CHAPITRE XVII
Les revenants (1).
Tout mort, quel qu'il soit, est obligé de revenir trois (2) fois.
La mère morte.
Camm (3) ar Guluch, ainsi appelé parce qu'il boitait d'une jambe, était cordonnier à Plougrescant. Il avait épousé en premières noces Louise- Yvonne Marquer, une femme douce, un peu triste, qu'on voyait rarement sourire, et qui semblait prédestinée à ne pas être longtemps de
(1) Sur les revenants, au pays vannetais, voir Le Rouzic, Carnac, p. 49-122 ; Y. Le Diberder, Annales de Bretagne, t. XXVI, p. 432 et suivantes.
(2) Le nombre trois revient fréquemment dans les légendes de la mort. Si un membre d'une famille meurt, il emmènera avec lui deux des siens (M. A. Courtney, Cornish Folklore ; The Folklore Journal, i. V, p. 218). La même croyance se trouve dans un dicton relevé par Sauvé {Revue celtique, t. I, p. 412-413) et par Ilingant {Mémoires de la Société d'émulation des Côtes-du-Nord, t. XXXVI, p. 76). A Paimpol, on dit que s'il passe un cadavre de noyé devant une croix, il en passera deux autres {Revue des traditions populaires, t. XII, p. 396).
(3) Camm signifie en breton « boiteux ».
ce monde. Elle mourut, en effet, en donnant le jour à une petite fille qui était tout son portrait. De sorte que -Camm ar Guluch resta veuf, avec l'enfant. Mais il n'était pas homme à faire durer son veuvage. Et comme, malgré son infirmité, c'était un assez joli garçon, qui gagnait bien, il trouva vite un autre parti.
Moins de trois mois après la mort de Louise- Yvonne Marquer, il se remariait avec une jeune fille de Saint-Gonéry qui était, comme caractère, tout l'opposé de sa première femme. Autant cellelà était d'humeur mélancolique, recherchant peu les réunions et ne se plaisant que dans son intérieur, autant celle-ci aimait à courir, à danser, à s'ébattre.
— Cette fois-ci, j'ai eu une « vive la joie », disait le cordonnier, le soir de ses noces.
Ces noces avaient eu lieu dans la semaine de Pâques, dans la saison où s'ouvre la période des « pardons ». A partir de cette époque, comme vous savez, il y a tous les dimanches fête quelque part. Or, Jeanne Luzuron, la nouvelle femme de Camm ar Guluch, avait décidé qu'elle n'en manquerait pas une.
Le mari fit bien quelques objections, dans le début, à cause de l'enfant, car ce n'était pas, au fond, un mauvais père.
— Bah ! lui répondit la fille Luzuron, ça pousse toujours, un enfant !... Et puis, c'est pour vous, n'est-ce pas, que je vous ai épousé, non pour cette petite pleurnicharde.
Pleurnicharde^ l'enfant l'était devenue, en effet, sans doute parce qu'elle se sentait abandonnée. Pendant que son père et sa marâtre allaient se promener et festoyer de-ci de-là, ne rentrant parfois qu'à une heure avancée de la nuit, la pauvre mignonne restait au logis, toute seule, étendue dans son berceau, sans soins et même sans nourriture, la porte fermée à clef sur elle. Il est vrai que la clef, Camm ar Guluch prenait la précaution de la déposer chez une voisine, la vieille Pébel, avec prière à cette bonne femme de veiller sur la petite de temps à autre. Mais la vieille Pébel (Pébel-goz), d'ailleurs à demi impotente, était plus occupée à tricoter des gilets de laine, qu'elle vendait aux pêcheurs, qu'à savoir si l'enfant de Camm ar Guluch avait son content. C'est tout au plus si elle se donnait la peine de prêter l'oreille pour écouter si la pauvre créature ne criait pas. Et, comme elle était à peu près sourde, il eût fallu que les cris fussent singulièrement perçants pour qu'elle les entendît. Aussi, lorsque le cordonnier, au lendemain d'une des équipées où l'entraînait sa femme, demandait à Pébel-goz :
■ — Eh bien ! ma commère, l'enfant a-t-elle été sage, hier ?
Pébel, invariablement, répondait :
— Sage comme un ange, en vérité.
Et le plus curieux, c'est que c'était, en effet, la vérité. La petite Rozik, si grignouse quand sa marâtre faisait mine de l'approcher, semblait, au contraire, s'accommoder à merveille de ses ab-
sences. On eût dit qu'elle n'était heureuse que lorsqu'on la laissait seule. Et loin de maigrir, elle prospérait. Si bien que Camm ar Guluch n'eut même plus de remords à continuer sa vie joyeuse avec Jeanne Luzuron.
Dans le bourg, cependant, on s'étonnait de voir une enfant si peu soignée venir si bellement. Les autres mères en glosaient sur le seuil des portes. Leur idée à la plupart était qu'il y avait là-dessous quelque chose de pas naturel. Une d'elles, Pédron, la marchande de poires, voulut en avoir le cœur net. Un soir que le cordonnier et sa femme couraient ensemble la prétentaine, elle alla, sans avoir l'air de rien, se poster près de la fenêtre de leur maison et regarda dans l'intérieur.
Mais, aussi vite, elle se rejeta de côté, n'en croyant pas ses yeux.
La petite Rozik n'était pas dans son berceau, mais assise sur les genoux d'une femme qui la soignait, la câlinait, lui faisait des joies. Et, cette femme, Pédron l'avait reconnue du premier coup : c'était la mère défunte, c'était Louise- Yvonne Marquer, telle exactement qu'elle avait été de son vivant, sauf qu'elle riait avec douceur pour faire rire aussi la fillette (1).
Effrayée d'abord, Pédron fut bientôt reprise
(l)-Dans un conte irlandais, une femme morte en Amérique revient consoler son petit garçon qu'elle avait laissé en Irlande chez des parents et qui y est malheureux (Gurtin, Taies of ihe fairies, p. 146).
par la curiosité. Elle se pencha de nouveau, et, cette fois, elle vit distinctement la morte dégrafer son corsage, en sortir un sein rebondi, tout gonflé de lait et donner à téter à l'enfant. Elle se retira sans bruit, pour aller chercher Pébel-goz, qui vit comme elle. Et d'autres encore vinrent et furent témoins de la chose.
Il va sans dire, que, le lendemain, il n'était bruit que de cela parmi les gens du bourg. Gamm ar Guluch, averti, fit le serment de ne plus quitter la maison, et sa nouvelle femme, de dépit, cessa également de se montrer aux assemblées. Mais, aussitôt, l'enfant commença à dépérir. Et, au bout d'un mois, sa mère morte ne venant plus auprès d'elle, ce fut elle qui alla la rejoindre dans l'autre monde.
(Conté par Lise Bellec. — Port-Blanc.)
Le laboureur et sa ménagère.
Le vieux Fanchi, de Kermaria-Sulard, étant mort sans laisser d'enfants, sa ferme échut à des parents éloignés qui n'eurent rien de plus pressé que de la vendre. Elle fut achetée par la veuve Salliou. Ne pouvant l'exploiter elle-même, celleci y plaça deux de ses domestiques, un garçon et une servante.
Le garçon, qui s'appelait Jobic, dit, un matin, à la servante qui s'appelait Monna :
— Je vais aller faire un tour par les champs, afin de me rendre compte de ce que j'y devrai semer. N'apprête pas mon dîner de trop bonne heure.
— Cela se trouve bien, répondit la servante ; j'emploierai ce temps à visiter la maison, afin de savoir où se trouve chaque chose.
Jobic se mit en route. Il traversa le courtil, inspecta le verger, puis s'engagea dans les friches.
Il s'était écoulé environ deux mois depuis le décès de Fanchi. Durant ces deux mois, les mauvaises herbes avaient poussé dru.
— Tout de même, pensait Jobic, il est aisé de voir que le maître n'est plus là.
Fanchi passait pour le laboureur le plus soigneux de toute la région. De son vivant, ses terres
étaient les mieux tenues, de Louannec à Minihy, sur un parcours de quatre lieues.
— Il ne les reconnaîtrait plus à cette heure, continuait Jobic, en se parlant à lui-même. Et je ne puis guère espérer les remettre à moi seul en l'état où elles étaient. C'est grand dommage, vraiment !
Comme il achevait ces mots, il s'arrêta tout surpris.
De l'endroit où il se trouvait, ses yeux embrassaient la partie la plus grasse du domaine. Or, làbas, dans le terroir en pente douce, un homme, appuyé sur le manche d'une charrue sans attelage, creusait un sillon d'une merveilleuse rectitude. Il avait la ligure ombragée par un feutre à larges bords, dont les rubans de velours lui pendaient dans le dos, mêlés à ses longs cheveux gris.
Il labourait silencieusement, et les glèbes se retournaient comme d'elles-mêmes.
Jobic le héla, mais il ne parut point entendre.
Jobic se mit alors à le considérer avec attention. A la taille, à l'allure, aux vêtements qu'il portait, il vit, à n'en pas douter, que c'était Fanchi.
Cela lui ôta toute envie de poursuivre sa promenade. Il rentra à la ferme. Il paraît que Monna n'avait pas tenu grand compte de la recommandation qu'il lui avait faite au départ, car, bien qu'il fût de retour plus tôt qu'il n'avait dit, le dîner l'attendait. Son écuellée de soupe et celle de Monna fumaient l'une en face de l'autre, de chaque côté de la table.
— Hé ! s'écria-t-il dès le seuil, tu prévoyais donc que je ne serais pas longtemps dehors ?
— Non, répondit la servante ; si tu trouves le dîner prêt, ce n'est pas à moi qu'il faut en savoir gré.
Elle était assise sur le banc dii lit, près de l'âtre. En s'approchant d'elle, Jobic s'aperçut qu'elle avait au cou la couleur de la mort.
— Il t'est donc arrivé quelque chose, à toi aussi ? demanda-t-il.
— Pourquoi : à moi aussi ?
— C'est que..., commença le jeune homme, c'est que je viens de rencontrer Fanchi, charruant ses champs.
— A merveille ! Moi, je viens de passer la matinée en compagnie de sa défunte femme. Elle est entrée paisiblement, comme chez elle. J'ai cru d'abord que c'était quelque voisine. Elle tenait une brassée d'ajonc sec qu'elle a jetée sur l'âtre. Elle a monté d'un cran la marmite que j'avais sans doute suspendue trop bas à la crémaillère. Alors, je lui ai parlé. Elle n'a même pas fait mine de m'entendre. J'ai regardé sa figure de plus près, sous sa vieille coiffe jaunie. J'ai reconnu la défunte de Fanchi. Cela m'a glacé les sangs. Je suis tombée sur ce banc et je n'en ai plus bougé. Si tu avais tardé une heure encore, je crois que la peur m'aurait mangée toute.
Jobic et Monna se rendirent, d'un commun accord, au presbytère du bourg et contèrent au curé leur double cas.
— Avez-vous touché aux écuellées de soupe ? demanda celui-ci.
Ils s'en étaient donné garde.
