DEUXIÈME* PÉRIODE
On a pu remarquer que nos sutras laissent la personne de Râhu dans un certain vague qui ne messied pas à un être de celte nature : mais les buddliistes ont horreur du vague ; ils sont avant tout minutieux et exacts. Il ne leur a pas plu que la tète de Ràhu, séparée de son tronc, errât pour ainsi dire à l'aventure dans le ciel ; ils ont assigné à ce personnage un domicile, les profondeurs du mont Meru, demeure connue de tous les Asuras, d'où il s'élance parfois sur ses ennemis jurés. Là nos Buddliistes l'ont mesuré soigneusement, et ont évalué avec une grande précision ses dimensions colossales : le monstre a 4,800 yojanas de haut 1 ; la largeur doses épaules est de 1200 yojanas ; la circonférence de sa téte en a 906 1 /4 ; son front est large de 300 yojanas; l'intervalle de ses sourcils en mesure 50 ; sa bouche en a 200 en longueur et 300 en profondeur : la paume de sa main a une étendue de 350 yojanas, les phalanges doses doigts en ont 750 de longueur; la plante de ses pieds en a 750 ; de son coude au bout de son doigt, il y a une longueur de 1200 yojanas. D'un de ses doigts, il peut couvrir le soleil et la lune, et obscurcir leur lumière 2 .
* Le yojana est la mesure itinéraire ordinairement exprimée dans les livres sanskrits. D'après Wilson, il représente 9 milles anglais : cependant Wilson signale d'autres évaluations qui réduisent à '6 milles ou à 4 milles et demi anglais, la longueur du yojana. — Dans les indications sur les dimensions de Ràhu, M. Spencc Hardy, de qui j'ai pris ces détails, donne les mesures en milles anglais ; ainsi il dit 76,800 milles de haut, etc. Comme dans un autre passage, M. Spencc Hardy dit que Ràhu a 4,800 yojanas de haut, il résulte de la comparaison de ces deux chiffres que le yojana représenterait 16 milles anglais, évaluation énorme! Je ne sais sur quel fondement elle repose. Quoi qu'il en soit, j'ai, en prenant ce rapport pour base, ramené les chiffres donnés par M. Spence Hardy en milles anglais à l'expression des nombres respectivement correspondants de yojanas.- L'exactitude ici n'a aucune importance. Que le yojana représente quelques milles anglais de plus ou de moins, les nombres énoncés par les Buddliistes resteront toujours aussi extravagants.
• Spence Hardy, Manual, etc., p. 58.
A ces nombres si précis et à la fois si insensés, on reconnaît les buddhistes. Quelle différence avec l'esprit brahmanique (malgré bien des traits communs) ! Certes, la fiction brahmanique de Ràhu ébranlant la terre par la chute de son corps, tandis que sa tête altérée de vengeance parcourt l'espace, est étrange et p/esque sauvage; mais elle a une grandeur, une puissance épique que l'on cherche en vain dans le bavardage sénile, dans l'accumulation de nombres fantastiques qui charme les buddhistes. Les brahmanes eux-mêmes, peutêtre pour rivaliser avec leurs heureux adversaires, ont ajouté des traits nouveaux à la description assez vague du Mahàbhàrata. Ainsi la description de la marche de Ràhu dans le Harivança, commence ainsi : a Le grand Asura, fils de Sin- « hikà, Ràhu, apparaît aussi élevé qu'une montagne, monstre « à cent têtes, à cent ventres', etc.. » Quelque monstrueux que soit Ràhu dans le Harivança, les buddhistes ont trouvé moyen de le rendre plus monstrueux encore et moins acceptable, parce qu'ils ont la prétention ridicule d'affecter la précision dans des matières qui ne la comportent pas. Avec ce parti pris d'exagérer follement, on rapetisse ce que l'on prétend agrandir, on défigure ce qu'on essaye d'embellir.
