‹ La légende de la mortChapitre 7 sur 35 · CHAPITRE XVIII Les revenants dçuis le roman d'aventure · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII Les revenants dçuis le roman d'aventure

XGVIII Jean Carré.

Jean Carré était un pauvre orphelin, resté sans père ni mère, à l'âge de trois ou quatre ans. Mais il avait une marraine qui n'était pas mariée. Elle prit son filleul avec elle et le fit élever dans sa maison comme s'il eût été son enfant. Quand il fut en âge de faire ses études, elle le mit au collège. Jean Carré aurait pu, tout aussi bien qu'un autre, devenir prêtre ou notaire. Mais il était né aventurier. Vers sa dix-neuvième année, quand il revint en vacances, il dit à sa marraine :

— Si vous m'aimez, vous ne me renverrez plus au collège.

— Tu as donc pris les livres en dégoût ?

— Je n'ai pas pris les livres en dégoût, marraine. Ce qui me déplaît, c'est d'être toujours assis, dans une salle où je m'ennuie.

— Quel état comptes-tu donc prendre, mon enfant ?

178 LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE

— Je voudrais être marin. v

— Très bien, Jean Carré, dit la marraine. J'eusse préféré te voir établi près de moi. Mais je me suis promis de ne pas contrarier ta vocation. Tu veux être marin : sois marin ! Je vais de ce pas te faire construire un solide bâtiment : car je n'entends pas que mon filleul s'engage en qualité de simple matelot. Je tiens à ce que tu passes d'emblée capitaine. Tu choisiras toi-même ton équipage.

Quoique Jean Carré n'eût pas beaucoup travaillé au collège, il en savait cependant assez pour être reçu capitaine. Il prit son brevet, en attendant que le navire fût lancé.

Le jour du langage, Jean Carré dit à celle qui avait toujours été si bonne pour lui :^

— Vous êtes ma marraine. Soyez aussi la marraine de mon bateau.

On inscrivit donc sur l'arrière du bâtiment le nom de Barhaïka. Car ainsi s'appelait l'excellente femme.

Je ne vous dirai point si le navire était une goélette ou un trois-mâts. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il faisait honneur au chantier d'où il était sorti. De même, il pouvait se vanter d'avoir en Jean Carré un capitaine comme il s'en rencontre peu.

Voilà les voiles au vent et la Barhaïka en pleine mer. Dieu lui donne heureuse traversée !

Jean Carré avait résolu de faire dans la Méditerranée une campagne de deux ans.

LES REVENANTS DANS LE ROMAN d' AVENTURE 179

Pendant les seize premiers mois, tout se passa à merveille. Beau temps, belle mer, bonne brise.

— Ce n'est pas le tout, dit un jour le jeune capitaine à son équipage. Vous devez avoir hâte de revoir le pays. Nous allons mettre maintenant le cap sur la Basse-Bretagne.

Ainsi fut fait.

Déjà la terre bretonne s'élevait à leurs yeux du fond de l'horizon.

— A genoux ! commanda Jean Carré, et remercions Dieu d'avoir béni notre voyage.

Mais une voix de matelot lui répondit de la vergue du grand mât :

— Le plus dur est encore à passer, capitaine. Je vois venir sur nous un navire qui ne promet rien de bon,

Jean Carré braqua sa longue-vue dans la direction indiquée.

— En effet, dit-il, nous allons avoir affaire à un « pilleur de mer ». Ohé ! les gars, tenons-nous prêts !

La Barbaîka hissa pavillon, mais le pilleur de mer continua de lui courir dessus, sans répondre à sa politesse.

— C'est bon ! gronda Jean Carré. Celui-ci a besoin qu'on lui donne une leçon. Il l'aura, et il la paiera cher.

Il avait à son bord une douzaine de pièces de canon de gros calibre, car la màfraine èivait bien fait les choses. Les douze pièces partirent à la fois. Le pilleur de mer, qui se croyait en présence

180 LES REVENANTS DANS LE ROMAN D'aVENTURË

d'un simple navire marchand, ne s'attendait pas à être bonjouré de la sorte. Il tourna trois fois sur lui-même, et coula.

Jean Carré n'était pas un mauvais homme. Il ordonna de mettre les chaloupes à l'eau, et sauva tout ce qu'il y avait de vivant sur le navire ennemi.

Or, les pirates avaient avec eux soixante jeunes fdles remarquablement belles.

— D'où avez-vous eu ces filles ? demanda Jean Carré au chef des pirates.

— Nous les avons enlevées.

— Et où les emmeniez-vous ?

— J'allais les vendre.

Parmi ces beautés, se trouvait une princess3 qui paraissait avoir au plus dix-sept ou dix-huit ans. Elle était fraîche, rosée, blonde, les yeux aussi limpides que le ciel. Elle avait avec elle sa femme de chambre qui ne la quittait jamais.

— Combien me vendriez-vous cette jeune princesse ? demanda Jean Carré.

— Puisque vous nous avez sauvés, je vous la céderai pour mille écus.

— Et la femme de chambre ?

— Je vous la donnerai par-dessus le marché. Seulement vous nous débarquerez sains et saufs au prochain port.

— Marché conclu ! dit Jean Carré, et il paya incontinent les mille écus.

Au premier port, il débarqua les pirates sains et saufs.

LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE 181

Puis il fit voile vers le port où il devait désarmer. Là, il logea la princesse et sa femme de chambre dans le meilleur hôtel, les recommandant aux bons soins de l'hôtesse. Quant à lui, il se fit seller un cheval et piqua droit vers le manoir où demeurait sa marraine. Vous pensez si celle-ci le reçut à bras ouverts !

— Eh bien ! quoi de nouveau ? lui demandât-elle, après l'avoir étreint sur son cœur.

— Pas grand'chose, si ce n'est que j'ai fait un achat.

— Lequel ?

— J'ai peur qu'il ne soit pas de votre goût.

— Mais encore ?

— Accompagnez-moi et vous verrez.

La marraine ne se fit pas prier. Arrivée à l'hôtel, elle vit la princesse et se prit pour elle d'une vive amitié.

— A quand la noce ? dit-elle en se tournant vers Jean Carré.

— Quand il vous plaira, marraine.

— En ce cas, le plus tôt possible.

Quinze jours après, le mariage eut lieu. Croyez que ce fut une belle noce. Au bout de treize mois, la princesse accouchait d'un fils à qui l'on donna les noms de Jean Barbaïk.

Le père, Jean Carré, vécut deux ans près de sa marraine, de sa femme et de son enfant, uniquement occupé de les aimer tous les trois. Mais dans le cours de la troisième année, il commença à prendre un air d'ennui.

182 LES REVENANTS DANS LE ROMAN D'aVENTURË

— Il te manque quelque chose, lui dit un jour sa marraine.

— Oui, il me manque la mer.

— Y songes-tu? Abandonner ta femme et ton fils ? Je ne te parle pas de moi qui ne suis que ta marraine.

— Que voulez-vous ? Je ne suis pas fait pour vivre les pieds au feu, comme tant d'autres. Laissez-moi accomplir encore un voyage. Je vous reviendrai ensuite, et je ne vous quitterai plus.

— Tu jures au moins que ce voyage sera le dernier ?

— Je le jure.

— Pars donc.

Le soir même, la marraine annonça à la princesse que Jean Carré, pour la dernière fois, allait reprendre la mer.

— Eh bien ! dit la princesse, puisque cependant vous partez, faites peindre mon portrait, celui de notre enfant et celui de ma femme de chambre sur la poupe de votre navire. Il ne vous sera pas difficile, soit à l'aller, soit au retour, de relâcher dans le port de Londres. Relâchez-y, pour l'amour de moi. Là, vous amarrerez votre bâtiment au quai, non point par le nez, comme c'est l'usage, mais par derrière, de façon que les trois portraits puissent être vus des gens qui seront à terre. C'est tout ce que j'exige de vous. Je pense que vous m'accorderez cette satisfaction en échange du chagrin que vous me causez en partant.

— Je vous l'accorderai, répondit Jean Carré.

LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'AVENTURE 183

Et, à l'aller, il ordonna en effet à ses matelots de relâcher dans le port de Londres. Le navire y fut amarré au quai, comme l'avait souhaité la princesse.

Or, le roi et la reine d'Angleterre avaient un grand jardin dont la terrasse dominait le quai, et d'où ils assistaient à toutes les entrées comme à toutes les sorties de navires.

— Hum ! dit, ce matin-là, le roi à la reine, vois-tu ce bâtiment qui vient d'arriver ?

— Oui !... pourquoi ?

— Ne remarques-tu pas qu'il a le derrière là où il devrait avoir le nez ?

— Si bien.

— Il faut que ce soit un fameux imbécile qui le commande. Descendons de la terrasse. Je veux l'aller trouver de ce pas. Il ne sera pas dit qu'un navire aura été impunément amarré d'aussi sotte façon à mon quai de Londres.

Le roi était très en colère.

— Quel est l'idiot de capitaine qui commande ici ? demanda-t-il, quand il fut près de la Barbaïka.

— Il s'appelle Jean Carré, répondit le mousse. Mais si vous avez à lui parler, vous ferez bien de vous montrer plus poH, car il a l'oreille chatouilleuse.

Pendant ce colloque, la reine dévisageait, avec curiosité d'abord, puis avec étonnement, les figures peintes à l'arrière du navire.

— Au lieu de te fâcher, dit-elle à son mari en le

184 LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE

tirant par le bras, regarde donc ces trois portraits. Ne jurerait-on pas que celle-ci est notre fille, et celle-là sa femme de chambre ? Par exemple, je ne m'explique pas comment cet enfant se trouve entre elles deux. Tout ceci est bien étrange. Informe-toi poliment auprès du capitaine. Si tu t'emportes, nous n'apprendrons rien. Tu devrais savoir que quand tu es en colère tu ne fais que des bêtises.

Justement, Jean Carré venait de paraître sur le pont.

— Pardon, Monsieur le capitaine, dit le roi, en soulevant son chapeau, seriez-vous assez aimable pour me dire comment ces portraits sont tombés en votre possession ?

— Parbleu ! c'est moi qui les ai fait faire.

— Mais, les originaux, alors ?

— Celle-ci est ma légitime épouse, celle-là sa femme de chambre. Quant à l'enfant je me vante d'être son père.

— Comment ! celle-ci est votre légitime épouse ! s'écria la reine ; embrassons-nous donc, car vous êtes mon gendre.

— Embrassez-moi aussi ! s'écria le roi.

— Du diable, fit Jean Carré, si je m'attendais à avoir de la famille dans la ville de Londres !

Il n'en embrassa pas moins le roi et la reine.

Puis il leur raconta comment il avait acheté leur fille à un pirate, et comme quoi il en avait fait sa femme.

— Tout est bien, dit le roi, du moment que

LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE 185

notre fille est vivante. Voici plus de deux ans que nous la pleurions comme morte. Çà, mon gendre, vous allez passer quelque temps auprès de nous, afm que nous fassions plus ample connaissance. Je veux que vous logiez dans mon palais. Votre second vous remplacera dans le commandement du navire. Je me charge de l'entretien de l'équipage.

— Soit !^ répondit Jean Carré. Et il suivit au palais ses beaux-parents. Deux mois durant, il mena large vie. Le roi tint à honneur de lui faire visiter tout le royaume, et pas à pied, je vous le promets.

Un jour qu'ils arrivaient dans une grosse bourgade, ils trouvèrent les rues pleines de monde.

— Que signifie tout ce rassemblement de peuple ? demanda Jean Carré.

Ils s'avancèrent jusqu'au cœur de la foule. Un spectacle horrible s'ofïrit à eux. Deux robustes gaillards traînaient un cadavre en le tirant chacun par une jambe. La tête du supplicié sonnait le pavé, sourdement. La populace lui jetait de la boue, à poignées.

— En quel pays sommes-nous donc ? s'écria Jean Carré d'une voix de tonnerre. Est-ce là le respect que l'on doit à un mort ?

Un des deux hommes qui traînaient le cadavre répondit :

— Celui que voici n'avait pas payé ses dettes avant de mourir. C'est pourquoi nous le traitons

186 LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE

de la sorte. Cela s'est toujours fait, parmi nous, et cela se fera toujours. Les mauvais débiteurs sont comme la mauvaise herbe. Il ne suffit pas qu'ils meurent. Il faut que leur exemple ne puisse pas porter graine. Ce que vous voyez n'est rien encore. Lorsque nous aurons halé cet homme jusqu'à une carrière qui est là-bas, nous le couperons en morceaux, aussi menu que chair à pâté, et, ces morceaux, nous les éparpillerons, pour qu'ils deviennent promptement la pâture des animaux sauvages et des oiseaux de proie.

— En Basse-Bretagne, grommela Jean Carré, c'est vous que l'on mettrait en pièces. A combien se montaient donc les dettes que ce malheureux a laissées après lui ?

— A cent francs.

— Eh bien ! les voilà, vos cent francs ! Au moins sa dépouille m'appartient-elle ?

— Oui, et hbre à vous d'en faire ce qu'il vous plaira.

— Je la ferai enterrer pompeusement, afin de vous montrer, à vous autres Anglais, comment les Bretons traitent les morts.

Le roi était là qui écoutait, mais qui n'osait rien dire, ne voulant pas être désagréable à ses sujets, encore moins à son gendre.

Jean Carré fit faire l'enterrement suivant les usages du pays, et en régla tous les frais. Puis il commanda aux tailleurs de pierre les plus renommés une tombe magnifique sur laquelle furent inscrits le nom du mort et le sien.

LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE 187

Le roi, un peu inquiet, lui dit :

— Nous pourrions peut-être nous en retourner maintenant du côté de Londres ?

— Ma foi oui ! répondit Jean Carré. Ce que nous venons de voir ici ne m'engage nullement à poursuivre.

Ils rebroussèrent chemin.

De retour à Londres, Jean Carré annonça à ses beaux-parents qu'il commençait à trouver le temps long, depuis si longtemps qu'il n'avait vu sa femme. Il avait grande hâte aussi de rentrer à bord de la Barbaïka,

— Vous partirez, lui dit le roi, mais non sur le navire qui vous a amené. Rappelez-vous que vous êtes mon gendre. Le gendre du roi d'Angleterre ne saurait voyager sur un navire de trois cents tonneaux, comme un simple maître au cabotage. Je vais donner l'ordre à mon escadre de se tenir prête. Elle sera toute à votre disposition. L'amiral en chef lui-même ne sera vis-à-vis de vous que comme un matelot par rapport à son capitaine.

Aux yeux de Jean Carré, toute l'escadre du roi d'Angleterre, avec ou sans amiral, ne valait point la Barbaïka. Mais, au moment de quitter beaupère et belle-mère, il ne voulut pas leur causer de chagrin.

Il s'embarqua donc sur le vaisseau-amiral.

De quoi il eut à se repentir amèrement.

