LA BATAILLE DE SIATA I10RATA
César occupait tous les petits ports de l'Océan.
Les habitants des îles Antros, Uliar et Ratis travaillaient sans relâche. A Brigiosum, à Ratiat, dans les golfes marécageux, les travaux étaient sérieusement poussés. A Condivincum, dans le pays des Namnètes, sur le grand fleuve Liger, dix mille ouvriers construisaient des barques légères, destinées à se mouvoir à l'aviron.
C'étaient des canots longs, pouvant porter une vingtaine de rameurs et autant de soldats. En en rapprochant plusieurs, on formait une sorte de plate -forme mobile sur laquelle toute une cohorte pouvait prendre place, afin de tenter l'abordage.
Mais ces embarcations légères étaient presque frappées d'impuissance par les obstacles qui allaient se dresser devant elles.
Outre que la différence est grande entre la navigation sur une mer intérieure, comme la Méditerranée, et dans un océan comme l'Atlantique, il fallait tenir compte de la difficulté que présentent des hauts-fonds inconnus, des courants violents et brusques, des dénivellements soudains par suite de l'inégalité des marées. Et les marins novices que recrutait César ne pouvaient rivaliser avec les Vénètes.
Ceux-ci semblaient devoir l'emporter dans le combat sur mer, et peu à peu, devant la faiblesse des moyens de leurs adversaires,
ils reprenaient confiance, recouvraient leur morgue et leur jactance. Ils bravaient l'orage amoncelé sur leurs têtes.
César amenait quatre légions, parmi lesquelles la dixième, celle dont tous les soldats lui étaient personnellement connus.
Elle se composait de vétérans. Les plus jeunes d'entre eux comptaient au moins trois campagnes. Les moindres décurions portaient sur leurs cuirasses des médailles de la valeur militaire. On s'avait que la terreur et la mort marchaient avec elle.
A ces vingt -quatre mille Romains, le proconsul adjoignait un chiffre égal d'auxiliaires, dont dix mille recrutés au pays des Santons, les séculaires ennemis des hommes d'Armor et, plus particulièrement, des Vénètes. C'était également de leur pays qu'il avait tiré ses matelots et ses ouvriers.
Il savait sa droite protégée par les cavaliers de Sabinus.
Au passage du Her, il y eut un premier combat. Les Vénètes furent braves, mais succombèrent sous le nombre.
L'Ulda, à son tour, fut franchie, et le cercle de fer et de feu se resserra autour de Dariorig.
Des semaines, puis des mois s'écoulèrent. La lutte fut héroïque. Un instant, César douta de la victoire.
Car, à chaque pas en avant qu'il faisait,
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l'obstacle renaissait. Ici, c'était une poignée de héros qui arrêtait des cohortes entières ; là, l'Océan s'interposait, protecteur de son peuple, laissant à sec les frêles embarcations santones ou noyant dans son flot soudain les envahisseurs oublieux de son flux. Et chaque fois que les Romains croyaient tenir leurs ennemis acculés, la flotte des Vénètes accourait, prenait à son bord toute la population des cités incendiées et l'emportait sur un autre point de la côte. Tout était à recommencer, et l'impatience gagnait les assiégeants.
César avait donc résolu de détruire la flotte ennemie et, pour cela, d'attendre l'arrivée de la sienne.
Il se leva, le terrible matin annoncé par les visions de la vierge de Séna : l'heure de Dariorig avait sonné.
Et comme l'avait prophétisé Moïna, la pleine lune d'août vit les légions romaines occupant les hauteurs du Morbihan.
César avait dressé sa tente sur une butte appelée Tumiac. C'était un tumulus haut de quarante coudées, sous lequel dormait quelque Tiern illustre, quelque grand chef de siècles lointains, dont les hommes avaient oublié la gloire et le nom.
De cette hauteur, le conquérant pouvait embrasser d'un regard le grandiose et farouche spectacle.
A ses pieds s'étendait la « petite mer » semée d'îlots innombrables, au fond de laquelle Dariorig était assise, comme une lionne dans son antre. Par un étroit pertuis, les eaux de l'Océan entraient dans le golfe abrité. Elles mettaient trois heures à étaler leur nappe. Et, par delà le promontoire, l'immensité se découvrait, encerclant les horizons fuyants de Gwic Dael. Deux îles, semblables à des lingots d'or sous le soleil d'été, émergeaient de l'onde bleue, où le vent faisait courir de joyeuses risées.
On les nommait, ces îles, le Chevreau et la Chèvre, Haïdik et Siata, que les Romains appelèrent Horata.
Dans leurs criques étroites et sur la côte de Rhuis, l'escadre de Decimus Rrutus avait disséminé ses forces. Elle attendait les ordres du général pour attaquer la flotte des Vénètes, que l'on voyait sortir fièrement à sa rencontre.
Celte flotte, les Romains la connaissaient depuis plusieurs semaines et avaient eu l'occasion de la juger redoutable. Elle se composait de vaisseaux beaucoup plus grands que ceux de Decimus Brutus. Leurs carènes avaient moins de quille et, par là même, étant plus plates, s'asseyaient mieux sur les roches et les sables à l'heure du jusant. L'avant et l'arrière, très élevés au-dessus de l'eau, permettaient à ceux qui les montaient de dominer
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les barques santones amenées du Liger. Ils étaient construits tout entiers en bois de chêne, afin de mieux résister aux chocs. Les bancs de leurs rameurs étaient assujettis à l'aide de chevilles de fer, de l'épaisseur du pouce, à des poutres larges d'un pied. Leurs ancres étaient retenues par des chaînes de fer, au lieu de cordages. Leurs voiles, faites de peaux assouplies et rassemblées/offraient une plus grande solidité contre la violence du vent.
Afin de compenser autant que possible l'infériorité de ses propres nefs, César y lit dresser des tours centrales qui pussent permettre à des soldats de combattre à distance avec l'arc et le javelot. Mais il se trouva que ces tours n'atteignaient pas à la hauteur des ponts des vaisseaux barbares.
En plusieurs rencontres, les Romains eurent le dessous. Ils essayèrent de couler leurs adversaires à l'aide de l'éperon. Peines perdues ! L'épaisseur des carènes émoussa le fer des étraves, et les frêles embarcations sombrèrent elles-mêmes sous le choc.
Ce jour-là, pourtant, l'ardeur des légionnaires ne put être contenue. Elle réclama la bataille à grand cris. Ils se savaient sous les yeux de leur chef. Cet homme grand et maigre, dont la face, pareille à l'effigie d'un dieu, rayonnait d'un éclat étrange, qu'ils tenaient pour surhumain, était celui qui, depuis deux
années, les conduisait de victoire en victoire. Ils l'eussent suivi jusqu'aux bornes du monde, par delà cette grande île de Bretagne dont les navigateurs gaulois leur avaient maintes fois parlé, et d'où des guerriers redoutables étaient venus secourir les Vénètes; ils l'eussent suivi jusqu'en cette terre extrême ceinte de glaces, où règne la nuit éternelle, cette Thulé où s'ouvre la plus sombre porte des enfers. Et ils savaient que le grand Julius gardait la mémoire des hauts faits accomplis et les noms de ceux qui les accomplissaient.
Ils acclamèrent donc le proconsul, dont ils voyaient la tente dressée sur le mausolée géant, et les échos du rivage frémirent de leurs cris de guerre. César y répondit en faisant lire dans tous les rangs la promesse des châtiments et des récompenses. Chef inflexible, mais juste, il était obéi plus encore par amour que par crainte.
Cependant la flotte armoricaine avait franchi tout entière la passe de Log Mor et s'avançait, toutes voiles dehors, à la rencontre des galères de Brutus. Deux cent vingt vaisseaux se présentaient ainsi au combat, et c'était un imposant spectacle qu'offrait la mer aux yeux du proconsul , qui Venait de faire hisser au bout d'un mât le signal d'attaque.
Les barques romaines s'élancèrent impétueusement sur leurs formidables ennemis, et la*bataille commença.
César frémit sous son tabernacle de pourpre.
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Au premier choc, la masse des Vénètes rompit l'ordonnance de leurs adversaires. En quelques minutes, plus de trente nefs santones furent coulées, et les marins de Dariorig purent s'attribuer la victoire.
Aucune des pesantes galères n'était encore grièvement avariée. En vain les assaillants s'efforçaient- ils de les envelopper pour les tourner et les prendre d'assaut, le navire attaqué se laissait porter, entraînant les embarcations légères, que l'effort des avirons ne pouvait arracher à la force du vent. Prises entre les carènes puissantes des grands vaisseaux, elles étaient broyées et coulaient à pic, ou bien voyaient les rameurs et les soldats tomber l'un après l'autre sous les traits lancés du haut des châteaux de poupe.
Tant que les Vénètes observèrent cette prudente tactique, la victoire leur appartint, et César frémit sous son tabernacle de pourpre. Mais alors Decimus Brutus recourut à la ruse. Il donna l'ordre à ses marins de simuler la fuite et de s'éparpiller du côté de l'île de Siata, comme pour y chercher un refuge. Ce stratagème trompa ceux de Dariorig, qui se laissèrent emporter à la poursuite.
Dès lors, le faisceau compact de leurs forces fut rompu. Séparés les uns des autres, les vaisseaux furent enveloppés.
Les trirèmes, virant de bord, revinrent à la
charge, pareilles à des taons harcelant des taureaux sauvages. Plus nombreuses, elles se multiplièrent autour des lourdes galères isolées et, armées de longues perches à fer courbe semblables à des fléaux de remparts, elles se glissèrent audacieusement sur les flancs de l'ennemi. Du tranchant de l'engin perfide, elles coupèrent les câbles, et les vergues détachées tombèrent sur les ponts encombrés, écrasant les guerriers, les ensevelissant sous leurs voiles de peaux assouplies.
Alors, telles que des alcyons auxquels les ailes seraient coupées, les vastes barques flottèrent, désemparées, à la merci des Romains. Et ceux-ci, s'élançant à l'abordage, bardés de fer, n'eurent plus qu'à égorger ces hommes demi- nus, sans défense.
