‹ La légende de MetzChapitre 12 sur 65 · INCIDENT DES LETTRES · texte numérisé non relu

INCIDENT DES LETTRES

« Le général Préval a demandé de déposer des lettres qu'il avait reçues de Montholon de Londres, et qu'on en fît lecture à la cour. — Après un long débat, il a été décidé qu'elles ne seraient pas lues, parce que l'accusé n'avait pas réclamé ni par lui-même ni par son conseil cettelecture, en réservant toutefois à M. Préval d'en faire usage à l'appui de son opinion.

« Il s'est trouvé que ces lettres n'étaient rien moins que favorables à Montholon. Elles prouvaient que dès le mois de mai Montholon savait ce que tramait le Prince. Il y disait que les cendres avaient tourné toutes les têtes.

« Villemain en a pris pied pour parler admirablement sur l'imprudence de réveiller les vieux souvenirs, etc. Aladenize a été l'occasion d'un vif débat. 52 ont voté

la mort, 1041a déportation — 1" tour ; — au 2* tour déportation MiJ (ego).

« Dejean a protesté, et a déclaré qu'il ne signerait pas l'arrêt. Il s'est en effet retiré et n'est pas revenu.

« C'est chose étrange qu'une protestation contre l'indulgence — il était pour la mort.

« PourDelaborde etConneau qui n'ont été condamnés qu'à Y emprisonnement, ]Q.\ voté 5 ans de détention. « Au moment de prendre les voix sur l'application des peines, j'ai demandé qu'on suivît le mode proposé par la commission et adopté par la Chambre lors de la loi de la responsabilité ; mais après une discussion assez vive, où j'ai été soutenu par Pontécoulant, la Chambre a décidé qti'elle ne s'écarterait pas des précédents. J'ai eu tort d'élever une pareille question incidemment et sans m'être concerté avec nos principaux judiciaires. « En général, il y a eu à s'étonner de l'immense mansuétude des impériaux, Pajol, Exelmans, etc. Un des motifs est sans doute i\\x'\\?> s.e, àiseni: Souvent nous avons été dans des positions semblables.

« Rossi a été complètement bavard et ennuyeux pendant qu'il pérorait; Viennet a improvisé le sixain ciaprès :

En asseyant au banc des magistrats

Le plus bavard des avocats,

On peut obtenir son silence;

Mais il n'est place ni faveur

Ni caresse ni récompense

Qui fasse taire un professeur »

Lorsqu'on parlait à Napoléon, devenu Empereur, de ses tentatives infructueuses de Strasbourg et de Boulogne, il les jugeait plutôt sévèrement, mais il ajoutait : « Elles ont du moins eu un grand avantage ; elles m'ont fait connaître. »

L'échauflourée de Strasbourg fut le premier pas politique de Louis Napoléon en France; la capitulation de Sedan fut le dernier.

Tous deux devaient le conduire en captivité. Et, par une étrange ironie du sort, comme ces animaux pourchassés qui reviennent mourir au gîte, cet homme, si cruellement frappé par l'adversité, a terminé sa carrière presque au lieu où il l'avait commencée.

La domination allemande a complètement changé l'aspect de Strasbourg. Le bombardement, faisant disparaître sous des monceaux de ruines des quartiers entiers, avait également plus ou moins endommagé a plupart des monuments de la ville, qui ont été réparés, reconstruits, embellis avec soin.

Les réparations seules de la cathédrale s'élevèrent à plusieurs millions.

Pendant les sept semaines du bombardement, les obus la frappaient à tout instant. Le feu prit à la toiture, dans la nuit du 25 au 26 août; l'incendie gagnait de proche en proche, lorsque le faîte, s'effondranttout à coup, étouffa l'incendie sous les décombres.

Les Français avaient placé un poste d'observation

sur la plate-forme la plus élevée, qui naturellement étaitdevenue le point de mire des batteries allemandes.

