesure qu'ils s'efforçaient de monter. Les toufïes d'herbes ou de genêts auxquelles ils se raccrochaient leur restaient dans les mains ; les pierres où ils se cramponnaient les entraînaient dans leur chute.
— Pauvres chers petits! pensa lannik ; j'aurais bien voulu leur porter secours, mais ils sont trop nombreux.
D'ailleurs la baguette ne lui en eût pas laissé le loisir. Elle le menait maintenant à une chapelle située sur la plus haute cime du mont, à peu près comme celle de Saint-Hervé sur la croupe du Ménez-Bré. La porte de la chapelle s'ouvrit. A l'au-
tel, il y avait un prêtre vêtu d'une chasuble noire à grande croix d'argent, comme s'il célébrait l'Office des morts.
Dès que lannik fut entré, le prêtre se tourna vers lui :
— Me répondrais-tu la messe, mon enfant ? demanda-t-il.
Il sembla à lannik qu'il avait déjà entendu cette voix.
— Oui, certainement, Monsieur !
lannik n'eut pas plus tôt prononcé ce « oui » que la chapelle s'évanouit et que le prêtre disparut.
La gaule blanche de se remettre en marche, toujours suivie du garçonnet.
On arriva à un carrefour où aboutissaient trois routes. Mais elles étaient si rapprochées les unes des autres qu'elles paraissaient n'en faire qu'une seule. A l'endroit où elles s'amorçaient, deux hommes se dressaient, armés de faux qu'ils tenaient croisées au-dessus du chemin.
— Tout à l'heure, se dit lannik, je vais être pourfendu.
Pour franchir l'arche terrible formée par les faux, il baissa la tête et prit sa course tout d'une haleine, comme font les enfants au jeu de « Passez, passez, Gwennili (1) ! »
(1) Deux dos joueurs se tiennent debout en face l'un de l'autre et joignent leurs mains en l'air, de façon à former une sorte d'arche sous laquelle les autres joueurs passent en courant, tête baissée,
Il avait grand'peur, mais grâce à la vertu de sa baguette, il passa encore sans encombre.
A quelque distance de là, il vit à gauche de la route un château dont la façade était percée de plus de mille ouvertures. Toutes rougeoyaient d'une vive lumière. On eût dit qu'à l'intérieur brûlait un immense feu de forge. Les cheminées crachaient de gros flocons d'une fumée épaisse qui, au heu de s'élever, retombait aussitôt à terre en une pluie de cendre. lannik vit d'étranges formes se mouvoir dans la clarté des fenêtres II entendit des cris stridents, des cris affreux. Une insupportable odeur de soufre le suffoquait à moitié. Il s'éloigna de ce lieu au plus vite.
Et le voilà de faire encore des heues, tant et si bien qu'il arriva à un second château. Seulement, celui-ci était bien différent de l'autre. Imaginez une forêt de tourelles, et toutes aussi légères, aussi élancées que la tour de Bulat ou celle du Kreisker. lannik n'avait jamais rien contemplé d'aussi beau. Des girouettes tournaient au-dessus des tourelles et faisaient entendre, non des grincements, mais une musique délicieuse. Au seuil de ce château, la baguette s'arrêta. Elle frappa trois coups à la porte, et la porte s'ouvrit. Dès
à la queue leu leu. Les deux joueurs qui sont debout abaissent les bras au moment où passe le dernier de la file et s'efforcent de le maintenir captif, jusqu'à ce qu'il ait opté « pour le soleil ou pour la lune ». Pendant le défilé, on chante : « Passez, passez, gwennili ! — Mab ar roue zo arri... etc. » (Passez, passez, hirondelles 1... Le fils du roi est arrivé..., etc..)
l'entrée, lannik se trouva au pied d'un escalier magnifique. Il le gravit. Au haut de l'escalier, commençait un corridor qui semblait s'élargir à mesure qu'on y avançait, et qui était éclairé par des étoiles suspendues au plafond. Chacune de ces étoiles brillait comme un feu merveilleux. Le corridor se terminait par un vaste portique dans la baie duquel se balançait une lampe aussi éclatante qu'un soleil. Au delà, c'était une enfilade de chambres splendides. lannik les traversa toutes, les yeux écarquillés au milieu d'une telle profusion de merveilles, mais notant néanmoins dans son esprit, avec un soin minutieux, tout ce qu'il voyait de droite et de gauche.
