EN PARTICULIER A CELLE DE SAINTE URSULE
Nous sommes heureux de pouvoir enrichir cet Appendice d’un travail remarquable di a une autorité ecclésiastique dont nous regrettons de ne pouvoir produire le nom. Qu’il nous soit au moins permis de payer a |’auteur notre tribut de reconnaissance pour le zéle qu'il a
mis a doter notre publication de ces pages précieuses.
Pour apprécier sérieusement cet. ouvrage spécial, si intéressant au point de vue de l'art chrétien, il faut entrer dans quelques considérations générales sur ce genre de productions, pour en faire ensuite l’application au travail dont il s’agit.
Le mot légende, du verbe lego, veut dire choses @ lire. Mais ila pris, dans ces derniers temps, un sens nouveau qu'il ne tire pas de sa racine, mais d’un défaut trop saillant dans une foule d’anciennes légendes. En effet, combien ne s’est-il pas produit, sous ce nom, de récits, ailleurs pieux et édifiants, mais dépourvus des garanties de la certitude historique? Ainsi, le nom de légende, qui a conservé son sens primitif dans les livres ecclésiastiques, ot la légende a toujours été surveillée et préservée de beaucoup d’écarts, a pris insensiblement, dans le langage ordinaire, le sens de récits plus ou moins hasardés qui ne peuvent résister a |’épreuve de la critique moderne.
Le diserédit des légendes a pu venir parfois d’une crédulité trop aveugle, ou méme d'une
facheuse hardiesse a inventer ou a supposer, lorsque le défaut de critique en histoire laissait plus de liberté 4 imagination, Mais il a eu aussi d'autres causes qu’il n’est pas inutile de
rappeler ict.
1° Défaut dimportance et de publicité dans les faits. Une place considérable est souvent occupée, dans les légendes, par des faits peu importants, au moins a l’extérieur et pour la société, qui ont eu un petit nombre de témoins et ont exercé une influence faible ou nulle sur les faits publics de histoire, Ces sortes de faits sont assurément les plus nombreux dans la vie des individus et meme des sociétés; et quoiqu ils soient aussi réels que les grands faits, ils
ne peuvent passer dans l'histoire, ni méme, pour la plupart, dans les mémoires.
2° Défaut de monuments. Les faits dont il s’agit n’ont été souvent attestés par des monuments stables que plusieurs siécles apres, et ont eu, dans un si vaste intervalle, le temps de s’altérer en passant de bouche en bouche, et de prendre ainsi des formes poéliques succes- -sivement ainplifiées.
3° Caractere extraordinaire et surnaturel des faits. Le surnaturel, sous le nom de merveilleux, est l'dme de la poésie. Mais, dans le christianisme, il est parfaitement historique. C'est un immense ensemble de faits intimes ou méme extérieurs, qui vont parfois jusqu’a présenter l’éclat d'un miracle, et dont un grand nombre sont attestés par les Livres saints et par les histoires les moins suspectes. Quand on se rappelle les promesses si absolues que Jésus-Christ a faites ala confiance et a la pricre, on comprend qu'il a di se produire, dans des siécles de foi simple, naive et confiante, des faits qui ne peuvent étre que bien rares, aux époques plus ou moins envahies par le rationalisme et par une foi séche et trop raisonneuse, mais qui néanmoins, dans ces temps-la mémes, ne sont point sans exemple.
Ces faits, plus ou moins mélés de surnaturel, dépourvus de publicité et dune chaine de témoignages assez visible et assez suivie, peuvent étre vrais sans étre certains, et peuvent étre affirmés sans élre vrais. La critique est placée, a l’egard de ces faits, dans la double impossibilité de les adopter et de les rejeter. Alors la légende reste en possession de ces faits, mais en laissant intacte la question de droit ou de vérité; et c’est précisément cette neutralité qui place la légende dans une sorte de milieu entre l'histoire, dont les faits sont certains, et la fable, comme |’épopée et le roman, qui ne sont tissus que de faits supposés.
Partant de ces idées dans |’examen de la légende de sainte Ursule, on doit laisser a l’artiste et 4l’auteur du texte toute la liberté possible, et s’attacher a des regles qui ne déterminent que des limites nécessaires :
« Quos ultra citraque nequit consistere rectum. »
I'® REGLE. Analogie de la foi. Rejeter tout ce qui porte atteinte a un article de la foi catholique, ou bien a un point de la morale chrétienne. Or, je n'ai rien trouvé de ce genre dans le texte de la légende de sainte Ursule. Tout y respire la foi la plus pure, et y porte le caractére de la plus saine morale. Tout n’y est point vrai, mais tout y est propre a produire
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de bonnes impressions dans les ames. S’il se trouve du roman, c'est au moins du roman honnéte, pieux, édifiant.
II’ REGLE, Vérité historique. Rejeter tout récit qui serait certainement contraire aux données inébranlables de l'histoire, ou ne le présenter quavec restriction et en yue d’expliquer un objet d'art.
Le texte de M. Dutron a pour objet de rendre compte de la magnifique collection de tableaux reproduite en chromolithographie par M. Kellerhoven. C’est une double légende, en peinture et en récit, de la vie de sainte Ursule, d’aprés les traditions surtout vivantes a Cologne.
L’auteur du texte s’est établi libremeut dans le milieu trés-vaste qui s’étend entre l’érudition abondante mais peu sévére du P, Crombach, et la critique peut-ctre un peu rigoureuse du P. Du Buck dans les Acta sanctorum. La notice de celui-ci n’aurait pas suffi & expliquer la belle galerie que l'on reproduit et qui est si intéressante pour l'art chrétien.