Enfin, le 4 septembre, pendant que Paris en fête proclamait la déchéance de l'Empire et découronnait le neveu du grand homme qui avait promené nos armées victorieuses dans la capitale de ceux qui assiégeaient alors Strasbourg, deux obus frappaient la flèche de la cathédrale, projetant d'énormes blocs de pierre à des distances incroyables.

Quand Strasbourg eut capitulé, les fragments de toute sorte, amoncelés autour de l'édifice — pierres, plomb, statues, bas-relief, colonnettes, etc., etc., — s'élevaient à la hauteur d'un premier étage.

Il n'y a plus trace de ces désastres; la cathédrale est plus radieuse, plus majestueuse que jamais.

Une des améliorations les plus utiles et les plus importantes a été, sans conteste, l'agrandissement considérable du périmètre des fortifications. En les reculant vers le nord de plus d'un kilomètre, on a gagné une vaste étendue de terrain, naguère marais, aujourd'hui beaux jardins, coupée de véritables avenues, bordée de palais. C'est dans cette nouvelle partie de la ville, et après des remblaiements qui continuent tous les jours, qu'ont été placés la nouvelle Université, les Écoles de chimie et de pharmacie, l'Observatoire, le Jardin botanique, puis des serres, soigneusement entretenues, oh sont cultivées les plantes aquatiques des tropiques. Enfin, un peu en

arrière, sur les voies transversales qui coupent les avenues dont nous venons de parler, s'élèvent de charmantes maisons, moitié hôtels, moitié cottages, rappelant les habitations qui environnent, Hambourg, Paris et Londres.

Le terrain qui, il y a dix-huit ans, avant la guerre, valait en moyenne 2 francs le mètre, se paye aujourd'hui 40, 60, et même 80 francs.

Non loin de là s'achève la construction d'un majestueux palais impérial.

Les Allemands, tant pour ce palais que pour les autres travaux de quelque importance, n'ont pas su, en y faisant participer tous les corps de métiers strasbourgeois, se concilier les sympathies de la classe ouvrière.

En effet, malgré tout ce que l'on a dit, écrit, voulu faire croire, les classes aisées sont restées françaises de cœur. Il tombe sous le sens que quelques familles font exception à la règle ; mais je parle de la majorité. Quant aux classes pauvres, ces masses vivant au jour le jour d'un travail manuel, pour lesquelles la question du pain quotidien prime toutes les autres, et que le conquérant peut plus facilement se rallier, on n'a rien fait pour se les attacher — au contraire.

Rien n'était pourtant plus simple, puisqu'il entrait dans la politique allemande de reconstruire les fortifications de Strasbourg, d'agrandir, d'enrichir la ville, que de créer de nombreux chantiers, permettant à

toutes les industries de s'exercer, et à l'ouvrier de gagner un peu plus facilement sa vie que du temps des Français. Tout le problème était là. Il n'en a pas été ainsi : les travaux ont été concédés à des entrepreneurs allemands, s'engageant, par contrat, à ne faire travailler que des Allemands et à n'employer que des matériaux tirés d'Allemagne. C'était aller au-devant de l'exécration et la rendre légitime.

Les travaux de terrassement furent concédés à des entrepreneurs, toujours Allemands, mais qui eurent la latitude d'employer, avec leurs compatriotes, des... Italiens.

L'ouvrier italien, sobre, docile, bon travailleur, n'ayant qu'un défaut, celui de faire un peu trop vivement intervenir son couteau, comme argument dans une discussion, — fait plus d'ouvrage et à meilleur compte que les Français et les Allemands. Il n'est pas socialement assez avancé pour avoir saisi tous les avantages des grèves périodiques, augmentant le salaire et diminuant le travail.

Je n'ai du reste pas à faire l'éloge des terrassiers italiens, trop appre'ciés, au dire de nos ouvriers français, par les entrepreneurs de l'État et les compagnies de chemins de fer.