Dans la première chambre, des oiseaux chantaient.
Dans la deuxième, il y avait quatre fauteuils, et sur les quatre fauteuils étaient posées quatre couronnes et quatre ceintures.
Dans la troisième, deux fauteuils seulement. Sur l'un d'eux, encore une ceinture et une couronne. Dans l'autre, était assis un prêtre dont il ne put distinguer les traits.
Après cette chambre, il y en avait d'autres, puis d'autres, indéfiniment, mais la petite gaule blanche ne mena pas lannik plus loin. Le pèlerinage était sans doute accompli, et la baguette rebroussa chemin vers Kerbeulven.
Le retour se fit dans une nuit noire. Si lannik avait lâché sa baguette, à ce moment-là, il n'aurait plus eu qu'à mourir de détresse, comme un
aveugle abandonné dans un pays inconnu. Aussi la serrait-il bien fort dans sa main.
Combien de temps marcha-t-il ainsi dans les ténèbres, c'est ce qu'il n'aurait su dire. .
Bientôt, il lui sembla que la nuit s'éclaircissait. Ce n'était pas encore le jour, certes, ni même le crépuscule du matin ; c'était toujours un gris trouble, mais où ses yeux s'habituaient peu à peu à se reconnaître. A la forme des fossés, il jugea qu'il était sur la route de Kerbeulven et qu'il n était plus à grande distance du manoir. Il ne tarda pas à pénétrer, en effet, dans l'avenue. Sous le châtaignier, il vit une lumière blanche, et dans cette lumière, son parrain lui apparut, à la place où il l'avait quitté pour entreprendre ce voyage.
— Eh bien, mon fdleul, dit le prêtre, te voilà revenu sain et sauf, à ce qu'il me semble ?
— Oui, ma foi ! mon parrain.
— ■ As-tu au moins retenu ce que tu as vu et peux-tu m'en donner le détail ?
— Point par point, mon parrain.
— Commence donc. Je t'expliquerai chaque chose à mesure.
— D'abord, mon parrain, j'ai dû traverser un ravin qui n'était que ronces et épines.
— C'est le premier chemin du paradis, mon enfant.
— Ensuite, j'ai vu deux montagnes qui se battaient.
— Ce sont les gens mécontents de leur sort et
jaloux du sort d'autrui. Ils se brisent en cherchant à briser. Après ?
— Après, je suis arrive devant une brume rouge qui était comme l'haleine sanglante des vagues d'une mer en courroux.
— Ces vagues, ce sont les gens mal mariés ou qui ont été unis contre leur gré. Ils se mordent sans cesse jusqu'à ce qu'ils se soient entre-tués. Après ?
— Après, j'ai vu des vaches grasses qui trouvaient à festoyer là où il n'y avait rien à paître.
— Ce sont les gens qui prennent le temps comme il vient, mon enfant, et qui, au sein de la pire misère, se résignent, au lieu de se répandre en blasphèmes contre la providence de Dieu (1).
— - Je suis alors arrivé dans un pré où des vaches efflanquées se mouraient de faim, ayant de l'herbe jusqu'au ventre.
(1) J'ai dû alléger ce récit de toutes les digressions personnelles qu'y introduisait à plaisir ma conteuse. Marie-Cinthe Toulouzan aime à conter. Elle n'est jamais pressée d'arriver à la fm de son discours. Elle s'attarde volontiers à philosopher en route. « En ma qualité de vieille fille, dit-elle, je suis bavarde. Mais au rebours de la vieille fille, telle du moins qu'on se l'imagine d'ordinaire, elle est gaie, d'humeur joyeuse, d'âme sereine. A cet endroit de son récit, elle s'interrompit pour me dire avec un accent de bonhomie exquise : « Parrtii ces vaches grasses. Monsieur, soyez sûr qu'il y avait au moins une demidouzaine de Toulouzan. Dans ma famille, nous avons toujours été des mangeurs de patelles, autrement dit des meurt-de-faim, mais c'est la lèvre qui rit, et non le ventre. Qui a cœur content se moque du reste. Les Bretons de Basse-Bretagne sont ainsi ils paissent en joie une terre qui ne les nourrit point. »
— Ce sont les avares, mon enfant, qui voudraient amasser le monde dans une coque d'œuf. Ils ne se trouvent pas rassasiés, tant qu'il reste quelque chose qui n'est pas à eux.
