LA PÉNITENTE DE LOCHRIST-ANN-IZELVET
Par la grâce du Seigneur Dieu le Père, — avec l'inspiration du bon Ange, — et le secours de la Vierge, — je voudrais composer une gwerz nouvelle.
Sur le sujet d'un lieu -saint, — qui est en Basse-Bretagne. — S'il vous plaît de le venir visiter, — vous n'y perdrez pas votre temps.
Dans l'ancien évêché de Léon, — il y a un lieu de dévotion, '- — en Guinevez, entendez-le, — à Lochrist-ann-Izelvet.
Autrefois, dans le vieux temps, — à Lochrist, il y avait une fontaine, — qui était fréquentée — par des pèlerins de tous pays.
Or, entendez-le, Bretons, — il y avait lieu de l'aller visiter, — car un miracle par jour était accompli — par l'eau de cette fontaine.
Dans une auge de pierre qui est là, — sous les yeux du Seigneur Christ, toujours, — on plaçait les gens affligés (d'infirmités), — pour les y laver avec l'eau de la fontaine.
De cette fontaine partait — un joli canal qui déversait — l'eau dans un seau, qu'on allait quérir — en grande pompe et assistance.
Un prêtre vêtu de blanc — accompagné du sacristain, et l'étole au cou, — -allait chaque jour aider — à laver dans l'auge les malades.
Oui, chaque jour, à tour de rôle, — on couchait des malades dans cette auge ; — et par la grâce du Christ béni, — tous y recouvraient la santé.
Ce ne sont pas des fables que ces choses. — C'est la vérité que je dis. — Quiconque était affligé (d'une infirmité) — à Lochrist recouvrait la santé.
A la fin, le village se trouva comble. — Aux alentours on ménagea — des logements pour les infirmes. — De tous pays abondaient les pèlerins.
Ce que voyant, des gens de la contrée — s'empressèrent de couvrir cette fontaine , — de peur que ne survînt la peste — dans le pays et aussi dans la banlieue.
Le Seigneur Christ permit, — par faveur, que la fontaine fût mise à l'abri, — sous terre, dans l'église, — là où on le prie chaque jour.
(Mais), depuis qu'elle a été (ainsi) séquestrée, — par force gens elle a été délaissée. -. — C'est cependant un lieu sacré, — s'il en est en Basse-Bretagne.
Dans une auge de pierre qui est là, — beaucoup de malades ont puisé du réconfort. — A prier le Christ béni, — on trouve soulagement toujours.
Quand vous serez en affliction (malade d'esprit ou de corps), — venez à Lochrist, d'un cœur droit ; — là il y a des/ remèdes excellents — pour les maladies de langueur et pour les infirmités.
Pour avoir été délaissé — de beaucoup de ses pèlerins, — ce n'en est pas moins le plus antique — parmi les lieux saints de ce pays.
Afin de vous faire entendre quelle profusion de miracles — s'y sont accomplis ou continuent de s'y accomplir, — (sachez que) pour les conter et les écrire — un mois entier ne serait rien.
O vous, Seigneur Christ béni, — versez la lumière à mon esprit, — que je puisse divulguer aux Bretons — quelques-uns des prodiges que vous avez faits.
Je vais devant tous les proclamer, — avec la grâce de la Vierge Marie ; — Mon bon ange m'inspirera. — Qu'il vous plaise de les venir écouter I
A Lochrist, un temps fut, — un maître de maison faisait demeurance. — Sa femme, l'élue de son cœur, — se montrait au pauvre charitable.
Pourtant, il advint qu'un jour — (prêtez votre attention à ceci, — car c'est une chose horrible à ouïr), — il advint qu'un pauvre chercheur d'aumône
Se^présenta dans leur ménage, — en quête de quelque subsistance. — Au nom de Dieu, il demandait — de quoi prolonger sa vie.
Si charitables que fussent les deux époux, — la femme, en cette occasion, se montra dure — envers ce pauvre cher — qui demandait au nom de Dieu l'aumône.
r « Je suis fort pressée, dit-elle ; — j'ai à préparer le repas de mes gens. — Une autre fois, je vous viendrai en aide... — Pour l'instant, décampez ! »
Le pauvre cher, malgré cet accueil, — toujours et toujours insistait : — « Donnez-moi de quoi manger, disait-il, — car j'ai bien|faim en ce moment.
^.. « Il y a si longtemps que je n'ai mangé morceau ! — Mon cœur de détresse se serre. — Au nom de Dieu, soulagez-moi, — ou je mourrai sur place, à coup sûr ! »
La femme lui répliqua, — avec une colère des plus terribles : — « Hors de céans, ou je vous chasserai, — en lâchant sur vous le grand chien I »
Elle se laisse entraîner par sa colère, — elle lâche le chien, aussitôt dit. — Mais la bête ne fait aucun mal au pauvre ; — elle ne fait que le flairer.
Et le pauvre de soupirer ; — et le cœur de lui manquer, — en se voyant ainsi abandonné, — sans personne qui lui vienne en aide.
Du seuil de la maison il partit, — devant la porte de la cour il mourut. — Deux chiens étaient à ses côtés, — chose mystérieuse à comprendre l
Avec le chien qui avait été lâché, — un autfe était survenu,
— et il se tenait près du pauvre, lui faisant mille joies, — sans toucher à lui, en aucune sorte.
Quand rentrèrent les gens de la maison, pour le repas, — vieux et jeunes, tous furent étonnés — de trouver là cet homme, mort, — sans un seul chrétien pour le garder.
Devant la porte de la cour était resté — le corps du pauvre homme décédé ; — • seuls les deux chiens veillaient à ses côtés.
— C'était là une grande leçon !
Lorsque la femme eut connaissance de la chose, — elle se prit à pleurer, à se lamenter. — « Hélas ! c'est moi qui suis cause, dit-elle, — de ce malheur, de cet ennui !
« Le grand chien, c'est moi qui l'ai lâché I... — Et c'est lui qui l'aura étranglé !... — Et cela, parce qu'il demandait — un morceau de pain, au nom de Dieu !... »
Il vint du monde voir le mort, — s'informer de ce qui lui était arrivé. — Il ne portait pas trace de blessure. — Peu après, il fut enseveli.
La femme, dans l'espoir d'expier — sa faute, sans regret, ni tristesse — donna pour l'enlinceuler — chemise^ drap, à mettre avec lui dans la tombe.
A la nouvelle d'un malheur si grand, — il se fit nombreux concours de gens — pour le voir déposer en terre ; — et tous avaient navrement et ennui.
A Guinevez il fut envoyé — enterrer, avec tous les honneurs possibles. — Ce fut la femme qui paya les prêtres — pour cé\ibrer le service et dire les prières d'usage.
Quand elle fut de retour chez elle, — elle trouva sur la table
— et son argent et son linge. — A confesse elle se rendit aussitôt. Mais elle ne trouva aucun prêtre pour l'absoudre. — Il fallait
qu'elle partît pour Rome, — qu'elle s'adressât au pape et lui confessât — ses péchés, sans en rien taire.
Cette pénitence, elle l'accepta. — Aux siens elle demanda, — le soir même, la permission de se mettre en route : — « Mon mari, je ne puis différer 1... »
Son mari lui parla de la sorte : — « Où vous allez, je vous suivrai. — Si l'un de nous part, nous partirons tous deux. — Je n'ai cure des biens (que je laisserai derrière moi) ! »
Elle avait un fils encore à la mamelle ; — c'est lui qu'elle embrassa le premier, — puis vint le tour de sa ûUe aînée. — « Adieu 1 dit-elle, mes enfants 1 »
Les voilà tous deux de partir, — emportant avec eux un double pain. — Ils étaient déjà loin de chez eux, — quand ils se croisèrent en route avec des passants.
La femme, alors, de dire — devant ces gens-là à son mari : — « L'argent que vous m'aviez donné — sur la table, à la maison est resté.
« Mon pauvre époux, allez le prendre : — en cet endroit, je vous attendrai. » — L'homme obéit sur l'heure ; — il retourna chez lui chercher l'argent.
Dès qu'ils se furent séparés, — la femme se remit en marche.
— Et, lorsque le mari revint à l'endroit convenu, — son épouse n'y était plus.
Le voilà de gémir, — de pleurer et de se lamenter, — tant son angoisse était grande... — A la maison, alors, il retourna.
A partir de ce jour, ils furent vingt-cinq ans — • sans se rencontrer en nul chemin, — et sans jamais entendre prononcer le nom — l'un de l'autre.
Le mari, n'entendant plus parler — de sa femme, et n'ayant d'elle aucune nouvelle, — avec le temps, se fiança de nouveau
— et prit une seconde épouse.
Hélas ! s'il avait pu savoir — que sa première femme vivait,
— il n'aurait pas fait cette chose. — Il n'en fut plus tard que trop navré.
La femme, à Rome quand elle arriva, — aux pieds du pape se prosterna, — pour implorer de lui une pénitence — et l'absolution de son péché.
Le pape enjoignit de la conduire — en grande hâte, pour expier sa faute, — dans la chambre de pénitence, — où l'on enferme les pires pécheurs.
Et de lui donner, quand elle y serait, — du pain et de l'eau pour trois jours, — ainsi que du lin qu'elle aurait à filer, — pendant ces trois jours, sans démordre.
Grande est la miséricorde d'un Dieu I — Tout le temps qu'elle resta dans cette chambre, — on fit comme si elle n'existait plus.
— Quand on se souvint d'elle, on ne douta point qu'elle ne fût morte.
Or, lorsqu'on alla ouvrir sur elle la porte, — on la trouva qui
filait, le corps sain et l'âme sereine. — On la tira donc de ce lieu,
— et le pape, alors, lui donna l'absolution.
Au sortir de Rome, elle rencontra un vieillard — qui, humblement, lui demanda : — « D'où venez-vous ? Où comptezvous aller ? — Mon amie, dites-le moi.