Tous les ouvriers travaillant au palais impérial sont donc Allemands. Non seulement toute l'armature en fer de la toiture, les tuiles elles-mêmes qui sont de ce métal, viennent d'Allemagne, ainsi que les boiseries,

mais les blocs de pierre cux-mômes sont tirés des carrières de la Bavière Rhénane. En un mot, à part quelques sculptures, qu'on a été forcé de demander à des artistes strasbourgeois, ces travaux n'ont profité en quoi que ce soit aux architectes, entrepreneurs et ouvriers de Strasbourg.

Ce palais, masse énorme, couronnée des armes de l'Allemagne, restera comme un témoignage du peu de souci qu'ont eu les vainqueurs de la population ruinée par leur bombardement.

Que leur importe d'être aimés? Les nombreux forts qui entourent la ville, leur puissante artillerie, l'agrandissement des remparts, les millions dépensés en travaux gigantesques de défense, témoignent de la volonté fermement établie de garder, malgré les difficultés politiques qui pourraient surgir, malgré l'affection ou la haine des habitants, l'Alsace dont Strasbourg est le cœur, et qu'ils ont revêtue d'une cuirasse d'airain.

Les bâtiments de l'arsenal couvrent une vaste étendue de terrain. Séparés par la rue, s'élèvent des baraquements pour les chevaux et le matériel du train.

L'esprit militaire est si développé en Allemagne, et la possibilité d'une guerre quelconque est toujours tellement présente à l'esprit, qu'on est prêt, dans les arsenaux, comme si elle devait éclater demain.

A Strasbourg, le matériel du corps d'armée est au grand complet, les obus sont chargés, paquetés,

emballés dans des paniers empilés sur les fourgons. Il en est de même des cartouches et des diverses munitions.

Le matériel nécessaire à une armée en marche est non seulement, je le répète, prêt à être mis en usage, mais encore placé sur les fourgons qui, couverts de leurs bâches, s'alignent régulièrement sur plusieurs files. Les voitures d'ambulance, — car le service médical se fait avec un soin tout spécial, — sont, elles aussi, toutes prêtes à entrer en campagne, et regorgent de bandelettes, de charpie, de médicaments, d'instruments de chirurgie les plus perfectionnés. Les cacolets, tout ce qui peut servir au transport des blessés, est méticuleusement classé. Les mêmes dispositions sont prises dans les baraquements du train, où chaque harnais est placé à proximité du cheval auquel il est destiné, et où les réserves sont, également, empilées sur les voitures, qui n'attendent qu'un ordre pour se mettre en route. Les feuilles de réquisition sont prêtes; les feuilles de route sont libellées; il n'y a qu'à les faire distribuer pour que chaque homme connaisse le poste auquel il doit se rendre.

Enfin le service de l'intendance est assuré jusque dans ses moindres détails, et les arsenaux sont reliés, par télégraphe et téléphone, avec le cabinet du ministre de la Guerre.

En admettant que la guerre soit décidée à midi, à deux heures les chevaux ont mangé, les hommes aussi.

Tout est attelé, tout est prôt, et chaque corps d'armée peut se mettre en marche.

Notre organisation en France est-elle aussi parfaite? Sommes-nous aussi prêts? Après la transformation morale de notre armée, dontles dix-sept ministres de la Guerre qui se sont succédé en dix-sept ans, ont eu le devoir de se préoccuper en première ligne; après l'amélioration de notre matériel, l'instruction surprenante acquise par nos officiers, et la réorganisation de l'intendance, si défectueuse lors de notre dernière guerre, si inférieure à l'intendance allemande, — sommes-nous matériellement à même d'entrer en campagne deux heures après la déclaration de la guerre?

Ce sont autant de points sur lesquels je n'ai pas à me prononcer. Je me borne à indiquer ce que j'ai vu et à former les vœux d un soldat français, qui aime sa patrie, pour que nous soyons à même non seulement de lutter avec les Allemands, mais encore de le faire avec avantage.

Page 1