LA BATAILLE DE SIATA H0RATA
ses questions. Des larmes faisaient trembler sa voix :
« Moïna, fille de mon fils, dernier enfant de ma tendresse, n'entends-tu plus mes paroles? Ton âme reste-t-elle close à l'inspiration de Hù et de Koridwen? Est-ce donc que les jours de la malédiction sont venus pour la vieille terre des Kymris? L'Eternel s'est -il retiré du pays d'Arvor? Le châtiment va-t-il fondre sur nos rivages? »
Soudain la jeune fille tressaillit. Un long soupir souleva sa poitrine. La statue de marbre s'anima.
Alors, sans que ses regards perdissent leur étrange fixité, elle tourna sur elle-même, tout d'une pièce. Elle parla :
« Les pierres de Log Mor disent de grandes choses, des choses terribles pour les fils d'Arvor. Malheur aux hommes de Dariorig! Ils ont eu foi en leurs richesses ; ils ont fermé leur cœur à la pitié. Ils n'ont pas voulu voir le malheur des autres peuples de leur sang, la détresse de Broc'hall. Voici que les conquérants du Midi viennent vers le pays de la mer. Je vois fuir les vaisseaux de Dariorig. L'homme chauve amène ses barques légères pleines de soldats aux corps de fer. Pleurez, filles des Yénètes, femmes des marins hardis qui vous rapportaient les dons de Prydain! Un seul jour aura vu périr la gloire de Dariorig. »
Elle avait étendu sa main vers l'Orient. Sa voix était sourde et gutturale, son accent bref et saccadé.
Mab Tàn, en l'écoutant, s'était agenouillé. Les feuilles du chêne sacré touchèrent l'herbe du sol.
Malheur sur moi-même et sur ma race!
pleura -t-il. Oui, malheur sur moi qui ai trop vécu! J'avais quatre fils héroïques. Trois d'entre eux ont voulu suivre la fortune de cette ville de marchands ambitieux. Ils ont couru la mer sur les navires des Vénètes. Ils n'ont trouvé que la mort sur les flots. Le quatrième était ton père, Moïna, douce fille de mon amour. Et celui-là aussi est tombé sous le fer des hommes sauvages du Rhin, sous la framée d'un soldat d'Arioviste. Malheur sur moi qui ai vu mourir tous mes fils, et qui vais voir mourir ma patrie ! Dessèche-toi sur mon front, branche sacrée du chêne. Le chêne a perdu ses rameaux, la foudre a brûlé sa cime, et la terre tremble sous ses racines. Car le chêne, c'est le vieux prêtre de Hù , qui n'a plus pour soutenir ses pas chancelants que l'épaule d'une enfant, que le bras d'une vierge consacrée à Kreiz-Viou. »
Derechef la voix de Moïna se fit entendre. Elle était douce maintenant et toute mouillée de tendresse :
« Ne pleure pas, père de mon père, vieillard
LA BATAILLE DE SIATA HORATA 11
sacré. Voici que le Puissant t'a pris en pitié. Tu ne verras pas le malheur de ton peuple. Dariorig va périr, mais les roches de Breiz Izel ne subiront pas le joug des hommes du Midi. Nos forêts n'entendront pas le chant des vainqueurs de la Gaule. Les hommes de Vorgan resteront libres pendant des siècles encore, et aussi ceux de la Tête de Cheval, ceux d'Uxar, ceux de Groaz et de Gwic Dael . »
Mab Tân releva sa tête appesantie. Il saisit la petite main blanche qui pendait, inerte, et la serra avec ardeur.
« Et quand s'accompliront les choses terribles que tu annonces, Moïna, fille des Tierns de Séna, servante de Kreiz-Viou? »
La voix de la jeune fille redevint rauque et sèche. Elle articula, d'un accent morne, la réponse à la question :
« La lune n'est qu'à sa première figure. Dans quatre jours, son plein visage verra les soldats de Rome dresser leurs tentes sur ces roches où nous supplions Hù Gadarn, Père des hommes. Et, avant qu'elle ait caché sa face dans le ciel, les Tierns de la mer auront vécu. »
Elle avait lu au livre du destin l'avenir de sa race, la blanche fille des promontoires farouches, perdus dans les brumes de l'Océan; elle avait vu venir les conquérants méridio-
hJ LA LÉGENDE DE MOÏNA
naux, les légionnaires invincibles, au chef couvert d'un casque de fer, aux épaules, au torse ceints de lames de fer, conduit par Y « homme chauve » , par ce César qui voulait être « le premier dans un village plutôt que le second dans Home », et qui allait emplir le monde du bruit de sa gloire.
