CHAPITRE XXI L'Enfer
La route de l'enfer est grande, large, bien entretenue ; elle invite le voyageur à la prendre. Elle est jalonnée de quatre-vingt-dix-neuf auberges dans chacune desquelles on doit faire une station de cent ans. Des servantes aimables et jolies, comme le diable seul en peut avoir, y versent des liqueurs variées qui deviennent d'une saveur de plus en plus agréable à mesure que l'on approche de l'enfer. Si lé voyageur résiste à la tentation d'en boire avec excès et peut arriver à la dernière auberge sans être ivre, il est libre de retourner sur ses pas : l'enfer n'a plus de droits sur lui. Mais, dans le cas contraire, on. le pousse dans l'auberge, où l'attend, en guise de rafraîchissement, un horrible mélange de sang de couleuvre et de sang de crapaud. Désormais il appartient au diable, et tout est fmi.
(Communiqué par Victor Guérin. — Quimper, 1895.)
(1) Voir chez F. -M. Luzel, Légendes chrétiennes de la Basse- Bretagne, un cycle de récils qui ont pour sujet le diable et l'enfer ; chez H. de la Villcmarqué, Barzaz Breiz, G« éd., p. 510, un cantique sur l'enfer (Cf. Le Fureteur breton, t. IV, p. 11-12, 60-62).
Celui qui veut se vendre au diable est assuré de le rencontrer la nuit :
Soit dans un cimetière (1) où l'on vient de préparer une fosse nouvelle (les fosses sont généralement creusées la veille de l'enterrement) ;
Soit dans un carrefour de trois chemins ;
Soit dans un champ à trois angles (eur mézou iric^horniek) ;
Soit dans une chapelle en ruines où l'on ne célèbre plus la messe et dont l'autel n'a plus sa pierre consacrée.
Dicton trégorrois :
An diaoul zo eun dèn honest : na c'houll man evit man. [Le diable est un honnête homme : il ne demande rien pour rien.]
Les surnoms du diable :
Pôl ; Polie (diminutif du précédent) ; Pôl goz (le vieux Pôl) ; Tonton Jean Pôl (dans la région du cap Sizun) ; Ar pôtr braw (le joH garçon) ; Ar marc'hadour glaou (le marchand de charbon) ;
(1) Pour se vendre au diable ou pour acquérir le pouvoir d'empêcher d'avancer un homme ou un animal, il faut aller à minuit dans un cimetière (W. Gregor, Noies on îhe folklore of the Norlh- East of Scotland, p. 216).
Salann goz (le vieux Satan) ; Pôir he dreid marc' h (le gars aux pieds de cheval) ; ar Pôir Rouz , (l'homme roux) ; Ar prins rû (le prince rouge) ; Lucatan ; Liicaz coz (le vieux Lucas) ; An Erouant (le serpent-roi) ; Cornik (le Cornu, avec diminutif de mépris) ; Pôir he ivinô houarn (l'homme aux ongles de fer) (1).
En Léon, chaque fois qu'il y a tempête (2), on dit que c'est le diable qui emporte sa proie (ann diaoul 0 voni gani hé breiz).
Le diable ne dormant jamais, les nuits comptent pour lui comme des jours. C'est pourquoi, lorsque l'on a fait avec lui un pacte, il en vient réclamer l'exécution moitié plus vite qu'on ne s'y attendait.
C'/mec'/i miz deiz ha c'huec'h miz noz A ra (Vann diaoul eur bloaz cloz.
[Six mois de jour et six mois de nuit — font pour le diable un an plein] .
(Madeleneau. — Tréflez.)
(1) Cf. E. Ernault, Mélasine, t. VI, col. 64. Sur les noms du diable en Ecosse, voir J.-G. Campbell, Sitperslitions of Ihe Highlands and islands of Scoiland, p. 291.
(2) Cf. les tourbillons de mauvais Esprits, ci-dessus, t. II, p. 205.
II la
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Le diable et l'église de Tréguier.
Il fut un temps où tous ceux qui mouraient à Tréguier, le dimanche, entre messe et vêpres, appartenaient de droit au diable et étaient damnés.
Voici pourquoi.
C'était à l'époque où l'église de Tréguier, encore inachevée d'ailleurs, était en construction. La nef était terminée ; mais il ne restait plus d'argent pour la tour. Le clergé résolut alors d'avoir recours à la bourse du diable. Polie promit son aide, mais en y mettant la condition énoncée ci-dessus.
Les prêtres acceptèrent. La tour fut bâtie, et il n'y en a pas dans le pays qui puisse rivaliser avec elle.
Toutefois, on ne tarda pas à trouver qu'on avait fait un marché onéreux en la payant, si élégante fût-elle, du salut de tant d'âmes. On ne pouvait rompre le pacte ;. on tâcha du moins de l'éluder. On s'y prit d'une façon bien simple. A peine le prêtre officiant avait-il lancé Vite missa £stj qu'un des chantres entonnait le premier
l'enfer 315
psaume des vêpres. Le diable, c'est le cas de le dire, n'y vit que du feu (1).
(Communiqué par Jean-Marie Toulouzan. — Port-Blanc.)
L'enfer est rempli de toute espèce de gens. La catégorie la plus nombreuse est, toutefois, celle des notaires. En revanche, il n'y a qu'un seul laboureur. On dit qu'il se tient là, sans rien faire, le derrière appuyé à l'extrémité du manche de son hoyau (harp he rewr e Iroad he var).
(Communiqué par Pierre Le Goff. — Argol.)
Les damnés sont à jamais perdus. On n'entend plus parler d'eux.
Les morts ne reviennent jamais de l'enfer. Mais des vivants y sont allés et en sont revenus (2).
(1) Cf. R.-F. Le Men, Revue celtique, t. I, p. 433-434. Le diable constructeur est fréquent dans les légendes bretonnes : les menhirs sont des matériaux qu'il a laissés tomber en les transportant ; il est aussi grand bâtisseur de ponts (II. Le Carguet, Les légendes de la ville d'/s, p. 22-23).
(2) En Irlande, comme en Bretagne, les contes ont souvent pour épisode un voyage du héros en enfer. Une femme, descen-
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On ne sait de l'enfer que ce qu'ils nous ont rapporté.
due en enfer pour y remplacer son fils, emporte avec elle un lourd fardeau d'âmes et les donne au Roi du dimanche qu'elle rencontre sur laXroute'^( Larminie,^ Wcsf-/r/s/i folktales and romances, p. 192-193). On peut encore citer le Joueur qui gagne au diable toutes les âmes de l'enfer, sauf une (G. Dottin, Contes el légendes d'Irlande, p. 164-165) ; le géant qui reçoit pour tâche d'aller chercher une âme en enfer {Contes irlandais^ p. 26),
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GXIV Glaoud-ar-Skanv .
J'ai connu à Duault un franc luron qu'on appelait Glaoud-ar-Skanv (Claude le Léger). Il passait pour être à demi païen, préférait la messe de l'auberge à celle de l'église, et ne disait de prière ni le matin, ni le soir.
On l'en plaisantait, dans le pays :
Pa c'ha da gousked Glaoud-ar Skanv, He lemm he dok da diwesan.
« Quand va se coucher Claude le Léger — c'est son chapeau qu'il ôte le dernier. »
Un soir qu'il était soûl et jurait à faire crouler le ciel, il eut maille à partir avec le diable.
Polie vint à lui, l'enleva en croupe et l'emporta en enfer.
