‹ La légende de Pierre Faifeu. PubliéeChapitre 51 sur 60 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

CHASCUN sait bien, n'eust-il nul revenu, Que par tous lieux estait le bienvenu.

Or est ainsi, si qu'à tous sait notoire Que se trouva chez ung prothenotaire, Bien gros seigneur, jeune abbé et joyeux.

DE PIERRE F AIFEU I I7

Qjii à maint jeu estait tresgrant joueux. Angers tenait son mesnage et mesgnye :

Faifeu souvent luy tenait compagnie, Et pour certain estait son compagnon.

Quant à jouer, son privé et mignon.

Ung jour advint qu'ilz jouèrent aux chartes. Où il fut heu maintz potz de vin et quartes. Faifeu, jouant, fut prest et diligent Mettre et tyrer au jeu tout son argent. Autres plusieurs à jouer se disposent, Et leur argent pareillement y posent.

Faifeu fut fin, car, ainsi qu^ il gagnait. Des compagnons l'argent il enguainoit Secrettement, tousjours feignant la perte Tumber sur luy, patente et toute aperte : Dont il escheut le gaing estre à Vabbc, Qui de tous eulx s'est moqué et gabhé. Bien nuyt estait, temps fut qu'on se rctyre : L'un sur ung lict ou sur ung banc se tyre. Pour reposer, car le jour estait prés; Tout chasr.un dort, fors Faifeu, qui exprés {Quand voit dormir ainsi toute la bende^ Son vif esprit subtillement deshende, Duquel tyra dans une garderabbe, Où il attaint une îresbonne robbe, Qui bien valloit des escuz trente ou vingt. Tost la saisit, puis chez luy il s'en vint.

Il8 LA LEGENDE

Ladicte robbe estoit à ce bon maistre.

Qui les gaudir se voullut entremettre, Quand eut gagné, comme il est sus escript. Faifcu soubdain, sans perdre son esprit, Bien essaya la robbe dessusdicte, Quand l'eut chez luy apportée et reduytte; Puis il s'en vint à aucuns ses voisins, Ne sçay s'ilz sont ses parens ou cousins, Mais leur promist payer vin pour l'amende. Et que l'on dist, si aucun le demande. Que pour certain bien matin est sorty, Fort bien monté de cheval, et sorty D'acoustrement, quel la nuyt a fait faire; D'une robbe, laquelle a fait défaire, Dont il leur dist la façon et couleur, Si que l'abbé en eust plus grant douleur i Aussi, qu'on dist que tout il a fermé. Et que chez eulx ses clefz a enfermé; Pourtant, qu'il n'a reposé qu'à demy, En son lict s'est cousché et endormy, Où de longtemps il ne s'est resveillé, Pource qu'avoit trop longuement veillé. La lendemain, l'abbé s'esveille, et sourt. Des compagnons ung chascun fait le sourd. Car nul ne peult se resveiller ne sourdre : Dont de tel cas sont aisez à absouldre. Ledict abbé premier se resveilla.

Puis les gallands tout souhdain esveilla,

Fors que Faifeu, qui a fait sa passée.

Dont il est cheut en îresgrande pensée.

Incontinent en son estude va,

Où son meilleur habit il ne trouva.

Lors a congnu (la fortune advenue')

Qiie c'est Faifeu qui baille tell' venue.

Tost chez luy va, le pensant retrouver,

Mais il n'est prest son habit recouvrer.

Car des voysins nul n'y a qui l'accuse.

Mais chascun d'eulx bien fermement l'excuse.

Comme dessus icy est recité,

Qui à l'abbé grant dueil a incité :

Car bien congnut telle enseigne cstre vroye,

Dont de douleur tout son esprit desvoye;

Mais il crainct plus mocquerie, en cffect,

Que perte ou coust que Faifeu luy a fait :

Or s'en resva, car plus ne sçait que faire.

Faifeu, levé, plus guère ne diffère

Dudict habit bien se faire acoustrer,

Au prime ouvrier qu'il a peu rencontrer ;

Puis s'en alla, sans plus à nul desbattre.

En plusieurs lieux, sur les champs, pour s'esbattre.

Ainsi trompa-il l'abbé finement,

Qui se mesloit vers luy d'af finement:

Car, quand Faifeu fut de retour en ville,

L'abbé ne sceut tant fin estre ou habille

Qu'il sceust le fait luy faire recongnoistre. Tant peust sur luy bien sa robbe congnoistre, Car du cas fist tant fort le descongnu Que l'abbé dist estre donc incongnu Comme en ce point sa robbe on luy embla. Ainsi Faifeu o luy se rassembla, Et de la robbe il ne fist recompense.

Ung bon penseur pense au revers qu'on pense.

Comment il avoit une garce chez luy, de laquelle, quand il en fut ennuyé, s'en depescha subtilleraent.

Page 1