« Jamais je ne vous vis en ces parages ; — vous n'êtes pas de ce pays. » — « Je ne vous le cacherai point, brave homme : — Je suis de Basse-Bretagne, tenez-le pour certain, — et de Lochrist-ann-Izelvet. — Là est mon mari.
« (Là est) mon mari, (là sont) mes enfants, pour qui j'ai été une cause de peine, — parce que je les ai abandonnés. — Je crois pourtant qu'ils auraient désir de me revoir. »
— « Si vous avez désir, dit cet homme, — de les aller revoir, vous aussi, — avant qu'il soit longtemps, grâce à Dieu, — vous parviendrez en leur contrée.
« Votre mari et vos enfants, — bientôt vous les reverrez, — et vous les pourrez consoler — en leur navrement et ennui.
« Quand vous arriverez en Izelvet, — chez le Seigneur Christ béni, — faites-lui tous mes compliments, — et dites à Christ que je l'aime.
« Je suis le charpentier qui a sculpté — le premier ses calvaires. — Vous voyez cette baguette blanche que je tiens : — Je vais vous la donner maintenant. — Votre mari et vos enfants, — avant peu vous les reverrez. »
Dès lors, elle marcha d'une telle allure — qu'elle arriva dans son pays promptement. — A la maison des siens elle se rendit ;
— la baguette blanche la conduisit.
Chez son mari quand elle fut, — à être logée elle demanda — avec déférence et humilité. — Nul chrétien ne la reconnaissait.
La maîtresse de maison était altière — et lui répondit sèchement : — « Ici, vous ne serez pas logée ; — allez où bon vous semblera. »
Son mari n'était pas à la maison. — Ses enfants, entendant — leur pauvre mère demander logement — à leur marâtre, si humblement, eurent pitié d'elle, et elle fut logée, — grâce à ses enfants, croyez-le bien ; — oui, en dépit de la marâtre, — elle fut dignement hébergée par eux.
La pauvre femme, parvenue au seuil — de sa maison (de la
maison) où demeurait son mari, — s'assit sur le rebord d'une auge de pierre, — et demanda la permission d'y coucher.
Sa fille, qui allait et venait, — à son frère prêtre disait : — « Cette femme a quelque chose d'étrange ; — à la voir, j'ai le cœur serré.
« La mère qui nous a enfantés, — vous et moi, mon frère prêtre, — lui ressemblait fort, je trouve. — Je me sens une tendresse chaude pour elle. »
La femme était là, sur le pas de la porte. — Son fils l'aborda, plein de déférence. — Avec respect et humilité, — il la prit par la main.
Au foyer elle fut amenée — par sa fille et par son fils prêtre.
— Là, son fils la fit asseoir — à la place qui lui était réservée à lui-même.
Sa fille alors lui lava — les pieds, avec une humilité grande.
— Et, ayant vu qu'elle avait à la jambe une marque, — elle dit à son frère prêtre :
— « Plus que jamais mon cœur m'affirme — que c'est ici la femme qui nous a enfantés. — Elle porte à la jambe la même cicatrice — qu'avait notre véritable mère. »
Le prêtre ne fit mine de rien — jusqu'à ce que le souper eût été servi. — Mais alors il donna sa part — à la femme qui l'avait mis au monde.
La marâtre de se fâcher — et de prendre à partie le prêtre : — « Ce n'est pas envers moi que vous auriez tant de prévenance,
— ni non plus envers votre père ! »
Sans se fâcher, le' prêtre — continua de faire ce qu'il jugeait de son devoir. — Il recommanda à sa sœur — d'avoir bien soin de l'étrangère.
— « Apportez des vêtements, dit-il, ma sœur, — et donnezles à cette femme — afin qu'elle se change et qu'elle aille se coucher ; — c'est dans mon lit qu'on la mettra.
« Car, cette nuit, point ne me coucherai ; — Je veux la passer en oraison, — pour demander à Dieu-da faveur — de bien conduire ma vie. »
La sœur eut grande joie (de ses paroles) ; — à son armoire aussitôt elle alla ; — elle en tira pour sa mère un vêtement — et une chemise toute flambante neuve.
Quand la femme fut habillée — et de bardes propres revêtue,
— la sœur dit à son frère : — « Celle-ci est notre mère, j'en suis sûre. »
Le prêtre à sa sœur répondit : — « J'en suis convaincu, comme vous, — mais ne précipitons rien ; — avec le temps, tout s'é- Claircira. »
Dans le lit de son fils, la femme reposa. — Ceci est un grand exemple de tendresse — entre une mère et ses enfants, — au cours de la vie.
Cependant, le mari rentra. — Sa seconde femme lui dit : — « Vous avez, de par le monde, un flls prêtre — qui fera belle fin, j'imagine I
a Une femme a été ici logée — par votre fille et votre fils prêtre, — et c'est dans son lit qu'il l'a mise !... — Si vous ne m'en croyez, allez-y voir. »
Le pauvre mari, à cette nouvelle, — furieux, à la chambre monta. — Quand il eut constaté que la chose était vraie, • — lui d'interpeller son fils prêtre, alors :
— « Dites-moi, mon fils prêtre, — à quoi donc songez-vous ? — Il ne me semble pas que vous ayez agi — d'une façon convenable, pour un homme de votre sorte ! »
Par la vertu de son oraison, — le fils amollit le cœur de son père. — « Taisez-vous, mon père, dit-il, — c'est pour Dieu que je l'ai fait.
« Laissez dire à ma marâtre — ce qui lui fera plaisir. — Celui qui loge sera logé. — Il n'est qu'un devoir, c'est de faire le bien. »
Voilà notre homme radouci — par les paroles de son fils prêtre. — Il redescendit au plus vite — sans ajouter un seul mot qui fût déplacé.
Quand fut venue la prime aube, — la pauvre femme se leva en hâte, — et se dévêtit de ses bardes — pour les rendre à sa fille avec gratitude.
Le prêtre à sa sœur dit : — « Ce ne sont pas les bardes qui vous manquent, je le sais ; — vous pouvez abandonner celles que voici — à cette pauvre femme, pour l'amour de Dieu. »
La fille qui avait bon cœur, — tout autant que le fils prêtre, — dit à sa mère, alors : — « Vous pouvez garder les bardes que voilà. »
Elle, donc, de les remercier — et de demander à son fils — s'il aurait la bonté — de faire en sorte qu'elle pût ce Jour-là sç confesser.
— « Oui, dit-il, je ferai cela pour vous. — Si j'en avais eu le droit, je vous eusse confessée moi-même. — Quand viendront les prêtres à l'église, — je vous ferai certainement confesser par l'un d'eux,
« Vous pourrez vous confesser et communier. — Vous déjeunerez ici ensuite, — ■ et, en attendant la grand'messe, — à ma première messe vous assisterez. »
— « Oui, dit-elle, j'y assisterai : — votre première messe, je l'entendrai. — Et je ne communierai pas avant — que vous ayez célébré votre messe. »
— « Vous auriez trop longtemps à rester à jeun, dit-il ; — peut-être, après, seriez-vous malade. — Communiez et déjeunez, — car mon ofïice, croyez-moi, sera long. »
• — « Je ne ferai ni l'un ni l'autre. — C'est de votre main que je veux recevoir la communion, — s'il vous plaît, après que vous aurez — célébré votre première grand'messe. »
Là-dessus, nos gens se rendent à l'église. — Le prêtre fit confesser sa mère — qui dit alors qui elle était — au prêtre qui la confessait.
Le confesseur qui était discret — garda à la femme le secret,
— jusqu'à ce que son fils eût dit la messe — et qu'elle eût communié de sa main.
Quand elle se fut confessée, — qu'elle eut communié de la main de son fils, — elle se mit en prière — et dit au Seigneur Christ :
— « J'ai des compliments à vous faire, dit-elle, — de la part d'un homme qui n'est pas le premier venu. — Vous, Seigneur Christ béni, ' — s'il vous plaît, daignez m'écouter.
« C'est de la part d'un vieillard de lointain pays. — Il m'a recommandé, Seigneur, — de vous dire en propres termes — que c'est lui, le charpentier qui fit votre croix. »
Par trois fois, elle répéta sa phrase ; — à la troisième fois, le Christ inclina — sa tête sur sa poitrine. C'est chose avérée. — Et depuis, il est resté dans cette posture.
C'est pour remercier cette femme — que le Seigneur Christ fit ce geste, — et pour montrer à touSj'^par un^elïet de^sa grâce,
— que cette femme était grandement sainte.
Son fils, après être descendu — de l'autel béni — entra dans la sacristie, — pour ôter ses ornements.
Pendant qu'il les dépouillait, — le confesseur lui dit : — « La femrhe à qui vous avez donné la communion — est la mère qui vous a mis au monde.
« A moi, elle me l'a déclaré, — mais à vous elle ne le voulait dire, — de crainte que vous n'en fussiez chagrinés, vous et celle qui est votre propre sœur. »
Avec une grande angoisse de joie, — il courut à sa mère — qui faisait sa prière — au Seigneur Christ de tout cœur.
Comme signe de reconnaissance, du double pain — qu'elle avait emporté, cette femme — avait gardé un morceau, — sans la moindre moisissure, aussi frais qu'au départ.
Dans sa main, elle tenait un billet ; personne ne le lui pouvait arracher. — Mais, quand vint son fils prêtre, — il le lui prit sans difficulté.
Sur ce billet était écrite — sa vie entière, tout au long. — Son fils se mit à le lire, — et chacun de s'extasier.
— « Hélas ! ma pauvre mère, dit-il, — je ne savais rien de tout cela. — Je ne pouvais me douter — que vous fussiez la mère dont je suis né. »
D'amour et de navrement — ils moururent tous deux sur place. — Leurs proches n'assistaient pas à l'événement ; — on leur fit porter la nouvelle.
