‹ La légende de MetzChapitre 13 sur 65 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce que pense l'eunemi. — L'opinioa du feld-maréchal Burgoyne. — Un article de la Comédie Politique. — Lettres des maréchaux Le Bœuf, Canrobert, Mac-Mahon. — I/enquéte. — Une réponse du maréchal Bazaine.

Lorsque au printemps dernier je parcourais l'Allemagne, non seulement je ne connaissais pas le maréchal Bazaine, mais je ne l'avais jamais vu.

Les jugements que j'entendis porter sur lui par des hommes de mérite et de haute honorabilité me firent singulièrement réfléchir.

Je ne savais alors de Bazaine que ce qu'en sait la généralité des Français, qui, ayant accepté comme bonne et valable la procédure de Trianon, se figure que ce maréchal, condamné à mort, a trahi sa patrie et vendu son armée.

Largement payé, sans aucun doute, je supposais qu'une fois la peine commuée et l'évasion accomplie, il devait aujourd'hui rouler carrosse à Madrid.

Nombre de journaux ont contribué à répandre

cette opinion. Or, j'ai lu beaucoup de journaux! Aussi n'ai-je pas été peu surpris, lorsque j'ai entendu parler de Bazaine, avec respect; lorsque je l'ai entendu apprécier comme un digne et loyal soldat, comme un bon père, qui n'a pas maintenant tous les jours sur sa table le pain nécessaire à ses enfants; enfin, comme une victime de toutes sortes d'intrigues politiques.

Devant de telles appréciations, si contraires à tout ce que j'avais cru jusqu'alors, je me suis promis, ne m'en rapportant plus aux jugements établis, aux opinions toutes faites, de reviser, jusqu'à un certain point, dès mon retour en France, le procès Bazaine, de rechercher ses véritables causes, et les intérêts politiques et privés qui auraient pu dicter la sentence.

A quelquetemps de là, je me trouvais à Wurtzbourg avec un des premiers médecins de l'Allemagne, ancien camarade d'études à l'Université d'Heidelberg, Korpsbrûder; nous avions bu ensemble, Brûderschaft, et chanté le « Gaudeamus igitur juvenes » , nous jurant amitié éternelle, amitié à laquelle la guerre de 1870-71 devait, bien malgré nous, porter atteinte.

Après avoir parlé de la France et de l'Allemagne, la conversation tomba sur Bazaine.

Je rapporte ici^ aussi fidèlement que ma mémoire me le permet, les appréciations d'un Allemand appartenant à l'aristocratie de l'intelligence, bon patriote et honnête homme. L'opinion d'un ennemi est

bonne à connaître : elle est souvent instructive et toujours profitable.

— Dans votre pays, disait-il, — le seul au monde qui ait subi les effets, en moins de cent ans, de huit révolutions, THistoire, — c'est-à-dire la vérité et la justice, a été remplacée par la légende, c'est-à-dire les passions et les inté?'êts.

lien résulte pour vous, — dommage irréparable qui n'est que trop apparent aujourd'hui, — l'impossibilité de bénéficier de votre propre expérience. La légende est en France un mal incurable, mais presque nécessaire à l'existence tourmentée de la nation. Celle-ci, quant aux personnes et aux choses, vit des fictions que la légende crée en tous sens. Un jour elle en meurt, ou à peu près, puis elle renaît et recommence.

Le mal vient de loin : il remonte à Louis XIV. Les mœurs privées du roi, pendant sa jeunesse, les désordres incestueux du Régent, le libertinage de Louis XV, la complaisante et basse servilité de la noblesse, — tout cela a provoqué le dégoût pour les classes dirigeantes, rompu l'équilibre social et amené l'état révolutionnaire dans lequel vous vivez, depuis un siècle, comme dans votre état normal.

Je ne vous apprendrai rien en disant que chez tous les peuples qui ont joué un grand rôle dans l'histoire, la décadence a commencé immédiatement après le siècle qui avait porté leur grandeur à son apogée.

Voyez les Grecs après Périclès, les Romains après Auguste, les Italiens après les Médicis. Vous n'avez pas échappé à la loi générale.

L'état moral de la France actuel est des plus curieux à analyser.

Chacun comprend les intérêts de la patrie à sa manière. Les partis se disputent le pouvoir; tous les moyens leur sont bons pour l'obtenir, même les moins patriotiques.

Votre nation, interrogée par un plébiscite, se prosterne aux pieds d'un homme, qu'elle chasse quelques jours après. Il lui faut de nouvelles idoles, qui, à leur tour, seront bientôt renversées.

Enfin, — puisqu'il est convenu que nous devons tout nous dire, — votre gouvernement actuel n'est pas respecté à l'étranger.