A bord de ce vaisseau-amiral, il y avait comme pilote un grand Juif, assez bel homme, mais que je n'eusse pas acheté deux liards^

188 LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE

Le soir du premier jour de traversée, Jean Carré ne fut pas peu surpris de voir que les autres bâtiments de l'escadre gagnaient de vitesse celui qu'il montait. C'était cependant un fier navire, merveilleusement gréé.

— Çà, dit-il au Juif, d'un ton courroucé, d'où vient que nous marchons à la traîne ? Le bateau a tout ce qu'il faut pour « aller de l'avant ». Vous êtes un mauvais pilote !

— Je ne suis pas un mauvais pilote. Comment gouverner, quand le gouvernail n'est pas à sa place ?

— Vous me ferez quinze jours de fers. Le gouvernail était bien à sa place, quand nous avons appareillé.

— Jugez-en vous-même !

— C'est ce que nous allons voir.

Comme Jean Carré se penchait pour voir, le Juif le saisit par les pieds et lui fit faire la culbute par-dessus bord.

— Au secours ! Au secours ! cria le pauvre capitaine.

Hélas ! il ne lui restait qu'à périr lamentablement. La mer était grosse. Il roulait, à moitié enseveh, dans l'entre-deux des lames. Le Juif avait si lestement fait son coup que personne ne s'était aperçu de la disparition du gendre du roi. D'ailleurs, l'amiral se fût assez peu soucié de le repêcher. Il n'était déjà que trop vexé d'avoir à obéir à un simple capitaine de la marine bretonne.

LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE 189

Le vaisseau continua donc sa route, comme si de rien n'était.

— Il faut mourir ! se dit Jean ; et en attendant d'être englouti, il se mit à réciter une courte prière.

En ce moment, une haute vague le souleva.

Il jeta autour de lui, sur la grande mer, le regard désolé de ceux qui sombrent.

Et voici qu'il vit venir vers lui, marchant sur les flots, la silhouette d'un homme. Et l'homme lui dit, d'une voix douce :

— Ne sois plus navré, mon pauvre Jean ! S'il y a des gens qui trahissent, il y en a d'autres qui se souviennent.

— Comment ne serais-je pas navré ? Je n'embrasserai plus ni ma marraine, ni ma femme, ni mon fils ! Je leur avais promis, en les quittant, que ce voyage serait le dernier. Je ne croyais pas si bien dire !

— Prends courage ! Je viens pour te sauver. L'homme surnaturel tendit la main à Jean

Carré.

— Monte sur mon dos, dit-il.

Jean Carré obéit.

L'homme se mit de nouveau à marcher sur la mer. Il cheminait dans le creux des vagues, comme un laboureur dans un sillon.

Il emporta ainsi Jean Carré jusqu'à une île rocheuse, mais verte, dont nul capitaine n'avait jamais eu connaissance. Il l'y déposa à l'ombre d'un arbre de palmes.

190 LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE

— Là, camarade, lui dit-il. Ce que tu as de mieux à faire pour le moment, c'est de sécher tes habits. Vois, le soleil est chaud. Dans une heure ou deux, tu n'auras pas un fil de mouillé, et tu auras pris quelque repos. Nous continuerons alors notre route.

— A votre gré.

Le chemineur-de-mer disparut. Jean Carré, resté seul sous les hautes palmes qu'agitait une brise douce, ne tarda pas à s'endormir.

Ne troublons pas son sommeil !...

Pendant ce temps, l'escadre du roi d'Angleterre voguait à pleines voiles vers les côtes de Basse-Bretagne.

A mesure qu'on en approchait, l'amiral se sentait ennuyé grandement. Que dire à la princesse ? Gomment lui révéler la chose fatale ? Il y a, même pour les amiraux, des passes difTiciles. Celui-ci n'était pas fâché de la disparition de Jean, mais déplorait d'avoir à l'annoncer. Quant au Juif, il affectait un air navré. Au fond de son cœur, il jubilait.

Lorsqu'on eut abordé, la flotte hissa le drapeau noir. La princesse qui se promenait dans ses domaines, avec son enfant sur les bras, aperçut au loin cette forêt de mâts et de vergues, ainsi que les flammes de deuil qui flottaient à leurs drisses.

Elle tomba à genoux, l'âme frappée d'un près-

LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE 191

sentiment. A ce moment, l'amiral s'avançait vers elle, chapeau bas.

— Princesse, commença-t-il...

— Inutile de poursuivre. Jean Carré est mort, n'est-ce pas ?

— Comme vous dites, princesse !

— Retournez donc au pays d'où vous venez.

— Sans vous ?

— ■ Devant la grande mer, je fais ce serment. Rapportez-le à mon père. Je jure de ne retourner en Angleterre que lorsque la mort m'aura réunie à Jean Carré.

Ce soir même, l'amiral reprenait le large.

Mais le Juif, lui, avait déserté.

A la trouble-nuit, comme les vaisseaux avaient déjà dépassé la ligne bleue de l'horizon, il faisait son entrée au manoir de Kerdéval où demeuraient ensemble la marraine de Jean Carré et sa veuve.

Il les trouva qui pleuraient, enlacées.

— Faites excuse, dit-il dès le seuil, moi seul je sais comment celui que vous pleurez a péri. J'ai vu l'amiral le jeter par-dessus bord.

Et il se prit à larmoyer, avec une désolation en apparence si vraie que sa douleur fit diversion à celle des deux femmes.

— Approchez-vous du feu ! dirent-elles.

Il raconta qu'il avait déserté, pour ne plus vivre sous les ordres d'un homme aussi criminel que l'amiral. Bref, il sut si bien se concilier les bonnes grâces de la marraine et de la veuve, qu'on le pria d'accepter l'hospitalité dans la inç^ison.

192 LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE

Croyez qu'il mit à profit son séjour. A force de parler de Jean Carré, sur un ton de douloureuse sympathie, il finit par s'insinuer dans le cœur de la pauvre princesse. Elle toléra la cour qu'il lui faisait, accepta de devenir sa femme. Non qu'elle eût oublié Jean Carré. Bien au contraire, elle pensait être fidèle à sa mémoire en lui donnant pour successeur un homme qui avait sans cesse son éloge à la bouche. La marraine elle-même avait été séduite par ce misérable Juif. Elle fut la première à encourager la princesse à l'épouser. Le mariage fut décidé. Il ne restait plus à faire que les derniers préparatifs.

... — Eh bien ! Jean, tes effets sont-ils secs ? demandait à Jean Carré, ce matin-là, l'homme surnaturel.

Jean Carré ouvrit péniblement un œil, puis l'autre.

— Sapristi ! s'écria-t-il, je viens de faire un bon somme !

Il essaya de se mettre sur son séant. Il ne le put. Sa tête toujours retombait en arrière.

— Qu'est-ce que j'ai donc ?

— Tu as que tes cheveux et ta barbe ont tellement poussé, depuis que tu es étendu là, qu'ils ont pris racine dans le sol.

— C'est, ma foi vrai ! comment cela se fait-il ?

— Parce qu'il y a deux ans que tu dors, répondit tranquillement l'étranger.

LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE 193

— Deux ans !

— Pas un jour de plus, pas un jour de moins. J'aime à croire que te voilà suffisamment reposé.

— Je dois l'être.

— Il faut que tu le sois, car tu n'es pas au bout de tes peines. Remonte sur mes épaules, que nous nous mettions de nouveau en chemin.

L'un portant l'autre, ils traversèrent la mer brumeuse. L'homme surnaturel marcha sur les eaux trois jours et trois nuits. Le jour, une colonne d'écume blanche cheminait devant lui pour lui montrer la' route. La nuit, c'était une claire étoile.

La troisième nuit il dit à Jean Carré :

— Reconnais-tu cette terre ?

— Oui, c'est celle où je suis né.

— Tu n'as plus besoin de moi. La grève commence ici. Ne t'attarde point. Rends-toi directement à Kerdéval. Tu y trouveras ta femme en train de se remarier avec le Juif qui te jeta naguère à la mer. Ne coupe ni tes cheveux, ni ta barbe. Fais-toi embaucher parmi les serviteurs de la maison, pour n'importe quelle besogne. Je sais que l'on est en quête d'un fendeur de bois. Tu pourras te proposer comme tel. Et maintenant, avant que je t'abandonne à ton sort, dis-moi, Jean Carré, aurai-je le droit, si on m'e le demande, d'affirmer que je t'ai rendu service ?

— Tu as le droit de le proclamer en tout lieu. Moi-même je n'y faillirai point.

— Béni sois-tu pour cette parole ! Elle m'ouvre

194 LES REVENANTS DANS LE ROMAN d' AVENTURE

le paradis. Je suis le mort dont tu payas jadis les dettes et à qui tu fis donner la sépulture (1). A mon tour, j'avais contracté une dette envers toi. Tu m'as délivré quittance. Je suis désormais sauvé. Bon voyage, Jean Carré, et merci !

— C'est à moi de te remercier ! s'écria Jean Carré, mais il n'y avait déjà plus sur la grève que lui et son ombre, que la lumière de la lune découpait sur le sable.

Pour arriver plus vite à Kerdéval, il prit un sentier de traverse. La porte du manoir était encore close. Il dut attendre, assis sur les marches du seuil, que l'aube se fût levée, et, avec l'aube, les servantes.

— Excusez-moi, dit-il alors, je suis un homme de bonne volonté. Je suis prêt à accepter beaucoup de travail en échange d'un peu de pain.

Il s'adressait en ces termes à sa marraine. Il la reconnaissait bien, mais elle ne pouvait le reconnaître, à cause de ses cheveux qui lui pendaient dans le dos et de sa barbe qui s'étalait sur sa poitrine. D'ailleurs, la vue de la vieille avait baissé, par l'effet naturel de l'âge et aussi parce qu'elle n'avait cessé, depuis la prétendue mort

(1) Un conte très répandu en Irlande est celui du mort que l'on refuse d'enterrer parce qu'il a des dettes ; un passant charitable paie les créanciers. Le mort revient sous la forme d'un homme adroit et avisé pour aider son bienfaiteur dans les tâches difficiles qu'il a à remplir (G. Dottin, Contes et légendes d'Irlande, p. 55-63 ; D. Hyde, Beside the flre, p. 21, 45, 153 ; Larminie, Wesl-Irish folktales and romances, p. 155, 167).

LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE 195

de Jean Carré, de verser sur lui d'amères larmes.

— Entrez, brave homme, dit-elle. Savez-vous fendre le bois ?

— Vous en jugerez, si vous m'employez.

— Vous allez d'abord manger une écuellée de soupe, puis vous vous rendrez à la forêt que vous voyez là-haut, sur le penchant de la montagne. Vous y trouverez des troncs abattus. Vous en ferez des bûches. On signe ce soir le contrat de ma filleule. Je voudrais que vous eussiez fendu assez de bois pour le feu de joie qui doit précéder la cérémonie.

— Reposez-vous-en sur votre serviteur. Vous serez satisfaite de lui.

Voilà Jean Carré d'avaler sa soupe et de partir pour la forêt.

Quand il se fut éloigné, la vieille marraine dit :

— A en juger d'après sa longue barbe, ce doit être quelque ermite qui s'est condamné, par esprit de mortification, à aller de porte en porte mendier du travail.

Ce fut l'avis de chacun.

La femme de chambre de la princesse avait charge de promener le petit lannik, tous les jours, entre midi et quatre heures. Elle le conduisait d*ordinaire aux champs où l'enfant s'amusait fort à regarder travailler les hommes. Ce midi-là, elle lui dit :

— Je vais te faire voir un bel ermite qui fend du bois, pour mériter le ciel.

196 LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE

Ils se rendirent donc à la forêt, où Jean ne perdait pas son temps, car on entendait de loin le bruit de sa hache s'enfonçant dans les troncs d'arbres.

Dès qu'il fut en présence du prétendu ermite, l'enfant se mit à le dévisager fixement. Puis, cet examen terminé, il dit d'une voix tranquille, avec un air sérieux :

— C'est vous, mon père, qui peinez dur ! Vous abattez à vous seul autant de besogne que trois

ournaliers ensemble.

— Que dis-tu là, mon enfant ? Je ne suis pas ton père.

— Ne parlez pas ainsi : les autres ne le savent pas, mais moi je le sais.

Jean Carré se mit à rire.

— Tenez ! reprit T enfant, vous avez à la joue une fossette toute semblable à la mienne. Je la vois bien, malgré votre baibe.

La femme de chambre n'était pas intervenue dans ce colloque. Mais la dernière remarque de l'enfant l'avait frappée.

— Maman ! s'écria le petit lannik en rentrant au château, maman ! j'ai vu mon père.

— Hélas ! mon enfant, il y a plus de deux ans que ton père est mort.

— Mon père n'est pas mort. Vous pouvez me croire, quand je vous affirme qu'il est bien vivant.

— Je l'afïîrmerais volontiers moi-même, prononça la femme de chambre. Elle raconta à sa maîtresse ce qui s'était passée dans la forêt. La princesse en fut toute troublée. Elle n'avait pas

LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE 197

cessé d'aimer Jean, mais elle avait une peur mortelle que tout ceci ne fût qu'un leurre. Elle alla trouver la marraine et en causa avec elle.

— Faisons toujours venir l'ermite, dit la marraine.

Jean fut mandé au château. Il y arriva, les yeux baignés de larmes.

— Pourquoi pleurez-vous ? lui demanda-t-on.

— Je pleure de joie. On a bien raison de dire que c'est sur les lèvres des enfants que Dieu a mis la meilleure des sagesses.

Il fit alors le récit de son aventure, sans rien omettre, ni la perfidie du Juif, ni l'efficace reconnaissance du mort.

La femme de chambre courut au village voisin et en ramena barbier et perruquier. Jean Carré ne tarda pas à sortir de. leurs mains identiquement pareil à ce qu'il était deux années auparavant. On lui fit alors prendre un bain et on le revêtit de son habit de mariage que sa femme avait pieusement conservé dans son armoire, en souvenir de lui.

Comme vous pensez bien, le Juif n'était au courant de quoi que ce fût. Il surveillait dans la €Our les apprêts du feu de joie, donnant des ordres à chacun, du ton insolent d'un parvenu, et se carrant déjà dans son orgueil de futur maître de la maison.

Sans cesse arrivaient des voitures, bondées de parents éloignés ou proches. Le Juif les recevait à mesure, s'empressait, faisait l'aimable. Les gen-

198 LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE

darmes du chef-lieu de canton étaient là aussi ; on les avait convoqués, un peu pour assurer l'ordre, mais surtout pour rehausser l'éclat de la cérémonie nuptiale qui devait se célébrer le lendemain.

Soudain, on vit descendre la princesse. Elle prit à part le brigadier et lui chuchota quelques mots à l'oreille.

— C'est entendu ! répondit le chef des gendarmes.

Et il commanda de mettre le feu au bûcher.