Ils étaient en train d'apprêter le repas — et de disposer tout ce qui est nécessaire — pour donner aux gens à dîner, — lorsque leur parvint cette nouvelle.
La fille, dès les premiers mots, — et aussi le mari laissèrent là — toutes choses, à l'abandon, — tant ils avaient de navrement au cœur.
Ils se mirent en route pour l'église, — mais ils moururent tous deux, ensemble, — au milieu du chemin, — et ce fut pour tout le monde une stupeur.
De les voir le même jour, — mourir tous quatre, — le père, la mère, les enfants. — Voilà une aventure bien triste, en vérité !
Peu après on les ensevelit — pour les mettre en terre ; — à Guinevez ils furent transportés, — avec grand honneur et grand respect.
t-' Trois d'entre eux demeurèrent là — pour y être enterrés avec grand respect ; — le mari et son fils prêtre — et la fille y furent enterrés. Q ■' î^ ■.- ^
Mais la"charrette^où se Jrouvait^la mère aimée — ne fut pas plus^tôt arrivée auximetière — ^que les bœufs firent^un brusque détour. ^ — Personne £ne les Iput arrêter.
En sorte que les*gens d'église recommandèrent — de les lais-
ser aller à leur guise, — là où il plairait à Dieu — que fût enterrée cette femme.
Quand ils furent près du porche du cimetière — de Lochristann-Izelvet, — les bêtes s'arrêtèrent net ; — le chariot resta sur place.
On descendit alors le cercueil — du chariot, sans difficulté, — et les gens qui étaient présents — à l'église le portèrent.
Dans l'église quand il entra, — le Seigneur Christ désigna lui-même — le lieu où il fallait l'enterrer, — en le montrant du doigt à l'assistance.
Là fut enseveli le corps de la femme — avec grand honneur et grand respect, — dans la maison du Seigneur Christ béni. — Au pied de sa croix on l'enterra.
Bien des années plus tard, — on ouvrit cette tombe. — On y trouva le cercueil — aussi intact qu'au premier jour.
Le cercueil alors fut tiré — de la tombe, sans dommage aucun,
— et, depuis, il est resté — dans la maison du Seigneur Christ béni.
On ne saurait écouter l'histoire — ■ que vous venez d'entendre psalmodier, — à moins d'avoir l'insensibilité du tigre, — -. sans on être ému jusqu'aux entrailles.
Quand viendront les pauvres gens à votre porte, — répondezleur avec déférence, — pour l'amour de Dieu ! — Ils sont les membres de Jésus !
Donnez de bon cœur l'aumône ; — soyez assidus à la messe,
— aux bonnes œuvres, aux prières, — et Jésus vous récompensera. Pour conclure et terminer, — du fond du cœur je vous prie
— de venir tous, avec dévotion, — à la maison du Seigneur Christ, au pardon. -
Là, tenez-le pour certain, il y a des reliques, — qui sont entre les plus belles du pays, — et qui ont une efficacité toute spéciale. — Deux fois par an on les porte (en procession).
A Pont-Christ on les porte d'abord, — dans la maison de Madame Marie. — A la fête de mai, entendez-le bien, — puis à la fête du Christ, on les sort.
Ainsi donc, ne manquez pas — de venir à Lochrist-ann-Izelvet
— gagner des indulgences, — le quatorze du mois de la paille blanche (septembre).
Ce jour-là se célèbre la solennité — - du grand pardon, en ce lieu. — C'est pour nous une occasion de prier Jésus — qu'il soit à notre égard miséricordieux.
C'est là la traduction, aussi littérale que possible, d'une vieille gwerz bretonne, jadis très répandue dans le pays de Morlaix. Au pardon de Lochrist-ann-Izelvet, il s'en débitait des milliers d'exemplaires imprimés en feuilles volantes. Au temps où fut composée notre gwerz, ce pardon ne jouissait déjà plus de son antique faveur dans la dévotion populaire, si l'on en juge par la mélancolie du début,et surtout par la naïve réclame de la fin. Toutefois, il a conservé quelques fidèles ; aussi la complainte trouve-t-elle encore à se vendre. La preuve en est qu'elle se réimprime. L'exemplaire que j'ai entre les mains a eu pour éditeur Lanoë, le successeur actuel de Lédan, à Morlaix. Il est donc tout récent, malgré l'air ancien que prennent si vite toutes choses en Bretagne, et en particulier les publications sur papier d'étoupe à l'usage du peuple. Il a pour titre exact : Autrou Lochristann-Izeluet (Seigneur de Lochrist-ann-Izelvet) ; au-dessus de cet intitulé, une gravure grossière représentant un Christ en croix, dans un paysage de roches, sur un fond de ciel sombre, avec cette légende au bas : Bezil sonch eus ar Vretonet (Ayez souvenir des Bretons).
Suivant la croyance populaire, bien que la gwerz ne le dise pas explicitement, le mendiant que la femm.e négligea de secourir et le charpentier qu'elle rencontra sur le chemin, à son départ de Rome, n'étaient qu'un seul et même personnage. La moralité de l'histoire, c'est qu'il faut être charitable envers les pauvres. Aussi est-ce sous ce titre que M. Luzel en a donné une variante, contée dans ses Légendes chrétiennes (t. II, p. 201). Il est possible que la conteuse, Marguerite Philippe, ait entendu chanter la gwerz, en ait oublié la forme rimée, et ne se soit plus souvenue que du fond du récit. Toujours est-il que beaucoup de faits légendaires survivent ainsi dans la mémoire du peuple sous une double forme : ici, récit en prose ; plus loin, ballade, selon les localités. Tel est le cas, entre autres, pour la légende de « La fille qui pleurait trop sa mère » (cf. plus haut II ne faut pas trop pleurer VAnaon). Elle se retrouve, presque identique, dans les Gwerziou Breiz-Izel, tome I, p. 60. On peut se demander laquelle des deux formes est la plus ancienne, du récit en prose ou de la complainte. Est-ce la complainte dont le rythme a disparu ? Est-ce le récit en prose que les poètes populaires ont exploité comme une matière à versification ? Il serait bien difficile de se prononcer. L'une et l'autre thèses se peuvent soutenir avec une égale vraisemblance. Pour ce qui est de la gwerz qui nous
occupe, il est certain que l'épisode de la pénitente, qui la remplit presque toute, n'a qu'un rapport très indirect avec le sanctuaire do Lochrist et les miracles dont on le rrlorifio. Il s'adapte tant bien que mal au cadre où on l'a fait entrer,
La chapelle de Lochrist (commune de Plounévez, arrondissement de Morlaix) est un ancien prieuré de l'abbaye de Saint- Matthieu. Les vieux titres la désignent sous le nom de prioralus (le loco Chrisli, ou encore humilions arboris, ce qui traduit peutêtre an izelvel, si ce mot est une corruption de an izel-giiez (les bas arbres). Le site est gracieux et vert ; la mer, toute proche, s'étale en une grande nappe miroitante dans l'anse de Goulven, à l'ouest, et borde, à U'est, l'étrange et pittoresque rivage du pays de Plouescat. Le sanctuaire actuel est un édifice sans caractère, reconstruit vers la fin du xviii^ siècle. Quelques parties plus anciennes ont cependant été conservées, en particulier une tour et un porche qui doivent remonter à une date lointaine. Si l'on en croit la tradition, la chapelle primitive aurait été élevée sur le lieu où Fragan, père de Guénolé, défit les barbares qui ravageaient à cette époque le littoral du Léon. Elle est placée, en tout cas, au point où finissait l'archidiaconé de Léon et où commençait celui de Kéménet-Illy. Le ruisseau qui leur servait de ligne de démarcation coule au pied de Lochrist. La chapelle est entourée d'un cimetière où l'on n'enterre plus. On en a extrait naguère des sarcophages en pierre, datant des premiers siècles de l'Église. Quant à la tombe de la pénitente dont il est question dans notre gwerz, j'ignore si elle existe réellement ; les gens du pays le tiennent pour certain, et vous montrent une dalle funéraire, encastrée dans le pavé de la chapelle aux pieds du crucifix. Grégic a Eom (La petite femme qui fut à Rome), tel est le nom par lequel la tradition locale désigne la pénitente de Lochrist. Elle habitait, dit-on, au lieu dit Le Ilellan, sur la limite des communes de Plounévez et de Tréflez dans le Haut-Léon. '
Non loin de Lochrist, se trouve le sanctuaire en ruines de Pont- Christ dont il est également fait mention dans la complainte cidessus. On y voit encore un beau calvaire en granit qui porte la date de 1676.
La princesse rouge (1
Vous connaissez l'île du Château, à l'entrée de Port-Blanc ? Il y a plus de morts dans cette île qu'il n'y a de galets de Bruk à Buguélcs. Ceci est l'histoire d'une morte qui fut conjurée en ce lieu, voici bien longtemps. De son vivant, elle était princesse. Vous trouverez même des gens qui vous diront qu'elle avait nom Ahès et que c'était la propre fdle de Grallon, le roi d'Is. Peut-être est-ce vrai ; peut-être est-ce faux.
Toujours est-il que, même conjurée, elle avait pouvoir, tous les sept ans, sur sept lieues de terre ou de mer à la ronde.
Je vais vous conter comment elle fut dépouillée de ce pouvoir.
Mais sachez d'abord que son pouvoir était funeste. Il s'annonçait par une grande brume rouge qui s'élevait de la mer. De là sans doute le nom de la « Dame rouge », que les pêcheurs avaient donné à la princesse. Venait ensuite un vent furieux qui dissipait la grande brume et bouleversait les flots
(1) Cf. Souvestre : Le Foyer breton, p. 77 ; La Groac'h de Vîle du Lok.