— Vous avez agi sagement, dit le curé. N'y eussiez-vous touché que du bout des lèvres, vous seriez morts à l'heure qu'il est (1). Continuez d'avoir même prudence. Le manège de Fanchi et de sa femme pourra durer longtemps encore. Ne vous en inquiétez point. N'ayez même pas l'air de vous en apercevoir. Au jour marqué par Dieu, ils seront sauvés et vous laisseront tranquilles. Tant que l'âme n'a pas accompli sa pénitence, elle doit faire après la mort ce qu'elle avait coutume de faire de son vivant (2). Ne t'étonne donc point, Jobic, si Fanchi laboure avec toi les champs ; ni vous, Monna, si Gritten, sa femme, persiste à s'occuper avec vous des choses du ménage. Chacun a son lot, en ce monde et dans l'autre. Qui veut vivre en paix ne cherche pas à pénétrer le secret de Dieu.
A partir de ce jour, plus ne tremblèrent ni Jobic, ni Monna. La vieille de Fanchi put croire que c'était elle qui menait l'intérieur de la ferme. Et Fanchi put croire que c'était lui qui faisait pousser de beau froment vert dans ses champs d'autrefois. Et cela dura ce que Dieu voulut.
(Conté par Marie- Anne Offret. — Yvias, 1886.)
(1) Dans les contes irlandais, les personnes que les fées ont enlevées sont perdues pour cette vie si elles acceptent de la nourriture des fées (Curtin, Taies of ihe fairies, p. 23, 28, 109).
(2) Voir ci-dessus, t. I, p. 224, 236.
L'homme au hoyau.
Yves Lesquéren, de Plouguiel, avait prêté à Louis Hamon, son voisin et son ami, de quoi acheter un hoyau neuf à la foire de Tréguier. Louis Hamon vint à mourir peu après, sans avoir eu le temps de rendre l'argent, et Yves Lesquéren, qui n'était pas riche, montra du regret à cette somme.
— Je ne lui pardonne pas de ne me l'avoir pas remboursée, ou, du moins, de n'avoir pas averti sa femme qu'il me la devait, dit-il, un jour, en parlant du défunt, sans, du reste, attacher grande importance à ce propos qu'il avait oublié huit jours après.
Or, un matin qu'il était aux champs en train de défoncer la terre pour planter des betteraves, il fut bien surpris de voir quelqu'un qui portait un hoyau presque neuf franchir le talus, traverser les labours et venir se mettre au travail à côté de lui.
— Qui es-tu, demanda-t-il à ce compagnon inattendu, et qui t'a prié de me donner assistance ?
— Tu ne connais donc plus Louis Hamon, ré^ pondit l'autre.
— Comment ! Tu es mort et te voilà !
— Dame ! C'est toi qui l'as voulu.
— Moi ?
— N'as-tu pas dit que tu ne me pardonnais pas d'être mort sans t'avoir remboursé ? Il faut bien que je paie mon hoyau avec l'ouvrage dé mes bras, puisque tu ne m'as pas remis ma dette (1).
Yves Lesquéren se sentit ému jusqu'aux larmes.
— N'est-ce donc que cela ? s'écria-t-il. Oh bien ! je te la remets de grand cœur, pauvre âme.
Il n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles que l'homme au hoyau disparut. Lesquéren ne vit plus qu'une petite fumée blanche qui montait dans le soleil au-dessus des glèbes, tandis qu'une voix douce et lointaine disait :
— Mille bénédictions sur toi ! Je suis délivré.
(Conté par Marie- Yvonne Le Flem. — Port-Blanc.)
(1) Cf. Dufilhol, Guionvac'h, p. 301-305.
L'histoire de Marie- Job Kerguénou (1).
Marie-Job Kerguénou était commissionnaire à r Ile-Grande, en breton Enès-Veur, sur la côte trégorroise. Une fois la semaine, le jeudi, elle se rendait à Lannion, pour le marché, dans une charrette à demi « déclinquée », attelée d un pauvre bidet. Quant au harnais, plus misérable encore que la bête, il était, comme on dit, tout sur ficelles. C'était miracle que la vieille et son équipage ne fussent pas restés vingt fois en détresse dans la route de grève, coupée de fondrières vaseuses et semée de roches, qui, aux heures de mer basse, met l'île en communication avec le continent. D'autant que Marie-Job était toujours de nuit à franchir ce passage, partant le matin bien avant l'aube et ne rentrant guère qu'avec la lune, quand il y en avait. C'était miracle, pareillement, qu'elle n'eût jamais fait de mauvaise rencontre, car, enfin, ce ne sont pas les rôdeurs qui manquent dans ces
(1) Le texte breton de cette histoire a été publié dans les Annales de Bretagne, t. XVIII, p. 344-353.
parages de Pleumeur et de Trébeurden, et les marchandises, dont la carriole de la commissionnaire rapportait habituellement sa charge, étaient pour tenter des gens peu scrupuleux qui ne se livrent à la quête des épaves de mer que parce qu'ils n'ont pas mieux à glaner.
On lui demandait quelquefois :
— Vous n'avez pas peur aussi, Marie-Job, à voyager de la sorte, nuitamment, toute seule par les chemins ?
A quoi elle répondait :
— Ce sont les autres, au contraire, qui ont peur de moi. Ils croient, au bruit que fait ma charrette, que c'est celle de l'Ankou.
Et c'est vrai que, dans l'obscurité, on pouvait, ma foi, s'y méprendre, tant l'essieu grinçait, tant les ferrailles cliquetaient et tant le cheval luimême avait l'air d'une bête de l'autre monde. Puis, s'il faut tout dire, il y avait une raison encore et que la vieille Marie-Job n'avouait pas : c'est qu'elle était réputée, dans le pays, pour être un peu sorcière. Elle savait des « secrets », et les chenapans, même les plus audacieux, préféraient se tenir respectueusement à distance plutôt que de s'exposer à ses maléfices.
Une nuit pourtant, il lui arriva une aventure, que voici.
C'était en hiver, sur la fin de décembre. Depuis le commencement de la semaine, il gelait à faire
éclater les pierres des tombeaux. Bien qu'habituée aux pires intempéries, Marie-Job avait déclaré que, si le froid était aussi vif, elle ne se rendrait sûrement pas au marché de Lannion, non pas tant par ménagements pour sa propre personne que par amitié pour Mogis, son cheval, qui était, comme elle disait, toute sa famille. Mais voilà que, le mercredi soir, à l'heure de VAngelus, elle vit entrer chez elle sa meilleure pratique, Glauda Goff, la marchande de tabac.
— Est-ce vrai, le bruit qui court, Marie- Job, que vous ne comptez pas aller demain au marché ?
— Quoi donc ! Glauda Gofï, aurais-je la conscience d'une chrétienne si je mettais Mogis dehors par un temps comme celui-ci, où les goélands eux-mêmes n'osent pas montrer leur bec ?
— Je vous le demande, ce nonobstant, pour l'amour de moi. Vous savez si je vous ai toujours donné à gagner, Marie- Job... De grâce, ne me refusez point. Ma provision de tabac-carotte touche à sa fm. Si je ne l'ai pas renouvelée pour dimanche, que répondrai-je aux carriers, quand ils viendront tous, à l'issue de la basse messe, acheter de quoi chiquer pour la semaine ?
Il faut vous dire que l'Enès-Veur est l'île des carriers : ils sont là, pour le moins, au nombre de trois ou quatre cents qui travaillent la roche pour en faire de la pierre de taille, et ce ne sont pas des gaillards commodes tous les jours, comme vous pensez, surtout qu'il y a parmi eux autant dç
Normands que de Bretons. Sûrement, Glauda Gofï ne se tourmentait pas sans raison, car ils étaient gens à mettre sa boutique à sac s'il advenait que son débit, le seul de l'île, ne leur fournît pas ce dont ils avaient besoin. Marie- Job Kergucnou comprenait bien cela. C'était elle qui, chaque jeudi, avait mission d'aller quérir le tabac aux bureaux de la Régie ; et, en vérité, ça la chagrinait fort d'être cause que, le dimanche suivant, sa commère recevrait des reproches et peut-être des duretés. Mais, d'autre part, il y avait Mogis, le pauvre cher Mogis !... Puis elle avait comme un pressentiment que, pour elle-même, ce serait une mauvaise chose de partir. Une voix lui conseillait en dedans : « Ne change point ta résolution : tu avais décidé de rester, reste ! )>
L'autre cependant suppliait toujours. Alors, Marie-Job, qui était brusque dans ses manières, mais qui avait le cœur le plus sensible, finit par lui répondre :
— C'est bien, vous aurez votre tabac.
Et elle se dirigea incontinent vers la crèche pour faire la toilette de Mogis, comme à la veille de chaque voyage.
Le lendemain, à l'heure de la marée basse, elle quittait l'île, dans son équipage coutumier, ses mitaines rousses aux mains et sa cape de grosse bure sur les épaules, criant : « hue ! » à Mogis dont la bise piquait les oreilles, comme si elle les eût criblées d'aiguilles. Ni la vieille femme, ni son vieux cheval ne se sentaient en train. Ils arrj-
vèrent cependant à Lannion sans encombre. Dans l'auberge où Marie-Job faisait sa descente, et qui était à l'enseigne de V Ancre d'Argent, sur le quai planté, l'hôtesse, quand elle la vit reparaître, après ses commissions terminées, lui dit :
— Jésus ! Maria ! Vous ne songez pas à repartir, au moins ! Savez-vous que vous serez changée en glace avant d'atteindre l' Ile-Grande ?...
Et elle insista pour la retenir à coucher. Mais la vieille fut inflexible.
— Comme je suis venue je m'en retournerai. Donnez-moi seulement une tasse de café bien chaud et un petit verre de gloria.
Tout de même, on voyait bien qu'elle n'avait pas sa mine des bons jours. Au moment de prendre congé de l'hôtesse de V Ancre d'Argent, elle lui dit d'un ton triste :
— J'ai idée que le retour sera dur. Il y a dans mon oreille gauche quelque chose qui sonne un mauvais son...
Mais cela ne l'empêcha pas de fouetter Mogis et de se remettre en route, sous le soir hâtif de décembre, qui tombait, après avoir fait un signe de croix, en vraie chrétienne qui sait qu'il faut toujours avoir Dieu de son côté. Jusque passé Pleumeur, tout alla bien, sauf que le froid devenait de plus en plus vif et que Marie-Job, sur son siège, parmi les paquets dont sa carriole était pleine, sentait son corps et son esprit s'engourdir. Pour essayer de se tenir éveillée, elle tira son chapelet et, tout en conduisant d'une main, commença
de l'égrener de l'autre. Pour être plus sûre de résister au sommeil, elle récita tout haut les dizains. Mais le bruit même de sa voix acheva de la bercer comme une chanson, de sorte que, malgré ses efforts, elle finit, sinon par s'endormir, du moins par perdre conscience. Brusquement, à travers sa torpeur, elle eut le sentiment qu'il se passait quelque chose d'insolite. Elle se frotta les yeux, rappela sa pensée et constata que la voiture était arrêtée.