Ce fut l'extermination, le massacre effroyable. Quelques-unes des galères voulurent fuir. Iles, le dieu des combats, les trahit. Le venl, qui avait souillé régulièrement jusqu'alors; le vent, leur allié, leur suprême espérance, tomba tout à coup. Entourées, abordées par un ennemi brave, bien armé, supérieur en nombre, les nefs des Vénètes succombèrent l'une après l'autre. La face pleine de la lune éclaira le désastre.
Elle vit César victorieux entrer dans les murs de Dariorig abattue.
Dariorig était tombée; Dariorig, la grande ville, la noble cité des Vénètes. Ses murs, rompus par le bélier, avaient livré passage aux légionnaires romains. Au bord des flots calmes du Morbihan, la fumée de l'incendie, dévorant ses demeures, mettait des taches noires dans le firmament bleu. Sur la vaste place publique où s'assemblaient naguère les nautes et leurs capitaines, pour y prêter l'hommage au sénat et aux magistrats de la confédération, les hastaires formaient leur haie farouche.
Ils étaient là, debout, les fils implacables de la Louve, autour de leurs enseignes triomphantes, plusieurs le front ceint, sous -les casques d'acier, de bandelettes sanglantes, témoignant de la vigueur de la résistance qu'il leur avait fallu vaincre pour s'emparer de la cité.
A l'une des extrémités se dressait le tribunal
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du proconsul, l'estrade où il s'asseyait pour rendre ses sentences. Elles étaient terribles.
Depuis la troisième heure du jour, le fer du bourreau avait abattu des têtes. Tous les premiers de la ville, soixante magistrats ou sénateurs, gisaient sur la terre rouge, cadavres décapités.
Pour le reste, vingt mille hommes, femmes et enfants, César les fit vendre « sous la couronne ».
Spectacle atroce, plus hideux que celui du carnage.
Une lance était fichée dans le sol, à chaque extrémité de la place. Un passage était ménagé, à droite pour l'entrée des « lots » mis à l'encan, à gauche pour celle des acheteurs.
Ceux-ci étaient, pour la plupart, des affranchis de la haute gens romaine, des vivandiers de l'armée, trafiquants de chair humaine, bêtes de proie immondes dans les entrailles desquelles la passion du lucre effaçait tout sentiment humain. On y voyait aussi des auxiliaires traîtres à leur commune patrie, de ces Santons, ennemis des Vénètes, qui avaient vendu leurs services à l'envahisseur, dos Germains accourus à la curée.
N'étaient- ils pas les pourvoyeurs de l'armée? On amenait les prisonniers par groupes de dix ou douze, et aussitôt les enchères s'ouvraient.
Et c'était au bruit des sanglots et des supplications que la voix des hérauts de la vente proclamait les prix de l'offre et de la demande.
Ils venaient, les malheureux, la tête ceinte de couronnes de feuillage. Les acheteurs s'approchaient, palpaient leurs membres, s'assuraient de leur santé, de leur vigueur au travail qu'ils pouvaient fournir, des services qu'ils pouvaient rendre.
On inspectait le torse, les bras, les jambes, la chevelure, les dents, ainsi qu'on eût lait d'un cheval ou d'un bœuf. Une brute à face humaine jetait son dévolu sur les uns ou les autres. On séparait l'époux de l'épouse, les enfants de leurs mères. Puis, sans pitié pour leur détresse, sans oreilles pour leurs gémissements, les trafiquants entraînaient leurs captifs. Les verges des licteurs sifflaient, les marteaux des geôliers sonnaient sur les chaînes et les menottes.
La dixième heure approchait; la vente touchait à sa fin. Le proconsul, las d'une aussi longue séance, s'était levé de son siège. En ce moment, un lot nouveau de prisonniers de guerre fut poussé sur la place. Il se composait entièrement de jeunes filles choisies parmi les plus belles de la cité vaincue.
César les contempla et parut hésiter sur leur sort.
Tout à coup, l'une d'elles se détacha du
groupe et, pâle, les yeux brillants, s'avança vers l'estrade de l'imperator. Nul n'avait songé à l'en empêcher. Cette vierge était presque une enfant. Sa beauté, d'ailleurs, portait comme une empreinte surnaturelle.
Quand elle fut assez près du trône rudimentaire sur lequel le Romain s'était assis, elle apostropha celui-ci de son clair organe.
« Julius, cria-t-elle, toi qui te dis l'enfant de la déesse de Beauté, entends ce que l'esprit de Hù m'ordonne de t'annoncer :
« Voici que le monde est ouvert devant toi, et il n'est pas une puissance qui soit en mesure de t'en fermer les portes. L'Aigle vole sur ta tête, et la Louve se couche à tes pieds. Mais prends garde ! Un Dieu plus grand se lève. Hésus prépare l'avenir du monde et de ce peuple. Il monte de l'Orient, et ton cadavre sera le premier échelon que foulera son pied victorieux. »
Elle avait parlé dans le rude dialecte guttural de sa patrie, la terre des Osismiens sauvages, située à la corne de la Gaule.
«Que dit-elle? demanda le proconsul à l'interprète gaulois qui l'accompagnait en tous lieux, pour lui traduire le langage des peuples.
— Ses paroles sont assez obscures, illustre imperalor, répondit le traducteur. Elles t'annoncent une destinée grandiose, suivie d'une mort violente. »
César croyait à son étoile : il croyait aux présages; il consultait les augures, ayant été lui-même grand pontife.
D'un geste il imposa le silence aux crieurs, et dit à l'interprète :
« Qu'on m'amène cette enfant. Je veux l'interroger moi-même. Elle m'intéresse. »
Il regagna sa tente et s'y reposa quelques instants, grave et méditatif. D'un scrinium d'or, il tira des tablettes de cire, et sa main traça des lignes destinées à conserver pour la postérité le souvenir des terribles journées qu'il venait de vivre.
Un centurion franchit le seuil en soulevant la porte flottante du pra?torium.
«Que me veux-tu, Varenus? demanda César en se levant, après avoir remis les tablettes et le style dans l'écrin d'or.
— Imperator, répondit l'officier, je t'amène la jeune fille sauvage que tu as réclamée tout à l'heure.
— Bien, fit le proconsul, dont le visage eut une expression de joie. Qu'on l'introduise avec l'interprète. »
La jeune fille entra, accompagnée du Gaulois. L'homme de guerre fixa son œil d'aigle sur le pâle et pur visage de la captive.
Il la vit immobile et fière. Ses prunelles farouches exprimaient à la fois la colère et la crainte.
(( Dis -lui, commanda César à l'interprète, qu'elle ne tremble point, que je ne lui veux point de mal. Elle aura la liberté et sera ma pupille. »
Le Gaulois traduisit ces paroles à la vierge, dont les regards parurent s'adoucir. Une larme y brilla ; elle murmura doucement :
« Homme, fais savoir au Romain que je le remercie de sa grâce, mais que je ne souhaite plus rien au inonde. Tous ceux que j'aimais sont morts. Mon aïeul Mab Tan a fermé ses paupières sacrées sur les pierres de Log Mor, la veille du jour où a péri la gloire de Dariorig.
« Dis aussi à l'homme du destin que je suis consacrée à la vie sainte et prêtresse de Koridwen. S'il veut connaître le secret des dieux, qu'il m'interroge. Je puis encore soulever devant lui une partie du voile de l'avenir, et je parlerai avec la voix de la Mère divine. »
César eut un tressaillement, lorsque ces mots lui eurent été transmis. Il sortit sur le seuil de sa tente et rappela le centurion.
« Varenus, ordonna-t-il, va prévenir toimême le pontife Titurius, a (in qu'il vienne me rejoindre sous ma tente. »
Et, rentrant, il prit l'enfant parla main et, respectueusement, presque paternellement, la conduisit vers un siège, où il la lit asseoir.
Quelques minutes s'écoulèrent, au bout des-
quelles un homme franchit le seuil du tabernacle prétorien.
C'était un vieillard aux traits austères, le flamine Publius Titurius, l'oncle du tribun Titurius Sabinus.
César le salua avec respect et lui offrit luimême un siège. Puis, d'une voix grave, il lui demanda :
« Pontife, je t'ai prié de venir jusqu'ici, parce que je viens de rencontrer cette fille de sauvages, qui m'a adressé d'étranges paroles. As -tu gardé souvenance de la réponse que te firent, il y a quatre ans, les sorts de Préneste, lorsque tu les consultas en mon nom?
— Caïus Julius, répliqua le prêtre, de tels événements ne sauraient sortir de ma mémoire. Oui, je me rappelle les sorts. Le nombre trois sortit le premier, puis ce fut le pair, et enfin l'unité. Mais, lorsque je décomposai ton nom, selon les règles de la divination, je constatai qu'il révélait une destinée magnifique et terrible. Deux nombres t'étaient funestes, trois et onze. Fils du glaive victorieux, tu dois finir sous le glaive. Fils de Mars et de Sylvia, tu dois craindre plus que tout autre les ides de Mars. Voilà ce qu'annoncèrent les sorts. »
César posa sa main maigre et nerveuse sur le bras du vieillard. Un mélancolique sourire glissa sur ses lèvres. Il montra la captive.
« Cette fille annonce les mêmes événements,
Titurius. Elle est prêtresse de cette divinité farouche que les Kymris nomment Koridwen. »
Et, s'adressant au traducteur, il lui enjoignit d'interroger la jeune fille en sa langue barbare.
« Que dois-je t'apprendre ? interrogea la prisonnière, les yeux fixés sur ceux de l'imperator, qui ne l'intimidait point.
— Demande-lui, répondit César, si cette guerre sera longue, si ce pays de Gaule se soumettra à l'empire de Rome. »
La jeune fille frémit à la question terrible. Ses paupières s'emplirent de larmes , tandis que ses mains se joignirent.