CONJURATIONS Et CONJURES 273
jusque dans leurs profondeurs (1). Ces jours-là, les barques les plus audacieuses n'osaient se risquer au large. Même calfeutré chez soi, à l'intérieur des maisons, on tremblait la fièvre d'épouvante. Gomme des mèches de cheveux arrachés, des touffes de chaume s'envolaient des toits. C'était un terrible vent ! Il s'engouffrait par le tuyau des cheminées, comme une voix de géant en colère." On ne comprenait pas très bien ce qu'il disait, mais il avait certainement des mots très rudes, pareils à ceux d'un homme qui gronde. Pour exorciser la princesse, cause de tout ce vacarme, on avait fait célébrer plus d'une messe noire à Notre-Dame de Port-Blanc, par les prêtres réputés les plus habiles. Peine perdue. Tous les sept ans, c'était même bruit sauvage, même fureur déchaînée. On avait fini par en conclure qu'il n'y avait, ni de la part des hommes, ni de la part de Dieu, aucun moyen de tranquilliser la princesse et de la rendre inoffensive.
Sur ces entrefaites, une pauvresse de la côte gagna un soir l'île du Château, à l'intention d'y pêcher des ormeaux (haliotides),à la basse marée de nuit.
Elle dut attendre quelque temps que les roches fussent découvertes.
N'ayant rien de mieux à faire, elle se mit à égrener son chapelet, car c'était une femme dévote et qu'à cause de cela on avait surnommée dans le pays Fanlès ar Pedennou (Françoise-les-Prières).
(1) Voir ci-dessus, t. I, p. 209.
Elle en était au troisième dizain, quand tout à coup, s'étant retournée par hasard, elle vit, à la place de l'énorme rocher qui domine l'îlot, une chapelle haute et grande comme une église de canton, et dont les vitraux étaient splendidement éclairés.
Elle se leva, laissant là ses engins, et courut à la porte de la miraculeuse chapelle.
Sur les vantaux était tracée, en caractères d'or, flamboyante, une inscription bretonne. Or, Fantès savait lire le breton (1).
L'inscription disait :
— Si, par le trou de la serrure, tu peux regarder sans être vue, il te sera donné de faire un grand bien à toi et à tes proches.
La femme hésita d'abord, puis :
— Ma foi ! pensa-t-elle, regardons toujours ! Et elle appUqua un de ses yeux au trou de la
serrure.
Elle vit la princesse, qui lui tournait le dos, s'acheminer vers l'autel dressé dans le chœur au milieu d'une gloire d'or.
Elle voulut soulever le loquet de la porte, mais il était rivé. Alors, elle se mit à faire le tour de la chapelle, en dehors. Elle arriva ainsi à une deuxième porte sur laquelle il était écrit :
(1) Il n'est pas rare, aujourd'hui encore, de trouver en Basse- Bretagne des paysannes qui lisent couramment la Vie des Saints, en breton, et qui, mises en présence d'un livre écrit en français, ne savent plus assembler leurs lettres.
— Si tu veux entrer, va cueillir à trois pas d'ici, dans le buisson, deux brins d'herbe blanche que tu disposeras en croix dans le creux de ta main droite.
Elle fit ce qui était recommandé, revint à la chapelle et lut sur une troisième porte -:
— Entre maintenant. Tous les trésors qui sont ici t'appartiennent. De plus, il ne dépend que de toi de conjurer la princesse et l'empêcher désormais de nuire.
Fautes entra.
La princesse, debout sur les marches de Tautel, se détourna au bruit que firent en sonnant sur les dalles les sabots de la pauvresse.
— Que me veux-tu ? s'écria-t-elle d'un ton courroucé.
— T'empêcher de nuire, si tel est mon pouvoir, répondit Fautes avec calme.
— Du moment que tu es ici, c'est que ta volonté est plus forte que la mienne. Je suis en ta possession. Relègue-moi aussi loin qu'il te plaira. Où tu me diras d'aller, j'irai. Voici les clefs de l'étang que j'ai fait construire en pierres de taille. Toutes mes victimes sont là. Je te les abandonne. Je t'abandonne aussi mes trésors. Tâche d'en faire bon usage.
Ce disant, elle tendit à Fantès-ar-Pédennou un trousseau de clefs étincelantes.
La pauvresse s'essuya les mains dans son tablier à plusieurs reprises avant d'oser toucher à ces clefs merveilleuses. Elle les prit cependant et fit avec elles le signe de la croix.
— Où m'enjoins-tu de me rendre ? demanda la princesse.
— Plus loin que la terre et plus loin que la mer ! dit Fautes.
La princesse aussitôt s'évanouit dans l'air. Depuis, on n'a jamais entendu parler d'elle. En même temps s'écroulèrent sans bruit et sans laisser de traces les murailles de "la chapelle étrange.
Fantès-ar-Pédennou se trouva devant un étang construit et pavé en pierres de taille. L'eau y était claire, lumineuse. Çà et là des cadavres flottaient, la face tournée vers le ciel (1). Parmi les plus rapprochés du bord, Fautes reconnut deux hommes du pays qui avaient été noyés, un jour de tempête, l'année d'auparavant, sans qu'on sût au juste dans quels parages.
Une vanne d'acier fermait l'étang. Avec une des clefs, la pauvresse ouvrit cette vanne. L'eau se précipita écumant^ vers la mer. Les noyés se levèrent comme ressuscites, et Fantès les vit s'éloigner en chantant des cantiques, par le chemin des flots, où ils marchaient paisiblement, comme autrefois Jésus.
Quand toute l'eau se fut écoulée, le fond de l'étang apparut à Fantès couvert de pièces d'or.
(l)Dans un conte irlandais de Cr. Croker, F airy legends, p. 207, un génie de la mer a recueilli les âmes des noyés au moment où elles s'échappaient dans l'eau et les garde au sec et à la chaleur dans des pots.
Elle en ramassa autant qu'elle en put porter et revint à sa maison.
Le lendemain, dès la première heure, elle courut à confesse.
— Que ferai-je de tout cet or? demanda-t-elle au prêtre, après lui avoir conté son aventure.
— Vous ferez dire des messes pour les âmes qui en ont besoin, répondit le confesseur, et vous distribuerez l'aumône aux vivants (1).
(Conté par Marie-Hyacinthe Toulouzan. — Port-Blanc-
(1) L'île du Château commande à l'ouest l'entrée du Port- Blanc. On y voit encore les ruines d'anciennes fortifications. Elle est dominée par des masses de rochers qui peuvent compter parmi les plus imposantes de la côte trégoroise. La partie basse forme une sorte de pré marin qui, en plus d'une circonstance, a servi de cimetière à des cadavres, à des épaves humaines jetées là par les flots. Les sépultures y sont marquées à l'aide de quelques pierres grossièrement plantées dans le sol de manière à figurer une croix. On comprend sans peine que ce soit un séjour de revenants. C'est, de plus, une île à trésors. Les habitants de la région sont convaincus que des barriques d'or y sont enfouies. De là tout un cycle de légendes.
le
GIX Le marquis de Pont-Lez,
Le marquis de Pont-Lez, en Quéménéven, avait été pendant sa vie le plus fantasque et le plus violent des hommes. On raconte de lui des inventions abominables, comme, par exemple, le jour où, ayant entendu le tailleur qu'il employait se plaindre qu'il n'y eût pas assez de beurre dans la bouillie, il l'y fit planter tout nu, la tête la première, puis ordonna de lui mettre le beurre à fondre dans un endroit que, sauf votre respect, je ne puis nommer... Il mourut pourtant, et ce fut un grand soulagement dans le pays. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que la mort même n'avait pas eu raison de sa malice, car il ne cessa de revenir, la nuit, chercher noise à ses gens et à ses fermiers. Force fut de le réduire par les moyens magiques : on alla donc trouver le recteur de Quéménéven, qui était alors M. Coatmen, prêtre réputé pour sa science des choses de la sorcellerie.
— C'est bien, répondit-il. L'affaire sera chaude (lomm vo an iraou), mais je m'en charge.
Il passa, dit-on, sept nuits consécutives à batailler avec le mort, et, quand il entra le dimanche
matin à l'église, pour dire sa messe, sa soutane n'était plus qu'un haillon et son corps, de gras qu'il était, était devenu mince comme un manche de fléau.
— J'ai eu fort à faire avec lui, déclara-t-il au prône ; mais, maintenant, le voilà tranquille dans l'étang de Poulhalec, pour jamais.
Cet étang de Poulhalec était sur les terres de Pont-Lez, au bord de la grand'route. Chaque fois que Dom Coatmen venait à passer par là, dans la suite, le marquis soulevait la tête hors de l'eau, comme une grenouille, pour le regarder.
— Vous êtes donc toujours là. Monsieur le marquis ? demandait le recteur.
— Comme vous voyez.
— Et qu'est-ce que vous y faites ?
— Vous le savez mieux que personne, puisque c'est vous qui m'y avez mis.
— Si c'est ainsi, donnez-moi donc un peu de feu pour allumer ma pipe.
— Volontiers.
Dom Coatmen trempait dans l'eau le bout d'une petite gaule blanche, ensorcelée, dont il se servait comme d'une canne, et aussitôt la gaule prenait feu, en sorte qu'il y allumait sa pipe ni plus ni moins qu'à un tison.
Ah ! le marquis de Pont-Lez, si marquis fût-il, avait trouvé son maître dans le recteur de Quéménéven.
(Conté par Le Bras, aubergiste. — Quéménéven.)
Un de mes camarades d'enfance, se rendant à l'école au bourg de Pleyben, par des chemins boueux, un jour d'hiver qu'il pleuvait à verse, fit rencontre d'un homme tout en sueur, qui traînait en laisse un énorme chien noir.
Le chien trottait dans la boue, mais, en dépit de sa corpulence et de sa lourdeur, n'y laissait aucune empreinte visible.
C'était une âme méchante (eun inè drouk) que l'on conduisait au Menez- Are (1).
(Joseph Morvan, sacristain. — Collorec.)