La vieille mère de Glaoud fut bien désolée. Elle aimait son fils qui se conduisait honnêtement envers elle et qui était d'ailleurs son unique soutien. Elle se mit à sa recherche par monts et par vaux. Mais elle eut beau frapper à tous les cabarets, à six lieues à la ronde, personne n'avait vu Glaoud-ar-Skanv. La pauvre femme, désespérée, résolut de s'adresser à Notre-Dame de Loquétou,
Il 18.
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en Locarn, qui est bien la sainte la plus puissante de toute la région. Il n'y a guère que Monsieur saint Servais qui ait autant d'influence auprès de Dieu.
— Voyons, se dit la vieille Maharit, la mère de Glaoud, qu'est-ce que je pourrais ofïrir à Notre- Dame de Loquétou, pour me la rendre favorable ?
Elle fit le tour de sa maison, cherchant des yeux quelque objet qui eût chance de plaire à la Vierge de Locarn. Hélas ! c'était une maison de pauvre, qui ne contenait qu'un misérable lit, un bahut, deux bancs et une table boiteuse. La Vierge de Locarn avait mieux que tout cela.
Voilà Maharit bien en peine.
— Hé mais î s'écria-t-elle soudain, en se frappant le front, j'ai encore ma génisse !
Elle courut à la crèche.
La génisse était là, une joHe génisse au poil roux, moucheté de blanc, qu'elle avait achetée à la dernière foire de Bré, du fruit de ses longues économies. Elle la héla doucement :
' — Viens, Koanlik ! viens, ma chère petite bête !
Et la génisse vint, croyant que c'était pour recevoir sa provende de chaque matin.
Maharit lui passa une longe autour du cou et s'en alla par la grande route, du côté de Locarn. Croyez que ce lui était un dur crève-cœur de se séparer de Koantik. Il fallait qu'elle aimât bien son chenapan de fds et qu'elle séchât d'envie de le revoir !
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Elle entra dans la chapelle avec la génisse, et, l'ayant attachée à la balustrade du chœur, elle dit à Notre-Dame :
— Notre-Dame de Loquétou, celle que voici est Koanlik^ ma génisse. Si Dieu la préserve, ce sera une bonne vache avant peu. Je vous la donne, quoi qu'il m'en coûte, à la condition que, dans huit jours, par votre intercession, mon fils Glaoud soit de retour chez son maître, le fermier de Kerbérennès.
Maharit récita ensuite cinq Paler et cinq Ave, puis s'en retourna vers Duault, laissant Koanlik, qui meuglait lamentablement, à la garde de Notre-Dame de Loquétou.
Huit jours après, comme les gens de Kerbérennès étaient en train de manger la bouilHe du soir, dans la cour de la ferme, ils virent arriver un homme à la peau brûlée et qui sentait le roussi terriblement.
Tout d'abord, ils ne le reconnurent point.
Mais, lui, salua le fermier par son nom.
Aussitôt, ce fut un éclat de rire universel.
— C'est Glaoud-ar-Skanv ! C'est Glaoud-ar- Skanv !
Glaoud, seul, ne riait pas.
— Va prendre ta cuillère (1), lui dit le maître de Kerbérennès ; tu arrives à temps pour le souper. Tout en mangeant, tu nous conteras d'où tu viens.
(1) Dans nos fermes, chacun a sa cuillère sur laquelle il fait graver son nom.
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— D'où je viens ? répondit Glaoud-ar-Skanv. D'un lieu où je vous souhaite à tous de ne jamais aller... de l'enfer ! Sans ma brave femme de mère, j'y serais encore.
A partir de ce moment, personne n'eut plus goût à la bouillie. On entoura Glaoud. On toucha ses vêtements, ses mains, son visage. Pensez donc, un homme qui revenait vivant de l'enfer !
La vieille Maharit fut avertie en toute hâte. Elle accourut aussi vite que le lui permettaient ses jambes de soixante-dix ans. Glaoud l'embrassa avec efîusion, et lui jura que désormais il vivrait en chrétien, dévot à Dieu et à ses saints, mais surtout à la Vierge de Locarn. Ce fut une scène touchante. Tout le monde pleurait.
Cette nuit-là, il y eut grande veillée à Kerbérennès.
Glaoud-ar-Skanv raconta son voyage. Il avait retrouvé dans l'enfer des hommes de la paroisse qui lui avaient fait part de leurs tourments. La chose la plus afïreuse qu'il eût vue, c'étaient des gens dont on cardait la chair comme de l'étoupe entre des peignes aux dents aiguës et chauffées au rouge. Son récit dura plusieurs nuits. Un poète local mit l'aventure en complainte. Malgré toutes mes recherches, je n'ai malheureusement jamais pu me la procurer.
(Conté par mon père, N.-M. Le Braz. — Tréguier, 1891.)
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GXV Le cheval du diable.
Jean-René Guzon revenait une nuit de la foire de Landerneau. La route est longue, de Landerneau au Faou. Jean-René sifflotait, en marchant, pour se donner des jambes, et aussi pour se tenir compagnie.
— Tu siffles (1) à merveille ! dit tout à coup une voix derrière lui.
Jean-René se détourna et aperçut un homme à cheval qui venait tranquillement, au pas de sa bête.
— Où vas-tu ? demanda l'homme, quand il eut rejoint Jean-René.
— Au Faou.
— Je vais aussi de ce côté. Nous allons faire route ensemble.
Les voilà de cheminer côte à côte.
— Votre cheval ne fait pas grand bruit, observa Jean-René. On dirait qu'il n'est pas ferré.
— C'est qu'il est encore jeune, répondit l'inconnu, et qu'il a le sabot tendre.
La conversation continua, sur un ton amical.
(l) Voir ci-dessus, t. I, p. 120, note.
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Ils causèrent des gens du Faou. L'homme semblait connaître tout le monde de la ville et des environs, depuis le plus riche jusqu'au plus pauvre. Il racontait sur la vie de chacun des anecdotes fort drôles. « Un tel est un ivrogne..., un tel, un ladre..., tel autre bat sa femme..., celui-ci est cornard..., celui-là, jaloux. )) Et à chaque nom qu'il prononçait, il citait une histoire pour prouver son dire. C'était un amusant compagnon. Jean-René était aux anges de l'avoir rencontré.
Tout en jasant, ils arrivèrent à l'entrée d'une avenue, sur la gauche du chemin.
— J'ai besoin ,de m'arrêter ici, dit le cavalier. J'ai une commission à faire dans le manoir qui est là-bas derrière les arbres. Aurais-tu la complaisance de tenir la bride de mon cheval pendant ce temps-là ? Dans quelques minutes, je serai de retour.
— Volontiers. Mais je crains bien que vous ne fassiez un voyage inutile. A pareille heure, il ne doit y avoir personne sur pied au manoir.
— Oh ! si. On compte sur moi.
— Allez alors !
— Prends garde que la bête ne t'échappe.
— N'ayez pas peur. J'en ai maintenu de plus fringantes.
Le cavalier sauta à terre, prit un sac qui était amarré à la selle, et s'engagea dans l'avenue.
Jean-René, lui, passa la bride à son bras et, pour plus de précaution, empoigna sohdement la crinière du cheval.
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— Chrétien ! chrétien ! soupira la bête, tu me fais mal. Par pitié, ne tire pas tant sur mes crins !
Jean-René eut un cri de stupeur.
— Comment ! les chevaux se mettent à parler maintenant !
— Je suis cheval aujourd'hui !... Mais de mon vivant j'étais une femme. Regarde mes pieds et tu verras.
Jean-René regarda et vit, en effet, que la bête avait des pieds humains, de jolis pieds fins et menus comme ceux d'une femme.