<( Oui, murmura -t- elle, la terre des Galls sera conquise par l'épée de cet homme. Elle portera longtemps le trône de ses successeurs. Mais un roi viendra de l'Orient qui affranchira cette terre, et alors Rome tombera à son tour, et il n'y aura pas dans le monde de gloire plus éclatante que celle de Broc'hall, et cette gloire durera plus que l'esclavage. Elle éblouira la terre. Alors les fils des Kymris et des Celtes porteront un autre nom. »
La voix du Romain trembla, lorsque, s'efforçant de dissimuler sa joie et de voiler l'éclat de ses yeux, il demanda:
« Roi? A-t-elle parlé de roi? N'a- 1- elle pas dit que cette terre porterait le trône de mes successeurs? Rome ne sera donc plus... république?
Il vit la face du vieux pontife s'assombrir. Composant à l'instant ses traits, il fit un geste d'insouciance.
« T'alarmes-tu donc de tels propos, Titurius? fit-il sur le ton de la plaisanterie.
— Julius, confessa le vieillard, alors même que les sorts auraient menti, la parole de Sylla resterait vraie. Il y a en toi plusieurs Marius. »
Le vainqueur des Vénètes avait penché le front. Quand il le releva, son regard jeta des flammes.
« Tu te trompes, Publius Titurius. Marius n'était que l'homme de la plèbe. Je veux être l'homme de Rome entière. »
Et, comprenant, sans doute, qu'il avait trop parlé, l'ambitieux Romain se retourna vers l'interprète.
« Ramène cette jeune fille, ordonna- 1- il. Qu'elle soit traitée avec tous les égards possibles. Désormais elle est sous ma sauvegarde. Je ne fais point la guerre aux dieux, quels que soient leurs noms dans les diverses langues. Cette Koridwen, dont elle est la prêtresse, n'est point autre que notre Cérès, que la Déméter des Grecs. Vénus victorieuse est la mère des Jules et de tous les Romains. Elle doit avoir aussi des autels en ce pays farouche. Je ne lui ferai pas l'injure de maltraiter une enfant qu'elle-même a placée sur
ma voie. Demain cette jeune fille prendra le chemin de Rome, où elle vivra sous mon toit, dans le gynécée, sous la sage direction de mon épouse, de la plus noble des femmes, Calpurnia, la fille de Lucius Pison. »
Il rappela le centurion Yarenus, lui recommanda de choisir parmi les compagnes des auxiliaires gaulois une matrone à qui l'on pût confier le soin d'emmener la jeune fille jusqu'au pays des Eduens, afin qu'elle y trouvât, dès l'abord, la protection du druide Divitiac, depuis longtemps l'allié de Rome et l'ami personnel du proconsul. Celui-ci, à son tour, aurait mission de diriger la captive vers la province romaine. A cet ordre César joignit une somme d'argent suffisante pour couvrir les frais du voyage et de l'entretien de l'enfant.
Le vieux soldat se conforma à la lettre aux ordres de son chef. Il se montra plein de douceur envers la prisonnière.
Lorsque celle-ci eut été remise entre les mains d'une femme noble de la terre des Lexoviens , quand elle se trouva au milieu de compatriotes parlant sa langue et, quels que fussent leurs sentiments à l'égard de l'étranger, pleins de condescendance pour une fille de leur race, elle ne put contraindre l'émotion de son cœur, ni refouler les pleurs qui l'oppressaient.
On n'essaya pas de la consoler. Ces amis des
Romains comprenaient la grandeur du drame qui se jouait en cette âme.
Moïna, tel était le nom de la jeune fille, était de ces créatures d'élection, de ces êtres d'exquise sensibilité dont le corps seul appartient à la terre. Elle était fille des plus illustres Tierns de l'Armor. Elle faisait partie de cette fauve race de héros qui vivent aux confins de l'Océan, à cette limite des contrées occidentales où les roches de granit s'enfoncent comme un coin dans la plaine mouvante, comme un soc destiné à la sillonner, et qui, pour cette raison, font donner à cette terre le nom de « Corne de Gaule ». Les Osismiens, ses frères, avaient prêté le secours de leurs bras aux Vénètes; tous ceux qui étaient venus combattre les Romains autour de Dariorig avaient péri, et César avait longuement contemplé ces formidables cadavres autour desquels gisaient plus nombreux ceux des légionnaires, attestant que, cette fois, les conquérants du globe avaient rencontré des adversaires dignes d'eux.
On respecta donc la tristesse de Moïna, fille de Morvran, fils de Mab Tàn. On l'entoura de soins pendant le trajet, et, quand elle arriva à Ribracte, elle fut reçue avec honneur par le druide Divitiac, l'ami et l'allié de César. Pendant deux semaines, elle habita sous le toit du chef des Éduens.
Là, elle vit accourir vers elle les jeunes hommes de la nation, tous ceux qui sentaient gronder en eux l'impatience du joug que la prétendue alliance de Rome faisait déjà peser sur leurs épaules. Dans le nombre était le propre frère de Divitiac, le volage et indécis Dumnorix.
Celui-là, au fond de son cœur, haïssait l'étranger. Son frère, usant, abusant plutôt, de sa grande autorité, l'avait engagé au service (les intérêts de Rome, par haine des Séquanes, séculaires ennemis des Eduens. Une fois de plus, les divisions de la Gaule livraient ce peuple capricieux aux entreprises d'un ennemi persévérant, conduit par la volonté souveraine et le tout-puissant génie d'un chef unique, prédestiné à l'empire du monde.
Bibracte était une des plus belles villes de la Gaule. Nombre de demeures s'y dressaient, imitées des villas de la Péninsule.
La maison de Divitiac était une des plus riches de la cité. Des arbres l'entouraient l'ombrageant de leur fraîcheur. Une rivière coulait au pied du coteau sur lequel s'inclinaient en pente douce ses pelouses au fin gazon, pareilles à un tapis de velours.
Et c'était sur cette herbe fraîche, sous l'ombre de ces branches épaisses, que Moïna passait les plus longues heures de sa captivité.
Car la vierge se considérait comme captive, bien qu'elle fût libre et pupille de César. Les horizons sans bornes de la terre natale Faisaient défaut à ses grands yeux, qui avaient gardé le reflet des nappes vertes de l'Océan. Elle pleurait les sombres caps du Gobéon et les landes fières de Vorgan.
La curiosité publique ne l'y laissait point seule. Plus elle fuyait le contact des hommes, plus la foule cherchait à l'approcher. Le bruit s'était promptement répandu, dans la cité des Eduens, que la maison de Divitiac servait d'asile à une vierge protégée par César.
La rumeur avait grossi et gagné de proche en proche. Chez ce peuple versatile, prompt aux revirements, corrompu par la contagion des mœurs de la civilisation romaine, une sorte d'instinct veillait, une attente d'événements considérables qui devaient assurer à la Gaule une place prépondérante parmi les nations. Et les veillards survivants des anciennes luttes fratricides, les mères qui avaient pleuré leurs fils tombés dans la guerre contre Arioviste, murmuraient tout bas que les jours allaient venir où la descendance de Hù Gadarn régnerait sur l'Occident dompté, où Rosmerta mettrait au monde un dieu sauveur du genre humain, un héros à la blonde chevelure qui conquerrait toute la terre.
Cette fille, venue de l'Occident extrême.
cette vierge consacrée à Korichven, était peutêtre l'incarnation de la déesse?
Telle était l'ailluence, telles les impatiences de la foule empressée, que Divitiac ne put se refuser à les satisfaire. Il dut ouvrir les barrières de sa demeure, et ce fut au pied de l'autel dressé sous les arbres qu'il montra Moïna aux regards avides de la multitude accourue. Mais lorsque, tenant la jeune fdle par la main, il la plaça devant la table de pierre et voulut mettre sur son front la couronne de chêne, l'enfant arracha le diadème symbolique avec un geste d'horreur et le foula aux pieds. La fureur prophétique entra en elle. Elle parla : .
« Druide, cria -t- elle, pourquoi mutiles -tu l'arbre sacré pour en orner ma tête? Le chêne ne rend des oracles que sur le sol de la liberté, et Broc'hall a perdu la sienne. Ignores-tu que je viens de contempler la ruine d'une grande ville? Dariorig est morte. Ses vaisseaux sont devenus la proie des Romains. L'homme chauve a fait périr par le fer tous ses magistrats et ses sénateurs. Le reste de son peuple a été vendu sous la lance, et l'on a conduit au marché des esclaves, avec des couronnes sur le front, des couronnes de chêne comme celle que tu as voulu m'imposer, comme celles dont tu ceins tes tempes, lorsque tu invoques Iles ou Tannin. Druide, je te dis que la li-
berté de la Gaule achève de mourir, et que l'arbre sacré a honte de son feuillage. »
Un sanglot coupa sa voix ; un flot de larmes jaillit de ses yeux. Elle tordit ses bras blancs et frêles. Et le peuple pleura, lui aussi.
« Moïna, fille de Koridwen, cria un mâle organe du sein de la foule, n'as -tu donc que des paroles de deuil à nous faire entendre? »
La jeune fille frémit. Brusquement, sa tête se releva. Une flamme d'enthousiasme resplendit sur sa face, et il sembla que le ciel parlait par sa bouche.
« Les paroles de deuil sont celles de l'heure présente, car les jours de la Gaule sont comptés. Peuple fratricide, Dis, père des êtres et de la nuit, te châtie par la main de l'étranger, car c'est toi-même qui l'as appelé, c'est toi qui lui as livré tes fils, c'est toi qui, de ton propre sang, paies les victoires de Rome sur les plus nobles et les plus fiers de tes enfants. Malheur sur toi, car les soldats de César, moins vaillants que les Galls, profitent de leurs divisions pour les vaincre et leur imposer le joug !
« Mais l'heure vient où, après les ténèbres, va briller le jour de la délivrance. Comme le soleil, le libérateur va se lever à l'orient. Cette terre sera sa terre. Il fera de ce peuple son serviteur ; il emplira le monde de l'éclat de son nom. Broc'hall verra de jeunes héros naître de son sein de granit. Des voix sortiront des
chênes, et des filles comme moi l'entendront. Souvenez-vous de l'image sacrée qu'honorent les Car nu te s, de l'autel dressé dans leurs forêts à la vierge qui doit enfanter. La femme divine sauvera cette race. »
Elle se tut. Sa poitrine haletait; ses yeux étaient fixés au ciel en une sorte d'extase. La foule, électrisée, s'écria :
« Parle, parle encore, fille des dieiix! Prophétise nos destinées, annonce-nous les oracles des chênes. »
Mais Moïna était épuisée. Il sembla que la vie se retirait d'ellc^On la vit pâlir et chanceler.
