CHAPITRE XLII
A Saulmur fut une fois pour s'esbattre. Ou de gaudirfist feu; mais, sans desbattre, Ung jour advint qu''il se trouva en lieu De celle ville, au bout ou au melieu.
Où il fut fait je ne sçay queW folye, Ainsi qu'on voit que jeunesse folz lye. Or est ainsi qu'en ce fait il fut prins. Et grief vement en fut soubdain reprins: Car en prison il fut estroictement, Où on luy fist trcsmauvais traictement.
Ses subtilz jeux, ses quacquetz et ses baddes. Ses saultz légers, ruades et gambaddes, Son bon cheval, ne ses habilles tours;
Tous ses amys et d'Angers et de Tours, Si tout leur bien en c'eussent despendn. N'eussent pas fait qu'il n'eust esté pendu : Car, pour certain, tous les gens de la ville Avaient horreur d'ouyr ung cas si vile, Et à mourir estait ja condampnê.
Dont eust voulu quasi estre damné ; Mais, en teh cas, soient medicins ou mires, A se saulver chascun ouvre ses vires.
Il s'advisa, comme homme qui n'est sot, Qu'il n'estait pas jugé par son ressort, Car, pour ce cas, requiert qu'on le renvoie Devant son juge Angers, si qu'on revoie Le sien procès, où, pour le faire court, Appellera plainement à la Court.
Pareillement ses amys en requirent Les officiers d'Angers, qui soubdain quirent Tout le moyen de luy faire service, Pour daulcement le purger de son vice.
Ceulx de Saulmur n'osèrent contredire Ce qu'il requist, ne rien encontre dire, Mais advisé fut, par ung certain jour.
Qu'on le mainroit, sans faire long séjour; Dont fut joyeux, quand de c'on l'advertit; Croyez pour vray que rien n'en divertit. Quand sceut le jour, à quelcun son secret (Qui de le veoir sortyr n'avait regret)
Dist : « Mon amy, à tel jour et telle heure. Je te supply, sans faire aultre demeure, Que soit Angers pour mon cas incité, A Sainct-Ehvroul, qui est en la Cité, Mettre ung brandon, feignant estre taverne. Si je ne fais ung bon tour, qu'on me berne! Aussi fault-il qu'ays notaire et tesmoings. Pour veoir comment je sortir ay des mains De ceulx qui ont commission me rendre A mon juge, me cuydant faire pendre. » Son compagnon luy a promis ce faire; Disant adieu, de luy se va défaire.
Or vint le jour que Faifeu fut tyré.
Pour estre Angers tout soubdain attiré; Lors dist à ceulx qui de luy charge avaient, Pource qu'Angers les destours ne sçavoient : « Mes compagnons, je suis en vostre garde, Mais quant à moy souvent bien je regarde, Considérant que me menez à fin.
Donc n'ay parent, parente, ou affin.
Qui me saulver eust povoir ou puissance. Parquoy suis cheut en tresgrande impuissance. Aussi pour vray que me menez es mains D'un chartrenier, plus larron des humains : Car, si j'avoys mille escuz en ma bource, Ne cessera que tous ne les desbource.
Et n'en seray pour ce ja mieulx pensé.
Partant, enfans, en moy-mesme ay pensé Que j'ay encore escuz ou trois ou quatre. Que nous heurons, sans denier en rabattre, Sur le chemin, car je sçay bien pour voir Que mes amys tous voulciront bien pourvoir A me nourrir et me faire grant chère.
En la prison, qui me sera bien chère; Dont je vous pry', sans enfraindre à l'office Que vous avez, me faciez ung service, Qui pour certain rien ne vous coustera; A mon prier chascun escoutera :
Je vous supply, ne mefaictes l'injure De me mener par la rue, car je jure Que mes parents en mourraient de despit. » Les compagnons respondent, sans rcspit, Qu'ilz sont contentz admettre sa requeste. Or, pour parfaire et leur charge et leur queste, Hz ont Faifeu bien lyé et bille :
Le pouvre homme est laydement habillé.
Or, pour venir afin d'iceluy conte, Sur ung cheval ou jument on le monte.
Pour le mener, quasi desespéré; L'ont de Saulmur soubdain desemparé.
Dieu scet comment son argent luy fut cher. Pour employer en vin, poisson ou chair, A festoyer les gallands qui le meinent, Et qui ainsi pauvrement le demeinent :
Lieu n'ont trouvé où y eust vin en broche, Sur le chemin, que Faifeu ne desbroche De sa bougette argent, sans estre chiche : S'il peust sortir de leurs mains, il fnst riche. Quand furent prés de la ville et forsboiirgs, Ne demandaient ne vielles ne tabours Pour tympaner leur entrée et venue; Artillerie, ou grosse ou bien menue, On ne sonna, mais bien secrettement Sefist mener, o grant rcgretîement, Par sur les murs du portail de Toussaincts : A Sainct Ebvroul se sont trouvez tous sains. Quand Faifeu veit le brandon à la porte, En cest endroit il veult qu'on se transporte. Car son argent y sera despendu.
Puis qu'aussi bien il fault qu'il soit pendu. Les conducteurs n'y firent résistance, Mais au brandon vont faire résidence, En espérant que fust pour bancquetter ; Mais fault qu'ailleurs en aillent donc quester. Lors il entra premier, chascun le suyt; Quand fut entré, il fist ce que s'ensuyt : De l'eaue benyte il print et leur en donne, En leur disant que tout il leur pardonne Qu'ilz luy ont fait, si que rien ne desguyse ; Franchise il veult, pour tant qu'est en l'Esglise. Hz ont juré qu'ilz le trairoient par force,
Mais on leur dist : « Nully ne s'y parforce! »
On leur monstra crucifix et aultiers;
Ainsi trompez furent pauvres gaultiers:
Y faire rien tout ne leur vault ung double,
S'en plaindre aussi leur travail en redouble;
Le meilleur point fut leur en retourner,
Ung doy au cul, pour mieulx les attourner,
Et l'aultre en Vœil, à Saulmur leur complaindre :
On se mocqua d'eulx, en lieu de les plaindre.
Par ce moyen, fut Faifeu acquitté
Bien aysemcnt de son iniquité:
Car tel estoit, le voulant faire pendre ,
Qui fut joyeulx ung bien peu d'argent prendre.
Subtilité ainsi le délivra,
Mais à Saulmur grant mocquerie livra.
Comment Faifeu entretenoit certaine fille, à qui il fist une aultre fille.