(1) La transformation des âmes en chiens noirs est connue en Irlande (Deeney, Peasanl lore from Gaelic Ireland, p. 77 ; Br, J. Jones, Folklore, t. X, p. 120).
ex
Le conjuré de Tadic-coz (1),
Ceci se passait au temps où Tadic-coz était recteur de Bégard. Tadic-coz s'appelait de son vrai nom « M. Guillermic ». C'était un curé à la mode d'autrefois, un brave vieux bonhomme qu'on rencontrait plus souvent par les chemins et dans les champs qu'au presbytère. Des montagnes d'Are à la « Mer Grande », il était connu d'un chacun. Il avait une charité d'âme extraordinaire. Et, comme Jésus-Christ, ceux qu'il aimait le plus, c'étaient les petites gens, les pauvres paysans, les journaliers, les pâtres.
Moi qui vous parle, je l'ai connu. Je l'ai connu longtemps, et je ne l'ai connu que vieux. J'ai entendu raconter qu'il était plus vieux que la terre, qu'il était mort dix fois, et que dix fois ii étoit ressuscité.
Je puis vous faire son portrait.
Il avait le dos voûté, les cheveux longs et blancs.
(1) Cf. Luzel, L'tle de Bréhal en 1873, Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, t. X (1893).
On n'aurait su dire si sa figure était d'un vieillard ou bien d'un enfant. Il riait toujours et goguenardait volontiers.
Sa soutane était faite de pièces et de morceaux, comme on dit, mais il y avait encore plus de trous que de morceaux.
Dès le matin, sa messe dite, il partait en tournée. On le « bonjourait » au passage. Il s'arrêtait, engageait la conversation par une phrase toujours la même :
— Conîei d^in ho stad, va huijuel. Me eo ho lad^ ho iadic coz ! (Contez-moi votre état, mon enfant. C'est moi qui suis votre père, votre vieux petit père.)
C'est pour cela qu'on avait fmi par ne l'appeler plus que Tadic coz (vieux petit père).
On l'aimait et on le vénérait. On le craignait aussi. Car, ce n'était pas seulement un bon prêtre, c'était encore un prêtre savant, à qui Dieu, disaiton, avait donné autant de pouvoir qu'au pape.
Les gens qui connaissent quelque peu les choses de ce monde se croient de grands magiciens.
Tadic-coz, lui, possédait à la fois tous les secrets de la vie et tous les secrets de la mort. On prétend que, de temps en temps, il passait la tête dans le soupirail de l'enfer, demeurait penché sur l'abîme et conversait avec les diables. Toujours est-il que, pour célébrer Vofern draniel (1), il n'avait pas son pareil. On le venait consulter de tout le pays bre-
(1) Voir ci-dessus, t. I, p. 379, 381.
ton, et même du pays gallot. Quand il ne pouvait sauver une âme, au moins l'obligeait-il à se tenir en repos. Jamais il n'y a eu de prêtre sachant conjurer, comme Tadic-coz (1).
Je vais, à ce propos, vous raconter une histoire que je tiens de l'individu même à qui elle arriva.
Il était soldat de Louis-Philippe, en garnison à Lyon-sur-Rhône, bien loin d'ici, comme vous voyez !
Ayant obtenu un congé d'un mois, il voulut se montrer en uniforme aux gens de son pays, et prit la diligence de Bretagne (dans ce temps-là il n'y avait pas encore de chemins de fer). La voiture le déposa à Belle- Isle-en-Terre. De là à Trézélan, son village, il avait à faire encore trois bonnes lieues. Mais qu'est-ce que trois lieues pour un soldat qui rentre au pays !
Il se mit en route d'un pied leste.
Comme il passait au Ménez-Bré, il croisa un vieux prêtre qui avançait péniblement, la taille
(1) En Cornwall, on cite le pasteur Polkinghorne qui avec un grand livre et un rouleau de corde neuve de chanvre chasse les esprits et les fait rentrer dans leur tombe (W. Bottrell, Traditions and hearlhside stories, 2« séries, p. 125). Le pouvoir de conjurer les mauvais Esprits est, en général, en Galles, attribué aux prêtres, qui connaissent diverses formules d'exorcisme ; mais il y a aussi des sorciers qui en sont capables, et souvent même la prière d*un homme Juste sufïlt (E. Owen, Welsh folklore, p. 209-210).
courbé'^ en deux, et menait en laisse un chien noir, un affreux barbet.
— Hé ! mais ! s'écria le soldat du plus loin qu'il le vit venir. C'est Tadic-coz ! c'est ce bon Tadiccoz ! Bonjour, Tadic-coz.
— Bonjour, mon enfant.
— Vous ne me reconnaissez donc pas, Tadiccoz ?
— C'est que ma vue baisse, mon enfant.
— Je suis Jobic, Jobic Ann Dréz, de la ferme de Coatfô en Trézélan. C'est vous qui m'avez baptisé. Tadic-coz, et qui m'avez fait faire ma première communion.
— Oui, oui, ta mère est Gaud Ar Vrân. Elle sera bien contente de te revoir... Et, ajouta le vieux prêtre après une courte hésitation, tu es sans doute pressé d'arriver à Coatfô ?
— Dame, oui, Tadic-coz. Je ne serais pas fâché d'être rendu. Mais pourquoi me demandez-vous cela ?
— C'est que... Si tu avais eu le temps... Il y a là ce vilain barbet qu'il faut que je conduise au recteur de Louargat... Et mes jambes sont si vieilles qu'elles branlent sous moi... Je ne sais, en vérité, si j'aurai la force d'aller jusqu'au bout...
Mon ami Jobic sentit son cœur s'attendrir de pitié. C'était pourtant vrai que le pauvre Tadiccoz paraissait exténué de fatigue.
— Sapristi ! il faut que ce soit pour vous, Tadic-coz ! Donnez-moi la laisse de ce chien. Je le conduirai au recteur de Louargat. Je tourne le dos
à Trézélan, mais n'importe ! on ne refuse pas un service à Tadic-coz. Retournez en paix à votre presbytère. Peut-être rericontrerez-vous quelqu'un des miens sur la route ; annoncez que je ne rentrerai pas avant la tombée de la nuit.
— Ma bénédiction sur toi, mon enfant !
Et Tadic-coz de remettre à Jobic Ann Dréz la laisse du chien noir.
La hideuse bête voulut grogner d'abord, mais Tadic-coz lui imposa silence, en marmottant quelques paroles latints, et elle ne fit plus difficulté de suivre son nouveau conducteur.
Une demi-heure après, Jobic frappait à la porte du recteur de Louargat.
— Sauf votre respect, Monsieur le recteur, voici un chien que Tadic-coz m'a prié de vous ramener.
La recteur regarda Jobic Ann Dréz d'un air tout drôle.
— C'est volontairement que tu t'es chargé de cette commission ?
— Sans doute. Histoire de faire plaisir à Tadiccoz.
— Eh bien, mon garçon, tu n'es pas au bout de tes peines !...
— Qu'entendez-vous par là ?
— Tu verras ça. En attendant, vide-moi ce verre de vin. Il te faut des jambes pour aller jusqu'à Belle Isle.
— Comment ! jusqu'à Belle-Isle ? s'écria Jobic Ann Dréz. Vous moquez-vous de moi ? Voilà votre barbet, gardez-le | Faites-en ce qu'il vous
plaira ! Moi, je m'en vais à Trézélan ; sans Tadiccoz, j'y serais déjà. Bonjour et bonsoir, Monsieur le recteur !
— Ta, ta, ta ! mon garçon. Des barbets du genre de celui-ci, quand on en a pris la charge, on ne les plante pas ainsi au premier tournant de route. Si par malheur tu lâchais ce chien, c'en serait fait de toi. Ton âme serait condamnée à prendre la place de l'âme mauvaise qui est en lui (1). Vois si cela te convient.
— Ce chien n'est donc pas un chien ? murmura Jobic subitement radouci, et même un peu pâle.
— Hé non ! c'est quelque revenant malfaisant que Tadic-coz aura conjuré. Regarde comme ses yeux étincellent.
Pour la première fois, Jobic examina le chien d'un peu près ; il remarqua qu'en effet il avait des yeux extraordinaires, des yeux de diable.
— N'empêche, murmura-t-il, c'est un vilain tour que Tadic-coz m'a joué là.
— Ce que tu as de mieux à faire, désormais, c'est d'en prendre ton parti, dit le recteur de Louargat.
— Ainsi, je dois maintenant me rendre à Belle- Isle?
— Oui, tu iras trouver mon confrère et tu diras que c'est moi qui t'envoie.
— Allons ! soupira Jobic. Puisqu'il faut, il faut...
(1) Cf. ci-dessus, t. II, p. 245'
Et le voilà en route pour Belle-Isle, faisant à rebours le chemin qu'il avait parcouru quelques heures plus tôt. 11 chantait gaiement alors, tandis qu'à présent il se sentait triste plus que le Bon Dieu de Pleumeur (1).
Le recteur de Belle-Isle le reçut avec une grande affabilité.
— Mon garçon, lui dit-il, la nuit arrive. Tu vas coucher ici ce soir. Demain matin, tu continueras ton voyage.
— En vérité, s'exclama Jobic Ann Dréz, ce n'est donc pas pour vous non plus, le chien ?
— Non, mon ami.
Jobic eut grande envie de se fâcher tout rouge, cette fois, mais son regard ayant rencontré celui de la bête maudite, il se laissa tomber sur une chaise et fondit en larmes.
— Quand on pense, sanglota-t-il, que j'aurais pu être à table maintenant, chez mes « vieux », dans la cuisine de Goatfô !
— Console-toi, lui dit le recteur, je n'ai pas l'intention de te laisser mourir de faim. Donne-moi la corde de l'animal, que j'enferme celui-ci dans la cave. Toi, va souper et tâche de bien dormir.
N'ayant pas mangé de la journée, Jobic fit honneur au repas, malgré son chagrin, et, quand il fut au lit, il dormit d'un sommeil de plomb. Le
(1) Dicton bas-breton. Il y a dans l'église de Pleumeur-Gautier un Christ en croix qui a, en effet, la plus piteuse expression qui puisse se voir.
lendemain matin, ce fut le recteur en personne qui le vint réveiller.