Divitiac la retint entre ses bras et l'emporta dans sa demeure, tandis que la multitude, agitée des sentiments les plus divers, s'écoulait en commentant les mots terribles ou consolants tombés de cette bouche inspirée.
Beaucoup se frappaient la poitrine et versaient des pleurs.
« Elle a dit vrai, nmmuraient-ils. C'est la malédiction des dieux qui s'appesantit sur notre race. Ils nous châtient de nos trahisons et de nos discordes. Maudit soit le jour où les faibles et les ambitieux ont ouvert aux Romains la terre des chevelus ! »
Ces rumeurs parvenaient aux oreilles de Divitiac. Le druide en frémissait de honte, car c'était lui qu'elles accusaient. N'était-ce pas lui, en effet, qui, lié d'amitié avec César,
SOUS LA COURONNK 41
avait appelé celui-ci en Gaule, en lui dénonçant l'exode des Helvètes et les projets d'Orgétorix? N'était-ce pas lui qui, en haine des Séquanes, avait poussé les Eduens à prêter au proconsul les secours de leurs bras contre l'insolence d'Arioviste? En voulant affranchir son pays des violences germaniques, n'y avaitil pas attiré la cupidité des Romains, mille lois plus redoutables que les barbares d'outre- Rhin ? Et un vague remords s'élevait en son àme.
Mais le druide était de ces hommes à courte vue qui n'envisagent que l'utilité du moment, sans pressentir les périls futurs. Son front orgueilleux ne s'était jamais courbé sous les pensées d'humilité qui rendent circonspects les véritables sages. Fier de son savoir qui le faisait supérieur à ses propres yeux, il s'était dit que l'alliance de Rome apporterait à la Gaule la lumière intellectuelle dont elle avait besoin pour s'affranchir de la barbarie. Et cette intention, fort généreuse en soi, l'avait aveuglé sur les dangers que la prééminence de la grande ville allait faire courir à la liberté de sa race.
Il ne pouvait ignorer, cependant, ce que valait cette alliance, comment les fils de la Louve avaient vaincu sucessivement tous les peuples dont elle avait fait ses esclaves. Les jours de Marius n'étaient pas si lointains, que les populations voisines de la province
romaine n'en eussent gardé la souvenance. Lui-même, Divitiac, était déjà un homme lorsque, délégué par le sénat et le vergobret de Bibracte, il s'était rendu à Arelas pour y porter des félicitations à l'oncle maternel de César, au lendemain de sa victoire sur les Teutons.
Il avait pu voir de près le farouche plébéien, 1' « homme nouveau » dont Sylla allait devevenir l'implacable adversaire. Dans cette rivalité sanglante entre le patricien superbe et le paysan d'Arpinum, il avait pu s'assurer que la civilisation de Rome était déjà livrée à la corruption.
Mais Divitiac ne s'était point alarmé de ces signes. L'esclavage doré lui semblait préférable à la liberté sans frein.
Maintenant, en face de cette jeune fdle prophétesse, il se sentait envahi de singulières terreurs.
C'était César qui la lui avait envoyée afin qu'il lui donnât l'hospitalité, avant qu'elle gagnât l'Italie. César ignorait-il donc que cette jeune fille rendait des oracles, qu'elle proférait de menaçantes paroles, capables de galvaniser la torpeur des Gaulois aveulis, de leur ouvrir les yeux sur les dangers de l'alliance romaine? Devait- il faire part de ses craintes à l'imperator?
Il s'arrêta au parti qu'il jugea le plus sage :
celui de la prudence. C'était un diplomate, ce druide. Il ne voulut point paraître s'émouvoir de ce qui n'avait point ému le Romain, et, dès le lendemain, il donna ses soins au départ de Moïna.
Et, afin de prendre ses précautions à rencontre de toute velléité de révolte, ce fut à son propre frère qu'il confia la mission de conduire la jeune fille jusqu'aux frontières de la province.
De cette façon il mettrait un frein à la turbulence de Dumnorix, en le signalant aux faveurs de César.
Rome, la cité reine du monde, YUrbs, comme la nommaient ses habitants, car il n'en était pas une autre sous le ciel. C'était à Rome que César avait envoyé sa captive, à Rome que la fille de Séna allait grandir et se former à la civilisation. Long et pénible voyage, au moins jusqu'aux confins des terres soumises aux lois de la République.
Au sortir du pays des Eduens, on rencontrait les collines du pays des Arvernes, les vallées profondes des Ruthènes et le cours du fleuve Rhodan. Tout de suite on respirait un autre air. On se sentait au milieu d'autres hommes, plus vaillants, plus épris de liberté.
Les Arvernes avaient gardé le souvenir des temps encore proches où ils vivaient sous le sceptre de princes fastueux autant que braves. N'était-ce pas leur roi Luern, le Renard, qui, du haut de son char, jetait l'or à pleines mains aux bardes qui chantaient ses exploits?
N'était-ce pas le roi Bituit qui, au moment d'en venir aux mains avec l'armée du consul Fabius, et raillant le petit nombre des légionnaires , s'était écrié :
« Il n'y en a pas assez pour un repas de mes chiens? »
Depuis la chute de ce héros présomptueux, aucun homme n'avait été jugé digne de ceindre à son front le bandeau royal. Tout récemment encore, les montagnards des vertes chaînes qui hérissent le centre de la Gaule, les riches suzerains des plaines qu'arrosait l'Oltis, avaient mis à mort l'ambitieux Celtill, accusé d'aspirer au souverain pouvoir. Ils avaient même frappé son fils, un noble et beau jeune homme, en plaçant tous ses biens aux mains de son oncle Gobanition, et celui-ci, pour faire sa cour, avait remis son neveu en otage à César, qui l'avait envoyé à Rome, ainsi qu'il faisait pour la prisonnière Moïna.
Le trajet dura douze jours, pendant lesquels la jeune fille s'absorba tout entière dans la muette contemplation des tableaux intérieurs dévoilés à sa pensée. Elle ne sortit de son mutisme que pour faire entendre de ces révélations soudaines qui remuaient les Ames et attiraient autour de son chariot de voyage des populations naïves et belliqueuses, avides d'ouïr les paroles mises par llù Gadarn sur les lèvres d'une vierge de quatorze ans.
LA PUriLLE DE CESAR 4/
Celui qui commandait l'escorte, l'Eduen Dumnorix, frère de Divitiac, n'était pas le moins empressé à écouter cette inspiration.
Il ne négligait pas une occasion de l'approcher et de l'interroger, s'efforçant, avec une curiosité puérile, de lui arracher le secret de l'avenir. Il advint qu'un jour Moïna, lasse des importunités de ce jeune homme frivole, lui adressa d'amers discours.
« Dumnorix, frère de Divitiac, ta destinée sera la même que celle de la Gaule. Enfant qui ne sais pas ce que tu veux, tu essayeras de secouer le joug du Romain; mais tu le sentiras retomber plus pesant sur tes épaules, et tu périras obscurément, sans avoir rien fait pour ton pays. »
L'Eduen se retira confus et n'osa plus renouveler ses questions. L'escorte avait d'ailleurs atteint les frontières de la province. Ce furent des matrones romaines, venues de Massilia, qui reçurent la captive et s'embarquèrent avec elle sur une galère phocénne jusqu'au port d'Ostie.
De là, une barque la mena à Rome, par le port des Pêcheurs. Des serviteurs de César la reçurent en cérémonie et la conduisirent jusqu'à la voie Sacrée, où habitait l'épouse du proconsul. Tout de suite la vierge gauloise fut introduite dans le gynécée, auprès de l'illustre femme.
Calpurnia, fille de Lucius Pison, était la quatrième épouse de César. Par ses vertus domestiques, par son attachement à son mari, elle rivalisait de noblesse et de gloire avec une autre femme digne des hommages de l'histoire, Cornélie, la compagne du grand Pompée. Mais elle n'en avait point l'éclatante beauté : elle n'affichait ni le même faste, ni le hautain mépris de la plèbe dont se glorifiait la fille de Sylla.
Enfermée dans sa demeure, attachée aux soins de la vie domestique, cruellement affligée de n'avoir point donné d'enfant à l'homme dont la renommée était pour elle l'objet d'un véritable culte, Calpurnia ne descendait qu'à de rares intervalles au forum ou sur la voie Appienne.
On ne la voyait pas davantage aux fêtes populaires, aux jeux par lesquels l'ambitieux proconsul entretenait sa popularité.
En revanche, ses yeux et ses oreilles restaient ouverts à tous les bruits de la rue, à toutes les rumeurs de la place publique. Celte femme d'élite était pour son époux le plus sagace des informateurs, la plus sûre des confidentes. Elle consacrait à l'entretenir des choses de la Ville la meilleure part de l'énorme dot que lui avait assurée son père, et chaque semaine, un courrier privé partait de Rome pour porter à César, aux extrémités de sa pro-
vince, à travers les mille périls de la guerre, les nouvelles intéressant sa gloire ou son ambition.
Ce fut à cette créature supérieure que les femmes de sa suite amenèrent la jeune Gauloise envoyée du pays d'Armor.
Lorsque Moïna franchit le seuil du gynécée, elle ne put se défendre d'une respectueuse émotion. Quoi! c'était donc là la compagne du plus fameux des Romains, de l'homme dont le pied de fer pesait si lourdement sur la Gaule?
Cette femme simple et modeste, entourée de servantes, travaillant comme elles, au fond de l'appartement le plus nu de la somptueuse demeure, c'était Calpurnia, la fille du plus opulent des patriciens après Crassus toutefois?
Et la pensée de la jeune fille demeurait confondue devant tant de grandeur alliée à tant de simplicité.