La flamme s'éleva, pétillante et claire. A ce moment, Jean Carré apparut, tenant son fils par la main, et suivi de sa marraine. Ce fut un vrai coup de théâtre. Le Juif était devenu couleur vertchou. Deux gendarmes * F empoignèrent par sa veste et le précipitèrent dans le brasier. Il y flamba comme une simple allumette.

Les invités ne perdirent rien à cela. Au lieu d'une noce, ce fut un retour de noce. Au lieu d'un repas, il y en eut vingt. Huit jours durant, les broches tournèrent, les tonneaux coulèrent, les gens mangèrent, burent, se vidèrent et recommencèrent. Il n'y eut personne de mécontent de voir le maître remis en possession de sa femme et de ses biens, si ce n'est peut-être le Juif, mais celui-là n'est jamais venu se plaindre. Du feu de Kerdéval il a dû passer au feu de l'enfer où il continue de cuire, espérons-le, pour l'éternité.

La princesse, on s'en souvient, avait juré de ne retourner en Angleterre que lorsque la mort l'aurait réunie à Jean Carré. Jean Carré pensa que

LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE 199

la condition exigée avait peut-être été remplie, puisqu'en somme c'était grâce à un mort qu'il avait pu rejoindre sa femme. La marraine fut de son avis. Ils s'embarquèrent donc tous pour Londres. Mais le roi et la reine de ce pays ayant trépassé peu après, Jean Carré, sa femme et sa marraine regagnèrent leur château de Basse-Bretagne où désormais ils vécurent heureux. Puissiez-vous avoir bonheur égal, à moins de frais (1) î

(Conté par Lise Bellec, couturière. — Port-Blanc.)

(1) Quiconque est au courant de la vieille littérature romanesque française aura reconnu dans cette légende, dès les premières pages, une variante bretonne du célèbre « Jean de Calais ». Mais que de différences entre l'original français et l'adaptation bretonne ! Et je ne parle pas des différences de forme ; j'entends celles qui atteignent le fond même du récit. Le peuple armoricain ne s'est pas contenté de transporter dans sa langue, avec la tournure d'esprit qui lui est particulière, le texte qui lui était fourni. Il a remanié ce récit de fond en comble ; à vrai dire, il l'a recréé. On nous saura peut-être gré de donner ici un rapide résumé du roman de France. On pourra ainsi se rendre compte de la façon dont l'imagination bretonne brelonnise, en quelque sorte, les matières où elle s'applique ; on pourra discerner quelles combinaisons nouvelles elle y apporte, et aussi quels éléments nouveaux elle fait entrer dans ces combinaisons. C'est par de semblables rapprochements qu'il sera possible, à la longue, de déterminer ce qui est essentiellement le propre d'une race, d'un milieu, d'un pays.

Le petit volume que j'ai sous les yeux, en écrivant ce résumé, contient, outre VHisloire de Jean de Calais, nombre d'autres romans d'amour et d'aventures, tels que VHisloire de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, celle de Richard sans Peur, fils de Robert le Diable, le roman de Jean de Paris, le Jardin d'Amour, etc.. Il sort de l'imprimerie de J.-M. Corne, à Toulouse, et ne porte pas indication de date.

Un des principaux négociants de Calais avait un fils unique

200 LES REVENANTS DANS LE ROMAN d'aVENTURE

qu'il fit élever en vue d'en. faire un maître dans l'art de naviguer et pour qui il équipa un vaisseau destiné à « nettoyer la côte d'un nombre infini de corsaires ». Jean de Calais battit « ces voleurs de mer » en plusieurs rencontres et se concilia ainsi l'estime et la reconnaissance de tous ses concitoyens. On n'attendait que son retour pour lui décerner les plus grands honneurs, lorsqu'un orage le jeta dans des parages inconnus. Son flair le conduisit à une île qu'il fut surpris de trouver habitée. C'était le pays d'Orimanie, dont la capitale avait nom Palmanie (de là peut-être Varbre de palme, cur ivéenn haïmes, dont parle la légende bretonne). Dans cette île, Jean de Calais voit livrer un mort en pâture à des chiens, pour n'avoir pas de son vivant acquitté ses dettes. Il les paie luimême et le fait ensevelir. Un soir qu'il se retire à son bord, il aperçoit sur le pont d'un vaisseau mouillé près du sien deux femmes qui fondaient en pleurs. Il apprend que ce sont deux esclaves appartenant à un capitaine corsaire, et qu'on doit les vendre le lendemain. Il les achète. La beauté de l'une d'elles « frappe Jean de Calais, d'un trait qu'il ne peut parer ». Ici, deux pages de sentimentalités, dans le goût des romans de chevalerie. La jeune esclave, qui n'est autre qu'une princesse déguisée, se laisse toucher, et répond à l'amour du galant aventurier, malgré les remontrances de sa suivante, Isabelle. On arrive à Calais où le héros reçoit grand accueil. Jean confesse à son père sa vive affection pour Constance (ainsi se nomme la princesse). Désapprobation du père qui ne veut pas d'une esclave pour bru. Jean de Calais n'en épouse pas moins sa belle, qui, au bout d'une année, accouche d'un fils. Cependant, des amis se sont interposés et ont fléchi la colère paternelle. Jean reçoit le commandement d'un second navire. Le jour du départ venu. Constance se jette aux genoux de son mari, en lui demandant deux faveurs : 1° de la faire peindre sur la poupe du vaisseau, avec son fils et sa chère Isabelle ; 2^ de tourner la proue du côté de Lisbonne et de mouiller le plus près possible du château de cette ville. A quoi Jean de Calais défère volontiers. L'élégance du navire attire l'attention des Portugais. Chacun le vient admirer. Le roi de Portugal lui-même se laisse prendre à la curiosité commune. Dès qu'il aperçoit le tableau qui orne la poupe, il est troublé. Dans le portrait de Constance, il a cru reconnaître sa fille. Il mande le jeune capitaine. Tout s'éclaircit. Constance est bien la fille du roi, de même qu'Isabelle est la fille du duc de Cascaës. Toutes deux avaient été enlevées par des pirates. Après en avoir délibéré avec son conseil, le roi fait décréter que Jean de

LES REVENANTS t)ANS LE ROMAN d'aVENTURE 201

Calais devra désormais être regardé comme son gendre légitime. Une seule voix a protesté : celle de don Juan, premier prince du sang, neveu du roi et amoureux dédaigné de la princesse Constance. Il est entendu qu'on armera une escadre pour aller quérir celle-ci. Le commiandement en est confié à don Juan (on remarquera peut-être l'espèce de confusion qui a pu se produire dans l'esprit des conteurs bretons entre Juan et Juif ou Jouiz). L'escadre mouille dans les eaux de Calais. La ville fait à Jean une ovation. Son père même lui marque son repentir. Pendant les fêtes qui se donnent à cette occasion, don Juan demande à la princesse de lui accorder un quart d'heure d'entretien. Constance s'y refuse. Fureur dissimulée de l'amant congédié. On remet à la voile pour Lisbonne. Jean de Calais, sa femme, son fils et la suivante Isabelle sont à bord. Un orage terrible éclate. Jean de Calais se multiplie pour sauver ce qu'il a de plus précieux. Comme il s'est isolé à l'avant du navire, « pour observer le temps » don Juan se glisse derrière lui et le précipite à la mer. Désespoir, cris de Constance, quand on s'aperçoit que son mari a disparu. Don Juan s'efforce de la consoler, mais elle repousse longtemps toute consolation. A Lisbonne même, elle se renferme dans son deuil de veuve. Don Juan, cependant, toujours perfide, pousse secrètement les Algarves à la révolte, afin d'avoir l'occasion de les réduire. à l'obéissance et de marquer son zèle pour l'État. Il revient vainqueur, se fait désigner par le conseil des Grands comme le seul digne d'épouser la princesse et finit par obtenir sa main du roi, son père. Constance toutefois résiste. Deux ans se passent. Jean de Calais n'est pas mort. Il s'est cramponné à quelque épave, a été conduit par les flots dans une île déserte où il a trouvé de quoi subsister. Un beau jour, un homme vient à lui. Jean de Calais manifeste sa surprise. « Les chemins que j'ai pris, dit l'étranger, sont inconnus aux hommes ». Il découvre au malheureux les événements qui se sont succédé depuis son naufrage. Tandis qu'ils causent, assis au pied d'un arbre, Jean de Calais se sent envahir par un invincible sommeil. A son réveil, il se retrouve dans une des cours du palais de Lisbonne. Mais son embarras est extrême. Ses habits sont en lambeaux, ses pieds nus, sa barbe d'une longueur excessive. Il se rend aux cuisines. Un « officier », touché de compassion, le charge de porter du bois aux appartements. Par hasard, il rencontre Isabelle. Celle-ci reconnaît le diamant qu'il porte au doigt. Elle communique ses soupçons à la princesse, et, sous un prétexte quelconque, introduit Jean de

202 LES REVENANTS DANS LE ROMAN D^AVÈNTtJRE

Calais dans les appartements de celle qui croit être sa veuve. Reconnaissance émue. Puis, châtiment du traître don Juan qui, sur l'ordre du roi, est enfermé et brûlé dans « un édifice de feu, disposé par plusieurs compartiments », lequel avait été préparé en vue de son mariage avec la princesse, « et devait offrir aux yeux un spectacle magnifique et nouveau ».

Tel est l'abrégé, aussi succinct, mais aussi fidèle que possible, du roman de Jean de Calais. Je n'en ferai ressortir qu'un détail, à savoir la part très restreinte qui y est faite au surnaturel. U semble que l'auteur ait craint d'établir une identification entre le mort dont Jean de Calais paie les dettes et l'homme qui lui vient en aide dans l'île déserte où il risque de mourir abandonné. Dans la variante bretonne, ce mort joue un rôle bien autrement précis. L'épisode où il paraît est, en quelque sorte, le nœud même de l'histoire.

Reste une autre question : celle d'antériorité. Il est impossible, dans le cas présent, de ne la point trancher en faveur du roman français. Le titre même de la variante bretonne en est une preuve irréfutable. Jean Carré est évidemment une corruption de Jean de Calais. Mais il semble que M"*e ^q Gomez, l'auteur de la leçon française, en ait puisé le sujet dans un fonds plus ancien. On trouve dans le premier volume des Contes populaires de Basse- Bretagne, de M. Luzel,à la page 403, une légende intitulée: louenn Kerménou, dont la trame générale est identique à celle de notr& récit, mais qui est cependant empreinte d'un caractère fortement mythologique. Ainsi, la princesse, dont le héros fait la rencontre, doit être donnée en pâture à un serpent et le navire qui la transporte est tendu de noir (légende de Thésée). louenn Kerménou, pour obtenir l'assistance du mort, est obligé de lui promettre la moitié de tout ce qui appartiendra en commun à sa femme et à lui. Ce que vient réclamer le mort, c'est la moitié de l'enfant qui leur est né. Qu'on s'en réfère du reste à l'ouvrage ci-, dessus, et que l'on compare les trois récits. Il y a là matière à une étude dont nous ne pouvons ici que signaler l'intérêt.

Cf. aussi Luzel, Contes populaires de Basse-Bretagne : t. II, p. 176 : La princesse Marcassa et V oiseau Drédaine. Id., ibid.j p. 207 : La princesse de Hongrie ; Légendes chrétiennes de la Basse- Bretagne, t. I, p. 75-77 : Le fils de Saint- Pierre, et les références données à la suite du conte, p. 90-91.

Le revenant le plus malintentionné ne peut rien contre trois baptêmes réunis, c'est-à-dire contre trois personnes cheminant de compagnie et ayant été toutes les trois baptisées (1).

Pour se garantir des maléfices d'un fantôme, il n'est que de lui crier :

— Si tu viens de la part de Dieu, exprime ton désir. Si tu viens de la part du diable, va-t'en dans ta route, comme moi dans la mienne (2) !

(1) Cf. Sauvé : Voyage el voyageurs, Mélusine, t. III, c, 358 ; R.-Fr. Le Men : Traditions et superstitions de la Basse-Bretagne, Revue celtique, t. I, p. 419. Si l'on est seul, on n'a pas le droit d'adresser la parole à un revenant ; trois baptisés du même sexe peuvent lui demander ce qu'il veut ; il faut lui faire dire une messe s'il la demande ; un revenant a le droit de tuer quiconque l'insulte (P. -Y. Sébillot, Contes et légendes du pays de Gouarec, Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, t. XVIII, p. 62).

(2) A Carnac, si l'on est courageux, l'on doit demander: Au nom du bon Dieu, dites-moi, bonne âme, ce qu'il faut pour vous délivrer de vos peines. L'âme répondra presque toujours : Faites dire

Il importe surtout de le tutoyer. Si on s'oubliait à lui dire « vous », on serait perdu (1).

Si vous voulez que les revenants ne puissent rien contre vous, ne cheminez jamais de nuit sans avoir sur vous l'un quelconque de vos instruments de travail. Les instruments de travail sont

une ou plusieurs messes à mon intention. Parfois elle réclamera un vêtement quelconque. Le Rouzic, Carnac, p. 135. En Westmeath, un homme qui cheminait de nuit sur une route entendit un fantôme qui criait d'un tertre surmonté d'un buisson : « Où irai-je ? Où irai-je ? » Il répondit : « Mais, à Dieu hors de là, et laisse les gens en paix ». L'esprit le remercia et on ne l'entendit jamais plus (D. Fitzgerald, Popular taies of Ireland, Revue celtique, t. IV, p. 174). En Ecosse, on croit généralement qu'on mourrait si l'on parlait à un fantôme ; il y a pourtant des exemples d'hommes qui ont survécu à cette conversation ; en tout cas, le fantôme ne reparaît plus désormais (W. A. Craigie, Some Highland folklore ; Folklore, t. IX, p. 374). Dans un des plus beaux poèmes irlandais du ix^ siècle, le Rendez-vous après la mort, Fothad, qui avait donné rendez-vous à sa maîtresse pour le soir d'une bataille, est tué, et c'est son spectre qui tient parole ; il lui recommande de ne pas lui adresser la parole {Sélections from ancient Irish poetrij, p. 9).

(1) Ce dernier renseignement m'a été communiqué par François Le Roux, de Rosporden. Il m'a, du reste, été confirmé à diverses reprises. Or, on aura occasion de remarquer presque constamment au cours de ce volume, que là où l'on fait converser un vivant avec un mort, le vivant dit « vous » au mort, et que c'est le mort qui tutoie le vivant. Cela infirme-t-il le précepte ? Nullement. Toute conteuse obéit, malgré elle, à un vague instinct de littérature. Le mort lui apparaît comme un personnage d'une espèce supérieure, comme un être sacré. Elle ne se résigne pas,

Les MOfttS MALFAISANTS 205

sacrés (1). Aucune espèce de maléfices ne peut prévaloir contre eux.