— Je suis entré sous le couvert d'une grande forêt. Des oiseaux noirs ou gris tournoyaient audessus des arbres sans pouvoir se percher dans leurs branches.
— Ce sont ceux qui assistent à la messe avec leur corps, non avec leur âme. Ils prient des lèvres, mais leur pensée est ailleurs. Tout en marmottant : Hon lad, pehini zo en env (1), ils songent : « S'est-on souvenu de donner à manger au cochon » ? « La servante a-t-elle mis le lard dans la soupe ? » Leur esprit voltige sans cesse, et ne peut s'arrêter à la seule préoccupation qui importe : celle du salut.
— Quand j'ai été plus avant dans la forêt, j'ai rencontré des nuées d'oiseaux blancs. Ils se posaient dans les hautes branches et chantaient à ravir.
— Ce sont ceux qui, sans mériter le paradis, sont trop purs pour le purgatoire. Ils font entre ciel et terre une douce pénitence.
— Je suis parvenu au pied d'une montagne. Il y avait là du gazon plus agréable au toucher que le velours. Une brise a passé, semant une odeur suave. Puis des voix se sont mises à chanter belle-
(1) C'est le Paler en langue bretonne.
ment, mais tristement. Je n'ai jamais entendu chant plus frais et plus mélancolique.
— Ce gazon si moelleux, mon filleul, c'est la tendre chair des enfants morts sans baptême (1). La bonne odeur est celle du baptême qui les attend au jour du Jugement. Ils chantent bellement, parce que, de loin, les anges les instruisent à chanter, mais leur voix est triste du regret d'avoir perdu leurs mères sans avoir trouvé Dieu.
— Lorsque je suis parvenu au sommet de la montagne, j'ai vu, en me détournant, une foule de garçonnets de mon âge qui essayaient aussi, mais en vain, de l'escalader. Je vous avoue que cela m'a été un grand crève-cœur, mon parrain.
— Ce sont les petits garçons qui sont morts avant d'avoir fait leur première communion. Ils ne réussiront à gravir la montagne que lorsque Jésus-Christ frappera trois fois dans ses mains pour les appeler à lui.
— Sur le dos du Menez, mon parrain, il y avait une chapelle. A l'autel se tenait un prêtre. Il m'a demandé de lui répondre sa messe. Mais à peine ai-je eu le temps de dire « oui » qu'il avait disparu.
— Ce prêtre, mon enfant, c'est moi. Tous ceux d'entre nous qui ont quelque faute à expier attendent, debout sur les marches de cet autel, que l'enfant de chœur qui leur répondait la messe de leur vivant consente à la leur répondre, quand ils sont morts.
(1) Cf. t. II, p. 35.
— ' Je suis alors arrivé au carrefour de trois chemins qui semblaient tous prendre la même direction. J'ai eu bien peur de deux hommes qui en défendaient l'accès, avec des faux croisées en l'air.
— Ces trois chemins sont ceux du paradis, du purgatoire et de l'enfer.. Les deux hommes qui les gardent sont deux diables. Ils essaient d'épouvanter les gens qui passent afin d'en faire leur proie.
— Ensuite, j'ai vu un château qui paraissait être en feu.
— C'est l'enfer, mon filleul.
— Puis, un second château, mais superbe, cette fois. C'était si beau, si beau que j'en ai les yeux encore tout éblouis. Il n'y a pas de mots pour peindre de telles magnificences.