Quand elle entra, la maîtresse de maison, sans lui adresser une parole, lui indiqua du geste un escabeau à ses pieds. Puis, comme si elle n'eût attaché aucune importance à sa présence, elle continua à travailler au métier où, comme une autre Pénélope, elle ourdissait de ses mains les tissus de laine souple dont le proconsul se vêtait pendant les longs et durs hivers de la Gaule.
Ce silence dura près d'une heure, au bout de laquelle Calpurnia déposa sa navette et congédia ses suivantes, d'un ordre bref. L'instant d'après, la tenture se souleva. Un homme entra, qui se tint debout à quelque distance de la patricienne.
Celle-ci releva la tête. Son regard aigu, mais bienveillant, se fixa sur l'Armoricaine. Un sourire glissa sur ses lèvres.
« Approche, » dit-elle en esquissant un geste plein d'affabilité.
Moïna comprit le geste non la parole. Elle s'avança, hésitante et timide, vers la main blanche qui se tendait vers elle.
Pendant quelques secondes, cette main retint la sienne, tandis que les grands yeux pensifs la considéraient avec persistance.
Quelques mots de langue latine errèrent sur les lèvres de Calpurnia, qui sourit derechef. Puis, se tournant vers l'affranchi :
« Pandio, ordonna- t-elle, dis-lui en son idiome qu'elle me plaît et que je me conformerai aux instructions de César. Mais il faudra qu'elle apprenne la langue de la glorieuse Piome, car le vœu de l'imperator est qu'elle retourne en son pays de tristesse pour y annoncer à ses sauvages frères les grandes destinées (jue la Ville réserve à la nation des Galls. Ajoute que je serai sa mère devant les Romains, et qu'elle portera désormais mon nom , en
signe de l'adoption de César. Dis-lui ces choses, Pandio, petit Grec, et lais-moi connaître sa réponse. »
Celui que la matrone venait de qualifier de ce terme dédaigneux, « petit Grec, » Grœailus, était le fils d'un Corinthien, dont Mummius, le vainqueur de Leucopétra et le spoliateur de Corinthe , avait ramené la famille en esclavage à Rome.
Lucius Pison, très lettré, très artiste, s'était tout de suite attaché ces Grecs et les avait affranchis. Ils étaient demeurés ses clients.
C'était ainsi que Pandio, à la fois ciseleur, modeleur, histrion, interprète, avait suivi la fille de son « patron » dans la famille de César. Il traduisit, quoique assez péniblement, les paroles de Calpurnia, n'étant pas familiarisé avec le dialecte des Osismiens.
Par bonheur, Moïna entendait la langue habituelle des Celtes. Elle put donc comprendre ce que lui disait le traducteur.
Une émotion profonde s'empara d'elle à l'audition de ces paroles bienveillantes. Des larmes emplirent ses yeux, quand elle s'inclina, pour la baiser avec respect, sur la noble main qui allait protéger sa jeunesse. De sa voix grave, elle répondit aux questions de Pandio.
« Dis à la Romaine que mon nom est Moïna, le nom donné par mon aïeul et mon père ; que je n'en saurai avoir d'autre devant le trône
de Hù, près des eaux du Pen Lenn, où siège le père des hommes, aux côtés de l'immortelle Koridwen. Cependant je prendrai, dans' cette ville, le nom de la plus noble des femmes, puisqu'il doit me valoir le respect de ses compatriotes et lui rapporter à elle-même plus d'honneur.
« Dis-lui que je m'efforcerai d'être une fille affectueuse, puisqu'elle veut bien se nommer ma mère, et que je m'appliquerai à parler sa langue, afin de lui traduire moi-même ma reconnaissance pour ses bienfaits ; car la bouche d'une fille de mon sang ignore le mensonge et ne se prête qu'à la vérité. »
Le visage de Calpurnia s'illumina. Elle parut charmée de cette sincérité naïve. Elle attira l'enfant plus près d'elle.
Un dialogue commença, plein d'intimité, de mutuelle et grandissante confiance. La patricienne interrogeait avidement :
« Ainsi, plus heureuse que moi, tu as vu le consul, tu lui as parlé? Combien de temps s'est-il écoulé depuis lors?
— Il y a un peu plus d'un mois. Le consul était au bord de la mer, au bord de notre Océan profané. »
Et un sanglot vibra dans cette réponse. Calpurnia s'en émut. Elle se fit douce et compatissante pour l'étrangère.
« Oui, je sais, Caïus m'a écrit ces choses. Il
m'a raconté qu'il venait de vaincre un peuple brave, gouverné par une poignée de marchands. Que veux-tu! enfant, ce sont les lois de la guerre. Pourquoi ton peuple a-t-il déclaré la guerre à Rome? Rome est aimée des dieux, elle ne peut être vaincue.
— Pourquoi Rome attaque-t-elle toutes les nations de la terre? Nous n'avions rien à lui offrir que notre vie. Nous sommes pauvres.
— Les Vénètes n'étaient pas pauvres, à ce que m'a écrit Caïus. Il a trouvé de grandes richesses dans les murs de leur ville de Dariorig. »
Un long soupir s'exhala de la poitrine de Moïna. Elle murmura avec un accent plein de tristesse :
« Dariorig, la cité des marchands. C'est parce qu'ils étaient des marchands avant tout que les Vénètes ont été vaincus. »
Calpurnia la considéra avec une surprise à laquelle se mêlait de l'admiration. Sa main caressa le front blanc de l'enfant.
« Le consul m'a écrit également, reprit-elle, que les dieux t'ont accordé leur plus haut privilège, que tu peux connaître l'avenir. »
La tête de Moïna s'inclina, colorée soudain d'une rougeur fugitive. Elle répondit avec une réelle modestie :
« Epouse illustre de César, les dieux m'ont fait un don redoutable, car il est parfois
douloureux de leur servir d'instrument pour annoncer aux hommes le malheur. Sache que, lorsqu'ils parlent par ma voix, je n'y ai aucun mérite. Je suis le porte -voix de leur souffle divin.
— Qu'importe ! s'écria la patricienne avec une ardeur singulière, peu conforme à son calme habituel. Qu'importe! Ignores-tu,... enfant, qu'un malheur prévu peut être facilement conjuré? Si tes yeux ont lu dans le livre du destin une menace contre le grand Julius, ne crains pas de me la faire connaître. Instruite par toi, je saurai bien la détourner de lui.
— Femme, répondit gravement Moïna, je viens de te dire que je ne suis qu'un instrument aux mains de la divinité. Elle parle, et j'exprime sa parole. Il n'est point en mon pouvoir d'en provoquer la venue, non plus que d'en atténuer le sens. Ne souhaite pas que ma bouche t'instruise du mal suspendu sur la tête qui t'est chère, car tous les efforts seraient vains pour en empêcher l'accomplissement. »
La matrone n'ajouta point un mot. Son visage s'était assombri. Elle se plongea en une austère méditation.
Puis, avant de congédier l'interprète, elle lui ordonna de traduire ses dernières instructions à la jeune fille.
(( Dis-lui que je vais la conduire moi-même au logis qu'elle habitera près du mien. Elle y pourra adorer ses dieux dans le secret, à moins qu'elle ne préfère s'associer à nos prières dans le laraire des Jules et des Pison. Qu'elle me suive. »
Moïna se leva et, guidée par la noble matrone, gagna une chambre située au premier étage de la maison, s'ouvrant sur une large galerie de marbre qui prenait jour sur un petit jardin, soigneusement entretenu et arrosé par l'eau jaillissante d'une cascade artificielle.
Galpurnia donna ses ordres à deux esclaves et veilla elle-même à l'installation de sa protégée.
Et ce fut là, sous le toit de César, au foyer de l'homme qui consommait la ruine de sa patrie, que la vierge de Séna vécut deux longues années. Elle y eut même, à deux reprises, l'occasion de voir le proconsul au cours de ces rapides voyages que faisait celuici dans la Ville, entre deux campagnes, pour se rappeler aux Romains et réchauffer sa popularité par d'abondantes largesses à la plèbe.
Elle approcha l'homme extraordinaire en qui elle ne pouvait s'empêcher d'admirer le prestigieux génie qui l'élevait au-dessus de tous ses contemporains. Elle le respecta moins pour ce génie même que parce qu'elle vit en lui l'élu de la destinée.
César, de son côté, se plut à favoriser sa pupille. Ce ne fut pas sans un charme secret qu'il vit sa beauté et son intelligence. Il espérait, à force de bienveillance, la gagner à sa cause, se rendant compte de l'influence que la jeune inspirée ne manquerait point d'exercer sur ses superstitieux compatriotes. Et il voulait qu'elle prophétisât pour lui au sein des assemblées gauloises.
La maison des Carines était un centre d'attraction pour tous les ambitieux de ce temps. Bien des hommes désireux de se créer un appui avaient pressenti la grandeur future du vainqueur des Gaules. Plusieurs, encore indécis, flottaient entre lui et Pompée. Mais les plus clairvoyants ne se dissimulaient point la supériorité de César sur celui que, par une vieille habitude, le peuple continuait à appeler « le Grand ». Et, à ce point culminant de l'histoire, c'était entre ces deux hommes que devait se localiser le conflit, se jouer la partie suprême qui assurerait à l'un ou à l'autre l'empire du monde.
Car les événements eux-mêmes avaient pris soin de rompre le triumvirat auquel Rome avait obéi pendant six années.
L'opulent et avare Crassus, jaloux des lauriers de César, s'était fait décerner par le Sénat et le peuple la « province d'Asie ». Il avait entraîné toute une année romaine et son propre
fils, l'héroïque Publius, l'un des lieutenants les plus estimés de son rival, dans une désastreuse campagne contre les Parthes. Le Suréna, généralissime des terribles cavaliers de l'Euphrate, avait exterminé les Romains à Carrhes. Publius Crassus avait péri dans la mêlée. Les farouches archers bardés de fer avaient jeté la noble tête du fils aux pieds du père, écrasé par le désespoir. Le légat Cassius avait seul pu sauver les débris de l'armée, qu'il avait ramenés des bords de l'Euphrate jusqu'à ceux du Jourdain et de la mer Intérieure.