— Eh bien ! Mogis ? grommela-t-elle.
Mogis secoua ses oreilles poilues, mais ne bougea point.
Elle le toucha du fouet. Il ne bougea pas davantage. Alors elle le frappa avec le manche. Il bomba son échine sous les coups et demeura inébranlable. On voyait ses flancs haleter comme un soufflet de forge et deux fumées blanchâtres s'échapper de ses naseaux dans la nuit glacée, car il était pleine nuit à cette heure et les étoiles brillaient toutes bleues au firmament.
— Voici du nouveau, songea Marie-Job Kerguénou.
Mogis, depuis dix-sept ans bientôt qu'ils faisaient ménage ensemble, comme elle disait, s'était constamment montré un animal exemplaire, ne voulant que ce que voulait sa maîtresse. Qu'estce donc qui le prenait ainsi, ce soir, à l'improviste, quand il avait autant de raisons de se hâter vers le chaud de sa crèche qu'elle, Marie-Job, vers le chaud de son lit ? Elle se décida, non sans mau-
gréer, à descendre de son banc, pour le savoir. Elle s'attendait à trouver quelque obstacle, peutêtre quelque ivrogne couché en travers de la chaussée. Mais elle eut beau regarder, fouiller l'ombre en avant d'elle (ils étaient à l'endroit où le chemin dévale vers Trovern, pour s'engager ensuite dans la grève), elle n'aperçut rien d'extraordinaire. La route fuyait déserte entre les talus qui, seuls, projetaient sur elle, ça et là, l'ombre de leurs chênes ébranchés.
— Allons, Mogis ! dit la vieille, en manière d'encouragement.
Et elle saisit le cheval par la bride. Le cheval renifla bruyamment, secoua la tête, et s'arcbouta sur ses pieds de devant, refusant de faire un pas.
Alors, Marie-Job comprit qu'il devait y avoir quelque empêchement surnaturel. Je vous ai dit qu'elle était un peu sorcière. Une autre à sa place' eût été saisie de frayeur. Mais elle, qui savait les gestes qu'il faut faire et les paroles qu'il faut prononcer selon les circonstances, elle dessina une croix sur la route avec son fouet, en disant :
— Par cette croix que je trace avec mon gagnepain, j'ordonne à la chose ou à la personne qui est ici, et que je ne vois point, de déclarer si elle y est de la part de Dieu ou de la part du diable.
Elle n'eut pas plus tôt dit, qu'une voix lui répondit du fond de la douve :
— C'est ce que je porte qui empêche votre cheval de passer.
Elle marcha bravement, son fouet au cou, vers l'endroit d'où venait la voix. Et elle vit un petit homme très vieux, très vieux, qui se tenait accroupi dans l'herbe, comme rompu de fatigue. Il avait l'air si las, si triste, si misérable, qu'elle en eut pitié.
— • A' quoi donc songez-vous, mon ancien, de rester assis là, par une nuit pareille, au risque de périr ?
— J'attends, fit-il, qu'une âme compatissante m'aide à me relever.
— Qui que vous soyez, corps ou esprit, chrétien ou païen, il ne sera pas dit que l'assistance de Marie- Job Kerguénou vous aura manqué, murmura l'excellente femme en se penchant vers le malheureux.
Avec son secours, il parvint à se remettre sur ses jambes, mais son dos restait phé comme sous un invisible fardeau. Marie-Job lui demanda :
— - Où donc est ce que vous portez et qui a la vertu d'effrayer les animaux ?
Le petit vieux répondit sur un ton plaintif :
— Vos yeux ne peuvent le voir, mais les naseaux de votre cheval l'ont flairé. Les animaux en savent souvent plus long que les hommes. Le vôtre ne continuera son chemin désormais que lorsqu'il ne me sentira plus ni devant, ni derrière lui, sur la route.
— Vous ne voulez cependant pas que je reste ici jusqu'à vitam aeternam. J'ai besoin de rentrer à r Ile-Grande. Puisque je vous ai rendu service,
iS^ LES REVENANTS
à votre tour conseillez-moi : Que faut-il que je fasse encore ?
— Je n'ai le droit de rien demander : c'est à vous d'offrir.
Pour la première fois de sa vie peut-être, Marie- Job Kerguénou la commissionnaire demeura un instant embarrassée.
— « Ni devant, ni derrière lui, sur la route », songeait-elle. Quel moyen trouver ?...
Brusquement elle s'écria :
— Une fois dans ma voiture, vous ne serez plus sur la route. Montez !
— Dieu vous bénisse ! dit le vieux petit homme. Vous avez deviné.
Et il se traîna tout courbé vers la charrette où il eut mille peines à se hisser, quoique Marie-Job le poussât des deux mains. Quand il se laissa tomber sur l'unique siège, on eût dit que l'essieu fléchissait et il y eut un choc sourd, comme un bruit de planches heurtées. La bonne femme s'installa tant bien que mal auprès de cet étrange compagnon et Mogis, tout de suite, prit le trot avec une ardeur qui n'était guère dans ses habitudes, même quand il commençait à respirer l'odeur de l'étable (1).
(1) Si vous offrez à une personne que vous rencontrez la nuit sur une route de monter dans votre voiture, il arrive ou que le cheval s'emporte, ou qu'il succombe sous le fardeau. La personne disparaît subitement (Ph. Redmond, Some Wexford folklore, Folklore, t. X, p. 363). C'est là un épisode fréquent dans les légendes irlandaises
— Alors, c'est aussi l' Ile-Grande qui est le but de votre voyage ? interrogea Marie-Job, au bout de quelques instants, histoire de rompre le silence.
— Oui, dit brièvement le vieux qui. ne semblait pas causeur et demeurait recroquevillé en deux, sans doute sous le poids de ce fardeau mystérieux qu'on ne voyait pas.
— Je n'ai pas souvenir de vous y avoir jamais rencontré.
'■ — Oh ! non, vous étiez trop jeune quand j'en suis parti.
— Et vous arrivez de loin, à ce qu'il paraît ?
— De très loin.
Marie-Job n'osa le questionner davantage. D'ailleurs, on entrait dans la grève, où il y avait à faire attention, à cause des fondrières de vase et des roches de pierre noire éparses le long de la mauvaise piste qui tenait lieu de chemin. La commissionnaire ne fut pas sans remarquer, à ce propos, que les roues de la charrette enfonçaient dans le sable plus que de coutume.
— Sapristi, marmonna-t-elle entre ses dents, il faut que nous soyons terriblement chargés !...
Et, comme elle avait pris très peu de commissions en ville, comme, d'autre part, le vieux petit homme, tout rabougri, ne devait guère peser plus qu'un garçonnet, force était de supposer que c'était ce qu'il disait porter qui pesait si lourd.
Et cela ne laissait pas de donner beaucoup à réfléchir à la bonne femme, peut-être aussi à Mogis lui-même qui, malgré son entrain, commençait à faiblir et butait presque à chaque pas. Lorsqu'il atteignit enfin la terre d'Enès-Veur, il n'avait plus un poil de sec.
Là, vous savez, il y a deux embranchements, l'un tournant à gauche vers l'éghse paroissiale de Saint-Sauveur, l'autre filant tout droit sur le bourg, où Marie-Job Kerguénou avait sa « demeurance ». Mogis ayant fait halte de son propre mouvement, sans doute afin de reprendre haleine, elle en profita pour dire à son muet compagnon dont elle était plus que pressée de se séparer :
— Nous voici à l'île, mon ancien : Dieu vous conduise en votre route !
— Soit, gémit le vieux petit homme.
Et il essaya de se lever, mais ce fut pour retomber aussi vite sur le siège, sinon de tout son poids, du moins de tout le poids de la chose inconnue. Et, de nouveau, l'essieu ploya ; de nouveau le bruit de planches heurtées se fit entendre.
— Jamais je ne pourrai, soupira-t-il avec un accent si douloureux que Marie-Job en fut remuée jusqu'aux entrailles.
— Allons, dit-elle, quoique je ne comprenne rien à vos manières et quelque hâte que j'aie d'être chez moi, s'il y a encore quelque chose en quoi je puisse vous servir, parlez.
— Eh bien ! répondit-il, menez-moi jusqu'au cimetière de Saint-Sauveur.
Au cimetière ! A pareille heure !... Marie- Job fut sur le point de répliquer" qu'avec tout son bon vouloir elle ne pouvait pas faire cela pour lui, mais Mogis ne lui en laissa pas le temps. Comme s'il eût entendu la phrase du vieux petit homme, il s'engagea sur la gauche, dans le chemin de Saint-Sauveur. Marie-Job ne savait plus que penser. Quand ils arrivèrent auprès de l'enclos des morts, la grille, contrairement à l'usage, était ouverte. L'étrange pèlerin eut un cri de satisfaction.
— Vous voyez que je suis attendu, dit-il. Ce n'est, en vérité, pas trop tôt.
Et, retrouvant une vigueur qu'on ne lui eût jamais soupçonnée, il sauta presque légèrement à terre.
— Tant mieux donc, dit Marie-Job en s'apprêtant à prendre congé.
Mais elle n'était pas au terme de son aventure, car à peine eut-elle ajouté, comme il convient : « Au revoir jusqu'à une autre fois », que le vieux petit homme repartit :
— Non pas, s'il vous plaît !... Puisque vous m'avez accompagné en ce lieu, vous n'êtes plus libre de vous en aller avant que j'aie parachevé ma tâche, sinon, le poids que je porte, c'est vous qui l'aurez à l'avenir sur vos épaules... Je vous le conseille dans votre intérêt et parce que vous avez été compatissante à mon égard : descendez et suivez-moi.
Marie-Job Kerguénou, je l'ai dit, n'était pas
136 LES RÉVENANTS
une personne facile à intimider, mais, au ton avec lequel le vieux petit homme prononça ces paroles, elle sentit que ce qu'il y avait de plus raisonnable à faire, c'était d'obéir. Elle mit donc pied à terre, après avoir abandonné les guides sur la croupe de Mogis.
— Voici, reprit l'autre : j'ai besoin de savoir où est enterré le dernier mort de la famille des Pasquiou.
— N'est-ce que cela ? répondit-elle. J'étais du convoi. Venez.
Elle de s'orienter parmi les tombes dont les dalles de pierre grise se pressaient côte à côte, assez nettement visibles sous la clarté des étoiles. Et, quand elle eut trouvé celle qu'il cherchait :
— Tenez ! La croix est toute neuve. Il doit y avoir dessus le nom de Jeanne- Yvonne Pasquiou, femme Squérent... Moi, mes parents oublièrent de me faire apprendre à lire.
— Et moi, il y a longtemps que je l'ai désappris, riposta le vieux petit homme. Mais nous allons bien voir si vous ne faites pas erreur.