— Jésus, mon Dieu ! fit-il, quelle espèce d'homme est-ce donc qui te monte ?
— Ce n'est pas un homme, c'est le diable !
— Oh !
— 11 s'est arrêté ici pour aller quérir au manoir l'âme d'une jeune fille- qui vient de trépasser. Il la met, en ce moment, dans le sac que tu l'as vu prendre et tout à l'heure il l'emportera en enfer. Tu peux t'attendre à semblable destin, si tu n'as déguerpi avant qu'il nous rejoigne...
Jean-René n'en entendit pas davantage. Il avait déjà pris sa course vers le Faou où il arriva hors d'haleine. Il fut trois jours sans pouvoir parler. Ce n'est que le quatrième soir qu'il trouva la force de raconter aux siens son aventure.
(Conté par Nanna Gostalen. — Le Faou, 1886.)
GXVI Le cheval du diable (autre version),
Alain Ar Guillou, d'Elliant, avait été dans sa jeunesse un homme 1res pieux, dévot à l'église, aimé de son recteur. Il avait fait ériger, de ses deniers, dans un carrefour non loin de sa ferme, un calvaire en granit qui avait bien quinze ou seize pieds de haut, et dont le « Seigneur Dieu » avait été sculpté par le plus habile tailleur de pierre de la Cornouaille. Lorsque Alain Ar Guillou s'en revenait, le dimanche, de la messe, il ne manquait jamais, en ce temps-là, de s'agenouiller pour dire une prière ou deux au pied de « son » calvaire. Il pouvait lire sur le socle ses nom et prénoms, et aussi ceux de sa femme.
On dit quelquefois qu'il n'est que de vieillir pour s'assagir. Ce fut tout le contraire pour Alain Ar Guillou. En vieilhssant, il s'encanailla. A mesure que grisonnèrent ses cheveux, son nez se prit à rougeoyer. On ne le vit plus à l'égHse, mais on le trouvait attablé dans tous les cabarets. Quant au calvaire, il ne s'arrêtait plus devant lui que pour lui crier des insultes. Il devenait fou furieux de songer qu'il avait payé « ce bon Dieu,
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si laid », soixante écus de trois livres. Que de belle eau-de-vie il eût pu boire avec ses soixante écus !
Tout d'abord, il ne se soûla que le dimanche. Puis ce fut à chaque fois que se levait le soleil béni. Il ne craignait plus ni Dieu ni gendarmes. A minuit passé, il buvait encore dans les auberges de mauvais renom. L'aube le surprenait souvent en quête de sa demeure, zigzaguant d'un talus à l'autre.
Une nuit qu'il rentrait à sa ferme, ivre comme de coutume, il trébucha contre les marches du calvaire qu'il avait fait dresser. Le choc fut si rude qu'il en resta quelque temps étourdi, abattu à plat ventre sur le sol, avec son nez qui saignait.
Il essaya de se relever : impossible. L'eau-devie qu'il avait bue lui était tombée dans les jambes.
Vous pensez s'il jurait et sacrait. Il lançait les imprécations les plus atroces contre la croix, contre le Christ même. Il alla plus tard jusqu'à prétendre que le calvaire avait fait exprès de lui venir barrer le chemin.
Pour le moment, il était fort ennuyé d'être couché là malgré lui. Et le lit n'était pas de baie d'avoine, mais bien de terre dure.
— Daonei vô... (Damné soit !... Je vous fais grâce du reste), s'écria Alanic, en désespoir de cause, puisque Dieu est contre moi, que le diable me vienne en aide !
A peine eut-il lâché ce mot impie qu'il entendit
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sonner derrière lui, sur la route, les quatre fers d'un cheval. Quand la bête fut arrivée à l'endroit où il gisait, elle s'arrêta, le flaira longuement. Il sentit son haleine sur son cou, et cette haleine était horriblement chaude. Alain Ar Guillou s'arc-bouta d'un bras. Il vit que la crinière du cheval, toute rouge, pendait jusqu'à terre. Il l'empoigna de l'autre bras. Or, si ses jambes étaient faibles, en revanche il avait le poing solide. Tant bien que mal, il parvint à se hisser sur le dos de la bête.
— Et hue !!...
Feu et tonnerre ! Ce ne sont pas les fines montures qui manquent au pays d'EHiant ; mais la pareille de celle-ci, on l'y eût cherchée en vain jusqu'au Jugement dernier.
Des jambes, non. Des ailes !
Le vent de la course avait un peu rafraîchi les idées d'Alanic.
— Quel diable de chemin faisons-nous ? pensat-il. Gela descendait, descendait. Il ne reconnaissait pas du tout les fossés, ni les arbres.
— Dousic ! dousic ! loën brao ! (Doucettement, jolie bête) ! Ah bien, oui ! on aurait attaché un fagot d'ajonc sec au derrière de la « jolie bête » qu'elle n'eût pas filé plus vite.
Les étoiles cependant mouraient une à une. La nuit commençait à blanchir. Dans quelque manoir, au loin, un coq chanta. Le cheval aussitôt s'arrêta net. Alanic, qui ne s'y attendait pas, faillit lui passer par-dessus le cou.
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— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il.
Vous pensez bien qu'il ne comptait pas que le cheval lui répondît. Gela fut, pourtant.
Le cheval dit en propres termes à Alain Ar Guillou :
— Cana'ra mah ar iar (Voici que chante le fds de la poule).
Et .en disant cela, il tremblait de tous ses membres.
— Ho ! ho ! pensa Alanic, celui-ci a peur du chant du coq. Je n'ai plus rien à craindre de lui.
Et il riposta gaillardement :
.^ — Mab ar iar
A gân pa gar.
(Le fils de la poule — chante quand bon lui «emble).
En même temps, il lui talonnait les flancs avec ses sabots à clous. Le cheval rebroussa chemin. Alain Ar Guillou vit défiler à rebours les talus et les arbres qu'il ne reconnaissait pas. Puis vinrent des arbres et des talus qu'il reconnaissait. Enfin, apparut la silhouette du calvaire.
Arrivée là, l'étrange monture s'enfonça en terre. Alain Ar Guillou se retrouva debout, les jambes écartées, les pieds appuyés au sol. Il rentra chez lui sans encombre.
Cette leçon ne le guérit point.
Au contraire.
Il prit de l'orgueil de cette aventure, et se vanta d'avoir appiis au diable ce que c'est qu'un franc
328 l'enfer
gars d'Elliant. Dieu veuille qu'Alanic mort, le diable n'en ait pas tiré vengeance (1) !
(Conté par Marie Hostiou. — Quimper.)
(1) Cf. le march Ma/aen, « cheval de Malaen », des triades galloises (J, Loth, Les Mabinogion, t. II, p. 302 ; t. I, p. 233 note), qui est le fléau du premier mai. Rhys [Hihberl lectures, p. 608) en rapproche le démon-cheval que Peredur est tenté de monter (Nutt, Studies on the legend of Ihe Holy Grail, p. 21, 44). Les revenants apparaissent parfois montés sur des chevaux sans tête, qui galopent à toute vitesse pendant la nuit à travers la campagne (E. Owen, Welsh folklore, p. 201). Cf. le cheval de la mort, qui est blanc ou noir, mais a un regard de feu et vient emporter l'âme du damné (M. Trevelyan, Folklore and folkslories of Wales, p. 182).
Sur le diable sous forme de cheval : en Cornwall, voir W. Botl trell. Traditions and hearthside stories of West Cornwall, 2® séries, p. 233 ; en Bretagne, voir P. -Y. Sébillot, Contes et légendes du pays de Gouarec, Revue de Bretagne, de Vendée et d' Anjou ^ t. XVIII, p. 64-66.