Or ce Cassius était l'un des hommes qui fréquentaient la maison de César. Il revenait d'Asie chargé de lauriers qui rivalisaient d'éclat, en une certaine mesure, avec ceux dont se voilaient les tempes chauves du vainqueur de la Gaule.
Avec lui se rencontrait un jeune homme austère et rêveur, porteur d'un des plus grands noms de la République.
Marcus Junius Brutus était beau de visage, d'une pureté de mœurs qui le rendaient déjà célèbre. Il venait d'épouser sa cousine Porcia, fille de Caton, l'une des plus belles et des plus nobles d'entre les patriciennes. César aimait ce jeune homme élégant et studieux, disciple de l'Académie et du Lycée. Il l'avait même adopté comme son fils, en souvenir de sa mère Servilie, qu'il avait beaucoup aimée.
Moïna vit ces deux hommes dans la maison du consul. Un jour que celui-ci l'interrogeait en riant à leur sujet, elle répondit :
<( César, méfie -toi également du front pur et du front plissé. Ils portent les mêmes pensées funestes.
— Prophétesse, plaisanta César, ta sagacité me semble en défaut. Ces deux beaux-frères se haïssent cordialement, tu l'ignores. »
Elle hocha la tête et répliqua :
(( Ignores- tu toi-même que deux flammes hostiles s'unissent pour dévorer l'aliment qu'on leur présente? »
Le grand Jules tressaillit. Caressant de la main les tresses blondes de la prisonnière, il lui dit :
« Vous autres, filles du Septentrion, n'avez jamais de contradictions en vos jugements. On dit que nos mères, il y a trois siècles, vous ressemblaient. Peut-être as -tu raison, enfant. Mais les hommes de notre temps n'ont pas le choix de leurs semblables. Il leur faut vivre avec ceux qu'il plaît à la sagesse de Jupiter de leur donner pour compagnons de travaux et de route. »
Il soupira mélancoliquement en prononçant ces paroles. Puis, recouvrant sa gaieté, il reprit :
(( Ce soir je te demanderai ton avis sur un autre homme qui viendra s'asseoir à ma table. Tu ne sauras qu'ensuite son nom. »
Ce soir-là, en eilet, là vierge gauloise vit entrer un homme de grande taille, de visage agréable. Accueilli avec les plus grands égards par César et Calpurnia, assis à la place d'honneur à la table centrale du triclinium, cet hôte de distinction parla avec une merveilleuse éloquence, servie par une voix chaude et prenante. Il exprima de très hautes pensées, de très nobles sentiments, avec une aisance qui n'excluait point l'emphase, ni la complaisance envers lui-même.
Cependant Moïna n'éprouva qu'une médiocre sympathie envers ce visiteur, et fit connaître son sentiment à César.
« Je n'aime pas beaucoup les hommes diserts, prononça -t- elle. Je préfère les muets dont toute l'éloquence est dans leurs actes. »
César ne put se défendre d'un éclat de rire en écoutant cette appréciation de la jeune fille. Il conclut affectueusement :
« Petite barbare, je m'empresse de te restituer le titre de prophétesse que j'ai eu la sottise de te dénier ce matin. L'homme que tu viens de juger est bien tel que tu le conçois. Eloquent plus qu'aucun autre à Rome, intègre et de bonne vie, il manque de cette haute vertu qui consacre les grandes renommées : le caractère. En une circonstance fameuse, il a été presque le roi de Home; en une autre, il a montré une véritable faiblesse et laissé con-
damner, par pusillanimité, un ami qu'il pouvait préserver de l'exil. Cet homme est l'illustre orateur Marcus Tullius, que sa verrue a fait surnommer Cicéron, le « sauveur » de Rome au temps de Catilina, le très pauvre défenseur du tribun Annœus Milon. »
Ainsi la fille d'Armorique s'initiait à l'existence luxueuse de Rome. Elle en apprenait la superbe mais tragique histoire, et, à mesure qu'elle s'instruisait dans la langue et les mœurs du peuple conquérant, un voile de tristesse s'épaississait sur son visage.
Calpurnia s'en aperçut et l'en gourmanda amicalement, s'attachant à dérider ce front dont la jeunesse ne lui semblait point faite pour une maturité si précoce. Elle s'efforça de la ramener à de moins sombres pensées.
« De quoi t'affliges-tu, enfant? Tu es à l'aurore de la vie. Il a plu aux dieux d'ouvrir devant tes pas une carrière inespérée. Quelle autre fille de ton sauvage pays ne s'en réjouirait? Ne préfères -tu pas ce bien-être que t'assure la munificence de mon mari aux misères et aux privations que tu endurerais sous ton ciel de bruine, si tu y étais demeurée?»
A ces paroles Moïna fondit en larmes.
Pressée de questions, elle répondit à sa bienfaitrice :
« Tu as raison selon, les apparences, illustre épouse de César. Mais ton âme est assez gêné-
reuse, assez grande pour pénétrer la mienne et comprendre la cause de ma souffrance. Croistu qu'il en soit une plus amère que de subir l'affreux conflit des passions les plus opposées? Certes, je dois à ta protection et à celle de César tous les biens dont je jouis à cette heure, et, plus particulièrement, la haute et solide instruction que je reçois. Mais, dussé-je te paraître ingrate, je ne te cèlerai pas mes sentiments.
« C'est parce qu'une reconnaissance sans bornes me lie à toi et au proconsul que je ressens une plus vive peine.
« Plût au Ciel que ton glorieux époux m'eût laissé vendre comme une esclave, sur ce marché sanglant de Dariorig que j'ai vu teint du sang de mes frères ! J'eusse, du moins, gardé le droit de haïr mon maître, d'appeler sur lui les malédictions de Hù. Mais comment maudire l'oppresseur de mon pays, alors que, de la même main qui brise les armes des Kymris et des Celtes, il me prodigue des bienfaits que je n'ai point mendiés, et dont néanmoins je subis la déchirante douleur? Comment ne point entendre la voix lointaine et douloureuse de ma patrie opprimée, alors que, dans ces murs, j'apprends à admirer Rome et à chérir le plus terrible des ennemis de mon peuple? Ah! pardonne-moi, noble Calpurnia, et, si ces paroles t'offensent, ordonne que je
f)2 LA LÉGENDE DE MOÏNA
les expie; frappe-moi, charge-moi de chaînes, livre-moi, s'il le faut, à la mort. Je bénirai cette heure de délivrance, sans cesser de t'aimer, toi, la plus belle incarnation de la vertu de Koridwen, sans cesser d'admirer l'homme extraordinaire que le destin a suscité poulie malheur de mon pays. »
Elle s'était agenouillée devant la patricienne et mouillait de ses pleurs les plis de son voile de lin.
Calpurnia la releva do< ^r^nt et l'encouragea par d'affectueuses ce .^Acaions.
« Pauvre petite âme sensible et tendre, quelles paroles pourrais-je t'adresser pour relever ton courage et te réconcilier avec la vie? Puisque ta jeune raison s'est déjà éveillée au spectacle des douleurs terrestres, tu dois, comprendre que les peuples, comme les hommes, ont chacun un rôle à jouer. Rome a d'immortelles destinées, et les livres sibyllins annoncent qu'elle subjuguera l'univers pour l'illuminer de son flambeau. Que sont les années et les siècles dans le déroulement des volontés du Ciel ? Va, ne maudis point César, ne maudis pas Rome. C'est Rome qui affranchit ta race du joug de la barbarie et qui, durement peut-être, l'appelle à un état meilleur d'intelligence et de moralité. C'est par la volonté des dieux qu'elle a fait de Caïus Julius le missionnaire du progrès. Sèche tes
lai
mes, ne songe qu'à l'avenir glorieux de ta race. »
La vierge de Séna continuait à baiser la frange du manteau de sa protectrice, mais eue pleurait toujours.
Cependant César était retourné en Gaule. Un soulèvement formidable avait éclaté au nord, dans le pays des Atrébates et des Aduntiques. Un nom avait retenti jusqu'à Rome, jetant un frisson d'effroi dans les âmes des Quirites, comme aux jours déjà lointains, où, sur la seule annonce d'une levée de boucliers des Gaulois, le Sénat et les consuls décrétaient le tiimultus gallicus et faisaient prendre les armes à tous les citoyens, de la dix -septi; ne à la soixantième année. Depuis plusieurs semaines on ne parlait plus, dans la ville, que du terrible Ambiorix l'Eburon, qui avait vaincu et tué les légats Sabinus et Cotta, et assiégé dans son camp le vaillant Quintus Cicéron, frère cadet du grand orateur.
Aussi les émotions du Forum s'étaient-elles accrues. La populace, exaspérée, avait réclamé des pontifes que, comme aux jours de Téla-
more, ils lissent enterrer vivants quelquesuns des captifs de la race maudite. Mais le collège des flamines s'était refusé à cette barbarie inutile. Toutefois, par mesure de prudence, on avait conseillé aux Gaulois établis à Rome de ne point braver les stupides ressentiments de la foule. Moïna, sur l'avis même de Calpurnia, avait dépouillé ses longues robes à la mode celtique et revêtu le manteau romain.
Elle avait accompagné la matrone au Capitule, où les prêtres offraient un sacrifice propitiatoire.
Au retour, elle avait été témoin de la folle allégresse populaire. Des crieurs couraient dans les rues annonçant une grande victoire de César.
Sur les degrés de marbre qui escaladaient la colline de Tarpéia, elle avait vu pleuvoir les palmes et les fleurs. Toutes les statues des dieux et des grands hommes érigées au Vicus Jugarius, au pied de la basilique, dans la via Nova, étaient couronnées de lauriers. Des trépieds fumaient devant le temple de Bellone.
Et Moïna, le cœur brisé par la douleur, marchait, le voile rabattu sur son visage, afin de dissimuler ses pleurs.
Jamais plus qu'en cette heure cruelle, elle n'avait senti gémir en elle l'Ame de la patrie lointaine et opprimée.