Ce disant, il se prosterna, la tête en avant, au pied de la tombe. Et alors se passa une chose effrayante, une chose incroyable... La pierre se souleva, tourna sur un de ses bords comme le couvercle d'un coffre, et Marie-Job Kerguénou sentit sur son visage le souffle froid de la mort, tandis que sous terre retentissait un son mat, comme le bruit d'un cercueil heurtant le fond de la fosse. Elle murmura, blême d'épouvante :
— Doue da hardori' an Anaon (Dieu pardonne aux Défunts) !
— Vous avez d'un seul coup délivré deux âmes, dit près d'elle la voix de son compagnon.
Il était debout, maintenant, et tout transformé. Le vieux petit homme avait redressé sa taille et apparaissait subitement grandi. La commissionnaire put enfin voir à plein son visage... Le nez manquait ; la place des yeux était vide.
— N'ayez point de peur, Marie-Job Kerguénou, dit-il. Je suis Mathias Carvennec dont vous avez sans doute entendu parler, jadis, par votre père, car nous fûmes camarades de jeunesse. Il vint, avec les autres gars de l'île, jusqu'au haut de la côte où vous m'avez rencontré, nous faire la conduite, à Patrice Pasquiou et à moi, quand nous fûmes pris pour le service par le sort. C'était au temps de Napoléon le Vieux. Nous fûmes envoyés à la guerre l'un et l'autre, dans le même régiment. Patrice fut frappé d'une balle, à mes côtés ; le soir, à l'ambulance, il me dit : « Je vais mourir ; voici tout mon argent ; tâche qu'on m'enterre dans un endroit facile à reconnaître, de telle sorte, si tu survis, que tu puisses ramener mes os à l' Ile-Grande et les faire déposer auprès des reliques de mes pères, dans la terre de mon pays. )) Il me laissait une somme considérable, au moins deux cents écus. Je payai pour qu'on le mît dans une fosse à part, mais, plusieurs mois après, quand on nous dit que la guerre était finie et que nous allions être congédiés, ma joie fut si vive que
je négligeai la recommandation de Patrice Pasquiou : malgré mon serment, je rentrai sans lui. Comme mes parents, dans l'intervalle, avaient quitté r Ile-Grande, pour prendre une ferme à Loquémau, c'est là que je vins les rejoindre. Là aussi je me mariai, là je fis souche d'enfants, là enfin je mourus, il y a quinze ans. Mais je ne fus pas plus tôt dans ma tombe qu'il me fallut me lever. Tant que je n'aurais pas acquitté ma dette envers mon ami, je n'aurais pas droit au repos. J'ai dû aller chercher Pasquiou : voici quinze ans que je marche, ne voyageant que du coucher du soleil au chant du coq et faisant à reculons, les nuits paires, la moitié, plus la moitié de la moitié du chemin que j'avais gagné les nuits impaires (1). Le cercueil de Patrice Pasquiou, sur mes épaules, pesait le poids de l'arbre entier qui en avait fourni les planches (2). C'est lui que vous avez entendu, par instants, rendre ce son de bois qu'on heurte. Sans votre bénignité et celle de votre cheval, j'en aurais encore eu pour plus d'une année avant d'arriver à la fin de ma pénitence. Maintenant, mon temps est accompli (ma amzer zo peurachu). Dieu vous récompensera sous peu, Marie-Job Ker-^ guénou. Rentrez chez vous en paix, et, demain,
(1) En Galles, les mauvais revenants, condamnés à parcourir la terre jusqu'à ce qu'ils soient mis dans un étang ou dans la Mer Rouge, peuvent parfois revenir encore à leur point de départ en avançant chaque année de la longueur d'un grain de blé ou d'orge (E. Owen, Welsh folklore, p. 210).
(2) Cf. ci-dessus, t. II, p. 90.
mettez toutes vos affaires en ordre. Car ce voyage sera le dernier que vous aurez fait, vous et votre Mogis. A bientôt, dans les Joies (ebars er Joaïo) (1) !
A peine eut-il achevé ces mots que la commissionnaire se trouva seule, parmi les tombes. Le mort avait disparu. A l'horloge de l'église, minuit sonnait. La pauvre femme se sentit toute transie ; elle s'empressa de remonter dans sa carriole et atteignit enfin à sa maison. Le lendemain, quand Glauda Gofî vint prendre livraison de son tabac, elle trouva Marie-Job au lit :
— Vous êtes donc malade ? lui demanda-t-elle avec intérêt.
— Dites que je touche à ma passion, lui répondit Marie-Job Kerguénou. C'est à cause de vous ; mais j'ai assez vécu, je ne regrette rien. Ayez seulement l'obligeance de m'envoyer un prêtre.
Elle mourut le jour même. Dieu lui pardonne ! Et, après qu'on l'eut mise en terre, il fallut également planter « Mogis » ; il était complètement froid, quand on alla voir dans sa crèche (2).
(Conté par Annettès, mendiante. — La Clarté.)
(1) Les Joies éternelles.
(2) Un mort qui avait demandé à sa sœur d'être enterré à Lanhouarneau, et dont celle-ci n'avait pas respecté les dernières volontés, ouvre sa tombe et se fait porter, sur le dos de sa sœur, du cimetière de Plougar, où il était, à celui de Lanhouameau (Sauvé, Revue des tradilions populaires, t. II, p. 267-268).
A cette légende, on peut comparer, en Irlande, la dramatique
histoire de Tadhg O Cathain, forcé de porter sur son dos pendant une longue nuit, de cimetière en cimetière, un cadavre, jusqu'au moment où il a trouvé le cimetière et la fosse tout ouverte où il doit le déposer {Annales de Bretagne, t. VIII, p. 514-547). En Irlande, on croit que les morts ne reposent pas s'ils ne sont pas mis en terre à côté des membres de leur famille (lady Wilde, Ancienl legends, p. 82). Un jeune homme, enterré loin des siens, fut enlevé de sa tombe par un convoi de fantômes, la nuit même qui suivit son enterrement {ihid., p. 118). On répugne à changer un corps de cimetière (Th. J. Westropp, Folklore, t. XXII, p. 56. Dans le Morbihan, on croit à une espèce de revenants qui se font porter par les vivants ou au contraire les prennent sur leur dos. Le Rouzic, Carnac, p. 55, 60, 106.
XGIII
La pierre de salut.
Ce jour-là, il y avait un grand repas à Kerbérennès, maison riche de la paroisse de Langoat. Le plus jeune des enfants étant encore en bas âge, on craignit que, par ses pleurs ^ou par ses cris, il ne gênât les convives ; on pria donc une des servantes de sortir avec lui et de l'amuser pendant toute la durée du repas. La fille qui fut chargée de ce soin ne trouva rien de mieux, pour distraire le poupon, que de se mettre à lancer des pierres dans une citerne vaste et profonde, située à l'un des angles de la cour.
Les pierres, en tombant, faisaient : ploufï ! ploufï ! Ce jeu égayait l'enfant ; la servante ne l'interrompit que lorsque les invités de Kerbérennès se furent levés de table.
On l'appela alors pour venir laver la vaisselle.
Elle était occupée à cette nouvelle besogne, quand tout à coup une grêle de cailloux s'abattit sur la façade de la maison. Il en pleuvait dans l'intérieur de la cuisine, par la fenêtre et par l'ouverture de la porte.
La servante sursauta, tout interloquée.
Les cailloux rebondissaient sur les meubles, avec violence. Bon nombre d'assiettes volèrent
en éclats autour de la jeune fille. Elle abrita sa figure derrière son bras et tâcha de voir d'où arrivaient toutes ces pierres. Elle constata qu'elles jaillissaient de la citerne, et ne douta point que ce ne fussent celles-là mêmes qu'elle y avait lancées tout à l'heure.
Elle se garda bien d'en rien dire à ses maîtres, se bornant à leur montrer sur le sol les pierres qui avaient occasionné le dégât. Le propriétaire de Kerbérennès crut à la vengeance d'un voisin qu'il n'avait pas jugé à propos d'inviter au repas. Quant à sa femme, vous pouvez penser qu'elle était navrée de voir son mobilier si luisant criblé d'éraflures, et sa meilleure vaisselle en morceaux.
On se coucha de fort mauvaise humeur, cette nuit-là, à Kerbérennès.
La jeune servante était restée sur pied la dernière, comme c'était son devoir. Elle finissait de couvrir le feu de l'âtre avec la cendre et s'apprêtait à aller se coucher à son tour, lorsqu'entra, le corps ployé en deux, une misérable vieille pauvresse dont les haillons dégouttaient d'eau (1).
Elle grelottait si fort, la pauvre vieille, que la servante en eut grand pitié, quoique ce ne fût
(1) Il est souvent question en Irlande de femmes qui visitent les maisons la nuit et qui se mettent à filer ; ce sont des ban-fionn ou « femmes blanches » (D. Fitzgerald, Popular taies of Ireland, Revue celtique, t. IV, p. 181-185. Cf. Kennedy, Legendarij Fictions, p. 160-161).
pas une heure à se présenter chez des chrétiens.
— Vous avez l'air d'avoir bien froid, ma brave femme ? dit la servante.
— Oui, répondit la « groac'h (1) », bien froid, en effet 1
— Il pleut donc à verse que vos hardes sont trempées à ce point ?
Notez qu'il faisait nuit d'étoiles, sans un nuage, mais la jeune fdle avait la tête si troublée depuis son aventure du jour, qu'elle ne savait même plus la couleur du temps.
— Approchez-vous du foyer, marraine, repritelle, je vais rallumer le feu.
La pauvresse s'assit sur un escabeau qui était dans le coin de l'âtre. Mais elle continuait de gre lotter, malgré la flambée d'ajonc sec que venait d'allumer la servante. Et, tout en grelottant, elle gémissait, gémissait :
— laou, ma Doué !... laou... laou... ^a Doué, couscoudé ! (Hélas ; mon Dieu !... Hélas !... Hélas !... Mon Dieu, cependant !)
— Par le Sauveur, supplia la jeune servante, ne vous lamentez pas ainsi ! Le maître couche
(1) Groac'h est pris tour à tour en bonne ou en mauvaise part. Il signifie vieille sorcière ou simplement vieille femme. En Galles, la Gwrach y Rhibijn annonce la mort en battant les vitres, la nuit, de ses ailes de cuir et en poussant un hurlement sinistre. Parfois elle apparaît dans les champs au clair de lune sous la forme d'une jolie fille, et si un jeune homme attardé répond à ses avances, elle reprend sa forme horrible et l'entraîne on ne sait où (H. C. Tierney, Hermine, t. XXXIV, p. 51).
dans le lit que voilà, et il s'est endormi, ce soir, sur son mécontentement. Si vous le réveillez, il ne fera pas bon ici pour vous.
Elle achevait à peine de parler ainsi, à voix basse, que le maître se réveillait.
— Que signifie ce feu ? cria-t-il.
Il ne pouvait apercevoir la vieille mendiante qui occupait précisément le coin de l'âtre situé à la tête du lit. Il eût fallu, pour qu'il la vît, qu'il se penchât au dehors. De quoi il n'avait nulle envie, attendu qu'il était un peu gourd, ayant festoyé dans la journée.