En Irlande, on raconte qu'on a vu rôder un mauvais Esprit, sous forme de cheval à grande queue, près d'une maison où une personne était morte récemment (Ph. Redmond, Some Wexford folklore, Folklore, t. X, p. 362).
Jean l'Or.
Il était une fois un homme qui n'avait au cœur d'autre passion que celle de la richesse. Aussi l'avait-on surnommé Jean l'Or. Il était laboureur de son métier, et travaillait jour et nuit à seule fm d'avoir, dans un temps à venir, son armoire pleine d'écus de six francs. Mais il avait beau peiner et suer, ce temps-là ne venait pas vite. La Basse- Bretagne, comme vous savez, nourrit son monde, mais ne l'enrichit pas. Jean l'Or se résolut à quitter une si pauvre terre. Il avait entendu parler de contrées merveilleuses où il suffisait, disait-on, de gratter le sol avec les ongles pour mettre à nu de véritables rochers d'or. Seulement, ces contrées-là étaient situées de l'autre côté du pays du bon Dieu, dans le domaine du diable. Jean l'Or avait été baptisé, comme vous et moi ; il se souciait assez peu de tomber entre les griffes de Satan. Mais sa passion pour l'argent le tenait si fort, qu'il se mit tout de même en route.
— Aussi bien, se disait-il, il n'est pas prouvé que ces rochers d'or soient la propriété du diable. Les gens qui l'ont prétendu voulaient sans doute dé-
courager les benêts d'y aller voir, afin de garder le magot pour eux seuls. Quand le bon Dieu a partagé le monde entre Satan et lui, il n'a certes pas été assez sot pour faire la part si belle à son mortel ennemi.
Vous voyez que Jean l'Or jugeait Dieu à son aune.
Il concluait :
— Allons, en tout cas, faire un tour de ce côté. Je verrai du moins de quoi il retourne. S'il y a danger, il sera toujours temps de rebrousser chemin.
Et le voilà de faire lieue sur lieue, tant et si bien qu'if arriva à la ligne qui sépare le domaine de Dieu de celui du diable.
Il s'agenouilla en deçà de la ligne et se mit à gratter la terre.
Mais il ne réussit qu'à s'ensanglanter les onglet contre une pierre aussi dure et d'aussi peu de valeur que celle qui faisait le fond de son champ^ en Basse-Bretagne.
— Ma foi, maugréa-t-il, il ne sera pas dit que j'aurai tant cheminé pour rien. Il faut que je sache si vraiment le diable est plus riche que le bon Dieu. Je regarderai et je ne toucherai pas.
îl franchit la ligne, s'agenouilla encore, et recommença à gratter. Ici, la terre était molle comme du sable. A peine y eut-il plongé les mains qu'il en retira un caillou de la grosseur d'un œuf, un caillou en or pur, en bel or blond tout flambant neuf.
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Puis, ce fut un second caillou, de la grosseur d'un galet de cordonnier (1).
Puis, un troisième, aussi large qu'une meule de riloulin.
Celui ci, Jean l'Or n'essaya même pas de le soulever ; encore moins ceux qu'il mit ensuite à découvert et qui formaient comme un dallage d'or.
— Que c'est donc beau ! s'écria-t-il, à mesure qu'il déblayait toutes ces merveilles. Et comme je serais riche, si je pouvais seulement emporter le dixième de ce que je vois !
Il se souvint qu'il s'était juré de ne toucher à rien.
— Bah ! se dit-il, vaincu par la cupidité, je vais mettre celui-ci dans ma poche et l'autre sous mon aisselle. Cela ne tirera pas à conséquence. Le diable ne s'en apercevra point.
Il mit dans sa poche le caillou qui était de la grosseur d'un œuf, et sous son aisselle celui qui était de la grosseur d'un galet de cordonnier.
Déjà il déguerpissait au plus vite, comme bien vous pensez, lorsque Polie se dressa devant lui.
Il faut vous dire que Satan faisait justement, ce jour-là, sa tournée sur ses terres. Il avait vu venir Jean l'Or et avait guetté ses moindres gestes, embusqué derrière un buisson.
(1) Nos cordonniers se servent d'un galet aplati, qu'ils disposent sur leurs genoux, pour battre leur cuir et le rendre plus souple.
— Ho ! ho ! camarade, ricana-t-il, on ne s'en va pas ainsi sans souhaiter le bonsoir aux gens qu'on vient de voler.
Jean l'Or aurait bien voulu être ailleurs. Mais il ne pouvait plus songer à fuir. Satan lui avait apphqué la main sur l'épaule et cette main était terriblement brûlante et lourde, comme si elle eût été de fer rougi. Jean l'Or cria, se débattit, supplia. Mais le diable a la poigne solide et le cœur cuirassé.
— Pas tant de façons ! il faut me suivre. Satan sifïla son cheval qui passait à quelque
distance de là, l'enfourcha, jeta Jean l'Or en travers sur la croupe, comme un simple sac de charbon, et hue ! dia !
Jean l'Or demandait d'une voix dolente :
— Qu'allez-vous faire de moi, Monsieur le diable ?
Et le diable répondait :
— Ta chair sera rôtie pour le dîner de mes gens, et tes os, calcinés, serviront de pâture à mes chevaux.
Le pauvre Jean l'Or n'en menait pas large. On arriva en enfer.
Dès le seuil, un démon se précipita au-devant de Satan et lui dit :
— Maître, le valet d'écurie a été dévoré par les bêtes.
— Malédiction ! s'écria le diable, d'un ton si effrayant que les damnés qui se trouvaient non loin de là, dans une mare de poix bouillante, se
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mirent à faire des bonds de carpe, en poussant dès hurlements de détresse.
Mais la colère du diable tomba brusquement.
Il venait d'apercevoir Jean l'Or qui s'était laissé glisser à terre et qui gémissait, accroupi, la tête dans les mains.
— Lève-toi, grand nigaud, lui dit- il, et approche ! Jean l'Or obéit en rechignant.
— Écoute, continua Satan, les choses tournent bien pour toi. Jusqu'à nouvel ordre, ta chair ne sera pas rôtie, et tes os ne seront pas calcinés. Mais tu penses bien que je ne vais pas te garder ici à ne rien faire. Voici quelle sera ta besogne. J'ai trois chevaux dans mon écurie, y compris celui que je montais tout à l'heure. Tu en auras le soin. Tous les matins, tu les étrilleras, tu les laveras, tu les brosseras et tu leur donneras des os calcinés en guise de fourrage. Tâche seulement que le travail soit bien fait : sinon, tu sais ce qui t'attend.
Jean l'Or n'était pas précisément flatté de devenir le valet d'écurie du diable. Mais il n'avait pas le choix, et mieux valait encore soigner les chevaux que de leur être jeté en pâture.
Tout^alla bien pendant une quinzaine de jours. Jean l'Or ne ménageait pas sa peine et s'efforçait de contenter son terrible maître.
Mais, le soir venu, lorsqu'il était étendu dans son lit, à l'un des angles de l'écurie, il restait longtemps, avant de s'endormir, à déplorer son sort et à regretter sa Basse-Bretagne. Comme^il se repentait maintenant de sa maudite cupidité !
Il 19.
Une nuit qu'il se tournait et se retournait ainsi sur sa couchette de paille, il sentit une haleine chaude sur sa figure ; c'était un des chevaux qui s'était détaché et qui tendait son mufle vers Jean
ror.