Depuis quelque temps, le souffle prophétique
rentrait en elle, la possédait impérieusement. Elle frémissait sous l'impulsion secrète, à l'appel de voix intérieures qui l'épouvantaient et la charmaient en môme temps. Un besoin soudain de liberté la torturait. Elle rêvait de fuir cette grande ville où elle vivait captive, de revoir les cieux embrumés de l'austère Armor, de s'asseoir derechef aux pauvres foyers de ses frères malheureux.
Quand elle fut rentrée dans la demeure de sa noble protectrice, elle s'empressa de gagner l'appartement qui lui était assigné.
Là, du moins, elle pourrait s'affranchir de toute contrainte, ne point réduire ses yeux et son visage à la nécessité du mensonge quotidien.
Et les sanglots se firent jour, sa gorge contractée se soulagea en versant le flot de ses pleurs. Prosternée devant l'image grossière qu'elle avait rapportée des forêts osismiennes, elle put exhaler sa plainte et supplier Koridwen de la prendre en pitié, ainsi que toute la race des Kymris affligés.
Ce fut en cette détresse que la surprit Calpurnia. Bien que les traits de la patricienne fussent graves, ils n'exprimaient aucune dureté.
« Enfant, dit-elle avec une compassion généreuse, je n'offenserai ni la nature ni les dieux de ta patrie en t'obligeant à t'associer à notre joie, à te réjouir des victoires de Rome.
Non, je ne commettrai point la faute de cet Horace, dont nos annales racontent qu'il égorgea sa propre sœur Camille pour la punir d'avoir pleuré son fiancé Curiace, immolé par lui dans sa lutte héroïque. Tu viens de passer précisément par cette voie du Joug sororien, sous lequel le trop impétueux jeune homme dut se courber pour expier son fratricide. Les larmes qu'on donne à la patrie sont toujours saintes. »
Et, se penchant vers elle, plus doucement encore, elle lui fit part d'une nouvelle qui sécha les pleurs de la jeune fille.
« Les lettres que je reçois de ton pays contiennent un ordre à ton adresse. L'imperator m'informe qu'il désire ta présence auprès de lui. Il a foi en ta sagesse, en ton pouvoir sur l'esprit de tes compatriotes. Il veut te demander d'en faire usage, pour mettre fin à cette horrible guerre. »
Emportée par l'élan de son cœur, Moïna laissa jaillir un cri d'allégresse. Saisissant les mains de Calpurnia, qu'elle baisa, elle dit :
« Eh quoi! le glorieux César voudrait-il donner la paix à mon peuple, asseoir sur la terre des Celtes l'autel de la Concorde? Ah I si telle est sa pensée, je la servirai avec enthousiasme. Il m'apparaîtra plus grand que dans l'éclair des armes; il sera vraiment l'homme du destin. »
La matrone sourit à cette juvénile confiance. Elle embrassa la naïve fille des bardes et répondit à ces paroles vibrantes :
« Enfant, je ne sais quel service te demandera Julius ; mais je sais bien que ses pensées sont grandes et son âme généreuse, qu'il sera digne de lui-même.
— Et... quand devrai -je partir, chère protectrice? demanda Moïna, dont les paupières s'emplirent des larmes nouvelles du chagrin personnel.
— Julius me mande de te faire partir avec une colonne de vivandiers qui se dirigent vers la Ligurie. Le légat Curion a mission de l'accueillir à Génua et de te conduire jusqu'au mont Cebenna, où César a pris ses quartiers d'hiver. Tu ne seras pas seule à faire ce voyage.
— Quoi! s'écria Moïna, les yeux brillants, puis -je espérer que tu en seras aussi? »
Calpurnia secoua négativement la tête et dissipa cette douce illusion de la jeune fille.
« Enfant, dit-elle, trop de devoirs m'enchaînent à Rome, à cette demeure, aux intérêts de mon mari. Non, ce n'est point de moi que je parlais en t'annonçant que tu ne serais point seule. L'ordre de César t'adjoint un compagnon de ton sang, un noble fils de la terre des Arvernes. »
En prononçant ces mots, elle fit signe
à Moïna de redescendre avec elle, afin de lui faire connaître ce compagnon de roule.
Profonde fut la stupeur de la jeune fille lorsqu'elle se trouva en présence du personnage ainsi annoncé.
C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt- cinq ans, d'une taille presque gigantesque, d'une beauté de corps et de visage qui, tout de suite, s'imposait à l'attention, La tête avait cette pureté de lignes qui caractérisait la race gauloise, en même temps que la blancheur de sa peau. Ses longs cheveux étaient teints d'ocre rouge, selon l'habitude de la noblesse. Le luxe et la richesse de ses vêtements et de ses armes décelaient un chef de grande famille, le titulaire d'un nom illustre, à qui devait obéir quelque clan puissant et renommé. Soigneusement rasé sur les joues et le menton, il ne portait qu'une longue et soyeuse moustache blonde, et ses yeux bleus, d'une mélancolique douceur, s'allumaient parfois d'un éclair.
Le cœur de Moïna s'agita dans sa poitrine à la vue de ce superbe représentant de la race celtique. Elle eut la divination du rôle mystérieux que le destin réservait à ce jeune guerrier, qui, jusque dans les murs de Rome en effervescence, avait dédaigné l'élémentaire précaution de dissimuler son rang et ses origines. Ce fut d'une voix un peu tremblante qu'elle osa lui demander son nom.
Il répondit avec bienveillance à ses questions, mais sans se départir d'une certaine hauteur, et elle apprit ainsi qu'il se nommait Vercingétorix ; que ce nom sonore et symbolique signifiait « roi de cent rois »; qu'il était descendant de Luern et de ce Bituit, qui, prisonnier des Romains, avait fini sa misérable existence dans lejs murs de la grande ville, où l'injurieuse pitié du Sénat avait également retenu son jeune fils.
Le père de Vercingétorix était ce Celtill, naguère vergobret des Arvernes, qui, soupçonné par les grands d'aspirer à la royauté, abolie depuis la chute de Bituit, avait été condamné au bûcher. Lui-même, placé sous la tutelle de son oncle Gobanition, s'était vu livrer en otage aux Romains. Mais César, qui l'avait attiré à Rome, lui avait restitué son rang et tous ses biens, en lui donnant le titre d' « ami personnel ».
Il n'était à Rome que depuis peu de temps et s'apprêtait à la quitter, tant pour complaire au désir de César que pour obéir à ses propres aspirations.
Le proconsul avait sur lui, sans doute, des vues analogues à celles qu'il avait sur Moïna. Il désirait se servir de son prestige pour assurer sa propre autorité parmi les peuples de la (iaule, et particulièrement au sein de l'antique et puissante confédération des Arvernes.
La fille d'Armor écouta toutes ces choses en silence, en proie à une émotion étrange, qu'elle dissimula de son mieux devant Calpurnia.
Car, au moment de quitter l'hospitalière demeure de la femme de César, elle ne voulait point affliger le cœur de celle-ci par une apparence d'ingratitude. La patricienne se mêla, d'ailleurs, à l'entretien de la jeune Gauloise et de son compatriote. Elle y intervint pour régler tous les détails du départ de la jeune fille et s'entendre avec l'Arverne au sujet de ce voyage presque pénible qu'ils allaient accomplir ensemble à travers l'Italie.
Il est vrai que le nom de César leur était un passeport et que Vercingétorix, malgré sa jeunesse, était réputé « l'ami » du proconsul.
Moïna ne put contenir son émotion en se séparant de Calpurnia. Ses adieux furent pleins d'une touchante reconnaissance.
(( Mère, dit-elle, permets -moi de te donner, en te quittant, ce nom que tu t'es donné toimême. Je ne sais si la sagesse de Hù me permettra de te revoir. Nos destinées sont si différentes, que l'avenir me semble chargé de menaces pour moi-même. Mais sache que jusqu'à mon dernier souffle je garderai le cher souvenir des jours que j'ai vécus sous ton toit. L'astre de Broc'hall s'obscurcit, celui de Home est au zénith. H déclinera à son tour, à l'heure
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où une Gaule nouvelle se lèvera sur l'horizon. Ni tes yeux, ni les miens, mère, ne verront ces choses. Prie seulement les dieux que nous n'ayons pas, l'une et l'autre, à pleurer sur nos destinées. Epouse de César, j'ai appris dans les arcanes de mes pères que les hommes appelés par le destin à jouer un grand rôle dans l'histoire payent cruellement leur gloire. Puisse le grand Jules faire mentir les présages ! »
Calpurnia n'essaya point de dissimuler son propre chagrin. Dérogeant à ses habitudes, elle voulut accompagner le plus loin qu'elle put sur la route sa « fille » d'adoption. Les deux femmes ne se séparèrent qu'à Veies, où Moïna prit place dans le convoi qui allait remonter vers le nord.
Ce fut dans un lourd chariot couvert qu'elle traversa l'Italie centrale, puis la Cisalpine. L'escorte étant composée de marchands riches, affranchis des grandes familles romaines, et de quelques financiers de l'ordre équestre, la jeune fille fut traitée avec honneur pendant tout le trajet.
On mit une semaine à gagner les bords de l'Arno et la ville toute neuve que Scylla avait fondée, à laquelle César devait donner le nom cabalistique de Rome même, Florentia.
L'Etrurie traversée, on entra dans la Gaule cispadane. Il fallut à peu près le même temps pour parvenir à Genua.
7 i i.A LÉGENDE DE MOÏNA
C'était là que Curion, lieutenant de César, attendait les voyageurs pour leur faciliter le voyage à travers la province et le pays des Vol ces.
Ces quinze jours sur les magnifiques voies romaines rapprochèrent Moïna de son jeune compagnon. Ils purent s'entretenir longuement.
Leur escorte ne les surveillait guère. Elle n'avait, d'ailleurs, aucune raison de suspecter leurs sentiments. N'étaient -ils pas des clients de César?
La fille d'Armor et le lils des Arvernes profitèrent de ce tête-à-tête pour échanger de profondes mais amères réflexions.
Pendant les premières heures, le jeune noble avait gardé une grande réserve dans son attitude et ses paroles.
Cette Gauloise prisonnière qui, depuis deux ans, vivait à Rome, sous le propre toit du proconsul, ne lui inspirait qu'une médiocre confiance.