Il répéta toutefois sa question, mais déjà rendormi à moitié :
— Que signifie ce feu ?
La servajLxte allait répondre, lorsque trois coups violents retentirent sur le banc îossel.
Le maître ne bougea plus.
Qui avait frappé ces trois coups ? C'est ce que la servante n'aurait su dire. La « groac'h » n'avait pas fait un mouvement ; les mains croisées sur ses genoux, elle aurait eu l'air d'une morte, n'eût été la plainte ininterrompue qui s'exhalait de ses lèvres et le grelottement qui secouait sa vieille peau.
La servante sentait sa peur de l'après-midi s'accroître d'une épouvante nouvelle.
— Chauffez-vous, marraine, dit-elle. Vous n'avez désormais qu'à entretenir la flamme.
Et, en grande hâte, elle gagna son lit qui était à l'autre bout de la cuisine.
Une fois couchée, elle fît semblant de dormir, mais ne cessa de veiller d'un œil, quoiqu'elle fût bien lasse. Au premier chant du coq, elle vit la pauvresse se lever et disparaître.
— C'est bien une morte, pensa-t-elle ; elle s'en va, parce que son heure est venue.
Dès que l'aube colora le ciel, la jeune fille se rhabilla, sans avoir pris son repos, et, d'un pas rapide, s'achemina vers le bourg. A l'église, elle trouva le recteur qui revêtait son surplis pour la célébration de la première messe basse.
— Au nom de Dieu, Monsieur le recteur, confessez-moi sur-le-champ !
Et elle lui conta tout, l'histoire de la citerne et celle de la mendiante.
Le recteur lui dit :
— Soyez en paix ! Tout ceci s'éclaircira, car tout ceci s'est fait avec le consentement de Dieu. La bonne femme reviendra vous visiter. Attendez-la, et, comme hier, recevez-la du mieux qu'il vous sera possible.
La pauvrette s'en retourna chez elle, réconfortée.
Le soir même, la prédiction du recteur s'accomplit. La ( groac'h » reparut. La servante avait eu soin de lui préparer un grand feu dont tout l'âtre rayonnait. Comme la veille, la mendiante, à peine assise, se mit à gémir ; seulement elle ne grelottait plus, ses haillons étaient presque secs, et ses gémissements mêmes étaient moins lugubres à entendre.
140 LÈS RÈVÈNANtS
La jeune fille se sentait avec elle plus à l'aise ; toutefois elle ne dormit pas plus que la nuit précédente, et, à l'aube, elle se rendit de nouveau près du recteur.
— Ce soir, dit celui-ci, vous verrez encore arriver la morte. Ce sera la troisième fois. Vous aurez acquis le droit de l'interroger. Demandezlui pourquoi ses vêtements étaient si trempés avant-hier. Je suis sûr qu'elle vous donnera l'explication de tout.
C'était un homme de bon conseil que ce recteur, et qui savait, comme pas un, son métier de prêtre.
Cette fois, la servante alluma sur le foyer un vrai feu de Saint-Jean. A l'heure accoutumée, elle vit entrer la vieille, et la vieille prit place sur Tescabeau. à l'angle de la cheminée, non seulement sans grelotter, mais encore sans gémir.
La servante entama la conversation :
— Seigneur Dieu béni ! Vous voilà en meilleur état, marraine. Pourquoi donc vos vêtements étaient-ils trempés à ce point, quand vous êtes venue ici tout d'abord ?
— Je puis te le dire à présent, ma filleule, répondit la pauvresse. Depuis cinquante ans, je fais pénitence au fond de la citerne qui est dans la cour*
— En ce cas, je vous ai peut-être blessée avanthier, quand j'y ai jeté des pierres pour amuser l'enfant ?
— Tu m'as sauvée, au contraire. Je ne pouvais
sortir de ce trou qu'à la condition d'avoir une pierre dans la main, une pierre de secours jetée par un vivant.
Ce disant, la vieille fouilla dans la poche de sa jupe.
— Cette pierre, la voici, dit-elle. Je te la rends afin qu'elle te porte bonheur.
— ■ Mais alors, reprit la jeune fille, ce n'est donc pas vous qui avez rejeté contre la maison tous les cailloux que j'avais lancés dans la citerne ?
^ Certes, non ! Celui qui faisait cela, c'était mon mauvais ange. Heureusement, il n'a pu les rejeter tous. Je tenais déjà bien serrée dans ma main la pierre qui devait me sauver. C'est celle que je t'ai remise. Garde-la précieusement. Je ne saurais te faire un meilleur cadeau, en reconnaissance du service que tu m'as rendu. Mais si tu t'en sépares, le bonheur sortira de ta maison avec elle.
— Je vous remercie, dit la jeune servante. Je veillerai sur cette pierre de salut comme sur la prunelle de mes yeux. Si vous allez maintenant en paradis, faites savoir à ma mère que vous m'aurez vue.
— Oui, répondit la pauvresse, mais j'attends encore de toi une dernière bonté.
— Parlez ! je suis à vos ordres.
— Il me faut deux messes que tu feras dire à mon intention, dans la chapelle de Saint-Carré, par le recteur qui t'a si bien disposée à mon égard.
— Soit.
La servante n'eut pas plus tôt prononcé ce mot que la vieille s'évanouit en une petite fumée blanche.
Le recteur de Langoat, le dimanche suivant, partit pour Saint-Carré. Il y célébra les deux messes sollicitées par la mendiante. La jeune servante assista à l'une et à l'autre. Comme elle s'en revenait, nu-pieds, elle vit un léger nuage de poussière s'élever devant elle sur la route ; ce nuage prit peu à peu la forme de la pauvresse. Seulement, le visage semblait tout jeune et resplendissait d'une clarté surnaturelle.
Le vœu de la morte était accompli.
(Conté par Marie Corre. — Penvénan, 1886.)
XGIV Le « Vieux » de Tourc'h.
Ceci se passait au village de Keranniou, en Tourc'h. Le chef de ménage, le penn-ti^ s'était marié sur le tard, avait épousé une toute jeune femme, en avait eu sept enfants, et, brusquement, était mort.
D'après son inscription tumulaire, il avait alors soixante-dix ans. Aussi, lorsqu'on évoquait parfois son souvenir dans la maison, ne l'appelait-on jamais que le Vieux, ar pôtr coz.
Vivant, il avait l'humeur gaie, comme c'est l'ordinaire en Cornouaille. Et la mort ne semblait pas l'avoir attristé. Il avait dû enjôler le bon Dieu pour obtenir de lui la faveur de faire son purgatoire dans son ancienne demeure, à Keranniou.
On ne l'y voyait pas, mais on l'entendait toujours rire dans quelque coin.
Il n'était pas de malice qu'il ne fit. Malices innocentes, d'ailleurs, et qui ne tiraient pas à conséquence.
Il se plaisait surtout à taquiner Thérèse, une jeune servante, entrée dans la maison depuis sa mort, et pour laquelle il s'était pris d'affection, sans doute parce qu'elle avait un caractère tout
pareil au sien et qu'elle riait à gorge déployée du matin au soir ; peut-être aussi parce qu'elle était très bonne, très patiente avec les enfants, les sept enfants qu'il avait laissés et dont les deux derniers étaient encore en bas âge.
De son vivant, le Vieux aimait beaucoup le cidre. Maintenant, il faisait sa pénitence de mort, en montant la garde autour des pommes qu'on entassait à Keranniou, au bas-bout de la maison, derrière des claies de paille tressée.
Vous connaissez le prt)verbe. Mab e lad eo Cadiô, « Cadiou est fils de son père ». Le Vieux ayant aimé le cidre, ses enfants raffolaient des pommes.
Sans cesse, ils criaient, pendus aux jupons de Thérèse :
— Thérèse, attrape-nous des pommes !
Thérèse faisait semblant de les repousser, mais
se dirigeait tout de même du côté des pommes.
— Vieux, disait-elle en riant, laisse-m'en prendre une pour chacun des petits (1).
Le Vieux riait aussi, et la laissait prendre. Par exemple, il avait soin de compter à mesure :
— Une ! Deux ! Trois ! Quatre ! Cinq ! Six ! Sept!
Après la septième, il mettait le holà... Vous pensez bien que les pommes étaient déjà mangées et qu'on en réclamait d'autres.
(1) Gf, le vieux sqaire de Pentrevoelas qui revient après sa mort pour garder ses pommes contre les maraudeurs (E. Owen, Welsh folklore, p. 200-201).
Thérèse usait alors d'un stratagème. Elle allait quérir une gaule munie à son extrémité d'une épingle sans tête. Et avec la gaule elle fourrageait dans le tas de pommes, et elle en amenait une, puis deux, puis vingt autres ; le Vieux faisait mille parades vaines, et rageait, sans pouvoir s'empêcher de rire.
— Je te revaudrai cela, Thérèse ! criait-il. Quelquefois il parvenait à s'emparer du bout du
bâton.
— Allons ! Vieux, lâche donc, disait Thérèse. C'est pour les petits !
Et elle tirait, elle tirait sur l'autre bout,
— Oui ! Oui ! ricanait le Vieux.
Et il se raidissait si fort que ses vieilles joues flasques et jaunes en devenaient toutes rouges, toutes gonflées.
Puis, brusquement, il lâchait tout. Thérèse, qui ne s'y attendait point, tombait à la renverse. Et le Vieux de rire, de sa petite voix flûtée, de sa petite voix grêle. :
— Hi ! Hi ! Hi ! Hu ! Hu ! Hu !
C'était un drôle de Vieux.
Il arrivait souvent que Thérèse ne retrouvait plus ses vaches dans le champ où elle les avait menées, le matin, ni ses porcs dans les garennes{l) où elle les avait lâchés.
(1) Garennes, chemins ruraux généralement asse? mal entretenus et coupés de mares.
— Allons ! c'est encore un tour du Vieux, pensait la petite servante.
Elle faisait mine de chercher, pendant quelque temps, grimpait sur les talus pour voir plus au loin, puis sautait à bas, dans le champ ou dans le chemin, en criant à haute voix, avec une moue de dépit :
— Que sont encore devenues ces vilaines bêtes ? Ce manège lui réussissait toujours. Un éclat de
rire chevrotant sortait soudain d'une toufïe de genêts ou d'un buisson de lande. Et la tête du Vieux apparaissait, épanouie dans une folle grimace.
- — Vieux, viens m'aider à chercher les bêtes, disait alors Thérèse.
Le Vieux la plaisantait, la traitait d'écervelée, de petite propre-à-rien, et finalement la conduisait où étaient les vaches ou les porcs. Il n'avait pas de peine à retrouver les animaux perdus, puisque c'était lui-même qui les égarait (1).
Le jeudi soir, on faisait des crêpes à Keranniou comme dans la plupart des fermes bretonnes, en vue des deux jours maigres, du vendredi et du samedi.
On installait une crêpière dans chaque foyer ; l'une, dans la cuisine, était réservée à la servante principale ; Thérèse vaquait à l'autre, dans la
(1) Sur les Esprits ou les revenants qui égarent les gens, cf. Le Flouzic, Carnac, p. 98,
pièce qu'on appelle le bas-bout (ar penn-traon), et qui sert d'ordinaire de lieu de débarras.