— Que me veut cette bête de malheur ? pensat-il, car c'était justement la monture sur laquelle il avait été transporté dans ce lieu de damnation.
Il allait lui donner du fouet, quand la bête lui parla en ces termes :
— Ne fais pas de bruit, afin de ne pas réveiller les autres chevaux. C'est dans ton intérêt que je viens te trouver. Dis-moi, Jean l'Or, est-ce que tu te plais en ce pays ?
— Foi de Dieu, non !
— En ce cas, nous sommes tous deux du même avis. Comme toi, je voudrais retourner en terre bénite, car, comme toi, je suis chrétienne (1).
— Mais comment nous en aller d'ici ?
— C'est mon affaire. Je te préviendrai, quand le moment sera venu. En attendant, donne-moi chaque jour double ration, non plus d'os calcinés, mais de foin et d'avoine. Il faut que je prenne des forces, car le voyage sera long.
A partir de ce soir-là, Jean l'Or eut pour la bête des attentions particulières.
(1) Cf. l'âme sous forme de cheval, cf. Fr. Marquer, Tradii lions et superstitions du Morbihan, Revue des traditions populaires, t. Vil, p. 70 ; et ci-dessus, t. II, p. 44, 323 ; t. I, p. 111, note 2.
Plusieurs semaines s'écoulèrent sans rieh amener de nouveau.
Mais, un matin, la bête dit à Jean l'Or :
— Le moment est vehii. J'ai vti toiil à rhèure Satan qui allait se promener à pied. Selle-moi donc solidement, enfourche-moi, et partons. Tu emporteras pour tout bagage le baquet dans lequel tu vas nous puiser de l'eau, ainsi que l'étrille et la brosse.
Les voilà en route pour la terre bénite.
Le cheval galopait, galopait. Il galopa tout le jour. Le soir arriva. Le cheval tourna la tête et dit à Jean l'Or :
— C'est l'heure où le diable rentre chez lui. Il sait maintenant notre fuite. Regarde derrière toi. N'aperçois-tu rien ?
— Non, fit Jean l'Or.
Et la bête et l'homme d'aller toujours.
La nuit se leva, clait^e. Le cheval dit encore :
— Regarde derrière toi. N'aperçois-tu rien ?
— Si, répondit Jean l'Or ; cette fois, je vois venir le diable, et il marché bon train.
— Jette donc le baquet, dit la bête.
A peine le baquet eut-il touché le sol qu'il en jaillit un torrent ; le torrent devint un fleuve, et le fleuve un étang immense.
Le diable a peur de l'eau (1). Au lieu de traverser l'étang^ il se mit à en faire le tour. C'était du temps gagné pour nos fugitifs.
(1) Comme tous les mauvais Esprits (Cuttin, Taies of thé fàiries, p. 194).
Au bout d'une heure ou deux, le cheval redemanda :
— Jean l'Or, n'aperçois-tu rien ?
— Si, répondit Jean l'Or, le diable a tourné l'étang.
• — Jette donc la brosse, dit la bête.
A peine la brosse eut-elle touché terre que chacun des poils devint un arbre gigantesque, en sorte que le diable se trouva pris dans une forêt inextricable. Avant qu'il fût parvenu à s'en dépêtrer, Jean l'Or et sa monture l'avaient distancé de beaucoup.
Au bout d'une heure ou deux, le cheval, pour la troisième fois, interpella son cavalier :
— N'aperçois-tu rien ?
— Si, je vois le diable qui sort du bois. Il se hâte, il se hâte.
— Jette donc l'étrille (1).
L'étrille était à peine jetée qu'à la place où elle venait de tomber s'élevait une montagne énorme, vingt fois plus haute que Ménez-Mikêl. Et elle était encore plus large que haute. Le diable préféra la gravir que d'en faire le tour.
Pendant ce temps, le cheval volait aussi vite que le vent. Déjà l'on pouvait voir la terre bénite verdoyer au loin, avec ses champs, ses prairies et ses landes.
(1) Les épisodes analogues sont fréquents dans les contes irlandais. Les talismans sont tantôt une étincelle, une épine, une goutte de rosée (G. Dottin, Contes et légendes d'Irlande, p. 104), tantôt une petite pierre, un morceau de glace [Contes irlandais, p. 169-170).
l'enfer 337
— Jean l'Or ! Jean l'Or ! interrogea la bête, toute haletante, est-ce que le diable nous suit toujours ?
— Il descend la pente de la montagne, répondit Jean l'Or.
— En ce cas, demande à Dieu qu'il nous vienne en aide : il ne nous reste plus d'autre moyen de salut.
Satan était, en efîet, à leurs trousses. Il était presque sur eux quand le cheval fit un dernier bond, un bond désespéré. Ses deux pieds de devant retombèrent sur la terre bénite juste au moment où le diable l'empoignait par la queue. Tout ce que celui-ci put remporter chez lui, ce fut une touffe de crins. Le cheval, qui avait repris forme humaine, dit à Jean l'Or :
— Nous allons nous séparer ici. Moi, je vais de ce pas au purgatoire ; toi, retourne en Basse- Bretagne, et ne pèche plus.
Jean l'Or s'en retourna en Basse-Bretagne, content d'avoir ramené une âme de l'enfer, plus content d'en être sorti lui-même, et bien résolu d'ailleurs à faire tout son possible pour n'y plus revenir, ni de son vivant, ni après sa mort (1).
(Conté par Créac'h. — Plougastel-Daoulas.)
(1) Cf. Luzel : Contes populaires de la Basse- Bretagne, t. II : Le sabre rouillé ; Le magicien Marcou-Braz ; Les deux grenouilles d'or ; Péronec, p. 3-79 ; Le Prince blanc, dans la Revue des Traditions populaires, t. I, p. 270 ; La Princesse enchantée, Annuaire des Traditions populaires, t. II, p. 53.
â3S L'ënfér
GXVIII L'homme à la quittance.
Jean Gomper était un fermier de Dinéault (1). Homme très entendu, il n'avait jamais manqué de payer régulièrement son terme. La dernière fois qu'il alla payer (c'était, je crois, à Châteaulin) il ne trouva pas le propriétaire à la maison. Mais, comme son fils était là, Jean Gomper lui remit tout de même l'argent : « J'aurai occasion de voir votre père à la prochaine foire. Vous lui demanderez de m'apporter alors ma quittance. »
— A votre gré, répondit le fils.
Et Jean Gomper rentra chez lui, l'esprit tranquille. Étant probe lui-même, il ne doutait pas de la probité d'autrui. En quoi il eut tort, cette fois du moins. Car, deux jours plus tard, il apprenait la mort de son propriétaire, et la semaine n'était pas finie qu'un honime se présentait de la part du fils pour réclamer le terme.
— Mais, je l'ai payé ! s'écria Jean Gomper. Le fils le sait bien. C'est à lui que j'ai remis l'argent;
— En ce cas, faites voir votre quittance, ré-
(1) Au pied du Ménez-Hom, sur la rivière d'Aulne.
l'enfer *^^
pondib l'homme. Je suis chargé de liquider la succession. Je dois faire mon métier.
Jean Gomper voulut raconter comme s'étaient passées les chbses.
— Ta, ta, ta ! reprit le sergent (1), montrez-moi votre papier, si vous en avez un. On ne me paie pas avec des paroles.
Naturellement, Jean Gomper ne put pas montrer de papier.
— Si, dans le courant de la semaine qui vient, dit l'homltie d'affaires en sortant, vous ne ni'avez pas fait tenir, en mon cabinet, la somitië de trois cents écus, je mets immédiatement saisie sur vos biens tneubles et imitieubles.