On peut étre étonné de voir figurer, au troisiéme siecle, des cardinaux, des cardinauxdiacres, des moines et un métropolitain de Mayence, Mais je ne proposerai point la suppression de ces noms, car ces choses existaient déja pour le fond; ni le changement de ces memes noms, parce qu'il faut expliquer ces tableaux et conserver une certaine couleur du moyen age.
II faut avouer que la tradition de Cologne sur le pape Cyriaque, qui aurait accompagné sainte Ursule jusque-la, et dont le nom n’aurait pas été inserit au catalogue des pontifes romains, parce qu'il avait abandonné son siége, il faut avouer, dis-je, que cette tradition, bien extraordinaire en elle-méme, n’est pas rendue plus vraisemblable par les circonstances, et que tout le monde doit la rejeter avec Baronius. Mais, cette observation faite, on peut tirer parti de cette tradition pour expliquer les belles peintures qu’il s’agit de reproduire.
II’ REGLE. Vraisemblance. C'est le vrai dans les arts et la régle pour limagination. des artistes. Dans l'art chrétien, il faut que la vraisemblance soit chrétienne, c’est-d-dire conforme au dogme et a la morale. Dans la légende, il faut, de plus, que la vraisemblance ne choque au moins directement aucun fait certain et importaut de l’histoire. Enfin, dans tous les arts, la vraisemblance doit étre conservée dans les meeurs, selon les temps, les lieux, etc. Mais ceci peut étre entendu avec une certaine latitude.
On peut contester la vraisemblance de plusieurs traits de la /éyende de sainte Ursule, mais on ne saurait rien y découvrir de ridicule et de choquant.
II est possible que les onze mille vierges n’aient été que XI.M.V., c’est-a-dire onze martyres vierges. Mais cela est trés-peu probable, et tout porte 4 croire que ces vierges martyres ont été beaucoup plus nombreuses. Dans Vincertitude sur le chiffre précis ou méme approximatif,
nous laissons subsister celui de la légende.
Sigebert, dans sa chronique, qui est du commencement du douziéme siecle, compte onze
mille vierges. La chronique de saint Tron, reproduite par dom d’Achery, dans le septi¢me volume de son Spicilegium, se termine, page 475, par une énumération de reliques, comprenant celles de onze vierges : « De reliquiis sanctarum undecim virginum. » Des auteurs, Wailleurs graves, comme Feller, tout en citant leur source, ont un peu brodé ce fond si simple. Wandelberg et Usuard, qui vivaient au neuviéme siécle, ne donnent pas de chilfres précis : le premier en compte cependant mille, et le second se contente de dire un grand nombre, ce qui parait d’ailleurs confirmé par la grande quantité d’ossements que l’on a découverts dans un lieu appelé Ager Ursulanus, théatre présumé et assez indiqué du martyre de sainte Ursule et de ses compagnes.
Surius et le P. Crombach ont laissé prendre le large 4 leur imagination dans |’étendue et le vague de ces diverses indications, et ont cherché a donner du corps a des fictions. Mais ’Eglise, qui tient compte des découvertes en histoire, laisse passer les hypotheses et néglige les suppositions gratuites. Elle a continué d’étre sobre dans la vraie légende de sainte Ursule ; et le martyrologe romain, en célébrant la glorieuse mort de ces vierges, dit simplement, au 21 octobre : « Féte de sainte Ursule et de ses compagnes, qui, ayant été mises a mort par les Huns, pour la religion chrétienne et pour la constance de leur virginilé, ont consommeé leur vie par le martyre, et dont les corps ont été ensevelis en grand nombre pres de Cologne. »
Il y a sans doute bien d'autres faits vrais dans la vie de sainte Ursule, et, parmi ces faits, il ne serait pas étonnant qu’il y en ett de merveilleux. Mais comme il est difficile, ou pour mieux dire impossible, de tracer une ligne de démarcation précise entre le vrat et le faux, et que les diverses nuances du doute peuvent tenir une grande place entre ce qui est certain et ce qui doit étre rejeté, si, non content d’éviter Perreur, on veut encore se mettre en dehors des opinions, il faut aller au coeur des faits, et n’en retenir que ce qui est au-dessus de toute contestation raisonnable. C’est ce que fait l’Kglise; c'est ce qu'elle a fait en particulier dans la légende de sainte Ursule. Telle est aussi la marche stire et majestueuse de Vhistoire a travers les récits controuvés ou hasardés de l’ignorance et de la crédulité, de la légéreté et de l’esprit de parti, de la vanité et de amour de la nouveauté.
Le martyrologe romain est certainement en plein dans la vérité sur le martyre de sainte Ursule et de ses compagnes. Mais comment expliquer la tradition de Cologne et la réduire aux termes de la vérité historique, en la dégageant de ce que la poésie.a amoncelé autour d’elle dans le cours des siécles ?
Nous avons déja dit que les onze mille vierges peuvent n’avoir été primitivement que onze vierges martyres, écrites en chiffres romains : XI.M.V., ot l’on peut lire onze mille ‘vierges ou simplement onze martyres vierges, et méme, si l'on youlait, onze mille cing, en n'y voyant qu'un nombre abstrait. Un vieux missel, conservé 4 la bibliotheque de la Sorbonne, fournit un autre moyen de conciliation. Au lieu de onze mille, en latin « undecim millia, » on y litle nom propre d’une des compagnes de sainte Ursule, c’est-a-dire Undecimilla, Undecimille, ou bien Ondecimille ; car la féte de sainte Ursule, au 21 octobre, y est ainsi désignée :
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