Un tailleur, voyant un mort s'avancer sur lui, fit le signe de la croix avec son aiguille. Le mort disparut aussitôt, en criant :

— Si tu n'avais eu ton aiguille, j'aurais /ai7 de loi un homme (je t'aurais broyé) (2) !

En Léon, la croyance est que, lorsqu'il s'élève de grands coups de vent, ce sont des tourbillons

dans le récit, à le faire tutoyer par son interlocuteur. Telle est, je crois, la véritable explication.

(1) Parmi ces outils, un des plus efficaces est le carsprenn, petite fourche en bois qui sert à débarrasser le soc de la charrue du fumier et de la terre qui s'y attachent (Sauvé, Mélusine, t. III, col. 358).

Dans une légende irlandaise transcrite par Curtin, Taies of îhe fairies, p, 128, on maîtrise un revenant en se servant des chaînes d'une charrue, car tout ce qui appartient à une charrue est béni. Il suffit souvent, pour n'avoir rien à craindre des revenants, d'être muni d'une épée ou d'un couteau d'acier, surtout si l'acier a été forgé par un Irlandais (Curtin, p. 140-141).

D'après une légende écossaise, des hommes attardés rencontrèrent un fantôme. Un vieillard prit une Bible, s'entoura d'un cercle tracé avec son poignard et lui demanda ce qu'il voulait. Le fantôme répondit qu'il avait, de son vivant, volé un soc de charrue, qu'il ne pouvait reposer, et lui dit où il avait caché l'objet volé. Puis le fantôme s'évanouit et ne reparut jamais (J. G. Campbell, Supersiilions of the Highlands and islands of Scoiland, p. 247). Cf. ci-dessus, t. II, p. 29. Le fer et les fantômes sont donc mis en rapport de diverses manières.

(2) Cf. L.-Fr. Sauvé : Voyage et Voyageurs, Mélusine, III,. c. 358 ; E. Souvestre : Le Foyer breton, p. 182.

d'âmes de damnés qui, dans leur rage, s'efforcent de nuire aux hommes (1).

Il faut alors se jeter immédiatement la face contre terre. Si l'on manque à cette précaution, les âmes méchantes vous enveloppent, vous étourdissent et vous entraînent à leur suite en enfer.

(Communiqué par Y. Prigent. — Plouénan.)

(1) Cf. Voiteag sluaigh ou vent des fées qui enlève les gens en l'air et les rejette sur le sol souvent bien loin de leur demeure. (J.-G. Campbell, Superstitions of the Highlands and islands of Scoiland, p. 25).

XGIX

La fiancée du mort (1).

Le plus beau fils de paysan qu'il y eût en Bégard était à coup sûr René Pennek, fils d'Ervoann, et la plus jolie fille qui fût à dix lieues à la ronde, c'était Dunvel Karis, la « douce » de René Pennek. Les deux jeunes gens s'aimaient depuis le temps où ils s'étaient rencontrés sur les bancs du catéchisme. Tous deux étaient de bonne maison. Seulement les Pennek possédaient le double de la fortune des Karis. Pour cette raison, Ervoann Pennek ne voyait pas sans contrariété le penchant de son fils pour Dunvel. De son côté, Juluenn Karis, le père de Dunvel, était fier de tempérament ; pour rien au monde il n'eût consenti à faire les premières démarches auprès d'Ervoann Pennek qu'il traitait d'égal à égal et peutêtre même avec quelque hauteur, précisément parce qu'il se savait inférieur à lui sous le rapport de la fortune.

(1) Comparez dans un conte de W. Bottrell, Traditions and hearlhside slories, 2** séries, p. 152-153, le mort qui enlève sa fiancée et l'emmène dans un vaisseau-fantôme.

Cela n'empêchait pas les deux jeunes gens de se donner « assignation » dans tous les lieux de rendez-vous, tels que pardons, aires neuves et frikadek bolcli (1).

On avait plaisir à les voir ensemble, tellement ils paraissaient faits l'un pour l'autre.

Souventes fois, par badinage, on leur demandait :

— A quand la noce ?

Dunvel alors rougissait sous sa coiffe et répondait d'un ton triste :

— Quand il plaira à Monseigneur Dieu.

Mais René, lui, se redressait :

— Ce qu'il y a de certain, disait-il, c'est qu'elle aura lieu, en dépit de tout et de tous.

Les choses en étaient là, lorsqu'un matin Ervoann Pennek dit à son fds René :

(1) Mot à mot : écrasement des capsules du lin. C'était, il y a peu d'années encore, une des grandes réjouissances agricoles chez les Bas-Bretons. Après avoir égrugé le lin, on faisait sécher les capsules soit sur l'aire de la grange, soit sur le plancher du grenier ou même des chambres. Quand elles étaient bien sèches, on invitait tout le voisinage à les venir écraser. On organisait des danses, et c'est sous le piétinement des danseurs que les graines jaillissaient des capsules. Pour musique, on avait le chant, qu'un des danseurs entonnait et dont la foule reprenait en chœur le refrain. La fête avait lieu le soir, après souper, durant les belles « nuitées » de juillet ; quelquefois aussi le dimanche, après vêpres.

Quant aux « aires neuves », elles se faisaient d'ordinaire en juin. Il s'agissait de tasser la terre de^l'aire et de la bien niveler pour le battage. C'est de quoi s'acquittaient à merveille les pieds des garçons et ceux des fdles,

— J'ai fait venir des ouvriers pour abattre les hêtres qui sont sur nos terres du Mézou-Meur. Je te prie de les aller surveiller, afin qu'ils fassent promptement besogne.

René Pennek obéit incontinent à l'invitation de son père. Il se rendit à l'écurie, sella l'étalon, qui était le meilleur trotteur de la contrée, et se mit en route.

Le Mézou-Meur était un domaine situé en Louargat sur l'autre versant du Ménez-Bré (1). Il appartenait à Ervoann Pennek, du chef de sa femme qui était de par là. René, pour y arriver, avait à parcourir quatre bonnes lieues. Et, à l'époque dont je vous parle, les routes ne ressemblaient guère à celles d'aujourd'hui. Jusqu'au Menez, le chemin n'était que fondrières. Il fallait compter ensuite l'escalade du Mont par des sentiers ravinés comme des lits de torrents, puis la descente du versant opposé, plus dangereuse encore que l'escalade.

— C'est toute une journée à passer dehors, s'était dit René Pennek en s'asseyant en selle.

(1) Voir t. I, p. 376-377.

Pédernec, où ma conteuse plaçait cette légende, et Louargat sont deux communes situées de part et d'autre de la montagne, l'une au sud, l'autre au nord. Disons, en passant, que ce terroir du Ménez-Bré est l'un des plus féconds que je connaisse en légendes et en chansons. M. Luzel et moi nous avons fait dans cette région de très fructueux séjours. C'est là également que Bourgault-Ducoudray a noté les airs les plus originaux de ses Mélodies populaires de la Basse-Brelagne.

Il entendait par là que c'était toute une journée sans voir sa « douce ».

Pour se mettre le cœur en repos, il fit un crochet et traversa la cour des Karis. Dunvel était en train d'étendre la lessive sur l'herbe du clos. René Pennek la serra dans ses bras et reprit sa route en sifflant une chanson joyeuse. Quant à Dunvel, il paraît qu'elle fut triste tout le restant du jour, sans qu'elle sût elle-même pourquoi.

Le soleil était à son midi, lorsque René Pennek entra sur les terres du Mézou-Meur. Jusque-là, son voyage s'était accompli sans encombre. L'étalon, durant tout le trajet, s'était montré d'une docilité parfaite. Il n'en fut pas de même, hélas ! jusqu'au terme du voyage. A mesure qu'il approchait du lieu où se faisait l'abatis d'arbres, le jeune homme dut serrer les flancs de sa monture et lui tenir haute bride. Le bruit des haches s'enfonçant dans le bois faisait dresser les oreilles du cheval. Tout à coup, un hêtre se coucha juste en travers de la route. L'étalon fit un bond d'épouvante. René Pennek tomba..., il tomba si malheureusement qu'il fut tué du coup. Sa tête avait porté contre une roche encastrée dans le talus.

Les ouvriers accoururent. Avec des branchages on improvisa une civière. Le pauvre cher jeune homme fut déposé dans la « loge » des sabotiers, avec qui son père avait fait marché pour les troncs abattus.

On alla quérir une charrette à la ferme la plus proche, puis on tira au sort pour savoir qui rame-

nerait le cadavre chez les vieux parents, car personne ne se souciait d'être le messager de la sinistre nouvelle.

Ce ne fut qu'à la nuit close que René Pennek rentra dans la demeure des siens, « les pieds en avant ».

Chez les Karis, on se coucha, cette nuit-là, comme à l'ordinaire. On n'y avait pas eu vent^ €u malheur qui était survenu. Seule, Dunvel ne dor* mait point. Elle ne faisait que tourner et retourner dans son lit, comme si elle avait été dévorée par les puces. Le cœur des amoureuses a de singuliers pressentiments. Elle se demandait surtout pourquoi René n'était pas venu lui apporter le bonsoir, à son retour, ainsi qu'il le lui avait promis le matin. Car, pensait-elle, depuis longtemps déjà il devait être rentré du Mézou-Meur.

Comme elle lui faisait reproche, à part soi, de ce manquement à sa promesse, elle eut une joie vive.

Le pas d'un cheval venait de retentir sur le pavé de la cour ; et, presque aussitôt, trois coups vigoureusement frappés ébranlèrent le bois de la porte.

Nul doute : c'était lui ! c'était René !

L'horloge de la maison, en ce moment même, tinta minuit.

Dunvel attendit que l'heure eût fini de faire son vacarme, avant de répondre à l'appel du voyageur.

— C'est toi, René ? dit-elle.

— Certes, oui, c'est moi !

— Tu as bien fait de venir m'apporter le bonsoir. Je commençais à penser que tu n'étais qu'un trompeur. Cette idée m'aigrissait le sang. Maintenant que j'ai entendu le son de ta voix je vais pouvoir dormir à l'aise.

— Il s'agit bien de dormir. Je viens te chercher ip&ur te conduire chez moi et faire de toi ma femme.

— Y songes-tu, René ? sais-tu quelle heure il est ?

— Qu'importe l'heure ! Toute heure est mon heure. Lève-toi, Dunvel, et viens-t'en !

— Tes parents consentent donc ?

— Ils ne peuvent plus refuser, maintenant. Dépêche-toi, si tu ne veux que je me lasse d'attendre.

Dunvel se leva, mais une pareille démarche, à une heure si peu chrétienne^ ne laissait pas que de lui sembler étrange. Avant d'ouvrir la portée à René Pennek, elle se rendit pieds nus auprès du lit de sa mère qu'elle éveilla doucement, afm de lui demander conseil.

Les mères sont toujours trop heureuses de bien caser leurs filles. La mère de Dunvel déplorait la fierté de son mari qui, plus encore que la fortune des Pennek, était le grand obstacle au bonheur de son enfant. Elle dit à sa fille :

— Si René Pennek t'est venu chercher au milieu de nuit, c'est qu'il a fini par arracher leur consentement à ses « vieux » et qu'il tient à battre

le fer pendant qu'il est chaud. Suis-le, puisqu'il te fait signe. Il n'est pire sottise que de tourner le dos à son étoile.

— Mais votre présence n'est-elle pas indispensable, ainsi que celle de mon père ?

— Ne te mets en peine de rien. Je vais préparer Juluenn Karis à cet événement qu'il souhaite autant que moi de voir arriver, quoiqu'il s'en taise. Toi, prends les devants avec ton promis.

Dunvel ne se le fit pas répéter deux fois. Les paroles de sa mère l'avaient rassurée contre ses mauvaises imaginations. Elle passa prestement sa jupe et son corsage, épingla sa coiffe, saisit ses sabots d'une main et tira le verrou de l'autre.

— Enfin ! tu t'es donc décidée ' cria sur le seuil la voix de René Pennek.

La mère de Dunvel attendit que le galop du cheval qui emportait sa fille et le fiancé de sa fille se fût perdu dans l'éloignement. Puis elle poussa du coude Juluenn Karis qui dormait, à côté d'elle, du lourd sommeil de ceux qui, le jour durant, ont durement travaillé aux champs.

Juluenn Karis ne se fit pas trop prier. Sa femme disait vrai : l'annonce du mariage de sa fille avec le fils d'Ervoann Pennek le combla de joie. Il se laissa sans protestation aucune revêtir de ses plus beaux habits et prit, en compagnie de sa « vieille », attifée elle aussi comme pour un dimanche de Pâques, le chemin du Quinquiz, où demeuraient les Pennek. Le garçon vacher les précédait avec une

lanterne, car la nuit était noire comme un péché mortel.

En arrivant dans l'aire du Quinquiz, ils virent tout le rez-de-chaussée éclairé d'une vive lumière. A coup sûr, il devait y avoir grand régal. On n'attendait plus qu'eux pour signer le contrat et faire bombance.

Ils furent tout surpris, en franchissant le pas de la porte, d'entendre qu'on récitait les « litanies de la mort »...

Sur la table de la cuisine, garnie d'une nappe blanche qui pendait jusqu'à terre, ils virent étendu le corps de René Pennek. Il avait une fente au milieu du front, et, par cette fente, la cervelle se montrait. Au bas-bout de la table était placée une assiette où trempait un rameau de buis, dans l'eau bénite dont on asperge les défunts. De chaque côté de l'âtre, le père et la mère du trépassé pleuraient en silence.

Juluenn Karis et sa femme n'osèrent questionner.

La même pensée leur était venue à tous les deux. René Pennek avait dû trouver la mort entre leur manoir et le Quinquiz.

Mais qu'était-il advenu de Dunvel ?

En vain ils la cherchaient des yeux parmi les femmes agenouillées qui récitaient les prières funèbres.

Ce qu'il était advenu d'elle, le voici :

René Pennek, ou, si vous préférez, son fantôme l'avait d'abord assise en croupe derrière lui, puis

le cheval était parti ventre à terre (1). Il avait la crinière si longue, ce cheval, que dans la vitesse de la course elle fouettait jusqu'au sang la joue de Dunvel. En sorte qu'à tout moment Dunvel criait :

— René, mon ami ! Ne trouvez-vous pas que nous allons trop vite ?

Mais, à la plainte de la jeune fdle, René Pennek ne savait que répondre :

— Il faut aller, ma douce ! Il faut aller !

— René, mon ami ! reprenait Dunvel, êtes-vous bien sûr de la route ?

— Tout chemin, ma douce, mène où nous devons aller !

— René, mon ami ! est-ce bien au Quinquiz que vous me conduisez par cette route ?

— Je vous conduis chez moi, ma douce ! N'estce pas ce que vous souhaitez comme moi-même ?

Tels étaient les propos qu'ils échangeaient dans la nuit.