C'était la ruine, la misère noire pour Jean Gomper et pour les siens.
— Comment écarter ce malheut* de iiotre tête ? huHait il. ■
Et, de désespoir, il arrachait ses cheveux 'à pleines poignées.
— Dieu n'est pas juste ! Ndh, Dieu n'est pas juste !
— Commence donc par t'adresser à lui, lui fit observer sa femme. A ta plate, jurais de ce pas trOUvet* lé recteur. Je sUis sûtfe qu'il te ddtiherà ùri bon conseil.
— Avec uii bbil conseil oli n'a jatiiàiè fait trois cents écus, grogna Jeàîl Gomper.
îl n'en suivit pas moifas l'aVië dé sa ménagère.
(1) L'huissier, rhôtnrtie d*àffairéë.
Le voilà donc de se rendre au presbytère de Dinéaulb. Le recteur était en train de souper. Mais c'était un brave homme de prêtre qui n'aimait pas à faire attendre les gens. Jean Gomper fut introduit dans la salle à manger. Là, il exposa son cas, du mieux qu'il put, non sans émailler son récit de plusieurs jurons. Mais le recteur ne fit attention qu'au fond de l'affaire, et, lorsque le paysan eut fini de parler :
— Vous ne mentez pas, Jean Gomper ? dit-il. Il est bien vrai que vous avez payé le fermage qu'on vous réclame ?
— Aussi vrai que je suis le mari légitime de Barba Goff et le légitime père de ses quatre enfants !
— Alors il n'y a qu'une chose à faire : c'est d'aller trouver votre propriétaire, là où il est, et de lui demander, après sa mort, la quittance qu'il ne vous a pas remise de son vivant.
— Hem ! fit Jean Gomper, je ne sais seulement pas quel chemin il faudrait prendre.
— Je vous l'enseignerai, moi.
— Je vous entends bien, Monsieur le recteur, repartit le fermier qui croyait à une plaisanterie de la part du prêtre. L'aller n'est pas difficile, mais il n'en est pas de même du retour.
— Je me charge du second comme du premier.
— Parlez-vous sérieusement ?
— Sachez, Jean Gomper, qu'un prêtre ne plaisante jamais sur ces choses-là.
Le curé avait dit cela d'un ton grave. Le paysan
l'enfer 341
se mit à tourner son chapeau entre ses mains, et murmura, tout décontenancé :
— J'irai où il vous plaira de m'envoyer, Monsieur le recteur.
Le recteur ouvrit la porte d'une chambre obscure, en disant :
— Je vais d'abord m'en informer moi-même.
— Pourvu que ce soit en paradis, pensait Jean Gomper, mais cela m'étonnerait fort. Mon gueux de propriétaire ne doit pas être logé à si bonne enseigne.
Le recteur s'était enfermé à double tour. Le fermier l'entendit marmonner à mi-voix, très vite, très vite.
— Il consulte son Egremonl (1), se dit-il. L'oraison terminée, le prêtre reparut.
— C'est en enfer qu'il faut que vous alliez, dit-il dès le seuil.
Jean Gomper eut un soubresaut d'épouvante.
— Acceptez-vous ? demanda le recteur.
— A Dieu vat ! répondit notre homme, après une courte hésitation.
Le curé lui imposa les mains, lui traça avec le pouce une croix sur la poitrine, et lui soufïla sur le front.
Jean Gomper était déjà chez le diable. Je vous promets qu'il n'avait pas eu le temps de regarder
(1) Voir ci-dessus, t. I, p. 369,
si c'étaient des landes d'ajoncs ou bien des champs de seigle qui bordaient le chemin.
Avant de l'expédier ainsi, toutefois, le recteur l'avait muni de quelques instructions :
— Vous autez bien soin, lui avait-il recommandé, de ne prendre ni la première, ni la seconde quittance que vous offrira votre propriétaire. La troisième seulement sera la bonne. Encore ne la prendrez-vous pas de ses mains. Elle vous brûlerait jusqu'aux moelles et vous deviendriez la proie des démons. Vous prierez le damné dé là poser à terre, puis vous la ramasserez. Vous serez préservé de la sorte ; vous aurez mis la terre entre vous et lui.
Je vous ai dit que Jean Gomper était un homme entendu. Il se donna garde de manquer à quoi que ce fût die ce qu'on lui avait prescrit.
Tout d'abord, il se trouva quelque peu dépaysé. Il ne voyait de toutes parts que d'itnmenses roues de feu qui tournaient, tournaient, tournaient. Cela lui éblouissait les yeux. Puis c'était une insupportable odeur de roussi (jui le suffoquait. Il tâcha néanmoins de s'orienter là dedans tant bien que mal. Au bout d'une heure de marche, il arriva dans une allée le long de laquelle étaient rangés, de côté et d'autre, des fauteuils de fer chauffés au rolige ( 1 ) . Dans ces fauteuils étaient assis des damnés. Leur corps demeurait immobile,
(1) Cf. les sièges dorés destinés, dans l'enfer, aux gens de justice et aux marâtres. Gwerzioû Breiz-Izel, t. Il, p. 539, 555.
l'enfer 343
mais sur leur figure se succédaient sans interruption les grimaces les plus atroces. C'est parmi eux •que Jean Gomper rencontra enfin son propriétaire:
— Comment vous portiez-vous ? dit le îertnier, <en soulevant son chapeau avec politesse.
— Ah ! c'est toi ! maudit ! s'écria le damné. C'est à cause de toi que je suis ici. Tu viens me réclamer ta quittance, n'est-ce pas ? Misérable, si tu ne t'étais pas dessaisi de ton argent si sottement, ni moi tii mon fils nous n'aurions été tentés 1...
Tout en criant ainsi, il avait tiré un papier de sa poche.
— Tiens ! la voilà, ta quittance !
— Pardonnez-moi, mon maître, ce n'est pas celle-là.
— En ce cas, c'est celle-ci, dit le damné, sen en exhibant une seconde.
— Pas davantage !
— Ah ! tu m'ennuies, à la fin !
— Essayons de la troisième.
— Prends-la donc, grand nigaud que tu es !
— Avec plaisir. Daignez seulement la poser à terre.
Le damné s'exécuta.
— Merci et bonne chance ! dit Jean Gomper, en ramassant le papier et en le pHant soigneusement.
— Je n'ai que faire de tes remerciements ni de tes'^souhaits. Veux-tu cependant me rendre un service ?
— Certes, oui, à moins qu'il ne s'agisse de me mettre à votre place.
— Tu vois ce fauteuil vide à ma gauche ? Préviens mon fils qu'il lui est réservé, s'il continue à imiter, là-haut, mon exemple.
— Je m'acquitterai de la commission.
Et Jean Gomper de revenir sur ses pas. Une sueur bouillante ruisselait sur ses membres. Tout à coup, il sentit un souffle frais lui passer sur la figure, et il se retrouva dans la salle à manger du presbytère de Dinéault.
— Rentrez chez vous, lui dit le recteur. Ne blasphémez plus la justice de Dieu, et vivez toujours en homme de bien.
Le lendemain, Jean Gomper se rendit chez le fds (Je son propriétaire, à qui il répéta les paroles du damné, puis chez le sergent, qui ne put que constater que la quittance était valable (1).