Il connaissait trop bien la versatilité de ses compatriotes, leur humeur changeante, leurs caprices frondeurs, leur goût de l'étranger, pour n'avoir point de sérieux motifs de défiance. N'avait-il pas vu la trahison, spontanée et consciente, parmi les siens et jusque dans sa propre famille?
Son oncle Gobanition n'était-il pas l'un
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des principaux fauteurs de l'alliance romaine parmi les vaillants Arvernes ? N'avait-il pas tenu son rôle odieux dans le drame qui, quinze ans plus tôt, s'était terminé au bûcher de Geltill? N'avait-il pas livré son neveu comme otage à César ?
Vercingétorix avait acquis à ses dépens une cruelle expérience. Ce jeune homme de vingt-cinq ans avait la maturité d'un vieillard. Aussi apprenait- il à se méfier de tout et de tous. Il avait donc commencé par se tenir en garde contre l'Armoricaine transfuge. Mais un soir, pendant une halte de la caravane, cette défiance était tombée tout d'un coup, et les deux jeunes gens s'étaient compris.
On venait de s'arrêter au pied du Soracte, déjà couronné de neiges. Une brise âpre, descendue du nord-est, soufflait sur la campagne, et l'hôtellerie, où l'on avait pris les quartiers pour la nuit, rayonnait du feu des bûches énormes incandescentes dans les foyers.
Comme le soleil couchant rougissait de ses rayons obliques les cimes d'argent du Soracte, Moïna était sortie seule, dans la campagne, à quelque distance de l'auberge, et Vercingétorix, sollicité par une curiosité inexplicable, l'avait suivie à distance respectueuse.
Il put ainsi la voir fouiller les haies et les buissons autour du jardin de l'hôtel et y cueillir, à pleines mains, des brassées de houx
et de verveine. Cette moisson faite, la jeune fille revint sur ses pas et, dans le jardin désert, rassembla, en forme d'autel, quelques fragments de roches. Sur cet autel improvisé, elle entassa ses gerbes. Puis elle y mit le feu, en prononçant des paroles consacrées, des paroles retenues de renseignement druidique. L'Arverne, dissimulé derrière une haie, l'avait suivie des yeux avec un intérêt croissant. Son cœur s'était mis à battre tumultueusement.
Soudain, pareille à la Sibylle, qui s'enivrait à la fumée du trépied pythique, Moïna s'était abandonnée à l'inspiration mystérieuse. Des mots, d'abord incohérents et vagues, avaient éclaté sur ses lèvres. Bientôt ils s'étaient pressés, assemblés, soudés en phrases lucides.
« Lève -toi, Etre puissant et fort qui gouvernes le monde ! Toi qui enfantas d'abord la nuit, puis la lumière, donne à cet âge de ténèbres le soleil dont il a besoin. Voici que tes iils les plus nobles sentent peser sur eux ton bras redoutable. C'est d'une terre d'exil que monte vers toi ma prière, et cette terre, pourtant, connut leur loi et reçut leur semence. Cette Rome orgueilleuse, qui les opprime, les vit jadis mettre en fuite ses légions et escalader l'arx qu'ils disent être le sommet du monde. Dis, Père des êtres, prends en pitié tes fils aînés. Suscite -leur le héros qui doit leur rendre la prééminence, llù, qui arrachas
la terre au Castor maudit; Teut, fils de Hès, le guerrier Lug, qui sèmes la lumière, descendez sur les monts de Broc'hall, descendez dans ses plaines fertiles, et donnez le triomphe du glaive aux héros I »
Le fils de Celtill n'en put écouter davantage. Frémissant, il sortit de l'ombre où il s'abritait et s'avança vers la jeune fille.
Avant même qu'il ne fût près d'elle, Moïna s'était retournée. Ses yeux, pleins de flamme, le dévisageaient. Elle s'écria :
« Qui es-tu, toi qui sors de la nuit, sinon le bien-aimé de Dis, le descendant de Hù Gadarn? N'as-tu pas entendu l'ordre de la destinée, l'appel des Tierns glorieux qui dorment sous les tumulus jusqu'à l'heure du grand réveil? Est-ce toi qui vas réveiller leur poussière, rendre la vie à leurs ossements? Homme, le ciel a parlé, l'heure a sonné. Où est ton glaive?
— Moïna, fille de Morvran, le glaive bat ma hanche. Puisque tu parles au nom des dieux, dis-moi encore si c'est bien leur volonté que le fer jaillisse du fourreau. Est-ce vraiment l'heure de la délivrance qui a sonné? »
Et l'enthousiaste Gaulois s'était élancé vers la jeune fille. Il avait saisi sa main, aussi froide qu'un marbre. Mais le charme était rompu. Immobile, pleine de stupeur, comme si elle sortait d'un long sommeil, Moïna gardait 3*
le silence. Ses prunelles n'exprimaient plus que l'effroi. Elle semblait ne point comprendre les paroles de Vercingétorix.
Mais lui, sous l'empire de son exaltation lucide, la pressait de questions, s'efforçait de ranimer en elle l'inspiration prophétique.
« Pourquoi te taire maintenant, fille d'Àrmor? A cette heure, ta parole a réveillé mon âme. Tu m'as salué à l'égal d'un héros; tu as invoqué les grandes ombres des Tierns ensevelis. Ne vois-tu pas que je puis tout entendre, que tu peux tout dire devant moi, car le même feu brûle nos deux âmes? »
Tremblante, éperdue, la vierge se défendait, se refusait au souffle qui naguère l'avait emplie et dominée. Elle murmura timidement :
« Qu'ai-je dit? Quelles paroles sont sorties de ma bouche pour allumer en toi une telle ardeur? Fils de Celtill, quels imprudents propos l'esprit de Hù a-t-il fait jaillir de mon cœur par mes lèvres? Non, non, je ne veux pas être l'annonciatrice du mal, la prophétesse de la mort.
— Femme, ce n'est point la mort, mais l'immortalité que tu prophétises; c'est la revanche de la Gaule, la résurrection des héros.
— Oh! malheureuse, malheureuse que je suis! Pourquoi la Mère de la sagesse a-t-elle permis que ma voix fût un clairon de guerre?
Pourquoi Kreiz-Viou, la reine de beauté, nem'at - elle pas choisie pour chanter ses louanges?
— Parce que les louanges de Kreiz-Viou ne sauraient être chantées par des esclaves. C'est le chant du fer qui sonne dans ta voix, prophétesse ! »
Moïna avait penché la tête. Elle pleurait, en se tordant les mains. Et cette douleur d'une enfant de seize ans était cruelle à voir.
Le jeune homme n'en put supporter le spectacle. Il mit un genou en terre devant la pythonisse. Il la supplia doucement.
« Ne pleure pas, fille de Morvran. Tes yeux ne sont pas faits pour les larmes. Rends le courage à ceux qui tiennent le glaive. Plus tard, après la victoire, tu appelleras à toi ceux dont tes doigts font vibrer les cordes de la rotte. Alors il sera temps de chanter la sagesse de Koridwen et la beauté de Kreiz-Viou. ))
Les yeux de Moïna se séchèrent. Elle osa regarder le beau jeune homme qui se tenait devant elle. Autour d'eux le silence régnait. Nulle oreille indiscrète ne pouvait entendre leurs paroles proférées en langue celtique. Lentement le front de la vierge se redressa. Sa main se posa sur celle de l'Arverne.
« Fils de Celtill, dit-elle, ne mets pas dans mon àme le désespoir d'avoir pu contribuer à ta perte. Les mots que tu viens de prononcer sont terribles.
— Rassure -toi, fille de Morvran. Ceux qui sortaient de ta bouche tombaient dans un esprit déjà préparé, comme une terre qui reçoit la semence. Ce n'est pas toi qui as éveillé mon désir. Voici de longs jours que je médite sur les destins de notre race. Tu n'as fait que confirmer ma volonté.
— Quoi! murmura- t-elle avec un frisson, aurais-tu fait, toi aussi, le rêve d'affranchir la Gaule de ses tyrans, de lui rendre son antique gloire?
— Rêve, dis-tu, jeune fille? Pourquoi seraitce un rêve? Pourquoi la volonté d'un homme n'en ferait-elle pas une réalité? Et, d'ailleurs, fût-ce un rêve, il mériterait d'absorber la pensée d'un vaillant. Je n'en imagine point de plus beau, de plus noble que celui-là. Je ne veux pas m'éveiller.
— Yercingétorix, il est de beaux songes pour le sommeil des braves. Il en est aussi d'où l'on ne s'éveille que dans la mort. As-tu pensé à cela?
Que veux -tu dire, fille de Morvran?
A quelle amère réflexion s'est arrêté ton esprit ?
— Je veux dire que l'esprit de Hù est insondable, que la volonté de Dis exige que celui qui veut la servir soit prêt à tout, même au sacrifice, à l'immolation.
— Crois-tu donc que j'ignore ces choses,
Moïna ? Mais ici il n'y a point place pour le sacrifice. L'homme qui affranchira la Gaule doit vivre et triompher; car à son triomphe, à sa vie, sont liées les destinées de la patrie. C'est en lui que s'incarnera l'obscur effort de notre peuple vers l'unité à laquelle il tend.
— Et comment la réaliser, cette unité, sur un territoire menacé à l'orient par les Germains, au midi par l'ambition de Rome?
— Dis plutôt sur un territoire fractionné en vingt confédérations, en cent tribus diverses, presque toutes hostiles les unes aux autres ! Comment obtenir de ces hommes qu'ils renoncent à leurs querelles privées, à leurs mesquines compétitions pour ne former qu'un corps et une âme contre l'étranger menaçant?
— Et c'est toi, fils de Celtill, toi, fils d'un proscrit dans ta propre patrie, qui prétends devenir cette âme, être la tête de ce corps unifié?
— C'est moi, Moïna. J'ai conçu ce projet à la fois téméraire et sublime. Prête l'oreille à mes paroles, et tu comprendras que j'obéis à l'ordre de Dis le Père. »
D'une voix sourde, saccadée, avec des éclairs dans les yeux, le jeune homme révéla à sa compagne la fière et terrible pensée qui l'animait.