— Debout, camarade ! Le soleil est déjà levé ! Le barbet se démène et hurle ! Allons, en route I Tâche d'arriver pour déjeuner au presbytère de Gurunhuël. Tu diras au recteur que tu viens de ma part.
Et Jobic Ann Dréz de déguerpir. Que voulezvous ? Il fallait bien qu'il subît ce qu'il ne pouvait empêcher.
Nous ne le suivrons pas de presbytère en presbytère.
Le recteur de Gurunhuël l'adressa au recteur de Callac.
Le recteur de Callac au recteur de Maël-Garhaix.
Le recteur de Maël-Garhaix à celui de Trébrivan... etc., etc.
En deux jours, il visita une douzaine de « maisons de curés », bien accueilli d'ailleurs dans chacune ; partout il trouvait bon vin, bon repas et bon gîte.
Cela l'ennuyait tout de même, d'abord parce qu'il se demandait avec terreur s'il y aurait jamais un terme à ce singulier voyage ; ensuite, parce que c'était vexant d'être un objet de curiosité pour les gens que son passage attirait sur le seuil des portes et qui paraissaient fort intrigués de ce que pouvait bien être ce soldat, traînant ce chien.
Le troisième jour, vers midi, il entrait chez le
CONJUtlATIONS ET CONJURÉS 289
recteur de Commana (1), tout là-haut, là-haut, dans les monts d'Are.
— Sauf votre respect, Monsieur le recteur, voici un chien...
C'était la treizième ou quinzième fois qu'il prononçait cette phrase. Il en était arrivé à la débiter du ton piteux dont un mendiant implore l'aumône.
Le recteur de Commana l'interrompit:
— Je sais, je sais. Fais-toi servir un verre de cidre à la cuisine. Il faudra que tu sois en état, ce tantôt, de me donner un bon coup de main, car la bête n'a pas l'air commode.
— Si c'est pour me débarrasser d'elle, enfin, s'écria Jobic, n'ayez pas peur, je vous vaudrai un homme !
— Tiens-toi prêt dès que je te ferai signe. Mais il faut attendre le coucher du soleil...
— A la bonne heure, pensa Jobic Ann Dréz, voilà un langage que je comprends.
Il n'y comprenait pas grand'chose, à vrai dire, sinon que le plus dur restait à faire, mais aussi que, cela fait, il serait libre.
Au coucher du soleil, il s'entendit héler par le recteur.
Celui-ci avait revêtu son surplis et passé son étole.
(1) D*après une autre tradition, c'est le recteur de Saint* tlivoal qui accompagne en dernier lieu le meneur d'âme (A. Le Braz, Les saints bretons dans la tradition populaire, Annale» de Bretagne, t. VIII, p. 225-226).
Il m
— Allons ! dit-il. Surtout, prends garde que l'animal ne t'échappe. Nous serions perdus l'un et l'autre !
— Soyez tranquille ! répondit Jobic Ann Dréz, en assujettissant la corde à son poignet, solidement.
Les voilà partis tous les trois ; le recteur marchait devant, puis venait Jobic, et, derrière lui, le chien.
Ils allaient à une grande montagne sombre (1), bien plus haute et plus sauvage que le Ménez-Bré. Tout à l'entour, la terre était noire. Il n'y avait là ni herbe, ni lande, ni bruyère.
Arrivé au pied de la montagne, le recteur s'arrêta un instant :
(1) Cette montagne, c'est le mont Saint-Michel, en Braspars (Finistère), le sommet le plus élevé de la chaîne bretonne (391 m.). A sa base, au fond d'une cuvette immense, s'étend un marais, ou plutôt une vaste tourbière marécageuse, désignée sous le nom de Yeun Elez, et qui est quelque chose comme l'Orcus breton. On dirait, en été, d'une steppe sans limites, aux nuances aussi changeantes que celles de la mer. On y marche sur un tapis élastique, tressé d'herbes, de bruyères, de Jonc. A mesure que l'on avance, le terrain se fait de moins en moins solide sous les pieds : bientôt on enfonce dans l'eau jusqu'à mijjambes, et, lorsqu'on arrive au cœur du Yeun, on se trouve devant une plaque verdâtre, d'un abord dangereux et de mine traîtresse, dont les gens du pays prétendent qu'on n'a jamais pu sonder la profondeur. C'est la porte des ténèbres, le vestibule sinistre de l'inconnu, le trou béant dans lequel on précipite les « conjurés ». Cette flaque est appelée le Youdic (la petite bouillie) : parfois son eau se met à bouillir. Malheur à qui s'y pencherait à cet instant ; il serait saisi, entraîné, englouti par des puis-
— Nous entrons dans le leun Elez (le marais des roseaux), dit-il à Jobic. Quoi que tu entendes, ne détourne pas la tête. Il y va de ta vie en ce monde et de ton salut dans l'autre. Tu tiens bien l'animal, au moins ?
— Oui, oui. Monsieur le recteur.
Le lieu où ils cheminaient maintenant était triste, triste ! C'était la désolation de la désolation. Une bouillie de terre noire détrempée dans de l'eau noire.
— Ceci doit être le vestibule de l'enfer, se disait Jobic Ann Dréz.
On ne fut pas plus tôt dans ces fondrières que le chien se mit à hurler lamentablement et à se débattre avec frénésie.
Mais Jobic tenait bon.
Plus on avançait, plus la maudite bête faisait de bonds, et poussait de iou !... iou !... Elle tirait tellement sur la corde que Jobic en avait les poings tout ensanglantés.
sances invisibles. D'autres fois, de furieux abois de meutes se font entendre dans la nuit : c'est le peuple des conjurés qui « fait des siennes ». Mais saint Michel, du haut de la montagne, abaisse son glaive flamboyant vers le Yeun, et tout rentre dans l'ordre.
Sani Mikêl vraz a oar an iu
D'ampich ioual ar bleizi-du.
[Le grand saint Michel connaît la manière — d'empêcher de hurler les loups noirs]. Une chapelle, dédiée à l'Archange, couronne, en effet, le sommet de la montagne qui porte son nom. (Cf. A. Le Braz, Les saints bretons dans la tradition populaire. Annales de Bretagne, t. VIII, p. 228-229).
N'importe ! il tenait bon.
Cependant, on avait atteint le milieu du leun Elez (1).
— Attention ! murmura le recteur à l'oreille de Jobic.
Il marcha au chien et, comme celui-ci se dressait pour le mordre, houp ! avec une dextérité merveilleuse, il lui passa son étole au cou. La bête eut un cri de douleur atroce, épouvantable.
— Vite ! à plat ventre et la face contre terre 1 commanda le recteur à Jobic, en prêchant d'exemple.
A peine Jobic Ann Dréz s'était-il prosterné, qu'il entendit le bruit d'un corps qui tombe à l'eau. Et aussitôt ce furent des sifflements, des détonations, tout un vacarme enfin ! On eût juré que le marais était en feu.
Gela dura une demi-heure. Puis tout rentra dans le calme.
Le recteur de Commana dit alors à Jobic Ann Dréz :
— Retourne maintenant sur tes pas. Mais ne manque point de t'arrêter dans chacun des presbytères où tu es entré en venant. A chaque recteur tu diras : « Votre commission est faite. »
Cette fois, Jobic ne se fit pas prier pour se remettre en chemin.
(1) Les mauvais revenants, après avoir erré sur la terre, finis " sent leur pénitence dans un lac, une rivière ou dans la Mer Rouge (E. Owen, Welsh folklore, p. 193).
Tout le long de la route, il chanta, heureux de n'avoir plus de chien à traîner, heureux aussi d'aller vers Trézélan.
Il chemina de bourgade en bourgade, de presbytère en presbytère, tant et si bien qu'il arriva enfin chez le recteur de Louargat.
— Ah ! te voilà, mon garçon ! dit le recteur. Eh bien ! va trouver Tadic-coz. Il est impatient de te revoir.
Tadic-coz ! A ce nom, Jobic Ann Dréz sentit sa colère lui revenir. Certainement, il irait le trouver, ce Tadic-coz, et, par la même occasion, il lui apprendrait !...
Ce fut, au contraire, Tadic-coz qui lui apprit une chose qui l'étonna fort.
Ce conjuré que Jobic Ann Dréz avait conduit au leun Elez, devinez qui c'était ?1
Son propre grand-père !
Depuis sa mort, arrivée quelques mois auparavant, le vieux ne cessait de faire des siennes, à Coatfô et dans la région.
Pour venir à bout de lui, il avait fallu recourir à la science de Tadic-coz.
En sorte que Jobic Ann Dréz, après avoir été mystifié par le vieux prêtre, se trouvait encore être son obligé (1).
(Conté par Baptiste Geffroy. — Penvénan, 1886.)
( 1 ) « On se persuadait encore, il y a peu d'années, que des être? coupables, métamorphosés en barbet noir, étaient menés
Dans le Cap-Sizun, il est de tradition constante qu'autrefois on conduisait au récif de Tévennec (Garrek Tovinok), dans le Raz de Sein, tous les conjurés de la région. Il y avait une barque spéciale affectée à leur transport. Et ce sont eux, paraît' il, que, dans les nuits de tempête, on entend pousser des ioii ! lamentables, au loin, dans la mer.