(Conté par Hervé Brélivet, de Dinéault. — Quimper,
, (1) Cf. Luzel : Le brigand et son frère Vermile, Légendes chrétiennes, t. I, p. 187. Les deux légendes ont un grand nombre de traits communs ; il est possible que la version recueillie dans le Finistère soit une version abrégée et simplifiée, mais il se peut aussi qu'elle soit la version originelle et que la légende publiée par M. Luzel se soit enrichie d'épisodes empruntés à d'autres voyages en enfer. Cf. Luzel, ibid., p. 162 et suiv., 175 et suiv.
l'enfer 345
Celle qui fut mariée au diable.
Marthe Richard, de Trézény, était une assez jolie fille, fraîche et rose, comme on est à vingt ans : malheureusement elle avait une infirmité : elle était boiteuse. A cause de cela, ses deux sœurs, un peu plus âgées qu'elle, la traitaient avec mépris, l'envoyant tous les dimanches à la messe basse, alors qu'elles-mêmes faisaient les belles à la grand'messe et aux vêpres et ne rentraient, le soir, au logis qu'en la compagnie de quelque galant.
Marthe, à la fin, trouva que ce n'était pas jus tice et se révolta. Comme ses sœurs s'attifaient pour aller au pardon de Saint-Fiacre, en Rospez, elle s'habilla de son. côté, sans faire semblant, puis courut guetter le passage de ses sœurs sur le chemin, derrière un bouquet d'ajoncs.
• — Jésus-Dieu ! s'écrièrent celles-ci en la voyant surgir devant elles à l'improviste, est-ce que tu serais devenue folle, par hasard ? Que signifient cette coiffe brodée, cette croix d'or et ce châletapis ? Et où comptes-tu aller en cet équipage ?
— Mais où vous allez, je pense. J'en ai assez de garder la maison pendant que vous vous pavanez aux assemblées.
346 l'enfer
— Quoi ? tu t'es mis dans la tête de; x^'enir avec nous au pardon ?... Tu veux donc êbre l'a risé^' de tous les pardonneurs et notre propre honte ?... Jamais de la vie !
— Soit ! Vous ne voulez pas que j'aille avec vous, eh bien ! j'irai toute seule. Le chemin est à tout le monde.
— A ton gré. Et tâche de trouver un beau cavalier de ta sorte, dirent les méchantes sœurs en se moquant.
A quoi Marthe Richard riposta :
— Pas plus que vous je ne rentrerai sans en avoir trouvé un, fût-il le diable !
Ses sœurs s'en allèrent de leur côté, elle du sien.
Or, comme elle arrivait à la jonction de la route de Tréguier et de celle de Rospez, elle fit rencontre d'un jeune homme, élégamment vêtu comme un seigneur, et monté sur un cheval richement caparaçonné.
— Peste ! dit-il, en saluant Marthe, il n'y a donc plus de fils de bonne famille en ce pays, qu'une si gracieuse demoiselle soit réduite à s'en aller seule, à pied, au pardon ?
Marthe fut flattée du compliment. Jamais encore on ne l'avait appelée « demoiselle ». Elle répondit :
— Je suis votre servante, noble cavalier.
— Non pas, reprit-il, c'est moi, si vous y consentez, qui serai votre serviteur, trop heureux si vous acceptez que je vous prenne en croupe.
Cette façon de voyager était alors des plus or-»
L*ENFE|l 347
dinaires en Bretagne. Marthe ne se fit pas prier plus que de raison. Vous pensez si ses sœurs enragèrent de la voir paraître en si bel équipage à Saint-Fiacre. De dépit, elles lui laissèrent la place en lui lançant des regards furieux. Mais elle ne songeait qu'à s'en donner à cœur Joie, pour la première fois qu'elle se mêlait aux ébats de son âge dans les pardons. Le jeune inconnu se montrait avec elle plein de courtoisie. Il la fit danser sous les arbres de la chapelle, lui emplit les poches de noix et d'amandes, selon l'usage, et, finalement, s'offrit à la reconduire chez elle, comme le soir tombait. En route, il parla mariage.
— Vous seriez la plus gâtée des femmes, dit-il. Ce ne sont pas les biens qui manquent dans ma maison et je suis libre d'en disposer comme il me plaît. Vous n'aurez qu'à distribuer des ordres et à vous prélasser. Sur un signe de votre petit doigt, des centaines de domestiques s'empresseront à vous servir. Je n'exigerai de vous, en échange, qu'une chose.
— Laquelle ? demanda Marthe Richard qui jamais n'eût osé rêver pareille aubaine et qui, d'avance, était résolue à tout.
— C'est, répondit-il, que vous n'irez plus à la messe, une fois que nous serons mariés.
— Ma foi, dit-elle, je n'ai rien d'une bigote, et ce n'est pas cela qui me privera beaucoup, d'autant plus que, chez nous, on m'envoie tous les dimanches à la messe basse, ce qui a toujours été pour moi une corvée plus qu'un agrément.
348 l'enfer
— Alors, marché conclu ?
— Oui, oui, marché conclu.
— Je vais donc, dès ce soir, vous demander à vos parents.
Et, en effet, dès qu'ils furent arrivés à Trézény, il fit sa demande aux parents de Marthe. Ceux-ci étaient trop contents de se débarrasser si avantageusement de leur fille boiteuse, pour répondre par un refus. Ce fut à peine s'ils songèrent à s'enquérir du nom de leur futur gendre, qui leur donna, d'ailleurs, le premier nom venu. Quinze jours plus tard, on célébrait les noces. Le marié se présenta le matin, tout seul, sans personne de sa parenté. Mais il était si magnifiquement accoutré qu'on ne fit attention qu'à ses splendides vêtements. Ses doigts n'étaient que pierreries, et les boucles mêmes de ses souliers jetaient des feux aussi étincelants que ceux du soleil. Marthe Richard rayonnait d'orgueil d'être menée à l'église par un seigneur aussi accompli. Quand ils furent pour franchir le porche, elle voulut lui ofïrir l'eau bénite, mais il feignit de ne point voir son geste et entra sans s'être signé. Devant la balustrade du chœur ils s'agenouillèrent. Le prêtre commença l'office. Lorsqu'il fut à l'Élévation, comme il se retournait vers l'assistance, il s'aperçut tout à coup que le jeune époux avait changé de couleur, que son visage, tout à l'heure frais et rose, était devenu aussi noir que charbon, tandis que ses mains rougissaient, rougissaient comme braise au four.
— Oh ! Oh ! pensa-t-il, ceci n'est pas catholique.
l'enfer 349
Il se dépêcha d'expédier la fm de la messe, puis, au moment où les nouveaux mariés s'apprêtaient à sortir, il pria le bedeau d'avertir la jeune femme qu'il avait à lui parler. Elle vint le rejoindre dans la sacristie.
— Marthe, dit-il, vous ne savez pas à qui vous vous êtes donnée pour épouse. Confessez-vous. Ne vous a-t-il pas imposé quelque condition malhonnête ?
— • Mon Dieu, il a simplement exigé de moi que je n'aille plus à la messe.
— Eh bien ! félicitez-vous d'avoir été obligée par les convenances d'assister à celle-ci.
— Pourquoi cela, Monsieur le curé ?
— Parce que je puis maintenant vous révéler qui est votre mari.
— Et c'est?...
— Le diable, ni plus ni moins, mon enfant. Marthe Richard failht s'évanouir.
— Jésus-Dieu ! Monsieur le curé, que faire ? supplia-t-elle, les mains jointes.