Dunvel vit soudain se dresser devant elle, comme une grande chose noire, l'église du bourg. La grille du cimetière était large ouverte. Le cheval enfda l'allée principale, fit un bond par-dessus quatre ou cinq rangées de tombes, et s'abattit au bord d'une fosse toute fraîche.

(1) Comparez dans un conte irlandais {Contes el légendes d'Irlande, p. 153-157) le revenant qui fait monter en croupe derrière lui une jeune fille et qui la mène au cimetière. Ce revenant avait pris l'apparence de l'amant de la jeune fille.

Avant qu'elle eût pu se reconnaître, Dunvel Karis était couchée au fond du trou.

— C'est ici notre lit de noce, dit René Pennek, et il s'allongea sur elle...

Le lendemain, quand les fossoyeurs voulurent mettre en terre l'unique, héritier du Quinquiz, ils reculèrent d'épouvante. Le cadavre aplati et défiguré de Dunvel Karis gisait dans la fosse (1).

(Conté par Françoise Omnès. — Bégard, septembre 1890.)

(1) Cf. E. Souvestre, Le Foyer breton, p. 139 ; La Souris de terre et le Corbeau gris.

La rancune du premier mari (1).

Mon frère était un piqueur de pierres si renommé que tous les grands chantiers de Bretagne se le disputaient. Aussi était-il souvent absent, et pour de longs mois. Par exemple, il ne laissait jamais passer une année sans venir voir son père... Notre père ! Ah ! que ne l'avez-vous connu ! C'est celui-là qui vous en aurait débité, des histoires ! Et des rouges et des noires, et des grises, et des bleues !... Tous ses enfants raffolaient de lui. Donc, un beau matin, on entendait cogner à la porte, et c'était mon frère Yvon. De chaque main il tenait une bouteille d'eau-de-vie.

— Allons, mon père, criait-il joyeusement dès le seuil, je sais bien que vous allez me gronder un peu, parce que j'ai été longtemps sans reparaître. Mais, s'il vous plaît, nous commencerons par trinquer. Je vous chanterai ensuite les joHes chan-

(1) Dans un conte irlandais, une femme qui venait de se remarier et qui avait gardé sur elle le billet de mariage que le prêtre lui avait remis, est tuée par le spectre invisible de son premier mari ; si elle avait donné le billet à son nouvel époux, elle ne serait pas morte (Curtin, Taies of the fairies, p. 195).

sons que j*ai apprises. On attrape toujours quelque chose en battant du pays.

Le père ne se faisait pas prier. Il était l'indulgence même.

Or, un jour, mon frère arriva ainsi, à l'improviste. Il riait très fort et cependant avait l'air très embarrassé.

— Mon père, dit-il, apprêtez-vous à me faire un sermon. J'ai résolu de prendre femme.

— Bah ! s'exclama le vieux, et qui donc épouses-tu ?

— Naïc, d'ici tout près.

— Naïc la veuve, une soûlarde ! Je ne t'en fais pas mon comphment, mais je te donne ma bénédiction. A chacun son sort.

— A la bonne heure ! Il y a toujours moyen de s'entendre avec vous.

— Il faut bien que le moulin tourne du côté où souffle le vent.

— Je sais tout ce qu'on dit contre Naïc. Mais voilà : Elle m'a plu, et je le lui ai prouvé. Je lui ai enveloppé son jeu (1). La créature qu'elle porte a près de six mois.

— Ce qui est fait n'est plus à faire. A quand la noce ?

— Lundi en quinze.

Le contrat fut, en effet, signé au jour indiqué, mais le mariage religieux ne put être célébré ce jour-là, je ne me rappelle plus pour quelle cause.

(1) En breton : pakel ameus he zan d'ezhi.

Le repas avait été commandé à l'auberge. On le mangea, quoiqu'il n'eût pas été béni par un prêtre. Pour ma part, je le trouvai excellent. Les autres invités furent de mon avis, et, ma foi ! toutes les têtes étaient un peu échauffées, quand on s'en revint du bourg.

Mon frère n'avait pas d'abord l'intention de passer la nuit avec sa femme. Mais, l'ayant reconduite chez elle, comme c'était son devoir, il resta. Cela, il n'aurait pas dû le faire, jusqu'à ce que son mariage eût été célébré à l'église. Las ! que voulez-vous, les hommes sont les hommes, et cette Naïc était vraiment une enjôleuse.

Il est probable qu'ils trinquèrent à la santé l'un de l'autre. Puis ils s'en furent coucher dans le même lit.

Mon frère ne fut pas plus tôt allongé à côté d'elle, dans les draps, qu'il lui passa dans l'esprit une idée singuUère.

— Hein ! dit-il à la nouvelle épousée, si Jean- Marie Corre nous voyait ici comme nous sommes !

Jean-Marie Corre était le nom du premier mari de la veuve.

A peine eut-il achevé cette phrase, mon frère sursauta. En face de lui, Jean-Marie Corre était assis à table, devant le verre qu'il venait à l'instant de vider lui-même.

— Naïc, murmura mon frère, regarde donc !

— Quoi ?

— Est-ce que tu ne reconnais pas celui qui est là ?

— De qui parles-tu ? Je ne vois personne.

— Tu ne vois pas Jean-Marie ?

— Eh ! laisse-moi tranquille avec Jean-Marie ! Si tu n'as rien de mieux à me dire, dormons !

Là-dessus, Naïc tourna la tête du côté du mur. Elle avait pas mal bu dans la journée. Au bout d'un moment, elle ronflait.

Mon frère n'essaya plus de la réveiller. Mais il demeura, quant à lui, sur son séant, les yeux rivés au spectre de Jean-Marie Corre toujours immobile. Il sentait ses cheveux dressés sur sa tête, aussi raides que les dents d'un peigne à carder l'étoupe.

Le mort ne faisait pas un geste, ne proférait pas une parole.

A la fm, mon frère en eut assez de cette situation.

— Jean-Marie Corre, dit-il, apprends-moi du moins ce qu'il te faut.

Ah ! mes amis, n'interpellez jamais un mort ! Ceci est la franche et pure vérité : ainsi interpellé, le spectre de Jean-Marie Corre ne fit qu'un bond du banc où il était assis jusqu'au Ht où se trouvait mon frère.

Le pauvre Yvon se fourra tout entier sous les draps.

De la sorte, il ne voyait plus rien. Mais le mort était à cheval sur sa poitrine ; le mort lui étreignait les flancs entre ses deux genoux pointus. C'était une souffrance atroce. Il aurait voulu crier : il ne le pouvait. Il n'avait plus de respira-

tion. Il entendait son haleine râler dans sa gorge comme le vent dans un soufflet crevé.

Je vous promets que le soleil qui se leva le lendemain de cette nuit-là fut béni par quelqu'un, et ce quelqu'un était mon frère, Yvon Le Flem.

Au point du jour, nous le vîmes entrer chez nous, le visage défait, la couleur de la mort au cou.

Quand il essaya de parler, un hoquet lui étrangla la voix.

Il finit par dire :

— Je ne coucherai plus dans la maison de Naïc.

— Si donc ! répondit notre père, sur un ton de plaisanterie. Qui a commencé doit continuer.

Yvon lui raconta alors la chose. Le bonhomme devint sérieux.

— C'est qu'il manque à ton contrat la signature de Dieu, conclut-il.

Mon frère ne retourna coucher avec Naïc chez elle que lorsque tout fut en règle. Il aurait bien mieux fait de n'y mettre jamais les pieds.

(Conté par]^Marie- Yvonne Le Flem. — Port-Blanc.)

Le crieur de nuit.

Noël Gariez était un journalier de Bégard. Il demeurait au bourg, mais partait chaque matin pour aller travailler dans les fermes souvent éloignées et ne rentrait presque jamais qu'à des heures tardives.

Il lui était arrivé plus d'une fois d'entendre hopper (1) le « crieur de nuit », mais cela à de grandes distances, en sorte qu'il ne s'était jamais rencontré avec ce personnage. Pourtant, disaitil parfois, quand on en parlait, il n'eût pas été fâché de le voir de près, ne fût-ce que pour se rendre compte comment il était bâti.

Or, une nuit qu'il revenait de son travail, comme il passait sur une espèce de tertre couvert de broussailles, il entendit hurler, presque à son oreille, le « ho ! ho ! » du crieur de nuit.

Noël Gariez promena les yeux autour de lui, mais n'aperçut rien ni personne.

Il continua d'avancer à travers la broussaille, sans'mot dire. Il savait qu'il n'est pas bon de répondre à l'appel du hopper-noz.

(1) Crier : hol

Celui-ci, son appel jeté, s'était tu, sans doute pour attendre la réponse de Noël.

Noël, lui, hâtait le pas. Il allait sortir de la lande, quand derrière lui, sur le tertre, la voix du hopper noz se mit à crier d'un ton lamentable.

— Ma mamm ! Ma mamm ! (Ma' mère ! Ma mère !)

On eût dit le cri de détresse d'un enfant abandonné. Ce cri émut Noël Gariez jusqu'aux entrailles. Il ne put cette fois s'empêcher de répondre :

— Comment ! buguel-noz (1) (enfant de la nuit), tu as donc une mère aussi, toi ?

Noël Gariez dit cette parole, sans penser à mal, et parce qu'il avait pitié du pauvre être qui gémissait ainsi après sa mère.

(1) Il semble que la conteuse mêle ici deux croyances, celle au hopper-noz ou crieur de nuit, et celle au buguel-noz, berger de nuit ou enfant de nuit. Primitivement, ces deux êtres fantastiques devaient sans doute avoir des natures distinctes. Sur le buguel-noz, cf. J. Loth, Annales de Bretagne, t. IX, p. 458 ; W. Y. E. Wentz, The fairy-failh in Cellic counlries, p. 191-192. Sur le piker noz, d'Audierne, voir H. Le Carguet, Revue des tradiîions populaires, t. IX, p. 63. Mahé, Essai sur les antiquités du Morbihan, p. 354-355, confond le Gabino ou Gobelin, le Teuz et le bugul-nos. A Carnac et aux environs on connaît outre le Begul Nouz : le Pauir lenna er varkèz, le Pautr pont Kerveneù, le Pautr pont er Stannek qui sont des géants. Cf. Le Rouzic, Carnac, p. 75, 79, 90 ; Y. Le Diberder, Annales de Bretagne, t. XXVIII, p. 559-584 ; Buléon, Bugul noz et Garo, Revue Morbihannaise, 1914, p. 34-38, 66-81. A. Riantec, quand on entend siffler le bugul-noz derrière soi, il faut bien se garder de siffler aussi (J. Frison, Revue des traditions populaires, t. XXX, p. 199^. Sur le Buguel-Noz en Irlande, voir A. Kelleher et G. Schœpperlé, Revue celtique, t. XXXII, p. 53-58.

Mais il ne l'eût pas plus tôt prononcée qu'il vit se dresser près de lui un homme immense, immense, d'une stature si démesurée que sa tête semblait se perdre dans les nuages. Cet homme se penchait vers Noël, et Noël vit que sa bouche était toute grimaçante comme celle d'un poupon qui pleure ; il vit aussi qu'elle était garnie de quenottes menues, menues, et blanches comme neige.

Noël Gariez eut grand'peur : à tout hasard, il fit un signe de croix.

La forme gigantesque s'évanouit aussitôt, mais là-bas, dans les broussailles, la voix de tout à l'heure, la voix de l'enfant abandonné, bégaya :

Oui, oui, oui, oui, j'ai une mère aussi (1).

J'ai une mère, tout comme toi !

la, ia, ia, ia, me ^rneuz eur vamm ive, Me 'meuz çur vamm, coulz ha le 1

(Conté par Françoise Omnès. — Bégard, août 1890.)

(1) Cf. R. Fr. Le Men, Traditions et superstitions de la Basse- Bretagne, Revue celtique, t. I, p. 419-20.

GII

L'Esprit du phare.

J'étais alors seul et unique gardien au phare de Tévennec. Vous connaissez ce rocher, — un caillou juste assez grand pour recevoir la tour de feu qu'on a bâtie dessus. La vie que j'y menais n'était pas précisément folâtre. Pas d'autre visite que celle du Ravitailleur qui, tous les huit jours, si la mer n'était pas trop mauvaise, abordait un instant mon récif, déposait sur l'étroite plateforme de l'huile pour le fanal et des provisions de bouche pour moi, puis filait vers Sein ou vers Ouessant. La conversation était brève :

— Ohé, Porzmoguer !

— Ohé, patron !

— Tout va ?

— Tout va.

— Alors, à la prochaine !

— A la prochaine !

Et je rentrais dans ma prison où je n'entendais plus d'autre bruit que le mugissement des vagues, le ronflement du vent et les cris variés des oiseaux de passage qui venaient parfois, la nuit, s'écraser contre les vitres éclairées de la lanterne... Si pourtant ! il m'arrivait aussi, par moments, de

percevoir dans l'intérieur même du phare des sons singuliers, propres à me donner à penser que je n'étais pas, autant que je le supposais, le seul habitant du lieu : c'étaient tantôt des pas audessus de ma tête, sur le plafond de la chambre que j'occupais pendant le jour, tantôt le frôlement de quelqu'un d'invisible, dans l'ombre de l'escalier, lorsque je montais allumer le feu, tantôt un appel brusque qui me faisait sursauter, en m'apostrophant par mon nom de baptême :

— Henri !... Eh ! Henri !...

Dans les premiers temps, en m'entendant héler de la sorte, je répondais :

— Quoi ? Qu'est-ce que c'est ?

Et je descendais quatre à quatre les marches pour aller voir, au seuil de la tour, si ce n'était pas quelque pêcheur de ma connaissance qui, passant à portée, par hasard, souhaitait d'échange avec moi un mot ou deux. Mais j'avais beau regarder à droite et à gauche, toujours les abords de la roche étaient vides. Si bien qu'à la longue j'avais pris le parti de ne plus prêter d'attention à ces appels ni aux autres bruits étranges dont j'avais été un peu troublé au début et qui, maintenant, me faisaient, pour ainsi dire, compagnie dans ma solitude. Né et élevé à l'Ile de Sein, je n'étais pas, vous vous en doutez, sans savoir les récits lugubres qui couraient sur Tévennec. Du plus loin qu'on se souvienne, cette pierre à naufrages a été considérée comme un endroit hanté par les morts de la mer. Avant qu'on l'eût sur-

montée d'un phare, ils s'y agrippaient, prétendait-on, aussi nombreux que les cormorans à leur rocher de prédilection. Mais, par exemple, une chose qui n'était pas niable, attendu qu'elle était arrivée au vu et au su d'un chacun dans ces parages, c'est qu'un navire de nationalité inconnue ayant sombré, durant les tempêtes d'équinoxe, à peu de distance de Tévennec, un des marins, le seul survivant, avait réussi à s'y réfugier et, pendant quatre jours et quatre nuits, avait crié : à l'aide ! sans qu'il fût malheureusement possible de se porter à son secours, soit de l'Ile, soit de la Grande Terre. Il périt là, d'angoisse, de froid et de faim. Quand l'état de la mer permit d'accoster la roche, son cadavre avait disparu, mais en laissant dans un des creux de la pierre une large tache couleur de sang qui, depuis, ne s'est jamais effacée. Son anaon continua de hanter la place où il était mort et, après la construction du phare, le sentiment général fut que l'on y avait enfermé son Esprit.