La servante principale, plus âgée que Thérèse, était aussi plus experte. Elle avait une dextérité merveilleuse pour étendre la pâte avec la raclette et retourner la crêpe, déjà couleur d'or, avec Téclisse. On s'étonnait que le Vieux, grand amateur de crêpes au temps où il en pouvait manger, ne vînt pas de préférence s'asseoir auprès d'elle. Mais, même sur ce chapitre, il demeurait obstinément fidèle à Thérèse. Il trouvait, il est vrai, à se régaler à sa façon, en plaisantant la fillette sur sa gaucherie.
— Encore une de manquée, belle fille !... Voyez donc, elle a plus de trous que le fond de culotte d'un mendiant... C'est ça, cousons-y des morceaux... Mais tu ne sais pas plus ravauder, je crois, que tu ne sais faire le neuf... C'est cela : change de méthode... Voici maintenant que la crêpe va être aussi épaisse qu'une vilaine bouse de vache...
Et le Vieux de rire, de rire à se tordre :
— Hu ! Hu ! Hu ! Hi ! Hi ! Hi !
Thérèse aussi riait, avec sa belle humeur inaltérable. On s'en donnait à cœur joie dans le basbout, et ce n'était tant pis que pour les crêpes qui, pendant ce temps-là, se faisaient à la grâce de Dieu. '^ '
— Çà, disait Thérèse au Vieux, en lui rendant taquinerie pour taquinerie, pour combien de temps vous a-t-on donné congé dans l'autre monde ?
— Tu commences à en avoir assez de moi, peut-être.
— Oh ! assurément. Vous n'êtes pas sérieux, pour un mort. En vérité, pour ce que vous êtes venu faire ici, vous auriez aussi bien pu rester là-bas,
— ■ Tu parles comme une sotte de ce que tu ne sais pas.
— Ou, comme une curieuse, de ce que je voudrais savoir. Si vous étiez bien gentil, Vieux, vous me diriez pourquoi vous êtes revenu de si loin et jusques à quand cela doit durer.
Elle parlait ainsi d'un ton moitié câlin, moitié comique :
Le Vieux répondait alors, sentencieusement :
■ — Il faut que ce qui doit être soit. Vivant ou mort, on doit remplir sa destinée.
Et, pour changer de conversation, il ajoutait avec sa jovialité ordinaire :
— ' Puisque c'est ton lot de faire des crêpes, si tu ne les fais pas bien de ton vivant, crois que tu t'en repentiras, après ta mort.
Le Vieux avait d'autres amusements.
Par exemple, il lui arrivait de passer les aprèsmidi à jouer à la boule. Un soir, un pillawer de la Feuillée (1), qui était en tournée dans la région, vint demander à loger à Keranniou.
(1) Le bourg de La Feuillée est situé dans le Menez- Are, sur la route de Garhaix à Landerneau, non loin du Ménez-Mikel et du funèbre marais de Yeun-Elez, véritable Stygia palus de la Basse-
Ce pillawer avait entendu parler du pôtr coz.
Les pillawers sont gens habiles, mais ils ont tort de se croire plus d'esprit encore qu'ils n'en ont. Celui-ci, après avoir bourré de tabac à chiquer et allumé au foyer sa petite pipe en terre noire, dit à Thérèse qu'il ne serait pas fâché de faire un brin connaissance avec ce Vieux dont on parlait tant.
— Ma foi, il est en train de jouer à la boule (1), là-haut, dans le grenier. Allez l'y voir. Seulement je vous avertis qu'il n'aime pas beaucoup qu'on le dérange.
— Laissez faire, répartit le pillawer, d'un air d'importance goguenarde. J'en ai roulé de plus fins que ce bonhomme. Je vais me proposer à lui comme partenaire.
— Prenez garde ! A votre place, je me tiendrais tranquille.
Bretagne. La colline qui porte le bourg s'élève à 280 mètres audessus du niveau de la mer. C'est un pays triste, d'une nudité maigre et désolée. Quelques moutons y trouvent à paître, mais la terre n'y nourrit point son homme. Aussi le montagnard de cette contrée a-t-il fait de nécessité vertu. Périodiquement, à la belle saison, il se transforme en nomade. Il laisse aux femmes et aux enfants la garde de la maison et celle du troupeau, puis descend, au trot d'un bidet, vers les campagnes plus riches de la Cornouaille méridionale. Il chemine de seuil en seuil, occupé de mille trafics, achetant les vieilles choses sordides, vieilles ferrailles, vieux chiffon?. Les sonnailles de son bidet tintent le long des routes, tandis que retentit son cri mélancolique : Tamm pillou 1 Tamm ! (morceaux de chiffons 1 morceaux !) C'est un type très à part que celui du pillawer, et qui prêterait à une curieuse monographie. (I) Cf. Le Rouzic, Cornac, p. 153.
156 lES REVENANTS
Mais le pillawer était déjà dans l'escalier...
Quand il redescendit, il n'était plus qu'un paquet de chair meurtrie. On le soigna à la ferme. Il fut un mois à guérir.
Dès qu'il fut hors de danger, Thérèse n'eut rien de plus pressé que de se gausser de lui joliment.
— Qu'est-ce que je vous disais, mon pauvre cher homme !... Voilà votre tournée perdue maintenant. Vous rentrerez chez vous, le sac vide et le corps en piteux état. Ne racontez pas votre histoire aux gars de La Feuillée : ils vous trouveraient la mine d'un sot. Mais, dites-moi du moins comment les choses se sont passées.
Le pillawer lui fit ce récit d'un ton geignard. Ah ! il s'en souviendrait, de cette leçon ! Il avait donc proposé au Vieux de jouer à deux. « Fort bien, avait répondu le Vieux, je serai le joueur, toi, la boule. » Et de vous empoigner mon pillawer, et de vous le pétrir, en quelques tours de main^, comme une simple boulette, et de le lancer d'un bout de la pièce à l'autre. « Roule, pillawer ! » Heureusement que la porte du grenier était restée ouverte, et que le pillawer avait eu la chance de l'enfiler. On le ramassa en bas, dans l'état que l'on sait. ..
L'année suivante, il reparut à Keranniou, qui était une maison hospitalière. Naturellement, il ne soufïïa mot du pôir-coz. Il ne demandait pas mieux, cette fois, que de rester bien coi, sur le banc de l'âtre, à fumer sa petite pipe en terre noire. Mais il ne fut pas plus tôt assis qu'il fut
bousculé dans le feu. Il s'en fallut de peu qu'il n'y rôtît. Il se releva, alla s'asseoir près de la table. Mais alors des mains invisibles lui pincèrent les cuisses jusqu'au sang et des paires de giffles se mirent à pleuvoir sur ses joues, au point qu'elles en étaient toutes marbrées. Il dut s'enfuir au plus vite (1). Depuis, il n'osa même plus passer sur les terres de la ferme.
Le Vieux fit longtemps des gorges chaudes de cette aventure.
C'était vraiment un farceur que ce Vieux.
La nuit venue et les prières dites en commun, je vous assure que c'était à qui se fourrerait le plus prestement au lit, dans le manoir de Keranniou. Car le dernier couché recevait sur le derrière une si formidable claque qu'il ne pouvait guère ensuite reposer qu'à plat ventre. Ce terrible Vieux vous imprimait sa paume et ses cinq doigts dans la peau. L'endroit, qui était aussi l'envers, en restait endolori pendant toute une semaine (2).
Sur ces entrefaites, Thérèse, qui était devenue une belle et forte fille, quitta la ferme pour se marier. Les enfants ayant grandi et pouvant désormais se passer de soins, la veuve de Keran-
(1) Cf. le revenant de Tymawr (Galles) qui tourmentait les domestiques, les pinçait et ne leur laissait de repos ni jour ni nuit (E. Owen, Welsh folklore, p. 195).
(2) Cf. Le Rouzic, Carnac, p. 152. Il est bon de se rappeler la structure des lits bretons, avec leur banc lossel servant de marchepied et leur volet qui glisse dans une rainure. On y entre nécessairement la tête la première.
niou ne jugea pas à propos de la remplacer, La servante principale, moyennant une faible augmentation de gages, se chargea de toute la J)esogne. Pôtr-coz ne l'aimait pas. Elle était grignouse, c'est-à-dire revêche. Toujours grognant, geignant, rechignant. Ce fut une tout autre chanson. Ou plutôt, Thérèse partie, il n'y avait plus de chanson du tout. Adieu, le bon temps ! Le Vieux en devint fort maussade. On voyait bien qu'il ne cherchait qu'une occasion de jouer un mauvais tour à la servante principale, désormais l'unique. Elle la lui fournit elle-même.
Le Vieux, ai-je dit, prenait grand plaisir à regarder faire des crêpes.
Comme on n'en faisait plus que dans l'âtre de la cuisine, c'est là qu'il vint s'installer désormais, près de la servante que nous appellerons, si vous voulez. Mon. Celle-ci, dès la première fois, l'accueillit assez mal. A la seconde, elle lui signifia durement qu'elle ne tolérerait plus sa présence. Le Vieux n'était pas homme à se déconcerter. Le troisième jeudi, il était encore à son poste. Pour le coup. Mon enragea.
Elle grommelait :
— Il m'ennuie, ce Vieux. Il est là qui me regarde tout le temps avec son œil en dessous... Mais je m'en vais lui faire passer le goût des crêpes.
Comme elle en retournait une, sur son éclisse, elle la retira vivement, et l'appUqua toute brûlante sur la figure du Vieux.
Le pauvre bonhomme hurla de douleur.
Il se mit à sauter et à courir à travers la maison, comme un chat qu'on vient d'échauder. Puis il enfda la porte et disparut dans les champs.
La servante se félicitait d'avoir pour jamais débarrassé la ferme de cet hôte inquiétant.
A vrai dire, ce soir-là, on put se coucher en paix. Personne ne reçut de tape sur la fesse. Mon jubilait, en s'étendant entre ses draps. Elle s'endormit toute joyeuse. Tout à coup, il lui sembla, dans son sommeil, que ses draps devenaient durs comme des planches, et qu'entre celui de dessus et celui de dessous elle était pressée comme un grain de froment entre deux meules. Elle ouvrit les yeux. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, quand elle se retrouva debout et à demi écrasée entre le pied de son ht et le flanc de l'armoire voisine ! Elle cria au secours.
Les gens de la ferme, réveillés en sursaut, accourrurent et la délivrèrent.
Elle avait tout le corps meurtri ; sa vie durant, elle clocha des hanches.
La maîtresse de Keranniou, la veuve du Vieux, lui dit, quand son effroi fut un peu passé :
— Souvenez-vous de ceci, Mon. Il ne faut pas manquer aux morts,
Cette veuve, qui se nommait Catherine, était une petite femme très douce, assez timide, et qui était restée faible de santé à cause des nombreux enfants qu'elle avait eus coup sur coup. On s'étonnait dans le pays qu'elle ne se remariât point.