Nous autres, forcément vos ennemis, puisque nos intérêts sont contraires aux vôtres, nous nous réjouissons de votre état politique, des divisions qui régnent parmi vous, et qui ne peuvent qu'affaiblir la nation.

A quoi marchez-vous? L'histoire peut le laisser prévoir. Dieu seul pourrait le dire.

En ce moment, celui qui chez vous est le plus près du pouvoir n'est ni un Bourbon, ni un Bonaparte, ni même un grand républicain: c'est le général Boulanger. La légende, dont je vous parlais tout à l'heure, a déjà fait son œuvre. Nous connaissons l'esprit de vos

campagnes aussi bien que vous-même, et nous savons que Boulanger a remplacé dans les chaumières le Petit Caporal. Pour les uns, il n'est que l'héritier de Bonaparte; pour les autres, il personnifie la Revanche.

Le général Boulanger a-t-il les capacités requises pour le gouvernement d'une grande nation, pendant longtemps la première du monde? A-t-il assez de génie pour conduire ses armées à la victoire? L'avenir se chargera peut-être de répondre; mais, franchement, il n'a point encore assez fait pour justifier l'enthousiasme populaire que son nom soulève. Il est possible d'ailleurs que cette popularité s'évanouisse aussi vite qu'elle s'est créée; mais, après Boulanger un autre, et ainsi de suite!

La revanche, soitl faites-nous la guerre; mais au moins, cette fois, soyez prêts. N'oubliez pas que notre grand Bismarck a dit :

« Je me suis trompé, je l'avoue franchement :

« J'ai prisé trop haut l'armée de la France et trop bas ses finances. Si la France nous déclarait maintenant la guerre, ce serait un grand malheur, mais l'Allemagne saurait faire son devoir; la guerre de 1870, en comparaison delà prochaine, n'aurait été qu'un jeu d'enfant. »

Je ne pus m'empêcher d'interrompre mon interlocuteur et de lui dire que, quel que fût notre désir de vivre en paix avec nos voisins, l'Alsace et la Lorraine

seraient perpétuellement une pomme de discorde entre l'Allemagne et la France,

Les Français auraient facilement pardonné leur défaite à la Prusse, ils auraient également oublié les milliards; mais avoir amoindri son territoire, avoir ravi deux de ses filles chéries, c'est une blessure vive au cœur de la patrie, qui, pour son honneur, n'est point encore cicatrisée.

— Ravir vos filles! reprit en riant le professeur; ce n'était pas, en tous cas, des filles légitimes : vous aviez adopté deux enfants, que nous considérons comme nôtres. Vous reperdez une de vos conquêtes, la moins française de toutes; vous en avez perdu bien d'autres en 1815!

A Dieu ne plaise que vous nous fassiez la guerre ! Mais si vous nous la faites, et que vous soyez battus, soyez tranquilles! nous ne vous prendrons plus vos filles , mais votre argent : 20 milliards, que vous ne payerez pas aussi lestement que les derniers, mais par des annuités, qui vous empêcheront, pendant un siècle, de concevoir aucune idée belliqueuse. Je ne parle pas de vos colonies et de ce que pourraient prendre ou reprendre certains de vos voisins.

Il faudra bien que vous acceptiez, une fois pour toutes, les faits accomplis et que vous renonciez à jeter la perturbation en Europe.

Libre à vos gouvernants de rechercher d'autres Bazaines, tout aussi innocents que le premier, et

aussi injustement chargés d'expier les fautes d'au- j trui. I

— C'est bien! Je vous remercie! Il est bon d'être prévenu. Je pense, en effet, que si nous sommes jamais contraints, non pas à vous déclarer la guerre, mais à l'accepter, nous serons prêts!

Quant à Bazaine, j'avoue que je m'étonne de l'opinion que vous avez tous sur lui dans ce pays. Est-elle sincère? J'ai cru pendant un temps que vous cherchiez à grandir un ennemi vaincu :

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire...

— Sur mon honneur, tout ce qu'on a dit en France est faux et calomnieux. Je m'étonne à mon tour que vous, qui cherchez la vérité historique, ne vous en soyez pas encore aperçu?

Du reste, demain, avant votre départ, je vous donnerai quelques brochures et journaux allemands. J'en ai même d'anglais et de français, qui sans aucun doute rectifieront votre jugement.

Le lendemain, en effet, j'ouvris en .vagon un petit paquet qui m'avait été remis au départ, et que j'avais hâtivement fourré dans mon sac de voyage. Gomme la gothique allemande est toujours fatigante à lire, surtout en chemin de fer, je pris le journal le Times et la Comédie Politique. Je transcris ici les deux articles :

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