— Je te crois sans peine, mon filleul. Ce château, c'est le paradis. Encore n'en as-tu franchi que le vestibule. Dis-moi cependant ce que tu y as remarqué.
— Je me rappelle une chambre où des oiseaux chantaient (1).
— Ces oiseaux sont les anges qui sont chargés de souhaiter la bienvenue aux élus. Et puis ? ^
— Et puis, j'ai vu dans une seconde chambre
(1) Sur les oiseaux du Paradis, voir la Vision d'Adamnân, § 7, 33. Dans la légende galloise, les oiseaux de Rhiannon réveillent les morts et endorment les vivants {Les Mabinogion, trad. J. Loth, 2e éd., t. I, p. 307).
quatre fauteuils sur lesquels étaient posées quatre ceintures et quatre couronnes.
— Ces fauteuils attendent les quatre premières personnes qui mourront en état de grâce. Et puis ?
— Et puis, dans une troisième chambre, j'ai vu deux autres fauteuils. L'un d'eux était vide ; dans l'autre, un prêtre était assis...
— Oui, mon enfant, et ce prêtre dont la figure restait dans l'ombre, c'est le même que celui de la chapelle, c'est ton parrain, qui te remercie de ce que tu as fait pour lui, et qui, pour te récompenser, t'annonce que, dans six mois, tu prendras place à ses côtés dans le fauteuil vide. Maintenant, rends-moi la baguette, lannik ; en échange, je te remets ce livre. Toutes les pages en sont blanches. Tu en rempliras chaque jour un feuillet de ton écriture. Lorsque le dernier feuillet sera rempli, ton temps sera venu.
— Et que dirai-je à mes parents, s'il vous plaît, quand je vais les revoir ? Ils ont dû être passablement inquiets de mon absence, bien que je ne sache guère combien elle a duré.
— Elle a duré vingt ans, mon fdleul. Tu vas trouver tes parents bien vieilKs. Mais n'aie souci de rien. Ils ne te poseront aucune question. Le jour même de ton départ, ton ange gardien te remplaçait au logis (1). Ni ton père, ni ta mère ne se doutent de ce qui s'est passé.
(1) Dans un conle irlandais (G. DoUin, Contes irlandais, p. 151) un nain, parti en voyage pour chercher auprès d'un
Là-dessus, le prêtre et son filleul prirent congé l'un de l'autre, en se donnant rendez-vous au paradis dans six mois.
Alors, seulement, lannik, qui était désormais as^ez âgé pour qu'on l'appelât lann tout court, s'aperçut que le soleil était haut dans le ciel. Il s'achemina vers sa maison. Et maintenant, si vous le permettez, je vais aussi regagner la mienne (1).
(Conté par Marie-Cinthe Toulouzan. — Port-Blanc.)
saint ermite l'absolution d'un meurtre qu'il avait commis, est remplacé auprès de sa mère, pendant son absence, par un être en tout semblable à lui.
(1) Voir la note à la fm de la légende qui suit.
Le boiteux et son beau-frère l'ange.
Il était une fois un homme qui avait deux enfants, un garçon et une fille. Le garçon s'appelait Louizik, il boitait d'une jambe. En revanche, il avait l'œil fin, et, si son corps était infirme, je vous promets que son esprit ne l'était pas. La fille, qui s'appelait Marie, venait d'entrer dans sa dix-huitième année. Elle était de trois ans plus âgée que son frère. Jolie d'ailleurs, comme une sainte ! Les yeux hmpides comme de l'eau de source, les joues roses comme une fleur de pommier, la taille aussi svelte que la tige d'un jeune plant.
Ce n'étaient pas les prétendants qui lui manquaient.
Elle n'avait pas besoin d'aller au-devant d'eux, ni de trotter à leur recherche, de pardon en pardon, comme font tant de filles.
Ils se pressaient à sa porte, aussi nombreux que les buveurs au seuil des auberges, le dimanche, à la sortie de la grand'messe.