Ils venaient, précédés par l'effroi d'une renommée croissante. Les voix de Broc'hall qui avaient franchi le Her et l'Ulda racontaient sur eux de grandes choses. Elles disaient qu'ils étaient les pkis terribles des guerriers.
Les légendes des forêts de Gaule assuraient qu'ils étaient les fils d'une louve, nés aux bords d'un fleuve lointain; que Rome, leur ville, avait subi, quatre siècles plus tôt, le joug des héros gaulois. Mais ils avaient bien pris leur revanche depuis cette époque, et, ceci, les hommes du pays des Hhedons, du pays des Curiosolites, du pays des Osismiens, ne l'ignoraient point.)/
Ils savaient que, cinquante ans auparavant, Marius, un de leurs chefs, avait détruit, au voisinage du fleuve Hhodan, toute une armée de Kymris, frères des Kymris d'Armor.
Maintenant les Romains étaient sortis de leurs frontières de la montagne Cebenna. Ils avaient écrasé des tribus d'Helvètes et d'AUobroges près de la rivière [sara. Puis ils avaienl attaqué le redouté Arioviste, chef des Suèves,
LA BATAILLE DE SIATA HORATA 13
et avaient mis ses troupes en déroute sur les bords du Rhin. Après cela, ils avaient envahi la Belgique, dispersé les Aduatiques, exterminé les vaillants Nerviens. Et aujourd'hui, c'était vers l'Armor qu'ils dirigeaient leurs pas victorieux.
A la vérité, les gens d'Armor s'étaient attiré leur colère par une félonie. Le sénat de Dariorig avait refusé au jeune Crassus, lieutenant de César, les vivres qu'il demandait. Ils avaient fait pis encore, retenant le. prix stipulé et jetant dans les fers les envoyés romains. C'était une violation des droits des peuples, une mortelle injure à Rome.
Teutatès s'en était irrité, car il est le dieu des vaillants. Aussi les députés des Osismiens avaient-ils durement reproché ce manque de foi aux Vénètes :
« Vous autres, marchands, leur avaient-ils dit, vous ne connaissez que le lucre : vous ignorez la justice et la bon: foi. Vous avez fait d'Ogmios le même dieu que les Romains nomment Mercure, et ce dieu permet le vol et la fraude. Voici qu'il va se détourner de vous, et vos vaisseaux, dont vous êtes si fiers, ne vous préserveront point de sa colère. Malheur aux soldats qui se font trafiquants ! » Et les hommes de Dariorig, comprenant qu'ils avaient forfait à l'honneur, sachant bien qu'ils n'avaient aucun quartier à attendre de
César irrité, se préparèrent à la lutte avec le morne courage du désespoir.
Cependant ils se fiaient encore à leur flotte, à la position de leurs villes, situées pour la plupart sur des caps inaccessibles, dont l'Océan baignait le pied, dans des îles ceintes par l'eau verte qui les protégeait de ses bras.
Les Romains avaient pris leurs précautions en vue de l'éventualité d'une guerre maritime. César avait divisé ses forces sous le commandement de ses principaux lieutenants. Il avait envoyé Labienus, avec sa cavalerie, chez les Rèmes et les Trévires, pour prévenir toute velléité de soulèvement et repousser une incursion possible des Germains.
Publius Crassus s'était dirigé vers l'Aquitaine, à la tête de douze cohortes légionnaires et de vingt turmes de cavalerie. Quinctius Titurius Sabinus occupait les terres des Curiosolites, des Lexoviens et des Unelles. Il était le plus rapproché du proconsul.
Mais c'était sur Decimus Brutus que César comptait le plus
Ce jeune lieutenant, en efïet, avait reçu le commandement de la flotte que construisaient à la hâte les Pictons et les Santons, détachés de la grande famille gauloise et devenus les alliés de Home. Les divisions de ce peuple le livraient aux conquérants.