Elle n'était pas de taille à mener seule une exploitation aussi importante que celle de Keranniou.
D'aucuns prétendaient que le bon Dieu avait pris pitié d'elle, et expliquaient ainsi le retour du Vieux à la ferme, après sa mort.
Il y avait peut-être de cela, mais ce n'était pas la grande raison.
On le sut plus tard.
^ Un matin, Catherine se rendit au presbytère de Tourc'h. La gouvernante du recteur, la carahassenn, lui trouva l'air pâle, la mine plus souffreteuse qu'à l'ordinaire.
— Je voudrais parler à M. Dénès, murmura la pauvre femme, en s'affaissant sur une chaise.
M. Dénès, c'était le recteur, un brave homme de prêtre. Il fit entrer la veuve de Keranniou dans la salle à manger et ferma soigneusement la porte. Il pressentait qu'elle avait à lui faire quelque grave confidence.
La veuve ne fut pas plus tôt seule avec lui qu'elle fondit en larmes. Le recteur la laissa pleurer, puis l'encouragea doucement.
— Dites-moi votre peine, Katic ; cela vous soulagera, j'en suis sûr.
— Jamais je n'oserai. Monsieur Dénès. C'est si invraisemblable, si surnaturel !
Elle finit par oser. Elle se confessa, non sans rougir de honte. Voilà : elle se sentait enceinte. Elle pouvait jurer ses grands dieux pourtant que pas homme vivant n'était entré dans son lit, de-
puis la mort du Vieux. Mais, à diverses reprises, elle avait vu le Vieux lui-même s'étendre à côté d'elle. Elle aurait bien voulu se refuser. Elle lui avait obéi par peur. Il disait que Dieu l'ordonnait, qu'il n'était revenu que pour cela, parce qu'il n'avait pas fait son compte d' enfants...
— Il faut que ce qui doit être soit, prononça le recteur, quand elle eut tout raconté. Allez en paix, ma fille. Vous n'avez fait que votre devoir.
— Hélas ! Monsieur le recteur, comment seraisje en paix ? Les mauvaises langues vont tourner comme des roues de moulin. Je suis une femme perdue. On ne croira pas ce qui est...
En effet, dès que sa grossesse fut visible, tout le monde la hua. On l'accusa de s'être livrée au charretier. On la flétrit, on la vilipenda.
De guerre lasse, elle retourna au presbytère.
— Monsieur le recteur, donnez-moi, je vous prie, l'absolution finale. Je n'en peux plus. Je suis résolue de mourir.
— Attendez jusqu'à dimanche, Katic, et venez à la grand'messe.
Elle eut le courage d'y venir et de gagner son banc, malgré les yeux hostiles qui la dévisageaient, malgré les vilaines choses qui se chuchotaient à mi-voix sur son passage.
Après l'évangile, le recteur monta en chaire, pour le prône.
« — Paroissiens, dit-il, quiconque juge mal en ce monde sera mal jugé dans l'autre. Il y a ici une femme à qui vos calomnies font faire son purga-
toire en cette vie. Mais je vous dis, moi, que, si vous n'y prenez garde, vous vous damnerez à cause de ce que vous racontez d'elle. En vérité, vous vous acharnez comme des chiens pleins de rage après la jupe d'une honnête femme,.. Katic de Keranniou, relevez votre front. C'est à ceux qui médisent de vous de baisser la tête... »
A partir de ce jour, on laissa la veuve tranquille. Elle accoucha d'un enfant chétif, mais qui ressemblait à tous les autres enfants, sauf ce détail, qu'il n'avait pas d'yeux dans ses orbites (1).
Il avait, en revanche, une intelligence extraordinaire. On le mena baptiser. Quand on le rapporta à la ferme, il se mit à parler comme un homme et dit à sa mère combien de verres et quelles espèces de liqueurs les gens du baptême avaient bus à l'auberge du bourg.
Les personnes présentes en demeurèrent tout ébaubies. Elles comprirent alors que le recteur avait eu ses raisons pour parler comme il avait fait. Il ne fut plus bruit dans la contrée que du nouveau-né de Keranniou.
Le soir du jour où il naquit, on vit arriver le Vieux qui n'avait plus reparu à la ferme depuis l'incident de la crêpe. Non qu'il s'en fût éloigné. On l'avait maintes fois aperçu rôdant aux environs, dans les « garennes » abandonnées. Souvent
(1) Cf. le Giolla gan sûîlibh (garçon sans yeux) d'un conte ir- JantJais (G. Dottin, Contes irlandais, p. 32).
aussi sa tête s'était montrée derrière le vitrage de la fenêtre. Mais il n'avait plus franchi le seuil.
Ce soir-là, il reprit sa place au foyer, du côté où se trouvait le berceau, contre le lit de la mère. Il y passa les journées et les nuits. Dès que l'enfant pleurait, il se précipitait pour le bercer. C'était une chose qu'il n'avait guère faite de son vivant. Aussi avait-il le mouvement un peu brusque. Il appuyait parfois sur le rebord du berceau comme s'il se fût agi de peser sur un mancheron de charrue.
L'enfant, alors, le calmait :
— Dousîadic, pôtr-coz, dousiadic ! (Doucettement, Vieux, doucettement !)
L'enfant vécut sept mois ; il causait à merveille et avait l'air de tout voir, malgré ses orbites creuses.
Un matin, on le trouva mort dans sa couchette. Le Vieux l'accompagna jusqu'au cimetière et, à partir de ce moment, ne donna plus de ses nouvelles. Il attendait, dit-on, que l'enfant le conduisît au paradis par la main (1).
(Conté par Marie Hostiou. — Quimper.
(1) Cf. Luzel, Veillées bretonnes, p. 79, et R.-Fr. Le Men, Traditions et superstitions de la Basse-Bretagne, Revue celtique, t. I, p. 423). Le rôle donné ici au Vieux est attribué dans les récits parallèles à un lutin ou un follet.
XGV Le vieux fUeiir d'étoupes.
C'était à Kéribot, en Penvénan, dans une maison composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage. J'occupais le rez-de-chaussée, avec ma femme et mes enfants. A l'étage, demeurait un vieux qui était de son métier fdeur d'étoupes.
Ce vieux vint à mourir.
J'étais alors ce que je suis aujourd'hui : un pauvre tailleur de campagne, sauf qu'en ce tempslà, j'étais jeune, actif, et que la besogne ne me faisait jamais défaut. J'en avais même, la plupart du temps, à ne savoir par où commencer. J'étais obligé de passer la plus grande partie de mes nuits à coudre. Ma femme, qui était tricoteuse, me tenait compagnie. On couchait les enfants de bonne heure, et nous vaquions à notre ouvrage, chacun de son côté.
1' Un soir, que nous veilhons ainsi, en silence, ma femme Soëz me dit tout à coup :
— N'entends-tu pas ?
Elle me montrait du doigt le plancher, audessus de nos têtes.
Je prêtai l'oreille.
LES REVENANTS l65
C'était à croire que le vieux fileur était ressuscité, et qu'il recommençait à tourner son rouet, là-haut, dans la chambre. De temps en temps, le bruit s'arrêtait, comme si, une fuselée étant terminée, le fileur s'interrompait pour en apprêter une autre. Puis, le ron-ron reprenait de plus belle.
— Charlo, supplia ma femme, toute pâle, allons nous coucher. On m'avait bien dit qu'il n'était pas bon de veiller après minuit, le samedi soir (1).
Nous nous couchâmes, mais nous ne pûmes fermer l'œil ; la peur nous tenait éveillés, et aussi le bruit du rouet qui ne cessa qu'aux approches du matin.
Le lendemain soir, qui était dimanche, il ne pouvait être question de travailler. Nous fûmes au lit presque aussitôt que les enfants, et cette nuit-là, rien ne troubla notre sommeil.
Mais la nuit du lundi, celle du mardi, et toutes les nuits de la semaine, jusques et y compris celle du samedi suivant, nous eûmes dans les oreilles l'éternel ron-ron. Cela devenait intolérable. Le samedi soir, je dis à ma femme, en me couchant :
— Il faut que ça finisse. Demain, je monterai. Je veux en avoir le cœur net.
(1) Dans une légende recueillie en Irlande (Contes et légendes d'Irlande, p. 24-27), c'est un samedi soir qu'un ouvrier attardé rencontre d'abord un revenant, puis toute une chevauchée de fantômes.
166 LES RËVËNANtS
Je passai mon après-midi du dimanche à cho-' piner d'auberge en auberge, à seule fin de me donner du cœur, en sorte que je rentrai pour souper, un peu bu.
Ma soupe m'attendait dans Tâtre. Je la mangeai très vite, et je criai :
— Soëz Ghatton, allume-moi une chandelle que j'aille voir ce qu'il faut au vieux sloupêr (marchand d'étoupes).
— Jamais de la vie, Charlo ! Tu ne feras pas cette chose. Il nous arriverait malheur.
Je suis entêté, quand les verres pleins m'ont passé ailleurs que sous le nez.
J'allumai moi-même la chandelle, et me voilà dans l'escalier... Je n'avais pas grimpé six marches que je restai comme cloué sur place. Il venait de là-haut un vent terrible, un vent glacé qui faillit me jeter bas.
Du coup, toute ma boisson s'évapora et, avec elle, mon courage.
Je redescendis.
— • Cela te servira de leçon, me dit ma femme.
Vous me croirez si vous voulez, mais, une année durant, nous nous résignâmes à entendre audessus de nous le bruit du rouet, et, au bout d'une année, notre patience n'avait pas lassé le mort. Du reste, nous nous étions faits à notre supplice. Le ron-ron ne nous troublait presque plus. Si même il tardait parfois à se faire entendre, nous en étions comme inquiets. Il nous manquait quelque chose.
Je disais souvent à Soëz :
— Pourvu que le vieux sioupêr ne réveille pas les enfants, c'est tout ce qu'il faut.
Mais, en une année, les enfants grandissent. Certain soir, un des nôtres se dressa en sursaut dans son lit :
— Mère, qui est-ce donc qui fde ?
Ma femme se précipita vers lui, l'obligea à se recoucher :
— Personne ne file. Rendors-toi.
Et moi, je criai de la table où j'avais coutume de travailler :
— Ce sont les moutons qui font ce bruit dans l'étable.
L'enfant finit par se rendormir.
Tout de même, cela ne pouvait plus durer ainsi. J'allai trouver un fils que le vieux fileur d'étoupes avait laissé, et qui était fermier dans la paroisse voisine, à Plouguiel.
— Çà, lui dis-je, il se passe chez nous des choses étranges. Ton père revient. Il file, file, comme de son vivant, dans son ancienne chambre. M'est avis qu'il a besoin d'une messe. Si tu n'en recommandes pas une à son intention, je le ferai moimême.
— Il faut que je voie ça, me répondit-il.
Il m'accompagna chez nous, entendit ce que nous entendions.
