‹ La légende de Pierre Faifeu. PubliéeChapitre 27 sur 60 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

DE ce cheval, je crois qu'il le rendit, Quant fut Angers, ou bien il le vendit, Je n'en sçay rien ; mais, sans chandelle ou cierge, Ung jour allait à l'eshat, vers Sainct-Sierge, Où il trouva, en un petit bordage, Ung beau poullain, qui n'avoit pas fort d'eage, Mais bien luy pleut. Lors s'en vint à son maistre Le supplier qu'il se voullust soubzmettre Le luy bailler, sans en faire refus, Luy présentant tout comptant quatre escuz. Mais le clousier, pour faire fin de compte. De son parler il ne tint pas grant conte : Car il disoit le poullain et la mère Pas ne valloir la monnaye qu'il numere, Et s'excusait que sa mère y a part.

Alors Faifeu de luy soubdain s'empart, Et va songer une bonne cautelle, Que vous orrez, et pour tout vrayfut telle : Il va trouver ung cheval, mort de frays,

En ung foussé, qui estait là auprès, Où mainte pye [et^ corneille et corbin Ja en avaient eu chascun son loppin, Et amassa les petit ousseletz, Et de la chair de petit morcelez.

Et les pousa en partie de la peau/ Sans à cefaict de nully faire appeau.

Lors s'en alla, de nuicî, en la pasture. Où se repaist la jument, et pasture 0 son poullain, où (j)our le faire bref) La charongne a portée à grant grief, Et l'espandit au champ en maint endroit, Presuposant pour vray qu'on entendrait Les loups avoir en ce lieu dévoré Ledict poullain; puis là n'a demauré.

Mais à son gré le poullain il emmeine. Or est ainsi qu'en la maie sepmaine.

Le bon hammet, cuydant trouver sa beste, Au plus matin, sans faire grand tempeste, Vint audit lieu. Lors fut bien estonné, Et de son sens quasi tout bestourné.

D'avoir perdu son poullain, qu'eut tant cher, Qu'il croit mengé : plus ne le fault cercher. Le propre jour, Faifeu vers luy retourne, Le requérant que nul ne le destourne Qu'il ne luy vende el livre son poullain, Luy affermant que jusques à bien loin

N'y a cheval qui si fort bien luy plaise. Le clousier dist : « Monsieur, ne vous desplaise, Car ceste nuyî j'ay esté fortuné De mon poullain, dont tout importuné Est mon esprit. Les loups en ont fait feste. Et l'ont mengé, le cas est manifeste.

Las! je vouldrois le vous avoir baillé. — Or [dist Faifeu), qu'il ne soit point raillé, Car pour certain je l'auray, quoy qu'il couste. Tu l'as cachée Or, mon amy, escouie :

Baille-le moy, car j'en ay tel vouloir Que plus dix fois qu'il ne sçauroit valoir Je le paieray. Pour Dieu, ne me refuse! Tien dix escuz, et n'ayes plus nulle excuse. » Lors le clousier, prés qu'il ne se va pendre, Quant du poullain se voit telle offre espandre, Et en pleurant luy dist: « Monsieur, pour voir. Il est mangé ! Je vous pry, venez veoir. » Là luy monstra le fait, que bien sçavoit Trop mieulx que luy, mais semblant si avoit Rien n'en sçavoir : en faisant maie chère, Luy afferma qu'il feast eu, quelque enchère Qu'on en eustfait. Lors du lieu s'empartit, Mais je ne sçay si rien luy impartit Pour son cheval^ et sy le luy paya.

Or, pour sçavoir comment il employa.

Depuis ce temps, et luy fist nourriture^

// le nourrit, pour vray, contre nature, Luy apprenant à boyre vin en verre, Faire les saultz, s'agenouiller en terre. Monter degrez, le suyvir pas à pas :

Qui ne l'eust veu, on ne le croiroit pas; Brief, il dansoit etfaisoit mille mines; Faignant parler, il jouoit des babines ; Bien le portait, et fust jusques à Rome. Voyla comment le fist le vaillant homme. Quant l'eust taisy si qu'il fut descongnu. Il le tonsa, et si le mist tout nu.

Tant estait laid que c' estaient grans merveilles. Car luy couppa la queue et les oreilles; Brief, le maistre et le cheval n'avaient Point de pareilz, des mines qu'ilz sçavoient.

Comment, le jour des licences publicques d'Angers, il voullut faire licencier son cheval, disant luy appartenir mieulx que à ung asne.

Page 1