J'essayai de me persuader que c'était cet Esprit à qui je devais attribuer les bruits en question et, du moment que sa présence n'était pas autrement nuisible, je m'appliquai à faire semblant de l'ignorer, poussant même la discrétion jusqu'à n'en point parler aux miens, lorsque j'étais de congé à terre.

j^Nous faisions ainsi fort bon ménage, lui et moi, quand au retour d'une de ces relèves, un cousin à ma femme s'ofïrit à m'accompagner au phare

pour y passer une huitaine. Les règlements, à l'époque, n'étaient pas aussi stricts qu'aujourd'hui. J'emmenai ledit cousin, — un nommé Cléden Guilcher, de Plogofï — et nous nous installâmes tous deux dans ma chambre, décidés à tuer ensemble le temps aussi gaillardement qu'il serait en notre pouvoir. Pendant trois jours, les choses marchèrent le mieux du monde. Mais, sur la fin de la troisième journée, comme nous étions en train, après le repas du soir, de déguster un excellent café, voilà que, tout à coup, à l'étage d'en dessus, l'Esprit commence à faire des siennes. Et il ne se contentait plus, cette fois, de marteler le plancher avec ses bottes : il devait, en outre, charpenter on ne savait quoi, car on l'entendait qui maniait à tour de rôle la scie et le rabot. Cléden Guilcher écoutait, tout ahuri.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda-t-il enfin, quand il fut revenu de son premier saisissement.

— Oh ! fis-je, ne sois pas étonné. C'est déjà gentil de sa part qu'il se soit tenu tranquille jusqu'à présent.

— Qui, il ?

— Quelqu'un qui me connaît, apparemment, car il m'appelle souvent par mon nom. Mais, pour ce qui est du sien, il ne me l'a jamais confié.

— Et il a l'habitude de se livrer à ce boucan ?

— Presque toutes les nuits.

— Drôle de corps, en vérité.

— J'ai idée que c'est plutôt un Esprit.

— Brr ! Tu me glaces les os.

— Eh bien ! réchaufîe-les avec ce pousse-café. Je lui versai une ample rasade d'eau-de-vie.

Cela lui redonna du cœur. Il tenta de plaisanter et, comme le bruit augmentait là-haut, il me dit, en riant d'un rire un peu narquois :

— Tu ne sais pas ? A ta place, moi, j'inviterais ce particuUer à descendre trinquer avec nous. Comme cela, du moins, il nous ficherait la paix, et puis, peut-être qu'il nous révélerait son histoire, quand un" bon coup de « schnick » lui aurait délié la langue.

Le cousin avait à peine terminé sa phrase que l'Esprit aussi faisait soudain silence.

— Tu vois, reprit Guilcher, il a suffi de ma proposition pour le calmer. Va donc : tu n'auras pas à le prier longtemps pour qu'il l'accepte.

Seul, vous concevez bien que je n'eusse jamais eu l'idée d'une pareille démarche, et, en tout cas, je n'aurais jamais eu l'audace sacrilège de la mettre à exécution Mais le cousin était là : je ne voulais pas qu'il pût croire que j'avais peur et, sans plus réfléchir, je me précipitai dans l'esca- Her.

L'étage où se produisait ordinairement le sabbat était celui que se réservait l'ingénieur des ponts et chaussées, lorsqu'il venait au phare en tournée d'inspection. J'en avais la clef à mon trousseau : je l'introduisis dans la serrure et, la porte ouverte, m'avançai d'un pas ou deux dans les ténèbres de la pièce qui était noire comme une tombe. Rien

n'y remuait. Dès l'entrée, néanmoins, j'avais senti sur ma face un souffle humide, imprégné d'une fade odeur de mort, qui m'avait donné froid jusque dans les moelles. Je dus affermir ma voix pour articuler d'un ton assez net :

— Qui que vous soyez, montrez-vous et faites à deux chrétiens, qui vous y invitent, le plaisir de descendre boire un verre avec eux.

— Bravo ! cria d'en bas Cléden Guilcher.

Quant à la réponse de l'Esprit, ne me demandez pas quelle elle fut, ni même s'il en fit une, car, au moment où j'achevais de prononcer la dernière syllabe, je reçus en pleine poitrine un tel choc que je m'abattis comme foudroyé sur le carreau. Et de ce qui se passa ensuite je n'eus plus aucune conscience. Je sais seulement qu'il était plus de minuit lorsque je recouvrai mes sens et que j'étais moulu par tous les membres, comme si j'avais été roué de coups pendant des heures. Revenu à moi, je me ramassai de mon mieux, mais sans pouvoir appuyer sur mes jambes, tant elles étaient rompues, et ce fut à quatre pattes et à reculons que je dévalai vers ma chambre. La lampe y agonisait sur la table ; je cherchai des yeux le cousin : il ne restait de lui d'autre trace que son verre qu'il avait oublié de vider, — une chose, entre parenthèses, qui n'était guère dans ses habitudes. Je l'appelai à cinq ou six reprises, non sans anxiété.

-^ JHolà, Cléden!... Cléden Guilcher!... Pour l'amour de Dieu, où es-tu ?

Une tête ébouriffée, baignée encore d'une sueur d'épouvante, sortit enfin de dessous le lit et, l'instant d'après, le cousin tout entier réapparaissait à ma vue.

— Il ne t'a donc pas réduit en bouillie ? demanda-t-il en respirant avec force.

— Pas tout à fait, mais quasi. Tu l'as entendu s'exercer sur moi ?

— Il aurait fallu être un triple sourd pour ne pas entendre : c'était comme une batterie de vingt fléaux tombant sans discontinuer sur l'aire. La tour en tremblait jusque dans ses fondations : j'ai cru qu'elle allait s'écrouler sur moi, et c'est dans l'attente de la minute suprême, pour ne pas voir venir la mort, que je me suis fourré sous le lit.

— Eh bien ! à cette heure, fourrons-nous dedans, grommelai-je. Je n'en puis plus.

Le lendemain, je m'étonnai de ne pas me réveiller avec des cheveux blancs, et, quinze jours plus tard, j'avais donné ma démission. L'Esprit de Tévennec m'avait dégoûté pour jamais du métier de gardien^de phare.

(Conté par Henri Porzmoguer, dit « Tonton Ri » — Ile de Sein.)

cm

Il ne faut pas médire des morts.

Un meunier des environs de Concarneau avait proféré des paroles injurieuses pour la mémoire d'un mort. Un jour que le meunier était en train de repiquer ses meules, le mort se présenta subitement devant lui :

— Tu as mal parlé de moi, meunier, voleur de farine. Il faut que tu répares le tort que tu m'as fait.

Le meunier, pensant l'apaiser ainsi, offrit de lui donner un bon dîner. '

— J'accepte, dit l'autre. Mais auras-tu assez de pain pour me rassasier ?

— J'y emploierai autant de farine qu'il sera nécessaire, répondit le meunier.

Et il fit cuire douze pains énormes. A l'heure fixée, le mort arriva et s'assit devant la table, chargée de victuailles, en compagnie du meunier et de sa femme. Mais il refusa de toucher aux mets.

— Dans ma condition, le seul ahment est le pain, déclara-t-il.

On lui passa une première tourte : en un clin d'œil il l'eut engloutie. Et il en fut pareillement

de la seconde, de la troisième... Il n'y avait pas cinq minutes que le repas était commencé, et déjà il ne restait plus que deux tourtes.

— Jésus-Dieu ! s'écria la femme, que va-t-il nous faire, quand celles-ci auront disparu ?

La domestique qui servait eut à ce moment une heureuse inspiration. Comme elle allait couper le onzième pain (1), elle fit trois croix dessus avec son couteau. Le mort, aussitôt, bondit hors de sa place, et se précipita vers la porte et, sur le seuil, se retourna pour crier au meunier :

— Tu as de la chance ! Sans ces trois signes de croix, je t'aurais appris à respecter les morts (2).

On ne le revit jamais.

(Conté par Coudray. — Quimper.)

(1) La bean-sidhe des montagnes d'Ecosse, qui fait mourir les voyageurs qu'elle rencontre, peut être apaisée par le don d'un gâteau d'orge marqué sur chaque face d'un O {Folklore, t. V, p. 5). Cf. Barzaz-Breiz, 6^ édition, p. 163-170.

(2) Cf. ci-dessus, t. I, p. 287.

Celle qui lavait de nuit.

Fanta Lezoualc'h, de Saint-Trémeur, pour gagner quelques sous, se louait à la journée dans les fermes des environs. Aussi ne pouvait-elle vaquer à son propre ménage que le soir. Or, un soir, elle se dit en rentrant : « C'est aujourd'hui samedi, demain dimanche. Il faut que j'aille laver la chemise de mon homme et celles de mes deux enfants. Elles auront le temps de sécher, d'ici à l'heure de la grand'messe, car la nuit promet d'être belle. »

Il faisait, en effet, un magnifique clair de lune.

Fanta prit donc le paquet de linge et s'en alla laver à la rivière.

Et la voilà de savonner, et de frotter, et de taper, à tour de bras. Le bruit de son battoir retentissait au loin, dans le silence de la nuit, multiplié par tous les échos :

Plie ! Plac ! Ploc !

Elle était toute à sa besogne. Quel que fût l'ouvrage, elle y allait ainsi hardiment, des deux mains. C'est sans doute pourquoi elle n'entendit pas arriver une autre lavandière.

Celle-ci était une femme mince, svelte comme une biche, et qui portait sur la tête un énorme faix de linge aussi allègrement que si c'eût été un ballot de plume.

— Fanta Lezoualc'h, dit-elle, tu as le jour pour toi ; tu ne devrais pas prendre ma place, la nuit.

Fanta, qui se croyait seule, sursauta de frayeur, et ne sut d'abord que répondre. Elle finit enfm par balbutier :

— Je ne tiens pas à cette place plus qu'à une autre. Je vais vous la céder, si cela peut vous faire plaisir.

— Non, repartit la nouvelle venue, c'est par badinage que j'ai parlé de la sorte. Je ne te veux aucun mal, bien au contraire. La preuve en est que je suis toute disposée à t'aider si tu y consens.

Fanta Lezoualc'h, que ces paroles avaient rassurée, répondit à la Maouès-noz, à la « femme de nuit » :

— Ma foi, ce n'est pas de refus. Seulement je ne voudrais pas abuser de vous, car votre paquet semble plus gros que le mien.

— Oh ! moi, rien ne me presse.

Et la femme de nuit de jeter là son faix de linge, et toutes deux de frotter, de savonner et de taper avec entrain.

Tout en besognant, elles causèrent.

— Vous avez dure vie, Fanta Lezoualc'h ?

— Vous pouvez le dire. En ce moment, surtout. Depuis VAngelus du matin jusqu'à la nuit close, aux champs. Et cela doit durer ainsi jusqu'à la fin

de l'août. Tenez, il n'est pas loin de dix heures, et je n'ai pas encore soupe.

— Oh ! bien, Fanta Lezoualc'h, dit Vélrangère, retournez donc chez vous, et mangez en paix. Vous n'en serez pas à la troisième bouchée que je vous aurai rapporté votre linge, blanchi comme il faut.

— Vous êtes vraiment une bonne âme, répondit Fanta. Et elle courut d'une traite jusqu'à sa maison.

— Déjà ! s'écria son mari, en la voyant entrer, tu vas vite en besogne !

— Oui, grâce à une aimable rencontre que j'ai faite.

Elle se mit à raconter son aventure.

Son homme l'écoutait, allongé dans son lit, où il achevait de fumer sa pipe. Dès les premières paroles de Fanta, son visage devint tout soucieux.

— Ho ! Ho ! dit-il quand elle eut fmi, c'est là ce que tu appelles une aimable rencontre. Dieu te préserve d'en faire souvent de semblables ! Tu n'as donc pas réfléchi qui était cette femme ?

— Tout d'abord, j'ai eu un peu peur, mais je me suis promptement rassurée.

— Malheureuse ! tu as accepté l'aide d'une Maouès-noz !

— Jésus, mon Dieu ! J'en avais eu idée... Que faire, maintenant ? Car elle va venir me rapporter le linge.

— Achevez de souper, répondit l'homme, puis rangez soigneusement tous les ustensiles qui sont

sur l'âtre. Suspendez surtout le trépied (1) à sa place. Vous balaierez ensuite la maison, de façon que l'aire en soit nette ; vous mettrez le balai dans un coin, la tête en bas. Cela fait, lavez-vous les pieds, jetez l'eau sur les marches du seuil, et couchez-vous. Mais soyez preste.

Fanta Lezoualc'h obéit en hâte. Elle suivit de point en point les recommandations de son mari. Le trépied fut assujetti à son clou, le sol de la maison nettoyé jusque sous les meubles, le balai renversé, le manche en l'air, l'eau qui avait servi à laver les pieds de Fanta répandue sur les marches du seuil.

— Voilà ! dit Fanta, en sautant sur le « banktossel », et en se fourrant au lit, sans même prendre le temps de se déshabiller tout à fait.

Juste à ce moment, la « femme de nuit » cognait à la porte.

— Fanta Lezoualc'h, ouvrez ! C'est moi qui vous rapporte votre linge.

Fanta et son mari se tinrent bien cois.

Une seconde, une troisième fois, la femme de nuit répéta sa « demande d'ouverture ».

Même silence à l'intérieur du logis.

Alors on entendit au dehors s'élever un grand vent. C'était la colère de la Maouès-noz (2).

(1) Le trépied tient une* grande place dans les légendes bretonnes ; c'est un ustensile qui a en quelque sorte une valeur ou une puissance magique ; cf. ci-dessus, t. II, p. 22.

2) Cf. la Groeg-er-Loer de Le Rouzie, Carnac, p. 218-219.

— Puisque chrétien ne m'ouvre, hurla une voix furieuse, trépied, viens m'ouvrir !

— Je ne puis, je suis suspendu à mon clou, répondit le trépied.

— Viens alors, toi, balai !

— Je ne puis, on m'a mis la tête en bas.

— Viens alors, toi, eau des pieds !

— Hélas ! regarde-moi, je ne suis plus que quelques éclaboussures sur les marches du seuil (1).

Le grand vent tomba aussitôt. Fanta Lezoualc'h entendit la voix furieuse qui s'éloignait en grommelant :

— La « mauvaise pièce » ! Elle peut se féliciter d'avoir trouvé plus savant qu'elle pour lui faire la leçon (2) !