C'était un honnête chrétien. Au point du jour, il se rendit au presbytère de Penvénan, et recommanda pour son père une messe de six francs. A
partir de ce moment-là, nous vécûmes tranquilles (1). Par exemple, il ne m'arriva plus de veiller le samedi soir plus tard que minuit.
(Conté par Charles Corre, dit Charlo Bipi, tailleur à Penvénan. — 1885.)
(1) Dans les îles à l'ouest du Connemara, on dit que l'on peut entendre, le mort rire et filer avec les fées ; mais après un an et un jour, les voix cessent et les morts s'en vont pour toujours (lady Wilde, Ancienl legends, p. 83).
XGVI Le miroir épave <
J'ai entendu raconter ceci à mon grand-père paternel qui était pilote à l'île, comme l'ont été successivement tous les Piton.
Un navire espagnol, ou brésilien — je ne sais plus au juste — avait sombré dans la chaussée de Sein^ et, de tous ceux qui étaient à bord, hommes d'équipage ou passagers, pas un n'en réchappa, malgré les efforts qui furent faits pour leur porter secours. Pendant les jours qui suivirent, la mer fut couverte de cadavres et de débris. On enterra chrétiennement les premiers, on recueillit et l'on se partagea les seconds, qui ne furent jamais réclamés par personne. Mon grandpère eut, comme les autres, son lot d'épaves. Dans le nombre se trouvait un miroir au verre très épais, avec une belle bordure de chêne, toute sculptée. La glace en était un peu ternie par endroits, à cause du séjour qu'il avait fait dans l'eau, mais il n'était pas autrement avarié, et, quand mon grand-père l'eut un peu astiqué à neuf et suspendu dans la grand'chambre de sa maison, il fut admiré par toutes les personnes qui n 10
le virent, car, en ce temps-là, les miroirs étaient une rareté dans notre paysy
La grand' chambre où on l'avait accroché pétait elle-même une pièce de luxe, réservée aux hôtes du dehors, aux gens d'importance, mareyeurs ou marchands de homards, avec lesquels mon grandpère était en rapports et qui venaient lui rendre visite, une ou deux fois l'an.
En temps ordinaire, elle demeurait close. Nul n'y pénétrait, sauf ma grand'mère, pour épousseter les meubles ou faire la lessive du plancher, et, naturellement, la bonne vieille ne s'attardait pas à se mirer dans la belle glace, se contentant tout au plus de lui donner au passage un coup de torchon.
Or, quelque cinq ou six mois après le naufrage en question, une fdleule à mon grand-père, qui habitait Audierne, annonça par lettre son intention de se rendre au pardon de saint Gwénolé qui est la fête de l'île. C'était une espèce de demoiselle, comme toutes les jeunes filles des villes, et il fut décidé qu'on la logerait dans la grand' chambre, pour lui faire honneur. Donc, le jour de son arrivée, ma grand'mère la conduisit à l'étage, dans la pièce qu'on lui avait destinée et ne manqua pas, vous pensez bien, de lui dire dès le seuil :
— Vous allez voir, Marie Dagorn, quel beau miroir nous avons !
Mais, tout aussi vite, elle s'écria, la voix changée :
— Tiens ! qu'est-ce qu'il a donc ?
Le verre qu'elle avait si soigneusement nettoyé la veille était voilé comme d'une brume et des gouttes d'eau ruisselaient de haut en bas, pareilles à des larmes.
— Oh ! fit la jeune fdle, un peu d'humidité, sans doute. Ça n'est rien.
Ma grand'mère n'insista pas, mais elle était intérieurement troublée et, le soir, quand elle fut au lit, seule avec son homme, elle lui dit :
— Tu ne sais pas. Piton ? Le miroir a sûrement quelque chose qui n'est pas naturel. Nous l'avons trouvé qui pleurait.
Le vieux se moqua d'elle.
— Allons donc !... Tu n'es pourtant pas arrivée à ton âge sans savoir que le verre sue quelquefois ?
— Suer !... Suer !... Pas en plein été, peut-être, et dans l'endroit le plus sec de la maison, encore !
— Ta ta ta !... Des bêtises !... Laisse-moi dormir.
La nuit passa. Quand ma grand'mère se leva le matin pour préparer le café, elle entendit audessus aller et venir la filleule que les cloches du pardon avaient probablement réveillée plus tôt que d'habitude et qui, déjà, devait s'attifer pour paraître à son avantage parmi les îliennes. Puis le bruit des pas cessa et, tout à coup, un grand cri retentit.
— Jésus-Dieu ! qu'est-ce qu'il y a ? demanda ma grand'mère en se précipitant dans l'escalier.
Elle poussa la porte de la chambre : Marie Da-
gorn, à demi évanouie sur le parquet, lui désigna du doigt le miroir. Et ce fut au tour de la vieille de reculer d'épouvante, car un visage de femme apparaissait dans la glace, qui n'était ni le sien, ni celui de la jeune fille, ni celui d'aucune personne de sa connaissance. C'était, raconta-t-elle ensuite, une figure blême, avec des yeux blancs, des yeux sans pupilles, et de longs cheveux mouillés qui dégouttelaient.
Ma grand'mère n'eut que la force de héler son mari. Il accourut, à moitié vêtu. Mais, dans l'intervalle, la vision s'était effacée.
— Je ne veux pas que ce miroir reste une minute de plus dans ma maison, déclara la vieille.
Et mon grand-père dut le rendre sur l'heure à la mer, qui l'avait apporté (1).
(Conté par le pilote Piton. — Ile de Sein, 1894.)
(1) En Ecosse, on recouvre les glaces et les tableaux d'un drap blanc (W. Gregor, Notes on the folklore of the North-Easl of Scotland, p. 207) ou on les tourne contre le mur (J.-G. Frazer, Death and burial cusloms, Scolland, The Folklore Journal, t. III, p. 281), quand il y a un mort dans la maison.
XGVII
L'horloge arrêtée.
Quand le vieux Quiniou, du Cosquer en Fouesnant, passa de vie à trépas, comme il ne laissait pas d'héritiers directs, ce furent des neveux à lui qui eurent ses biens en partage et vinrent demeurer dans sa maison.
Pendant les premiers temps qui suivirent sa mort, ils ne manquèrent pas, aux « grâces » du soir, de faire réciter un De profundis pour le repos de son âme. Mais, peu à peu, ils oublièrent ce qu'ils devaient au pauvre vieux et, bientôt, il ne fut pas plus question de lui, dans la ferme qui avait été la sienne, que s'il n'eût jamais existé. On cessa même de visiter et d'entretenir sa tombe au cimetière. Les pierres se disjoignirent, la folle herbe les envahit. Vous eussiez dit la sépulture d'un misérable, et non pas, certes, celle d'un richard qui avait possédé jusqu'à neuf cents écus de rente. Pis encore : une fois célébré son anniversaire, on ne commanda plus une messe à son intention. Bref, on l'abandonnait à son sort, quel qu'il pût être, bon ou mauvais.
A la Toussaint suivante, les neveux, qui étaient
originaires de Beuzec-Conq, se rendirent à l'église de cette paroisse prier pour leurs parents défunts. Quant au vieux Quiniou, lui, il resta seul, comme un orphelin, sans une oraison ni une goutte d'eau bénite, dans son triste coin de Fouesnant.
Le soir, lorsque les neveux rentrèrent au Cosquer, la servante de garde leur dit :
— Je ne sais pas ce qu'a l'horloge : depuis le moment où vous êtes partis, elle n'a plus marché (1).
Cette horloge, du temps que vivait le vieux Quiniou, était un de ses orgueils. Il est vrai qu'elle n'avait pas sa pareille dans toute la contrée. C'était une pièce magnifique, avec des rouages extrêmement compliqués et une sonnerie merveilleuse. Quand elle tintait les heures, vous eussiez juré entendre tout un carillon. Et la gaine de bois qui la renfermait était sculptée comme un autel d'église, avec des fleurs, des arbres, des oiseaux, que sais-je !
— Bah ! dit l'aîné des héritiers, elle a besoin qu'on lève ses poids, pas autre chose.
Et il se mit en devoir de la remonter. Mais il eut beau faire aller et venir les poids, le mouvement intérieur de l'horloge demeurait silencieux, ne donnait pas un signe de vie.
(1) En Galles, l'arrêt inexplicable d'une horloge est un présage de mort pour une personne de la famille (E. Owen, Welsh folklore, p. 304).
i.E8 REVENANTS 175
— Elle est ensorcelée ! finit-il par déclarer en désespoir de cause. Il faudra mander Kreiztéhanter.
Kreizié'hanier (midi et demi) était le sobriquet par lequel on désignait communément un horloger de Goncarneau, que l'on appelait aussi le « médecin de l'heure ». On alla donc le quérir en voiture, pour qu'il soignât l'horloge malade.
Il la palpa, l'ausculta, l'examina minutieusement au dedans comme au dehors, et ne put que secouer la tête en disant :
— C'est curieux ! Elle n'a rien et ne veut pas marcher. C'est comme si elle boudait. Ces machines ont quelquefois leurs humeurs, tout aussi bien que les personnes. Pour celle-ci, il n'y a qu'à attendre que ça lui ait passé.
Et là-dessus, il se retira.
Des jours, des semaines s'écoulèrent. L'horloge demeurait toujours immobile et muette dans sa gaine de bois sculpté. Elle boudait, efïectivement, pour de bon. Et, comme chacun était accoutumé à régler ses démarches d'après ses indications, tout allait un peu de travers dans la ferme, depuis que son timbre se taisait. Il n'y avait plus d'heure fixe ni pour les travaux, ni pour les repas. Les maîtres étaient fort ennuyés et les domestiques ne l'étaient pas moins.
Mais voilà qu'un soir la servante eut une idée soudaine. Comme il n'y avait pas d'autre femme dans la maison, c'était à elle qu'il incombait de réciter les v grâces » avant le coucher. Or, ce soir-
là, au moment où elle allait faire le signe de croix final, elle dit tout à coup :
— Il y a bien longtemps, il me semble, que le nom du vieux Quiniou n'a pas été prononcé sous ce toit. Une prière en sa faveur ne serait peut-être pas de trop.
— C'est vrai, convinrent les neveux. Nous l'avons un peu mis en oubli. Ajoutons un De profundis à son intention.
Et ils plièrent de nouveau les genoux, ainsi que leurs gens. Et il se passa alors une chose surprenante. A peine la servante avait-elle commencé le De profundis, que l'horloge, comme subitement réveillée, fit entendre sa belle sonnerie, dans le silence. On compta les coups : il y en eut huit : et il se trouva que l'heure sur laquelle elle s'était arrêtée naguère était celle-là même qu'il devait être maintenant, sauf qu'au lieu de huit heures du matin, c'était huit heures du soir (1).
(Conté par Joseph Quilliec. — Quimper.)
(1) Cf. Le Calvez, La morl en Basse-Bretagne, Revue des traditions populaires, t. III, p. 46. En Ecosse comme en Bretagne, après la mort, on arrête l'horloge (W. Gregor, Notes on the folklore of the Norlh-Easl of Scotland, p. 207).