Son père les accueillait avec déférence, comme c'est l'habitude ; son petit frère, le boiteux, se gaudissait quelque peu à leurs dépens, parce qu'il
était d'un naturel moqueur ; elle, gracieusement, leur servait à manger et à boire de ce qu'il y avait dans la maison, mais repoussait toutes leurs avances.
Le vieil Efflam (c'était le nom du père) faisait parfois des remontrances à la jeune fille.
— Marie, lui disait-il, mon désir serait de te voir convenablement établie, avant de m'en aller rejoindre ta mère dans l'autre monde, où elle m'a précédé. Je crains que tu ne fasses un peu la fière, en ce moment, et que tu n'aies à t'en repentir plus tard. Hier encore tu as refusé le fds aîné de Camus le riche. Je lui connais cependant près de cinquante journaux (1) de terre, et son bien s'accroîtra d'au moins autant, lorsque trépassera sa tante Jeanne...
— Oui, mais il a le nez de travers ! interrompait le petit boiteux, en éclatant de rire.
Marie, elle, ne riait pas, car elle était aussi grave d'humeur qu'elle était joHe de visage. Elle se contentait de répondre avec douceur :
— Si je n'avais jamais vu les beaux anges qui sont sur les images des livres, j'aurais peut-être épousé le fils de Camus le riche ou quelque autre du quartier ; mais à présent je ne le saurais faire.
Il faut vous dire qu'elle était très dévote. Les rares loisirs que lui laissaient ses occupations de ménagère, elle les consacrait à lire dans un missel enluminé que lui avait prêté le recteur du bourg.
(1) Le journal de terre en Bretagne vaut un demi-hectare.
Le soir, à son rouet, elle chantait comme font toutes les fileuses, mais, au lieu de complaintes ou de sônes profanes, c'étaient toujours des cantiques spirituels où il n'était question que de la Vierge, des saints et des anges du paradis, qui sont beaux à voir dans les enluminures des vieux livres.
Efïlam était un brave homme. Pour rien au monde il n'eût voulu contrarier sa fdle, dont il reconnaissait d'ailleurs la supériorité en toute chose. Il croyait de son devoir de la morigéner sur ce chapitre du mariage, mais il n'y mettait jamais d'insistance.
Donc, Marie, la fleur des fdles, ne se faisait pas faute de refuser les prétendants. Plus elle en évinçait, plus il s'en présentait. De quoi le boiteux s'amusait beaucoup.
En fm de compte, il s'en présenta un qui venait assurément de fort loin, car il portait un costume tel qu'on n'en avait jamais vu dans le pays. Des pieds à la tête, il était entièrement vêtu de blanc. Je vous parle d'un blanc éblouissant, dont l'éclat même de la neige n'aurait pu approcher. Il avait, en outre, des manières accortes, des façons de marcher, de saluer et de se tenir qui décelaient un très grand seigneur.
Dès le seuil, il alla droit à Marie, qui fdait sa quenouillée, et lui dit d'une voix qui, à elle seule, aurait suffi à charmer :
— Je suis venu vous demander pour femme. Je reviendrai dans trois jours chercher votre réponse.
Il n'ajouta rien de plus, tourna sur ses talons et reprit la porte.
— A la bonne heure ! s'exclama Louizik. En voilà un qui ne ressemble pas aux autres.
Quant à Marie, elle était demeurée toute songeuse.
Le troisième jour, fidèle à sa promesse, l'étranger reparut.
— Qu'avez-vous décidé ? demanda-t-il en entrant.
La jeune fille lui prit la main et le mena jusqu'au vieux Efflam qui fumait paisiblement sa pipe, dans un coin de l'âtre.
— Mon père, dit-elle, j'ai trouvé le mari qu'il me faut. Donnez-nous votre consentement.
La semaine suivante, le mariage fut célébré. Efflam y avait invité ses proches, ses amis, ses voisins. Le nouvel époux, lui, convia tous les pauvres de la paroisse, prétextant que sa vraie parenté demeurait trop loin.
— Ceux-ci, disait-il, m'en tiendront lieu.
