BELHÛMME, J E AN -FR AN Ç OIS
Maintenant, Français et Allemands dorment réunis en terre sainte leur dernier sommeil.
J'ai dit que je citerais deux légendes fantaisistes.
Voici la seconde :
II existe au milieu de la Suisse allemande, au delà de Zurich, et perdu dans les montagnes, un lieu de pèlerinage doublement célèbre, à cause d'une sainte fontaine à laquelle Jésus-Christ a bu, et d'une Vierge noire, miraculeuse, aux pieds de laquelle viennent se prosterner tous les ans au moins 150 000 pèlerins. Sur l'emplacement de l'ermitage de saint Meinrad, premierpossesseurdecetteViergenoire.sesont élevés une somptueuse cathédrale et un non moins somptueux monastère.
Saint Meinrad, qui vivait il y a plus de mille ans, était fils de Berthold de Hohenzollern. Il avait choisi cette retraite au milieu d'une forêt, qui depuis a été en partie défrichée, pour y mener la vie d'anachorète. L'image de la A''ierge miraculeuse lui avait été donnée par sainte Hildegarde, abbesse de Zurich.
Une cathédrale fut donc érigée, grandiose, pleine de richesse, et un monastère fut construit là où saint Meinrad avait rendu l'àme.
Ce monastère étant devenu le but d'un pèlerinage, qui réunissait chaque année un plus grand nombre de fidèles, Rodolphe de Habsbourg accorda à tous les abbés supérieurs la dignité de princes de l'Empire. Le
monastùrc a pris le nom de couvent d'Einsiedeln ou de Notre-Damo-des-Ermites.
De nos jours, si étrange, si anormal que cela puisse paraître, le supérieur, l'abbé Basile, successeur immé diat du prince-abbé Henri IV, et cinquante et unième supérieur du monastère, depuis la fondation, porte encore le titre de prince.
Nombre de souverains sont venus s'agenouiller devant la Vierge noire. La reine Hortense y conduisit son fils Louis, plus tard Napoléon III, faire sa première communion.
C'esten souvenir de cette communion et de sa mère, pour laquelle l'Empereur avait conservé un véritable culte, que, devenu souverain, il fit hommage à la cathédrale d'un lustre monumental en bronze du poids de 1 200 kilos, formé de trois cercles superposés enveloppant une couronne impériale. Sur un de ces cercles, brillamment émaillé, sont reproduites les paroles de la reine Hortense dans une de ses lettres au prince-abbé :
Je déûre mettre moi et mes enfants sous la protection de la sainte Vierge.
Les rois, les reines, les fidèles ont enrichi le trésor de la Vierge noire, qui était à la fin du siècle dernier, avec celui de Notre-Dame-de-Lorette, un des plus riches de la chrétienté.
Or, lorsqu'on demande à visiter ce trésor, où les objets d'art doivent avoir encore plus de valeur que
les pierres qui les enrichissent, on vous répond qu'il est aujourd'hui fort modeste, ayant été piUé par les Français en 1798.
La chose peut paraître au premier abord assez probable, si l'on réfléchit qu'au traité de Tolentino, Bonaparte se fit remettre par le pape, qui eut la faiblesse d'accéder à sa demande, la toilette, la châsse, les trésors de la Vierge de Lorette ! Ce que Bonaparte recevait par traité, d'autres avaient pu le prendre par force.
Du reste, le traité que Bonaparte signa le 19 février 1797 avec le pape Pie VI est assez étrange pour que nous en disions deux mots :
C'est un des événements les plus singuliers de la vie du grand Empereur. Il se faisait, en effet, concéder par le Saint-Père, non seulement l'Apollon du Belvédère, le Laocoon, etc., etc., mais encore, je le répète, la châsse de la Vierge de Lorette, la célèbre toilette à l'embellissement de laquelle tous les souverains de l'Europe avaient, à diverses époques, magnifiquement contribué. Par ce traité, le pape cédait en outre à la France tout le territoire d'Ancône et celui de Macerata, mais la bulle qu'il publia en cachette, à son retour à Rome, fit penser à quelques incrédules que ce n'était pas de son plein gré.
Il fulmina l'excommunication contre tous ceux qui achèteraient des biens quelconques de l'administration française dans les Marches.
La Madone, ayant dans ses bras le Santissimo
Putto, — l'un et l'autre chargés de colliers de diamants et d'un nombre infini de joyaux précieux, — portait jadis la couronne composée de 3 300 diamants, que Louis XIII lui avait envoyée en acquittement d'un vœu.
Il demandait à la Vierge, avec de ferventes prières et de royales promesses, la naissance d'un fils. Le comte Antoine de Moret fut, dit-on, son interprète... Et Louis XIV arriva...
La Madone reçut 3 300 diamants. C'était bien payé I
Lorsque les armées françaises entrèrent à Lorette, la fameuse couronne disparut. On ne sait ce qu'elle devint, ni par qui elle fut prise. Par les Français ?. . . Par les Italiens?... Onn'en a depuis jamais eu de nouvelles
Parmi les précieuses reliques du sanctuaire, qui devinrent la propriété des Français, je ne veux pas oublier de citer la fameuse bocetta, ampoule sacrée qui renfermait le hanfde saint Joseph.
Lorsque le saint, père putatif de Notre-Seigneur, fendait son bois dans son métier de charpentier, il faisait ce que font tous ses confrères : chaque coup s'appuie d'ordinaire par un élan qui est accompagné d'un han! C'est un de ces kan ! qu'un ange attrapa et mit en bouteille.
Qu'ont fait les armées républicaines de ce très saint fiascone ?
Mais, pour en revenir au trésor de Notre-Dame-des- Ermites, il paraît qu'en 1793 l'archevêque de Paris, accompagné d'un nombreux cortège d'eccclésiastiques
fugitifs, s'élant arrêté à Einsiedeln et ayant raconté toutes les horreurs qui se passaient à Paris, l'abbé Conrad IV crut prudent d'aider la Vierge noire à protéger son trésor. Toutes les richesses furent expédiées en Amérique, vendues et converties en propriétés foncières, d'une étendue considérable, que possède encore aujourd'hui le monastère.
Faut-il admettre que les Pères, bénéficiant d'un mensonge qu'ils avaient intérêt à accréditer, aient voulu réparer, jusqu'à un certain point, le préjudice qu'ils portaient sciemment à l'armée française? Toujours est-il que, lorsque les soldats de l'héroïque Bourbakl furent obligés de se jeter dans la Suisse allemande, personne n'accueillit plus généreusement et ne soigna plus humainement nos malheureux compatriotes que les habitants de Notre-Dame-des-Ermites.
Quatre des nôtres sont morts de leurs blessures et reposent sous ce sol hospitalier. On peut lire, en effet, sur la base d'une petite pyramide placée dans le cimetière qui avoisine l'abbaye :