Il y a aujourd'hui un phare au Tévennec. Une nuit, un des gardiens, profitant de ce qu'il n'était pas de service, était descendu pêcher à la ligne
jusqu'à Braspars. Le curé confiait le chien noir à son valet qui le conduisait dans un lieu retiré. Le chien disparaissait en ce moment ; la terre au loin tremblait ; des feux s'élevaient du sein des rochers ; le ciel, couvert d'afïreux nuages, fondait en grêle ; le tonnerre grondait... » (Cambry, Voyage dans le Finistère, t. I, p. 24). Sur les âmes sous forme de chiens et particulièrement de chiens noirs, voir Le Rouzic, Carnac, p. 60, 67, 68, 69, 71, 72, 73, 79, 80, 82, 83, 84, 85, 88, 94, 98, 109. Cf. les cwn Annwn, « chiens de l'enfer », cwn Wybir, « chiens du ciel » de la tradition orale galloise (Rhys, Celtic folklore, p. 215-216 ; E. Owen, Welsh folklore, p. 125-129 ; Y Brython, t. III, p. 22 ; The Cambro-Briton, t. I, p. 350 ; Cymru fu, p. 298 ; M. Trevelyan, Folklore and folkslories of Wales, 1909, p. 47-54 qui sont des diables sous forme de chiens chassant et accompagnés de feu, et dont l'apparition constitue un intersigne ; ils semblent se confondre avec les cwn bendith eu mammau (H. C. Tierney, Hermine, t. XXXIV, p. 56-57). Cf. dans les Mabinogion la meute d'Arawn, roi d' Annwn (J. Loth, Les Mabinogion, t. I, p. 30-31) et les chiens de Gwynn ab Nudd (J. Loth, Les Mabinogion, t. I, p. 252 fcî. J. Rhys, Studies in the Arthurian legend, p. 155). Mais, d'autre part, on croit, en Galles, qu'en présence des revenants les chiens gémissent et se blottissent (E. Owen, Welsh folklore, p. 193).
sur le bord du rocher. Tout à coup, il se sentit rudoyé par une main invisible, tandis qu'une voix en colère disait : — Kerz deuz va fias ! (Retire-toi de ma place).
C'était un conjuré que sa présence dérangeait.
(Conté par Gaïd Alain. — Plogoff.)
La fille à la robe rouge.
Au bourg de Plogonnec, en Gornouaille, il y avait une riche pennhérès ; Marie-Jeanne Pérennou était son nom. Elle était très recherchée par les épouseurs. En fm de compte, elle adopta pour son préféré Joseph Rumeur, du village de Kerlestr, et les noces furent fixées.
Dans ce temps-là, les jeunes filles de ce pays se mariaient en rouge. Marie-Jeanne Pérennou se fit faire une robe d'écarlate magnifique, brodée de fleurs d'or et garnie de galons d'argent. La coquetterie était son péché, et son confesseur l'en avait réprimandée plus d'une fois. Le jour de la noce venu, toute la paroisse se rangea sur le passage du cortège pour admirer la pennhérès en son costume sans pareil. Et c'étaient des Oh ! et des Ah !,.. Mais les vieilles personnes hochaient la tête en disant :
— Quand on se fait si belle pour entrer en ménage, c'est sûr qu'on n'a pas longtemps à vivre heureuse.
Et le dicton se vérifia, en effet, pour Marie- Jeanne Pérennou. Car, après avoir donné le jour à son premier enfant, elle fut prise d'une fièvre maligne et trépassa, dans toute la fleur de sa jeu-
nesse, au grand navrement de son mari, qui l'adorait. Joseph Rumeur fut inconsolable. Le jour, il vaquait aux travaux de la ferme, comme d'habitude ; mais, le soir, quand sa mère — qui était venue tenir sa maison — et tous les domestiques étaient couchés, il s'asseyait dans le coin de l'âtre et restait là, de longues heures, à se remémorer celle qu'il avait perdue et à déplorer le triste sort qui était le sien, maintenant qu'il n'avait plus de femme. Seul avec lui-même il pouvait, du moins, se livrer à sa douleur. Quelquefois, à force de pleurer, il lui arrivait de s'endormir sur l'escabeau du foyer, les pieds dans la cendre.
Une nuit qu'il s'était ainsi laissé surprendre par le sommeil, il rêva que la porte de la cuisine s'ouvrait et que sa femme entrait, toute pâle, drapée dans un linceul souillé de boue. Il se frotta les yeux et s'aperçut soudain que ce qu'il s'imaginait être un rêve, n'en était pas un. Sa femme était devant lui, en réahté. Il la vit s'acheminer tranquillement vers l'armoire où, de son vivant, elle avait ses vêtements et son linge, tourner la clef dans la serrure, écarter les deux battants qui grincèrent avec bruit, et sortir du tiroir, dans lequel on l'avait religieusement pliée pour jamais, la splendide robe rouge qu'elle s'était fait faire comme parure de noces, ainsi que les autres atours qui complétaient son costume de jeune mariée. Elle disposa chaque pièce sur le petit banc, au pied de l'armoire, puis se mit à les revêtir une à une.
Lui, la regardait faire, sans mot dire, et n'osant bouger.
Une fois habillée, elle alla se camper devant la glace, près de la fenêtre, pour mettre sa coifïe de dentelle. Il la vit sourire avec complaisance à son image qui était pourtant peu séduisante, puisque c'était l'image d'une morte et d'une enterrée. Après quoi, elle commença de marcher à travers la maison.
— Elle se dirige vers moi, elle va me parler, se disait Joseph Rumeur.
Et, dans sa poitrine, son cœur sautait avec force.
Mais, arrivée près de l'âtre, elle ne fit même pas mine de s'apercevoir qu'il y eût là quelqu'un, et, tournant les talons, reprit sa promenade en sens inverse. Elle n'était occupée que de balancer élégamment sa taille, de rodéal (1), comme on dit, et de s'assurer, par- dessus son épaule, si sa robe derrière elle faisait bien. Or, il faut croire qu'elle se trouvait pimpante à souhait, car, tout en allant et venant de la sorte, elle ne cessait de répéter :
— Jésus, me zo fichet ! Jésus, me zo braw ! (Jésus, que je suis bien mise ! Jésus, que j'ai jolie tournure !)
Quand son heure (2) fut écoulée, elle se déshabilla, comme si de rien n'était, et disparut, sans même avoir donné un coup d'œil au berceau où
(1) Marcher en se dandinant.
(2) C'est-à-dire le temps qui lui était accordé.
dormait son enfant. Et cela contrista Joseph Rumeur plus encore que l'indifférence qu'elle avait montrée envers lui. Le lendemain, il se demanda :
- — Savoir si elle reviendra ce soir ?...
Et, moitié pour se prouver qu'il n'avait pas rêvé les yeux ouverts, moitié parce qu'il ne se souciait plus autant de rester seul au coin du feu, il pria un des valets de veiller avec lui, sans cependant lui dire de quoi il s'agissait. Ils s'assirent donc l'un en face de l'autre, burent quelques écuellées de cidre, échangèrent quelques propos, puis, Rumeur étant parti dans ses songeries habituelles au sujet de la morte, la conversation tomba.
— Pour ce que je fais ici, je serais bien mieux dans mes draps, se disait le domestique qui se sentait gagner par le sommeil.
Et le maître, qui mesurait le temps à son impatience, se disait de son côté :
— C'est peut-être à cause que j'ai un étranger avec moi qu'elle tarde tant à venir.
Il se trompait. Car, au coup de minuit sonnant, la porte de nouveau s'ouvrit, de nouveau Marie- Jeanne, la défunte, entra, de nouveau elle recommença son manège de la veille. Et, pas plus que la première fois, elle ne fit attention aux êtres du logis, uniquement occupée, cette fois encore, de s'admirer elle-même dans sa belle robe.
— Jésus, me zo fichet ! Jésus, me zo braw !... Joseph Rumeur, quand l'apparition se fut évanouie, interpella le garçon de labour :
— Eh bien ! tu as vu et entendu, n'est-ce pas ?
— Quoi donc ? fit celui-ci en sursautant sur son siège.
Le pauvre homme, comme il est naturel pour quelqu'un qui a besogné aux champs toute la journée, s'était si profondément endormi, à l'insu de son maître et malgré sa propre volonté, que ni les allées et venues de la morte, ni le grincement des meubles ne l'avaient ému.
— Quoi donc ? répéta-t-il, la bouche pâteuse.
— Rien, rien, répondit Rumeur, sinon qu'il est plus que temps de vous mettre au lit.
Et il congédia l'homme. Mais lui-même, au heu de se coucher, attendit sur pied la pointe de l'aube, et, dès le petit crépuscule matinal, courut se poster à l'entrée du cimetière, pour y guetter le recteur de Plogonnec, lorsque celui-ci viendrait dire sa messe. Le recteur de Plogonnec était un savant prêtre, aussi familier avec les choses de l'autre monde qu'avec celles de ce monde-ci. Il écouta, sans en perdre un mot, le récit de Joseph Rumeur.
— C'est parfait, prononça-t-il quand l'autre eut terminé ; ce soir, c'est moi qui vous tiendrai compagnie. Mais, dites-moi, vous rappelez-vous ce que votre femme, de son vivant, aimait le mieux, en fait de boisson ?
— Mon Dieu, Monsieur le recteur, le dimanche, lorsqu'il venait des gens nous voir, pour trinquer avec eux, elle buvait volontiers un petit verre d'eau-de-vie. Elle prétendait que ça lui coulait comme du velours dans l'estomac.
— Très bien. Préparez donc une bouteille d'eaude-vie et trois verres que vous disposerez sur la table. J'arriverai vers les dix heures. Mais surtout, que personne ne soit prévenu de rien et, quoi que je dise ou que je fasse, n'en ayez aucun étonnement. A ces conditions, je vous promets que je viendrai à bout d'elle.
Joseph Rumeur regagna la maison, l'esprit plus tranquille. Tout le jour, il travailla aux champs avec les domestiques et, sitôt le souper fmi, congédia son monde. La bouteille d'eau-devie était dans le fond du vaisselier : il l'en tira, la mit sur la table et plaça à côté d'elle trois verres propres, ainsi que le recteur l'avait recommandé. Celui-ci fut exact. Il arriva en surplis, une étole noire au cou. Et tous deux veillèrent ensemble. Sans cesse ils tournaient les yeux vers la porte. Enfin, un peu avant minuit, ils la virent s'ouvrir, et Marie- Jeanne parut. Elle alla droit à l'armoire, y prit la robe rouge, s'habilla, se coiffa, se pavana, bref se livra aux mêmes simagrées que les soirs précédents. Ou bien elle n'avait pas remarqué la présence du prêtre, ou bien elle n'en concevait point d'ombrage.