Les noces terminées, il s'installa dans la maison de sa jeune femme. Le lendemain de la première nuit, il était levé avec l'aube. Efflam, qui avait bu la veille un peu plus que de raison, dormait profondément dans son Ht clos. Mais Louizik avait l'œil entr'ouvert, et vit sortir son beau-frère. La journée se passa. Le nouvel époux ne rentra qu'à la tombée du soir. Les jours d'après, même chose se passa. Le vieil Efflam aurait pu en concevoir quelque inquiétude. Mais il avait remarqué que
tout prospérait chez lui, depuis que son gendre était en sa maison, et, d'autre part, les allures peu ordinaires de ce gendre lui imposaient. Enfin, Marie semblait très heureuse de son sort. A quoi bon, dès lors, se mettre martel en tête ? Louisik, lui non plus, n'était pas inquiet. En revanche, il était fort intrigué.
Une après-midi, il dit à sa sœur :
— Écoute, Marie, je n'ai pas le droit de me mêler de ce qui te regarde. Ton mari est très gentil pour toi, et je crois que tu es bien tombée. Mais ne pourrais-tu satisfaire ma curiosité, en me renseignant sur ce qu'il fait de ses journées ?
— Mon pauvre petit frère, répondit Marie, je ne le sais pas plus que toi.
— Que ne le lui demandes-tu ?
— J'en ai eu envie plus d'une fois, mais je ne l'ose.
— Tu aimerais donc à le savoir ? Oh ! bien 1 puisque c'est ainsi, je vais, dès demain, m'attacher aux pas de mon beau-frère, et, avant qu'il soit longtemps, je saurai aussi clairement ce qu'il fait de ses journées que tu dois savoir, toi, ce qu'il fait de ses nuits.
C'était un malin, que ce boiteux.
De toute la nuit il ne dormit point, afin d'être plus sûr de son coup. A la première lueur d'aube, il fut aussi vite sur pied que son beau-frère. Quand celui-ci déguerpit, Louizik, quoique boiteux, le suivait de près.
— Tiens, pensa l'enfant, qu'est-ce donc que ce
chemin qu'il prend ? Me voici dans une route qui a dû être ouverte depuis hier soir, car je n'en ai jamais connu de semblables aboutissant à notre aire.
Il n'eut pas plus tôt fait cette réflexion, que celui qu'il appelait son beau-frère se détourna et lui dit :
— Tu as voulu me suivre, petit ; tu es désormais obhgé de me suivre jusqu'au bout. Il ne dépend plus de toi de rebrousser chemin. Fais, si tu le peux, ce que tu me verras faire. Mais il est inutile que tu me parles, je ne saurais te répondre.
— Soit ! répondit Louizik, tout penaud d'avoir été surpris en flagrant délit d'espionnage.
Les voilà de marcher côte à côte, en silence.
Au bout de quelque temps, ils se trouvèrent dans une vaste campagne découverte. Les champs qui étaient à gauche de la route foisonnaient d'herbe, et cependant les vaches qui paissaient cette herbe étaient maigres à faire pitié. Les champs de droite étaient, au contraire, absolument stériles, et cependant ils étaient peuplés de belles vaches grasses, et luisantes.
Plus loin, on rencontra des chiens attachés par des chaînes de fer et qui semblaient vouloir se déchirer les uns les autres. En passant auprès d'eux, Louisik eut grand'peur.
On arriva ensuite au bord d'une vaste citerne pleine d'eau. Louisik vit son beau-frère arracher un cheveu de sa tête, le poser sur l'eau, puis s'en
servir comme d'un pont (1) pour franchir la citerne. Il fit de même et passa sans encombre.
Survint une mer de feu dont les vagues étaient faites de grandes flammes qui ondulaient au vent. Le beau-frère s'y engagea. Louizik le suivit.
De l'autre côté de cette mer se dressait un château magnifique, le plus merveilleux qu'il fût possible de voir. Le beau-frère gravit le perron qui menait à la porte, et pénétra dans le château en se glissant par le trou de la serrure. Louizik essaya de l'imiter, mais il en fut cette fois pour sa peine. Il dut s'asseoir sur le seuil, et attendre. Il ne trouva du reste pas le temps bien long, tant ses oreilles étaient charmées par une musique délicieuse dont les sons lui arrivaient de l'intérieur, tant sa vue était ravie par les oiseaux au plumage changeant qui voltigeaient à l'entour des tourelles.