(Conté par Gréac'h. — Plougastel-Daoulas, octobre 1890.)

(1) Dans un conte irlandais, un revenant ne^peut commettre ses méfaits dans les maisons où il y a de l'eau propre ; il entre dans une maison où l'on n'a pas eu la précaution de jeter au dehors l'eau sale (Gurtin, Taies of the fairies, p. 179). Il semble que les revenants soient comme les fées, qui ont horreur du désordre et de la saleté (Gurtin, p. 179 ; Folklore, t. VII, p. 166, 171).

Dans un conte recueilli par Kennedy, Legendary fictions of ihe Irish Celts, p. 146-147, on trouve un épisode analogue où figure l'eau des pieds, la corde du rouet, le balai, le charbon de tourbe. On peut y comparer le moyen employé en Gonnaught pour éloigner les fées et qui consiste à mettre le balai à sa place derrière la porte, à couvrir le feu, et à jeter sur le fumier l'eau des pieds (J, Gooke, Notes on Irish folklore from Connaughl, Folklore, t. VII, p. 299). En Ecosse, on enlève la corde du rouet pour empêcher les fées de filer pendant la nuit (W. Gregor, Revue des traditions populaires, t. IX, p. 634).

(2) Cf. E. Souvestre : Le Foyer breton (1845), p. 69 ; Le Men,

Revue celtique, t. I, p. 421. Le Men raconte que ces femmes de nuit sont « des lavandières, qui pendant leur vie ont, par négligence ou par avarice, gâté le linge ou les vêtements de pauvres gens, qui avaient à peine de quoi se vêtir, en les frottant avec des pierres pour économiser leur savon ». E. Souvestre, comme Le Men, parle des lavandières de nuit, comme d'âmes pécheresses qui lavent ainsi la nuit des linges mystérieux en châtiment de leurs fautes. Cambry, Voyage dans le Finistère, t. I, p. 73, ne nous apprend rien de précis sur les lavandières de nuit : « Les laveuses, ar cannerez noz, qui vous invitent à tordre leurs linges, qui vous cassent le bras si vous les aidez de mauvaise grâce, qui vous noient si vous les refusez ». Fr. Marquer, dans la Revue des traditions populaires, t. VII, p. 69, parle d'un pont de Saint- Gérand hanté par une femme qui vient laver du linge dans le canal. C'est l'âme d'une épileptique qui s'est noyée à cet endroit et qui revient y faire sa pénitence. Si elle pouvait toucher un passant, elle l'entraînerait dans l'eau. Il semble que dans ce conte, au contraire, le caractère humain de la lavandière de nuit tende à s'efïacer, et qu'elle devienne comme le Hopper-noz, comme lannik-an-od, une sorte d'Esprit malfaisant qui n'a jamais été incarné au corps d'un vivant. A la Trinité-sur-Mer, on connaît Paulr Poul-er-ponl, qui aime à laver son linge la nuit. Le Rouzic, Carnac, p. 105. Cf. 101, 65.

Dans les Hébrides, la lavandière de nuit lave les vêtements de ceux qui se noieront dans l'année ; pour qu'elle ne vous fasse pas de mal, il faut la voir avant qu'elle ne vous ait vu (Mac Phail, Folklore from the Hébrides, Folklore, t. IX, p. 91-92). Elle est un signe certain que la mort est proche. Cf. I, p. 13. Dans l'île de Skye, on croit que les femmes qui meurent en couches doivent, à moins qu'on ne lave tous les vêtements qu'elles ont laissés, laver elles-mêmes ces vêtements jusqu'à ce qu'arrive le terme naturel de leur vie. Si ces lavandières voient les pre^ mières la personne qui les observe, celle-ci perd l'usage de ses membres (J.-G. Campbell, Superstitions of the Highlands and islands of Scotland, p. 43).

En Irlande, à Kilcurry, la bean-sidhe, ou la fée, est quelquefois représentée battant l'eau de ses mains {Folklore, t. X, p. 123; Br. J. Jones, Traditions and superstitions collected at Kilcurry, Folklore, t. X, p. 121). Les banshees de Clare lavent des vêtements avant un désastre imminent (Th. J. Westropp, Folklore, t, XXI, p, 187).

GV Les trois femmes.

J'ai entendu raconter ceci à un charbonnier de l'Argoat. Pendant la belle saison, il allait de bourg en bourg, comme tous ses pareils, vendant son charbon à qui voulait en acheter.

Il s'arrêtait chez nous, régulièrement ; on lui donnait le souper et le gîte. En retour, il nous faisait le récit de ses aventures.

Il lui arrivait souvent d'être surpris par la nuit en pleine campagne, loin de tout village et de toute habitation. Il était rare qu'en pareil cas il ne lui advînt pas quelque chose d'extraordinaire.

La nuit dont je vous parle, il se trouvait dans la grande lande de Pontmelvez. Un vrai désert. Deux lieues de plateau sans un seul arbre. Pas un talus où s'abriter contre le vent. Et justement, cette nuit-là, il soufflait un vent de tous les diables, un vent de montagne, âpre et tenace, qui vous pinçait la peau jusqu'au sang. Le ciel, noir comme un four. Pas une étoile. Pour surcroît de malheur, une rafale avait éteint la lanterne du charbonnier. Il menait son cheval par la bride, à l'aveuglette. Dans un chemin ordinaire, il eût été averti de la route à tenir, par les douves ou par

les fossés. Mais là, dans cette lande rase, il avançait, ma foi, à la grâce de Dieu.

Il regrettait bien fort, en ce moment, de s'être attardé au bourg de Pontmelvez, à boire avec des maçons qui travaillaient à l'église neuve. Ajoutez qu'il n'avait pas pris le temps de souper et que son estomac criait famine .

— En vérité, se disait-il, je donnerais volontiers deux ou trois sacs de charbon fin pour une botte de paille sous n'importe quel toit et pour un petit morceau de n'importe quel pain.

Soudain, il sembla que Dieu voulût exaucer son souhait.

A quelque distance il vit scintiller une lumière qui annonçait une maison habitée. Le « marchand de froment noir (1) » marcha droit sur elle. Il se trouva bientôt devant une misérable hutte dont le toit de genêt descendait presque jusqu'à terre.

— Ohé ! cria-t-il, il y a ici un chrétien qui demande ouverture au nom de Jésus-Christ, de Notre-Dame la Vierge et de tous les saints de Bretagne.

Il répéta par trois fois sa supplique. Trois fois elle demeura sans réponse.

— Cependant, pensait le charbonnier, là où il y a une lumière, il y a une âme, morte ou vivante.

Et, laissant là son cheval et sa charrette, il se

(l) Ar marc' fiadour gwiniz dû. On appelle ainsi, par plaisanterie, les charbonniers.

242 LES MORTS MALFAISANtS

mit à faire le tour de la hutte pour tâcher de découvrir la porte.

Il finit par la trouver.

C'était une claie rembourrée de paille comme celles qui ferment les « loges » de sabotiers.

Le charbonnier la tira à lui et entra.

A l'intérieur, pas un meuble, même pas une huche, pas même un lit. Il y avait pourtant un âtre, et dans l'âtre brûlait un maigre feu, et audessus de la petite flamme pâle qu'il donnait était installée une poêle et avec cette poêle une femme à mine livide faisait des crêpes.

• — Votre feu a l'air bien menu, dit le charbonnier en matière de salut. Si vous consentez à m'accepter comme hôte jusqu'à la pointe du jour, je vous ferai cadeau d'un sac de charbon, et je vous parle d'un charbon si léger qu'il flambera comme de l'étoupe.

— Mon feu me suffît, répondit la femme sans se détourner.

— L'accueil n'est pas aimable, se dit le charbonnier, mais du moment qu'on ne me met pas dehors, ma foi, je reste.

Il s'assit par terre, près du foyer.

La femme continuait à faire des crêpes sans avoir l'air de s'apercevoir de sa présence. Quand elle en avait cuit une, elle la disposait, avec l'éclisse, sur un plat, à côté d'elle.

Mais, chose bizarre ! le charbonnier remarqua que le plat demeurait toujours vide, comme si les crêpes se fussent évaporées à mesure.

— Ho ! Ho ! se murmura-t-il à lui-même, voilà qui n'est pas naturel. Méfions-nous !

Il avait commencé à bourrer sa pipe, mais il la remit promptement dans la poche de sa veste en peau de chèvre. Et il se mit à regarder autour de lui. Il vit alors qu'il y avait dans la hutte deux autres femmes. L'une d'elles était occupée à avaler un os qui lui sortait aussitôt par la nuque, l'autre comptait de l'argent, se trompait sans cesse dans son compte, et se reprenait à compter de plus belle.

Maintenant le charbonnier aurait autant aimé se retrouver dans la lande, malgré le terrible vent qui soufflait. Mais il n'osait pas faire un mouvement, de crainte qu'il ne lui arrivât malheur. Il se tenait, au contraire, bien coi, attendant le jour avec impatience et souhaitant que les coqs chantassent de meilleure heure afin d'être plus tôt délivré.

Comme il se reprochait pour la centième fois la mauvaise idée qu'il avait eue de se fourvoyer dans ce taudis de sorcières, la femme qui faisait des crêpes se tourna vers lui et lui dit :

— Si vous en désirez, prenez-en !

— Merci ! répondit-il, je n'ai pas faim.

Alors, celle qui avalait un os s'avança vers lui et lui dit :

— Si vous préférez la viande, prenez-en !

— Merci ! répondit-il encore, je suis repu. Celle qui comptait de l'argent s'approcha à son

tour :

— Acceptez au moins de quoi vous défrayer de vos dépenses à venir.

— Pas davantage, répondit le charbonnier. Mon charbon paie ce que je bois et ce que je mange.

A peine se fut-il exprimé de la sorte que tout s'évanouit, les femmes et la hutte.

Le charbonnier se retrouva seul, dans la lande immense, seul avec son bidet qui paissait de jeunes pousses d'ajonc, à côté de lui. Derrière les montagnes d'Are, le jour commençait à blanchir. Le charbonnier s'aperçut qu'il avait fait un crochet hors de la grand'route. Il se disposait à la regagner, en obliquant à droite, quand surgit en face de lui un vieillard à longue barbe, à figure engageante et vénérable.

— Charbonnier, dit le vieillard, tu t'es conduit en habile homme.

— Vous savez donc ce qui s'est passé ? demanda le charbonnier.

— - Je sais ce qui s'est passé, ce qui se passe et ce qui se passera.

— Puisque vous savez tout, pouvez-vous me dire qui étaient ces trois femmes ?

— Trois femmes perverses de leur vivant.

La première ne faisait jamais de crêpes que le dimanche.

La seconde, en distribuant les parts, dans le repas, gardait pour elle toute la viande et ne servait à ses gens que les os.

La troisième volait chacun afin d'entasser davantage.

Tu viens d'assister à la pénitence qu'elles accomplissent pour l'éternité.

Tu n'as accepté d'elles ni crêpes, ni viande, ni argent. Tu as bien fait (1). Si tu avais agi autrement, tu ne les aurais pas sauvées, mais tu aurais été condamné toi-même, en revanche, et cela jusqu'à la fm des temps, à manger les crêpes que faisait l'une, à grignoter l'os qu'avalait l'autre, et à aider dans ses calculs la troisième.

(Conté par Françoise Omnès. — Bégard, août 1889.)

(1) Cf. ci-dessus, t. II, p. 121.

Le fouet de feu.

Ceci est la pure vérité : je le tiens de mon grandpère.

Il habitait alors la paroisse de Gavan où il avait pris à ferme des terres appartenant à la veuve de l'ancien maire, une nommée Perrine Jégou. Plût à Dieu qu'il n'eût jamais signé ce bail ! Il se fût épargné bien des tracas, et nous, ses petits-enfants, nous n'aurions peut-être pas été les pauvres sans-le-sou que nous sommes.

La propriétaire de ces terres de Keraméné était la femme la plus avaricieuse, la plus ladre, la plus impitoyable qu'il y ait eu, de mémoire d'homme, sous le soleil béni. Elle eût tondu le poil des vaches pour le vendre, si elle avait trouvé acquéreur. Je suis sûre qu'elle comptait jusqu'aux feuilles des arbres qui garnissaient les talus de ses champs. Or, il arriva qu'un de ces arbres, un vieux sécot de chêne à demi pourri, ayant été abattu par un coup de vent, mon grand-père dit à sa femme d'en faire du feu, puisque cependant il n'y avait guère qu'à cela qu'il fût bon. Ce n'était pas un si grand péché, n'est-il pas vrai ? Eh bien ! la propriétaire lui intenta un procès, laissant entendre aux juges, par le ministère de son

avocat, que non seulement il s'était adjugé cet arbre sans aucun droit, mais encore qu'il avait certainement aidé le vent à l'abattre.

Il n'y a de justice, vous le savez, que pour les riches : mon grand-père fut condamné à des dommages-intérêts considérables ; encore devait-il s'estimer heureux, lui dirent ces messieurs du tribunal, qu'on lui fît grâce de la prison. C'est à Lannion qu'on l'avait traité de la sorte. Il revint chez lui tout navré de chagrin. Ma grand'mère avait quelques écus d'économie soigneusement mis en réserve, derrière une pile de linge, dans son armoire. Hélas ! ils ne représentaient même pas le cinquième de ce qu'il y avait à payer pour les frais du procès. Mon grand-père était allé s'asseoir, sans courage, dans le coin de l'âtre : sa vieille lui dit, pour tâcher de le réconforter :

— Ne te désespère pas ainsi, Yann !... Je vais de ce pas chez la propriétaire. Ou cette femme a un cœur de roche, ou bien je l'attendrirai si bien par mes supplications qu'elle nous accordera du moins un délai pour lui verser la somme.

— Fais comme tu voudras, répondit le pauvre cher homme. Mais, quant à ce qui est d'attendrir le cœur de cette femme, tu aurais, je crois, plus tôt fait d'user avec tes larmes la marche de pierre de son seuil.

Au bout d'une demi-heure, ma grand'mère était de retour : elle s'assit en face de son mari, de l'autre côté du foyer et, la tête dans les mains, fondit en sanglots.

— Tu ne sais pas, Yann ? gémit-elle enfin, quand elle put parler, elle va mettre la saisie sur nous.

— Je m'y attendais, répondit simplement mon grand-père.

Toute cette nuit, ils ne fermèrent les yeux, ni l'un ni l'autre : ils voyaient leurs chevaux, leurs vaches, leurs cochons et tout leur petit mobiUer qui s'en allaient à l'encan. Le lendemain, la première chose qu'ils entendirent, ce furent les grelots du cabriolet de l'huissier qui s'arrêtait dans la cour. Et, le dimanche suivant, après vêpres, la vente par autorité de justice se faisait à Keraméné. Groiriez-vous que la femme Jégou eut l'audace d'y venir ? Bien mieux : elle se tenait au premier rang, achetant à vil prix tout ce dont les autres assistants ne voulaient pas.

