‹ La légende de Pierre Faifeu. PubliéeChapitre 57 sur 60 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

PRÉS soupper, fut temps qu'on se retire; Faifeu s'en va en sa chambre et se tire. Où ne dormit ; mais, quand il fut retraicî, Il s'est levé, feingt aller au reîrecî. Alla trouver le varlet endormy.

Qui n'esîoit pas pour luy fin à demy.

Car luy robba ses clefz et les emporte : Partant, peult bien clore et ouvrir la porte.

Premier ouvrit le grenier à l'aveyne, Où son cheval (comme en Poictou) il meine, El le laissa, puis va la porte ouvrir De la maison, pour son fait mieulx couvrir. Si qu'on pensast que le varletfust yvre, Remect les clefz, puis soubdain se délivre Se recouscher et prendre son repos.

Le lendemain ce fust un hault propos.

Car, quand fut prest de parfaire sa voye, Le varlet eust voulu estre en Savoy e.

Faifcu, feignant n estre adverty du cas, Dit qu'il aymast mieulx perdre cent ducatz Que son cheval; donc, pour tel desarroy, Incontinent s'en yra plaindre au Roy.

Le Prince dit : a Pour un don charitable, Prenez le mien qui est en mon estable ; Cinquante escuz il vault, je vous affy. » Faifeu ne veult, feignant avoir deffy Qu'il ne luy peust servir à son affaire. Disant le sien avoir coustume faire Cent lieux par jour, comme ung cheval fayé. Le Prince fut de ce mot effrayé; Lors luy donna, pour de tel cas se taire, Dix beaulx escuz, sans appcller notaire. Et son cheval, et son escot aussi.

Faifeu le veult, par tel moyen que, si De son affaire il ne fait la depesche,

Sera au coust du Prince qui l'empesche.

Bien l'a voulu; lors Faifeu a monté

Sur le cheval, mais comme desmonté

Il s'estimoit; or toutes/ois il picque

Bien asprement. Ainsi, par sa trafficque,

Eut le cheval, quel gueres ne courut.

Et de l'argent qui bien le secourut.

Quant eut passé la Ferté et laissée,

Sa haste il eut bien soudain délaissée,

Car tout en paix s'en va jusqu'à Paris,

Et fist au Prince ung tour dont n'a pas rys;

De ce bon tour à nully ne se vante,

Mais tout soubdain son cheval mist en vente.

Le propre jour, on trouva son cheval

Monté en hault au grenier, non à val.

Le Prince alors bien congnut qu'on le pippe,

Et qu'ung trompeur ainsi son cheval grippe.

On essaya si le cheval allait

Comme il disoit, mais gueres ne valloiî.

Le Prince à nul ne conta l'adventure.

Qu'on l'a mocqué par si faulce nature,

Mais le cheval en l'estable on posa.

Où longuement tresbien se reposa.

Faifeu faisait à Paris banne chère,

De l'argent q'eut du cheval à l'enchère.

Et accoulirer sa veze il a bien fait.

Ne prenant point la matière à effect.

Comment il s'en retourna de Paris à Angers avecques aucuns de sa congnuë, et relogea chez ledit Prince, qu'il trompa de rechef, et ne fut point congnu.

Page 1