— Tu as dû t'ennuyer en m'attendant ? lui dit son beau-frère, quand il revint.
— Non, vraiment, répondit le boiteux. Je ne comptais même pas vous revoir si vite.
— Si vite ! Depuis combien de temps crois-tu que tu es là ?
— Depuis peu de temps, à coup sûr.
— En effet, il y a tout juste cent ans.
— Cent ans !
— Oui. Et je pense que tu t'es suffisamment reposé de la route. Je vais maintenant t'expliquer ce que tu as vu dans le cours du voyage.
(1) C'est un souvenir du pont des âmes {Fîs Adamnâin, § 22).
Les vaches grasses dans les champs sans herbe, ce sont les pauvres qui, sur terre, ont vécu de peu, sans se plaindre. Les vaches maigres dans les champs herbeux, ce sont les riches que leur fortune n'a jamais suffi à satisfaire.
Les chiens attachés par des chaînes, ce sont les méchants qui n'ont jamais fait qu'aboyer après le prochain et le mordre.
La citerne, c'est le puits de l'enfer. La mer de flammes, c'est le purgatoire. Quant à ce château, c'est le paradis, et je suis un de ses anges. Dieu m'avait fiancé à ta sœur, parce qu'elle menait la vie d'une vierge.
L'ange poussa alors la porte qui s'ouvrit toute grande.
— Viens, Louizik,, dit-il, tu vas désormais demeurer avec nous.
— Oui, mais... repartit l'enfant, et mon père ?... et ma sœur ?...
— Entre. Ils t'attendent. Je t'avais laissé sur ce seuil pour y accompHr ta pénitence. Maintenant qu'elle est terminée, il t'est permis de les rejoindre.
Ce disant, l'ange emmena le boiteux en paradis. Dieu nous donne la grâce d'y aller à notre tour (1) ! .
(Conté par Louise Le Bec. — Scaër.)
(1) J'ai recueilli plusieurs variantes de cette légende et de celle qui précède. Primitivement, ce devaient être des contes mythologiques à qui l'on a donné plus tard une signification chrétienne.
Dans une de ces variantes, au lieu du puits et du cheveu dont
il est question plus haut, c'est une mare (eur poull) qu'il fallait traverser sur un fil de laine.
Quant au Voyage de lannik, il faut le comparer aux deux récits analogues que M. Luzel a publiés dans ses Légendes chrétiennes (t. I, p. 216 et 225 : Le petit pâtre qui alla porter une lettre en paradis). Dans une variante que j'ai recueillie à Bégard, le mort, un ancien capucin, remet à lannik une lettre à porter en paradis et une baguette blanche aussi pour l'y conduire. L'enfant voit en chemin les mêmes choses extraordinaires ou terribles que dans la version précédente. Seulement, au lieu de deux montagnes, ce sont deux arbres qui se battent : ils s'entre-choquent avec une telle fureur qu'ils lancent au loin fragments d'écorce et copeaux de bois. Vient ensuite une grande roue de feu, un treuil enflammé (eun trawill-tan) qui barre la route. Puis, ce sont deux énormes faux disposées en croix, et qui fauchent tout ce qui est à leur portée. Plus loin, lannik voit, dans de beaux carrosses dorés, des hommes et des femmes magnifiquement vêtus. Ils s'arrêtent pour boire et manger, avec des chants et des rires, à des tables surchargées de mets exquis, garnies de toute espèce de vins. Quand ils sont rassasiés, ils dansent au son de mille instruments, sur de vastes pelouses de gazon fleuri. Mais, à l'extrémité du chemin qu'ils parcourent si gaîment, ils tombent tous dans un gouffre noir d'où jaillissent des flammes et d'où montent sans cesse des cris d'épouvante ou de malédiction. La baguette blanche conduit alors lannik dans un chemin tapissé d'herbe aussi douce que le velours, où de grands vieillards, à barbe blanche et en longues robes grises, se promènent avec lenteur, tristes et dolents, en baisant et en arrosant de larmes des crucifix d'ivoire qu'ils tiennent à la main. lannik continue sa route. 