Il ne restait plus rien à mettre à l'enchère, pas même le chipot-holen (boîte au sel), et le crieur allait congédier les gens, lorsque cette mégère, avisant un fouet de charroi oublié contre le mur de la maison, où il pendait accroché à un clou, s'écria :

— Faites excuse ! Il y a encore ce fouet 1

— C'est vrai, dit mon grand-père qui jusqu'alors n'avait pas une seule fois ouvert la bouche, j'espère que personne ne vous le disputera. Emportez-le donc, et puisse-t-il être l'outil de votre châtiment (1) en ce monde et dans l'autre !

(1) Comparez les instruments de travail qui servent à se défendre contre les revenants, ci-dessus, t. II, p. 204.

Elle le prit sans vergogne, en grommelant :

— Il n'y a pas de petits profits.

Le soir, dans le lit que la loi leur laissait, mon grand-père dit à ma grand'mère :

— Nous sommes ruinés, mais ce fouet nous vengera.

Et, de ce jour-là, en effet, Perrine Jégou ne connut plus de repos. La nuit, elle se réveillait en sursaut, avec des douleurs aiguës, comme si une lanière brûlante l'eût cinglée par tout le corps. Elle en devint folle d'épouvante. Elle jeta au feu, réduisit en cendre le fouet maudit, comptant qu'elle recouvrerait ainsi la tranquillité. Mais elle ne fut tourmentée que de plus belle. Un mois ne s'était pas écoulé qu'on la portait en terre et, la nuit même du jour où on l'avait couchée dans sa fosse, les gens de sa maison furent arrachés à leur sommeil par le bruit d'une course éperdue, accompagnée de grands cris. Ils se levèrent, pour voir... Or, c'était la morte qui courait, courait autour du logis et des étables, en poussant des hurlements afïreux. Un fouet de feu était passé à son cou, dont elle essayait vainement de se débarrasser. Et elle criait d'une voix déchirante :

— Dilammet ar foueit-man diganen ! Dilammet ar fouell-man diganen ! (Enlevez-moi ce fouet, enlevez-moi ce fouet.)

Sa chair fumait. C'était effrayant ! Personne, naturellement, ne se sentit assez hardi pour s'approcher d'elle... La nuit d'après, elle revint en-

core, et encore la nuit du surlendemain, et toutes les nuits qui suivirent, jusqu'à l'apparition de la nouvelle lune. On la vit ce soir-là se précipiter dans le puits, dont l'eau garda longtemps le goût de soufre (1).

(Conté par Anna Quellec. — Trébeurden.)

(1) En Irlande, les morts malfaisants se rencontrent souvent dans les contes. Une femme abandonnée qui est morte d'amour revient tourmenter son amant (Deeney, Peasanl lore from Gaelic Jreland, p.- 76).

Une jeune fille qui avait été pendue pour avoir accusé faussement un prêtre qui ne voulait pas répondre à ses avances revient sur terre pour le séduire (Contes irlandais, p. 158).

Il suffit que l'on jette à bas de très vieux arbres dans un parc pour que le fantôme de l'ancien propriétaire revienne ébranler le château et jeter les meubles par terre (Kennedy, The fireside slories of Ireland, p. 158).

Les personnes qu'on est obligé de conjurer sont presque toujours des riches dont les biens ont été mal acquis, des tuteurs qui ont accaparé les deniers de leurs pupilles : bref, des gens qui ont volé et qui ont à restituer.

Les âmes qu'il faut encercler et conduire au Youdic (2), ce sont celles des gens qui ont mené une vie de désordres (An dud direiz). Aussi n'y a-t-il guère là-bas que des nobles ou des bourgeois, des désœuvrés et des riches : les paysans, eux, ont assez de peine à gagner leur vie pour ne se tenir pas tranquilles après leur mort.

(Yves Turnier le vieux. — Saint-Riwal.)

Leurs âmes sont condamnées à errer, jusqu'à ce que le tort qu'elles ont fait ait été réparé de

(1) Cf. R.-F. Le Men, Traditions el superstitions de la Basse- Bretagne, Revue celtique, t. I, p. 424.

(2) Voir ci-après, p. 290.

quelque façon. Elles sont hargneuses et méchantes. Elles rôdent sans cesse autour de leur ancienne demeure, et se vengent dé leur détresse en portant le trouble parmi les vivants. On les conjure^ pour les réduire à l'immobilité et au silence.

Les prêtres seuls ont le pouvoir de conjurer. Encore tous les prêtres ne le savent-ils pas faire. Il faut un homme habile, déterminé, sûr de sa science. C'est tout au plus s'il s'en trouve un par région. Il ne suffît pas que l'exorciste connaisse à fond son métier, il est indispensable aussi qu'il ait la poigne solide.

Quand le prêtre est appelé pour une conjuration, il revêt son surpHs et tient à la main son étole. Arrivé dans la maison hantée, il se déchausse, car il faut « qu'il soit prêtre jusqu'à la terre (bêlek betek ann douar) (1) ».

Pour qu'il puisse reconnaître les traces du mort, les gens de la maison ont eu soin, dès la veille, de répandre sur le sol de terre battue du sable ou de la cendre 'fine (2). Ils en ont répandu de même

(1) Cf. R.-F. Le Men, Revue celtique, t. I, p. 425.

(2) Dans l'île de Man, la nuit du 12 novembre, on égalise les cendres dans le foyer. Si, au matin, il y a sur les cendres des traces de pas se dirigeant vers la porte, une personne de la famille mourra dans l'année (Rhys, Celtic folklore, p. 318).

dans l'escalier, sur toutes les marches, depuis le rez-rfe-chaussée jusqu'au grenier. Le prêtre suit à la piste les traces d^u mort et s'enferme dans la pièce au seuil de laquelle elles paraissent s'arrêter. C'est là qu'est gîté le mauvais revenant. Là aussi s'engage entre le prêtre et lui un terrible combat. On a vu des prêtres sortir de ces rencontres exténués, pâles, ruisselants de sueur. Tout le temps que dure le sinistre tête-à-tête, les gens de la maison se tiennent tapis au coin du foyer, muets d'épouvante. Ils se bouchent les oreilles pour tâcher de n'entendre point le vacarme effrayant qui se fait là-haut. Chacun se demande avec anxiété qui l'emportera, de l'âme méchante ou de l'homme de Dieu. Le prêtre, cependant, tantôt multiplie les oraisons spécifiques, tantôt lutte avec le revenant corps à corps : quelquefois il ruse avec lui, il lui pose des questions embarrassantes et profite du moment où il est occupé à chercher la réponse, pour lui passer l'étole au cou (1), Dès lors, le revenant est vaincu. Il devient d'une docilité rampante. Le prêtre prononce sur lui la formule d'exorcisme et le fait entrer dans le corps d'un animal, le plus souvent d'un chien noir. Il le traîne hors de la maison, puis le remet à un homme de confiance, généralement le bedeau ou le sacristain, dont il se fait toujours accompagner en semblable occurrence. Tous deux se di-

(1) Dans le Léon, les conjurés sont dits : an dud sloliel, mot à mot, les gens étolés, à qui l'on a passé l'étole,

rigent alors, le prêtre marchant devant, le bedeau suivant avec la bête, vers quelque endroit peu fréquenté, comme une lande stérile, une carrière abandonnée, une fondrière dans une prairie. « C'est ici désormais que tu demeureras », dit le prêtre au mort. Et il lui délimite l'espace dans lequel il se pourra mouvoir, en se servant, d'ordinaire, pour cela, d'un cercle de barrique. On choisit un endroit peu fréquenté, parce que si quelqu'un passait à portée du conjuré, il serait sûr d'être appréhendé par les pieds et entraîné sous terre.

Dans les marais qui avoisinent l'embouchure du Douron, au Moualc'hic (lieu du petit merle), en Plestin, il y avait un conjuré qui criait sur un ton lamentable, toutes les nuits :

— Daouzek dezio Pask ha Nedelek, Re C'hourmikel, ha re ann Drinded, Biskoaz hini nhe rVam eus grêt !...'

(Les Quatre-Temps (en breton : les douze jours) de Pâques et de Noël, — ceux de la Saint-Michel et de la Trinité, — il n'y en a pas un que j'aie observé !...)

Quelqu'un, passant un jour à proximité, répondit au mauvais hurleur :

— Je les ai observés tous quatre ; je te fais cadeau d'une de mes observances.

— Ma bénédiction sur toi ! dit l'âme, calmée subitement ; désormais, je suis délivrée.

(Communiqué par N.-M. Le Braz.)

Mgr Luyer, qui mourut évêque de Quimper, vers 1757, avait de son vivant, paraît-il, commis bien des passe-droits. Pendant de longues années, il hanta son château épiscopal de Lanniron. Il se promenait dans son carrosse à travers les allées du parc, Pair absorbé, soucieux.

Un jeune prêtre du diocèse eut le courage de le conjurer.

— Holà, Monseigneur ! lui cria-t-il, mettez du moins la tête à la portière, que l'on puisse vous dire un mot.

Le mort, interloqué, se pencha en dehors du carrosse. Le prêtre eut le temps de lui passer au cou son étole.

A partir de ce jour, Mgr Luyer ne revinl plus.

(Communiqué par René Alain. — Quimper.)

G VII La conjuration de Trogadek

GWEKZ

Depuis que Trogadek est mort, aux alentours rien ne dure.

Seul, un jeune prêtre du Léon a eu la hardiesse de le venir conjurer, en apportant avec lui son étole.

Le jeune prêtre demandait à Trogadek, en le conjurant :

— Dites-moi, Trogadek, combien y a-t-il de temps que vous êtes décédé ?

— Oh ! il y a sept ans passés, et plus, depuis que je suis en enfer, archirôti.

— Vous faites mensonge, Trogadek. Car il n'y a pas sept jours passés que votre veuve est en deuil et, nuit et jour, verse des larmes. Ditesmoi, Trogadek, qu'est-ce qui est cause que vous êtes damné ?

— J'ai été marchand-mercier. Je voudrais bien ne l'avoir jamais été. Quand les chalands me demandaient de leur couper trois aunes d'étoiïe, je

leur en servais une aune et demie, et je touchais le prix de trois.

Allez chez moi, dites à ma femme de distribuer mes biens mal acquis ; dites-lui de donner aux pauvres tous les biens que je possède en sec et en vert. Si elle ne le fait, en enfer sa place est marquée.

Le jeune prêtre disait à la baronne (1) en la saluant :

— Par votre mari il vous est recommandé de distribuer vos biens mal acquis, de les donner aux pauvres, en sec et en vert ; sinon votre place en enfer est marquée.

• — Tout ce qui est entre Brest et Lesneven, je l'ai acheté avec ce que m'a rapporté mon aune. Cela n'est rien, mais j'ai une maison neuve en Bretagne, la plus jolie qui se puisse voir. Pourvu qu'on me laisse ma maison neuve, j'abandonne à Dieu son paradis.

Or, peu de temps après cela, la baronne dut s'aliter. Le neuvième jour, elle décéda.

La baronne disait, au moment où elle tombait dans le puits de l'enfer :

(1) Une baronne, veuve d'un mercier, cela peut sembler étrange, La chanson populaire a de ces caprices. Je donne la gwerz telle qu'elle est.

— Si j'avais obéi à bon conseil, ce n'est point ici que l'on m'eût trouvée. Je voudrais voir le faîte de ma maison neuve écrasé sur le foyer, et que mon âme fût pardonnée. Je voudrais ma maison neuve rasée et que mon âme fût en bon état. Au moins mon anaon eût été sauvé, tandis que maintenant, mon mari et moi, nous sommes damnés tous deux (1).

(Chanté par Anna Drutot. — Pédernec, 1887.)

(1) Cf. la gwerz donnée par M. Luzel dans le premier volume des Chants populaires de la Basse-Bretagne ( Gwerziou Breiz- Izel), p. 68, et intitulée Trogadec tout court. Dans cette version, c'est Trogadec qui tient le discours prêté, dans la nôtre, à la baronne. Ce qui paraît d'ailleurs plus nature. La fin est particulièrement intéressante comme trait de mœurs :

« Allez chez moi, dit Trogadec au prêtre, et priez ma f^mme de me venir voir dans l'enfer. Quand elle y sera, elle ne s'en ira plus. Si elle avait voulu, à mon insu, donner l'aumône en ma maison, un de nous deux aurait été sauvé... — Et comment donner à votre insu ? répond la femme. Le pain était toujours sous clef, et vous faisiez une marque pour savoir combien il y avait de farine dans le pétrin. — Certes, mais je ne visitais pas le blé dans l'arche !... »

Avare pendant sa vie, Trogadec reproche à sa femme, après sa mort, de n'avoir pas su être charitable à sa place. Cela est d'une psychologie paysanne très fine. Nos poètes populaires ont quelquefois de ces trouvailles.

C'est peut-être ici le lieu de faire remarquer quelle importance morale revêt l'aumône aux yeux des Bretons. « Il faut donner aux pauvres ». C'est là un axiome en quelque sorte fondamental. Beaucoup de nos lég;endes n'en sont qu'une démonstration, une paraphrase. Témoin la merveilleuse aventure* de la Pénilenie de Lochrisi ann Jzelvet, dont nous croyons utile de donner ici une version. On peut dire que les pauvres sont les rois fainéants de la Basse-Bretagne. Le mot « rois » n'est pas aussi

métaphorique qu'on pourrait le croire. Certaines familles forment de véritables dynasties de mendiants. L'état de « chercheur de pain » (klasker hara) est chez nous comme empreint d'un caractère de majesté. A nos pardons, les pauvres jouent un rôle plus essentiel que les prêtres. Leur royauté est de droit divin. On les vénère comme les proches parents de Dieu. On se considère comme tenu de les héberger, de les nourrir. Ils vous disent : « Je dînerai chez vous tel jour ». On se donne bien garde de les mal accueillir. Ils distribuent ainsi leurs journées entre leurs bienfaiteurs, j'allais dire entre leurs sujets. Ils vous abordent avec une patenôtre, vous quittent en vous laissant une bénédiction, et c'est vous qui êtes leur obligé. Partout on fait d'eux grand état. Ceux d'entre eux qui ne sont pas des idiots, des « innocents », ont souvent une sorte de supériorité intellectuelle sur les gens du peuple qui vivent de leur travail. N'ayant pas à se préoccuper de la vie matérielle, ils ont le loisir de cultiver leur esprit, d'orner leur mémoire. J'en connais qui sont de magnifiques discoureurs, d'autres qui philosophent. Tous sont des gazettes vivantes, des journaux ambulants. Il en est qu'on peut feuilleter comme un livre, comme une « somme de traditions populaires ». Ceux-là font parfois école : ils lèguent à des disciples un enseignement oral ; ce sera vraiment grand dommage le jour où aura disparu le dernier d'entre eux.

Page 1