Ce Ràhu si colossal doit pourtant s'abaisser devant le Buddha;et ici, nous avons un trait nouveau ajouté à la légende, la conversion de ce monstre. Cesnouveaux rapports de Ràhu et du Buddha sont empreints d'une fantaisie si déréglée, que, auprès de ce second drame, celui de nos sutras paraît d'une simplicité, d'un naturel parlaits. Il s'agit, dans ce conte buddhique, non seulement de gagner Ràhu à la doctrine du Buddha, mais de montrer que la taille du Buddha (dont on n'a jamais prétendu faire un géant) dépasse celle de Ràhu. Des dieux et des Asuras ayant eu la bonne fortune d'entendre une prédication dans le Purvàràma (Jardin de l'Est) à Çràvasti en Kôçala, exprimèrent à Ràhu tout le bien qu'ils en avaient reçu, et l'engagèrent à faire comme eux. Le gigan-
« Harivança, II, 424.
tesquc Asura s'enquit d'abord de la taille de ce docteur si éloquent, et, entendant dire qu'elle était de 12 coudées, il déclara qu'un colosse tel que lui n'irait pas à l'école d'un si petit personnage. Mais on lui répondit que cent ou mille Asuras superposés les uns aux autres n'atteindraient jamais à la hauteur du Buddha : sa curiosité fut éveillée, et il se rendit près de Çàkyamuni. Celui-ci, le voyant venir de loin, et, connaissant ses intentions, lui fit préparer un tapis, et le reçut fort amicalement. Râhu, étonné de la majesté du Buddha, le regardait avec attention : une chose l'émerveillait, il ne pouvait apercevoir le bout du pied du sage. Questionné par celui-ci sur la cause qui le tenait si absorbé, il fit connaître la particularité dont il était frappé: ■ Tu ne l'apercevrais pas, lui répondit le Buddha, quand bien même tu t'élèverais jusques au point le plus élevé des mondes de Brahmâ. » Cependant l' Asura ne pouvait pas davantage apercevoir la bouche de son interlocuteur. Confondu en présence de cette mystérieuse et inconcevable grandeur, il déclara prendre son refuge en Buddha. Le Buddha, alors, laissant voir sa bouche, commença une prédication qui charma les dieux et les Asuras
Ces détails sont tirés des livres sacrés des buddhistes du sud; se trouvent-ils aussi dans ceux des buddhistes du Nord? Cela est probable ; mais on ne connaît pas encore de textes qui les renferment. Nous voyons bien au commencement du Lotus de la bonne loi, Râhu cité parmi les auditeurs du Buddha 2 ; c'est la seule donnée que nous ayons sur ce sujet, mais elle est suffisante pour nous autoriser à penser que le récit de sa conversion est caché dans quelqu'un des cent volumes du Kanjur, et qu'on finira par le retrouver dans les parties encore inexplorées de ce vaste recueil. Dans tous les cas, il paraît certain que ces développements sur la stature et la conversion de Râhu sont plus récents que nos deux Sutras de la lune et du soleil ; ils accusent bien certainement un progrès, une
• Spencc Hardy, p. 364-5.
• Lotus de la bonne loi, p. 3.
évolution du buddhisme. Cependant, à côté des différences que nous constatons, il importe de noter un et même deux traits communs qui persistent dans la légende sous toutes ses formes ; d'abord la présence et le rôle supérieur de Buddha ; puis la douceur non-seulement du Buddha, mais de Bâhu lui-même. Il se montre toujours très-courtois et très-docile ; soit que le Buddha veuille le mettre en fuite, soir qu'il veuifle l'attirer, Rûhu agit toujours avec une parfaite bonne grâce. Les buddhistes ont beau s'eflorcer de le rendre affreux et repoussant ; la douceur, la mollesse, le calme inhérent au buddhisme subsistent toujours, et demeurent le caractère dominant de ces bizarres fictions.
Mais il est des récits où Rûhu joue un rôle important, et où le Buddha ne paraît pas, dont la douceur est absente, et qui ont un caractère sombre et violent. Plus modernes, plus populaires, plus spéciaux à un peuple ou à une école, ils associent de la plus étrange manière la tradition brahmanique, les données du buddhisme, qu'on peut appeler fantastique et visionnaire, les croyances nationales les plus antiques, et les idées courantes. Ceux mêmes qui n'auraient point le caractère violent que nous avons signalé portent au moins l'empreinte de mœurs et d'institutions modernes. Ils paraissent d'ailleurs dépourvus de toute autorité canonique. Aussi a-t-il paru bon de les ranger dans une troisième période qu'il nous reste à étudier.