Lui, cependant, s'était levé ; et, se plantant en face de la morte :
— Bonjour, Marie-Jeanne !
— Bonjour, Monsieur le recteur. C'est donc vous ?
— Pour vous servir, Marie-Jeanne, dans la mesure de mes moyens... Comment vous trouvezvous dans l'autre monde ?
— Mais... assez bien... Monsieur le recteur, répondit-elle avec quelque hésitation.
— Vous avez néanmoins conservé du goût pour ce monde-ci, ce me semble ?... Est ce que cela ne vous ferait pas plaisir de prendre un petit verre d'eau-de-vie avec nous ?
— Ma foi, ce n'est pas de refus.
Le recteur, aussitôt, de verser de la boisson dans les trois verres. Il en tendit un au mari, garda le second pour lui-même et avança celui qui restait jusqu'au rebord de la table.
— Allons, Marie-Jeanne, dit-il, approchez-vous, que nous trinquions.
Elle regardait avec des yeux brillants le verre qui était pour elle, mais ne faisait pas un mouvement pour le saisir.
— Passez-le-moi, Monsieur le recteur, priât-elle.
— Nenni. J'entends que vous le preniez vousmême.
Et, comme elle ne bougeait toujours pas :
— Peut être trouvez- vous qu'il n'est pas suffisamment à votre portée, dit-il.
Il enleva le verre de dessus la table et le mit à terre devant la morte, presque à ses pieds.
— Là, Marie-Jeanne. Je pense qu'il est maintenant assez près.
— Donnez-le-moi dans les mains, insistat-elle.
— Non, dit le recteur. Puisque vous faites l'obstinée, je serai aussi têtu que vous.'
Le temps, cependant, passait et la morte, sentant venir minuit, qui était pour elle l'heure prescrite, commençait à s'énerver. Elle se doutait bien que le prêtre manigançait contre elle quelque chose, mais, d'autre part, elle respirait l'odeur de l'eau-de-vie, de cette eau-de-vie qu'elle avait naguère aimée par-dessus tout, et elle brûlait d'envie d'y goûter une fois encore. Finalement, la tentation fut chez elle plus forte que la crainte. Elle se pencha pour attraper le verre. C'était précisément ce que le recteur attendait. Elle n'eut pas plus tôt la tête baissée que d'un geste brusque, il la lui emprisonnait dans son étole.
— Je vous tiens, Marie- Jeanne Pérennou, s'écria-t-il.
Puis, très vite, et lui serrant le cou de plus en plus, il se mit à débiter des mots latins. La femme hurlait, se débattait, bondissait, et, à mesure que le prêtre précipitait son oraison, perdait peu à peu sa forme, se changeait en une sorte de monstre méconnaissable, pour revêtir en fm de compte l'aspect d'un grand chien noir, — ausd noir que la soutane du recteur.
Joseph Rumeur, lui, était aussi blanc que le surphs.
— Allez me quérir une corde et choisissez-la solide, lui commanda le prêtre.
L'instant d'après, l'étole était remplacée par la corde.
— Maintenant, attachez le chien dehors, à l'un des anneaux qui sont scellés dans le mur de la
maison. Vous l'y laisserez passer la nuit. Et, demain, vous chargerez le plus dispos de vos garçons de labour de le conduire jusqu'à la dernière ferme qu'il rencontrera sur la lisière du Ménez- Aré. Là, les gens l'instruiront de ce qu'il conviendra qu'il fasse. Moi, ma besogne est accomplie. Bonne nuit, Joseph Rumeur. Suivez de point en point mes ordres et vous n'aurez plus à vous tourmenter pour votre femme... Ah ! surtout, qu'on ne frappe pas le chien !
Après avoir ainsi parlé, le recteur s'en alla.
Le lendemain, quand le domestique principal vint demander quel serait son travail de la journée, le maître lui dit :
— Ton travail sera de conduire au Ménez-Aré, de la part du recteur de Plogonnec, le chien que tu as dû voir attaché près de la porte. Tu iras jusqu'à la dernière ferme, avant la montagne. Pour le reste, les gens de l'endroit te renseigneront.
— Bien, dit le domestique.
Et ayant chaussé sa meilleure paire de souliers, il se mit en route avec le chien. Joseph Rumeur les accompagna sur le seuil de l'aire.
— Garde-toi de frapper la bête, enjoignit-il à l'homme, en guise d'adieu.
Pendant les premières Heues, tout marcha à souhait. Mais, quand on fut sorti du pays de la plaine pour entrer dans le pays des Menez, le chien fit mine de tirer la langue et de vouloir se faire traîner. L'impatience gagna le domestique. Il jura et sacra.
— Trotteras-tu, vieille carcasse !
Et, oubliant la recommandation du maître, il brutalisa l'animal. Mal lui en prit, car le chien battu se coucha sur le sol et commença de geindre d'une voix humaine :
— 0 Yannic, pourquoi me frappez-vous ? Ne savez-vous donc pas que je suis votre ancienne maîtresse, Marie-Jeanne Pérennou ? Vous devriez vous souvenir combien j'étais bonne pour vous, lorsque je vivais.
Yannik, le domestique, fut si épouvanté qu'il faillit tomber à la renverse. La bête en profita pour essayer de lui échapper. Heureusement qu'il avait eu, au départ, la précaution d'enrouler et de nouer la corde autour de son poignet.
— Tu as de la chance, dit Marie-Jeanne en bavant de fureur ; si j'avais pu m'arracher de tes mains, j'aurais fait de toi un homme.
Il se le tint pour dit et se donna garde de toucher à son compagnon, durant le reste du voyage. Sur le soir, comme le soleil se couchait derrière les cimes de pierre, ils arrivèrent à une petite ferme misérable, la dernière demeure habitée, avant les parages déserts de la montagne. Là, Yannic put se reposer et se restaurer un peu, en mangeant un morceau de pain étendu de lard, car il était à jeun depuis Plogonnec.
— Et qu'est-ce que je vais faire de l'animal, à présent ? demanda-t-il au fermier, après s'être repu.
- — Oh ! ne vous mettez pas en peine de cela. Le
prêtre de Saint-Rivoal est déjà en route, à cette heure, pour le venir chercher, répondit l'homme de la montagne.
— Il est donc averti ?
— Pas n'est besoin qu'on l'avertisse. A l'instant même où vous quittiez Plogonnec, ce matin, ;1 savait par ses livres que sa présence serait nécessaire ici, ce soir.
Effectivement, le fermier n'avait pas fini de parler que le prêtre de Saint-Rivoal passait la porte.
— De la part de qui, ce chien ? s'informa-t-il.
— De la part du recteur de Plogonnec, en Cornouaille. Monsieur le curé, dit le garçon.
— C'est bien : retournez lui annoncer que je me charge de la commission et qu'elle sera faite comme il l'entend. Mais, jusqu'à ce que vous l'ayez vu, n'adressez la parole et ne répondez à personne sur le chemin.
Le garçon repartit incontinent, et, toute la nuit, il marcha.
— Vous avez bien mauvaise mine, lui dit le recteur de Plogonnec, après qu'il lui eut rapporté la phrase du prêtre de Saint-Rivoal.
— Dame ! fit Yannik, j'ai plus de trente lieues dans les jambes.
Mais le recteur savait bien qu'il y avait autre^ chose qu'il ne disait pas.\
— Vous avez battu le chien, n'est-il pas vrai ?
— Oui, confessa-t-il, en baissant la tête.
— Enfin, murmura le recteur, vous en serez
quitte pour quelques ennuis : il eût pu vous arriver pis encore.
Toute l'année, le domestique de Joseph Rameur fut malade : il avait perdu le goût du pain et Fe sentait sans courage au travail. A la louée de novembre, il annonça au maître sa résolution arrêtée de se gager ailleurs. Et il ne retrouva, en effet, la santé du corps et celle de l'esprit que lorsqu'il fut allé en service dans un autre quartier.
(Conté par Louise Cosquer. — Kerfeunteun.)
GXII Marion du Faouët.
Il y a des revenants célèbres qu'on n'a encore jamais pu conjurer. Tel est le cas de Marion du Faouët, la fameuse chefesse de bandits, plus communément désignée sous le nom de Marionnik Finefont.
Par les nuits très sombres, on la voit réapparaître, grande, pâle, les yeux ardents et les cheveux en désordre, dans un champ situé non loin de la gentilhommière du Véhut, à trois kilomètres du bourg. Elle va et vient d'un bout à l'autre de la pièce de terre, roulant devant elle une barrique où tintent en se heurtant des milliers et des miniers d'écus d'or, — ceux-là même sans doute dont elle dépouilla, de son vivant, ses innombrables victimes.
Par moments, on l'entend murmurer :
— Piou en eus c'hoani ?... Piou en eus d'huant ? (Qui les veut ? Qui les veut ?)
Pour entrer en possession de ce trésor — et conjurer du même coup Marionnik Finefont — il suffirait de jeter à la volée sur la barrique, un
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chapelet bénit par un des prêtres de la paroisse. Mais, jusqu'à présent, personne n'a osé tenter l'épreuve, ou, s'il l'a tentée, ne l'a pas menée à bien (1).
(Communiqué par M"e Le Leuxhe. — Le Faouët.)
(1) Sur Marion du Faouët voir J. Lorédan, La Grande misère el les voleurs au XVI 11^ siècle, Marion du Faouët el ses associés, 1740-1770, d'après des documents inédits, Paris, 1910 (Cf. Nouvelle Revue, 1908).