Le prêtre réfléchit quelques instants. Puis :
— Il n'y a qu'un moyen pour vous de n'être pas sa proie éternelle, dit-il. Voici : suivez-le où il vous conduira, puisqu'il est devenu votre légitime époux, mais une fois chez lui, ne lui obéissez jamais, quelque ordre qu'il vous donne ou quelque recommandation qu'il vous fasse. Si, par exemple, il vous dit, quand vous serez à table : « Mangez donc, Marthe... Buvez donc... » N'en faites rien. Dites seulement : « Jésus et Marie, secourez-
350 l'enfer
moi ! » Et surtout ne cédez jamais (1). Vous m'avez bien compris ?
— Très bien, Monsieur le curé.
Son mari l'attendait dans le cimetière : elle lui sourit aimablement et, le soir, après avoir pris congé des gens de la noce, monta en croupe avec lui, comme une vraie jeune épousée, toute radieuse de son bonheur. Le cheval galopait à une allure effrayante, faisant jaiUir des flammes de ses quatre sabots, si bien qu'ils ne furent pas longs à atteindre le terme de leur voyage, c'està-dire l'Enfer. Là, Marthe ne vit partout que diables : il y en avait de tout âge, de toute forme et de toute grandeur. Mais tous étaient pleins d'attentions pour leur nouvelle maîtresse. Et non seulement elle n'avait à souffrir aucun tourment, mais encore il n'y avait pas de biens dont elle ne fût comblée. La maison qu'elle habitait donnait sur une belle prairie, semée de fleurs et arrosée par des ruisseaux, avec cette particularité que ces ruisseaux ne coulaient dans aucun sens et que les fleurs n'avaient aucune odeur, comme si c'eussent été des bouquets artificiels. Au bout de quelques mois, elle se trouva enceinte. Quand elle fut accouchée, son mari lui dit :
— Soignez cet enfant comme la prunelle de votre œil^ car il sera prince, et c'est lui que j'entends avoir comme successeur.
(1) Cf. La jeune femme qui refuse de répondre (G. Dottin, Contes irlandais, p. 118-123).
Elle ne répondit pas, mais se garda bien de donner même un regard au nouveau-né. Le diable, qui venait sans cesse savoir s'il prospérait, ne tarda pas à remarquer qu'elle le laissait à l'abandon.
— Changez donc ses langes, disait-il. Ne voyezvous pas qu'il est dans son berceau comme dans un fumier ?
Elle, alors, de murmurer :
— Jésus et Marie, secourez-moi !
Son mari ne pouvait pas tirer d'elle autre chose. A la fin, il se fâcha.
— Si vous ne changez de conduite, je vous ferai souvenir à qui vous appartenez et en quel lieu vous êtes.
— Jésus et Marie, secourez-moi !
Plus il criait après elle, plus elle s'entêtait. Alors il perdit toute patience.
■ — Je vous laisse 'trois minutes pour faire vos réflexions. Si, dans trois minutes, vous n'êtes pas devenue sage, je commande aux douze grands diables, mes pairs, de vous attacher, chacun à tour de rôle, à la queue de leurs chevaux et de vous traîner ainsi, toute nue, à travers la lande d'ajoncs.
Cette lande d'ajoncs était sur la pente d'Une montagne, à l'autre extrémité de la prairie, et n'avait pas moins de sept lieues d'étendue. Les trois minutes écoulées, le chef des diables revint dans la chambre.
— Eh bien? demanda-t-il d'une voix courroucée.
352 l'enfer
• — Jésus et Marie, secourez-moi ! dit Marthe Richard.
Les douze grands diables entrèrent aussitôt. Ils se saisirent de Marthe, la déshabillèrent toute nue, l'attachèrent par les cheveux à la queue d'un cheval entier, puis, fouettant la bête, s'élancèrent derrière elle en hurlant. Douze fois, la jeune femme subit cet épouvantable supplice. Les ajoncs enfonçaient leurs épines dans sa chair et la déchiquetaient par lambeaux. A la douzième fois, il ne lui restait plus qu'un soufïle de vie, mais ce fut pour répondre à son seigneur et maître qui s'informait si elle serait plus sage :
— Jésus et Marie, secourez-moi !
— C'est bien, dit celui-ci. Holà ! vous autres, engluez-lui de résine tout le corps et mettez-y le feu, que je n'en entende plus parler.
Il espérait venir à bout d'elle par la crainte de ce supplice. Mais elle se contenta de répéter son éternelle invocation à la Vierge et à son Fils.
Alors le diable, hors de lui, s'écria :
— Ah ! misérable, tu peux dire merci à celui qui t'a conseillée (1) !
Il n'avait plus de pouvoir sur elle.
Le dimanche suivant, lorsque le curé de Trézény fut pour entrer dans son confessionnal, avant la messe basse, la première personne qu'il y trouva agenouillée, ce fut Marthe Richard.
(1) Cf. ci-dessus, t. II, p. 238.
l'enfer 353
— Je suis venue vous remercier, dit-elle. Grâce à vous, je suis sauvée. Veuillez l'annoncer à mes parents. Moi, je ne puis aller jusqu'à eux. Car il n'y a que vous à qui l'on m'ait permis de me montrer encore vivante en ce monde.
Là-dessus, elle disparut et, comme c'était pour monter tout droit en paradis, on n'entendit plus jamais parler d'elle.
(Conté par Marie-Cinthe Toulouzan. — Port-Blanc.)
La danse dé l'Enfer (1). (Chant populaire)
S'il VOUS plaît de m'écouter, je vous chanterai un chant clair (d'une signification facile à comprendre), fait par un jeune paysan de la ville de Tréguier.
Fait par un jeune paysan, dans la nuit des Rois (de l'Epiphanie), en attendant le jour à paraître, ennuyé qu'il était dans son lit.
Il fait réflexion que voici venir les Gras, où les jeunes gens viendront danser au bord du quai,
Avec leurs beaux accoutrements et leurs parures immodestes, alors que leurs pères et leurs mères ont bien du mal à vivre :
(1) Dans la chapelle de Kermaria-an-Isquit en Plouha est une curieuse peinture murale représentant une danse macabre de quarante personnages de tout rang. Une inscription en vers, sous forme de dialogue entre le mort et le vif est tracée sous chaque groupe.
l'enfer 355
Avec leurs coiffes à dentelles , leurs manches garnies de velours, alors que leurs pères et leurs mères sont peut-^tre à chercher leur pain.
Les prédicateurs ont beau monter dans leurs chaires pour détourner les jeunes gens de courir aux danses,
Vous dansez, jeunes gens, oui, vous dansez en ce monde !... Dans l'autre monde, vous danserez aussi, mais pas comme vous le faites maintenant.
Dans l'enfer, une salle est préparée, une belle / salle, pour les danseurs. Elle est hérissée dé pointes de fer, de bas en haut, tout du lôhg.
Elles sont aussi pressées que les dents d'un peigne et minces comme des vrilles : elles ont à peu près un pied de longueur.
Elles sont rougies au feu terrible de la colère d'un Dieu... Sans chaussures et sans bas, vous danserez sur elles...
Je ne vous emmènerai pas à Paris, ni non plus à Rouen, pour vous montrer un miroir où vous puissiez vous voir sans peine.
Je ne vous emmènerai pas plus loin que l'ossuaire où sont les reliques (des morts). Gomme eux, il nous faudra mourir.
Voici leurs crânes sans peau ; crânes de jeunes, crânes de vieux ; ils sont là pêle-mêle, sourds et muets, jour et nuit.
Ils ont perdu leurs belles parures, leur visage rose, leurs mains blanches... Leur âme, je ne sais ce qu'elle est devenue !... Et, sur ce, je me tais net.
(Chanté par la vieille Berruchen. — Paimpol.)