CHAPITRE III
APRÈS avoir esté, par ung long temps, A la grimauldc, il failluî changer temps, Aller au droict pour y avoir pratique ; Mais, comme on voit queplusieurs,parîrafficquc,
Font desbaucher maint enfant de maison, Leur faisant perdre et leur temps et saison, Les conduisant, par façzons trop subtiiles. En plusieurs lieux et choses inutilles.
Le jeune gars, qui tant d'esprit avoit, Fut tost seduict; mais pas il ne sçavoit Quel dommaige est que de perdre l'estude : Tost en hayt et libvres ctestude, Et s'accointa de joueurs et pippeurs, De gaudisseurs, yvrongnes et lippeurs; De chascun joeu tost fut bon maistre en somme. Autant qu'on eust peu trouver jousqu'à Romme. Mais, comme on voit, tous jours ne gaignoitpas, Tout son argent perdait tost que le pas; Puis ses amys en avaient peine amere.
Et bien souvent le disoient à sa mère; Parquoy n'ausoit se trouver à Vhastel; Mais son moyen d'appoinctcr estait tel : Quant il sçavoit sa mère aller à Messe, Il s'en venait, comme une grande asnessc. De libvres plain, qui souvent n'estaient siens. Mais emprunctez d'aulcuns practiciens.
Alors passait doulcement devant elle.
Puis à aucuns qui estaient avec elle Eli' se plaignait qu'an luy rapartoiî faulx De son enfant, qu'an luy dit estre faulx. Les compagnons respandent : « Cest mal fait^
Car nous sçavons qu'en science est parfait,
Et apprent fort, comme bien vous voyez.
Vous f aides mal qu'ainsy leforvoyez
De vostre hostel. » Doncques la bonne femme,
Avoir ce creu, se reputoit infâme,
Et adjoustoit foy au dit des mignons,
Qui bien souvent estoient ses compagnons.
Lors tout soubdain envoyait s' enquérir
S'on ravoit veu, et bien fort requérir
De retourner ; puis il luy fait à croire
Que des libvres il s' estait fait acroire,
Et d'autres cas, dont il avait mestier
Pour soy servir : il sçavoit son mestier
Mener si bien qu'il avait sa demande
A son plaisir, sans en payer amende.
Puis, son cas fait, retournait à l'esbat
Aux compagnons ; Dieu sache le sabbat
(lui estait là, tandys que l'argent dure!
H ne craignait ne challeur ne froidure.
Tout nud dansait, buvait jusqu'à minuyt;
Ne fut onc veu si glorieulx desduyt :
Il se changeait, il se tournait la face.
Il engoullait un verre, une tace,
H gambadait, il faisait le badin,
Oncq on ne vit ung plus parfait landin ;
Il basteloit, jouait de passe-passe,
Bref il n'estait en compagnie ou place
OÙ il ne fust par tout le bien venu.
Tant que durait son bien et revenu; Des gaudisseurs de toute la province, Sans en mentyr, il en estoit le prince; Ung pot de vin, comme emmy ung houseau, ■En son gosier jectoit ce damoyseau.
Comment il avalla du lampryon tout vif. CHAPITRE IIII.
LE compagnon, pour faire le plaisant, Fcist ung bon tour , dont puis fut desplaisant i Car, certain jour, du lampryon il prinst, A l'avaller tout vif il entreprinst.
Bref il en print je ne sçay pas le nombre : Il l'avalla; mais Dieu sache l'encombre Qu'il luy a fait, car aux boyaulx le grappe : Mieulx luy vaulsist avoir la goutte grappe! Si n'eust esté ne sçay quell' médiane Que souhdain print, ou d'herbe, ou de racine, Le compagnon eust eu son dernier metz : Mais il jura safoy que désormais Ne se jouerait avec un tel bagaige.
Car, pour cuyder gaigner ne sçay quel gage,
// s'estait mis en ce fol assessoire, Dont pire fut que s'il eust eu la foyre.
Comment il desroboit les oayes à sa mère. CHAPITRE V.
APRÈS advint, faisant ses passe-temps.
Que cliez sa mère avoit, comme j'entends, Pour engresser, grant nombre d'oayes en mu'é : Pour les avoir, le galland se remue.
Et va penser comme il luy fallait faire Pour mettre afin subtillement l'affaire.
Le bon enfant droit s'en va au marché. Après qu'il eut son cas bien remerchê.
Et achepie oayes qui n'estoienî gueres grasses, Puis les posa, en faisant noyses basses, Emmy la cage où les grasses estaient.
Et emporta les grasses en ce point.
Sa mère estait toute esbahye comment Ce cas allait, veu que tant et souvent Faisait panser ces oayes, qui tant sont maigres; Et de ce fait, par parolles bien aigres, Tensoit souvent ses gens, et leur disait Que c'est leur faulte, et fort les mauldisoit.
Mais le mignon tant de fois fist le tour
Qu'on s'en doiibta : parquoy n'y fist retour.
Mais quant revint certain jour chez sa mcre,
EU' l'en reprint par façon bien amere,
Luy défendant venir à sa maison;
Mais il respond que ce n'est pas raison
Le forban nyr ainsy sans apparence.
Et luy promist que, par expérience.
Si telz larrons vouloient plus retourner,
Il les rendrait en tel point attourner
Qu'on congnoistroit ce n'estre point son vice.
Lors, tout suubdain, sans faire long service,
Il s'en parîist, et, pour le faire court,
Aux compagnons joyeusement acourt
Pour desjcuner, gaudir, faire grant chère,
Ausquelz compta, sans faire grande enchère,
Q u''à la maison de sa mère y avait
Oayes grasses tant, mais pas il ne sçavoit
Comment pourrait en avoir à l'emblée.
Vun des gaultiers, estant en l'assemblée,
S'est tost offert aller avecques luy ;
Ce qu'il consent, et, de fait, icelluy
Le va mener tout droit à la maison.
Or il fallait, sans aucune aclioison,
Par sur ung puiiz qui respond en la rue,
Entrer leans; Faifeu ne fut pas grue.
Entre premier, l'autre le suyt après,
Sans le laisser nullement que de prés.
Quant eurent prins des oayes à leur plaisir^ Veullent sortir, sans avoir desplaisir : Faifeu bailla les oayes à son consort, En luy monstrant la manière qu'on sort. Cuydant sortir, le glorieux luneau Tumba du hault du puys jusques en Veau. Lors s'escria : « A l'aide! je me noyé! » Faifeu s^en va, et laisse luy et l'oaye, Et se coucha en sa chambre à part soy, Si qu^on ne dist que ce venoit par soy. Les serviteurs trouvèrent le marchant.
Qui bien estoit acoustré en meschant.
Car sans secours bien tost se fust noyé. Le cas par luy ne fut pas regnoyé ; Car lors Faifeu fut trouvé en son lict : Dont il ne fut accusé du delict.
Comment il trompoit sa mère pour aller desjeuner qu'elle ne fust en la maison.