11 arrive dans un champ de terre labourable. Des hommes, en grand nombre, y travaillent. Les uns hersent, les autres bêchent, d'autres charment. Ceux qui sont au bas du champ se donnent beaucoup de mal, ne prennent aucun repos et cependant n'avancent guère leur besogne. Aussi sont-ils soucieux et tristes. Ceux qui sont au haut du champ vaquent aussi à leurs diverses occupations, mais sans se presser ; ils chantent en travaillant, s'interrompent parfois pour deviser entre eux, et cependant leur besogne se fait comme d'elle-même, vite et bien. lannik passe son chemin. Voici maintenant un colombier au milieu d'une plaine. Tout à l'entour voltigent des colombes. Les unes, blanches, s'élèvent
d'un faible essor au sommet du colombier. D'autres, grises, volettent jusqu'à mi-hauteur, mais pour retomber aussitôt. D'autres enfin, qui sont toutes noires, essaient en vain de prendre leur vol et demeurent les ailes clouées à terre.
Lorsque lannik parvient au Paradis, il demande l'explication de ces choses au capucin, qu'il y rencontre. Et le capucin lui dit :
•< Les arbres qui se battent, ce sont deux époux qui, de leur vivant, ne pouvaient s'accorder.
« Les deux faux, ce sont de mauvais riches qui, de leur vivant, voulaient tout faucher, tout moissonner, tout engranger.
« Les gens que des carrosses dorés emportent n'ont eu souci que de mener large vie et vont droit en enfer, sans même s'en douter.
« Les vieillards tristes, vêtus de robes grises, sont des gens qui ont fait leur devoir sur la terre, mais qui ont pourtant failli en quelque point. Ils se rendent en purgatoire pour expier leurs fautes.
« Les laboureurs qui sont au bas du champ ont manqué à la loi du dimanche et ont été tourmentés toute leur vie de la passion de s'enrichir. Ceux qui Sont au haut du champ ont observé toutes les fêtes ; c'est pourquoi ils sont aujourd'hui si joyeux : ils savent que le paradis les attend.
« Les colombes blanchqs sont les âmes qui, ayant entendu prêcher la parole de Dieu, lui sont toujours demeurées fidèles.
« Les colombes grises, ce sont les âmes qui n'ont pas persisté dans la bonne voie.
« Les colombes noires, ce sont les âmes qui ont préféré les plaisirs pervers à l'austérité chrétienne. »
Je ne donne de cette variante que les parties qui m'ont paru présenter quelque intérêt. On voit, du reste, que d'une légende à l'autre les épisodes varient assez peu.
Cf. Luzel, Contes populaires de Basse-Bretagne, t. I : Les Voyages vers le Soleil, p. 3-140, et spécialement : La fille qui se maria à un mort, p. 3 ; La femme du Trépas, p. 14 ; Le prince turc Frimelgus, p. 25 et Le Château de cristal, p. 46, Le rapprochement de ces versions diverses met nettement en lumière le caractère mythologique de tout ce cycle légendaire où les éléments chrétiens semblent bien n'avoir été introduits que pos-^ térieurement. Voir aussi les notes que M. Luzel a mises à la seconde version de « Celui qui alla porter une lettre au Paradis »
{Légendes chréîiennes, p. 247 et suiv.). Les récits parallèles, publiés dans les Contes populaires de Basse-Brelagne, sont plus voisins du « Boiteux et son beau-frère l'ange » que du « Voyage de lannik » ; cette dernière légende est, du reste, bien plus profondément pénétrée de conceptions et de sentiments chrétiens et semble avoir subi des remaniements beaucoup plus importants. On peut aussi rapprocher de ces récits pour certains détails la légende du Purgatoire de saint Patrice qui a fait le sujet d'un mystère breton. Voir ci-dessus, t. I, p. xxxix.