OEUVRES ARTISTIQUES CONCERNANT SAINTE URSULE
La série des tableaux qui font l'objet de cette étude, et que M. Kellerhoven a reproduits avec tant de bonheur, est sans contredit le monument le plus ancien comme le plus précieux qui nous soit parvenu sur sainte Ursule. Ces peintures se rattachent a une vieille école allemande qui a eu son ére de splendeur et que nous avons trop vite oubliée, Lorsque nos savants voudront mieux approfondir le moyen Age et gouter toutes les beautés artistiques qui ont précédé le quatorzicéme siécle, ils seront tout étonnés de découvrir dans l'école de Cologne une école mére qui a donné naissance aux écoles germaniques qui ont brillé depuis d'un si vif éclat. Les Van Eyck, les Roger Van der Vevn, les Hemling, les Albert Diirer ont du peut-étre le secret de leur art aux prédécesseurs des maitres Stephan et Guillaume de Cologne. Quand le regard se repose sur ces figures si variées et si netlement caractérisées des tableaux de la légende de sainte Ursule, quand on étudie de prés l’architecture, les riantes perspectives, les scénes si pleines de vie de ce précieux monument, on se demande ce que valent les assertions de nos critiques modernes sur les premiéres données de la peinture en Allemagne. Avant Van Eyck, tout était barbarie et confusion, ¢’ était l’enfance ou plutot la nuit de l'art. Nous nous expliquons maintenant l’étonnement général des critiques 4 la yue des piéces nouvelles que nous avons soumses a leur attention, Aujourd’hui on admire ce qu’on blamait hier. Que sera-ce done alors. qu’on aura collationné toutes les belles ruines du passé et mis au jour un nouveau musée des richesses du moyen age !
En attendant cette résurrection qu’ on ne saurait trop provoquer, dans | intérét de la vérite, essayons de hasarder quelques mots sur l’école de Cologne dont le peintre, encore inconnu
de nos tableaux, fut un des représentants.
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Voici comment s’exprime a ce sujet le baron de Keverberg :
« L’ancienne école allemande (je parle des temps antérieurs aux Cranach, aux Diirer et aux Holbein), pendant longtemps oubliée dans le pays méme ou elle prit naissance, et complétement ignorée dans le reste de l'Europe, mérite de fixer l’attention des amis des arts et de leur histoire. Freder. Schlegel dit avec raison que les anciens tableaux de Cologne prouvent qu'il y avait dans cette ville une antique école, plus riche et’ plus étendue qu'il n'y en eut peut-étre jamais dans le midi de Allemagne ; une école qui prouve en méme temps la liaison et Videntité de l'ancienne école allemande et de l'ancienne école des Pays- Bas. Le savant Fiorillo applaudit a cette assertion, et il ajoute que l’école colonaise a existé prés de deux cents ans avant les Van Eyck.
« Grace aux soins et au zéle du savant professeur Walleraf, la ville de Cologne posséde maintenant la collection Ja plus compléte et la plus instructive de l’école germanique, depuis les temps les plus reculés Jusqu’a la régénération de la peinture.
« Ceux qui ont pris la peine d’examiner ces trésors trop longtemps enfouis ne peuvent refuser l’hommage de leur admiration aux peintres modestes qni ont transmis de si beaux ouvrages a la postérité. Bien que leurs noms soient restés inconnus, leurs ouvrages prouvent combien leur imagination était féconde et belle dans ses conceptions. L’ordonnance de leurs tableaux se ressentit longtemps de la régularité roide et rigoureusement calculée dont l’Orient, et nommément Byzance, leur avait transmis les principes. Mais la triste monotonie d'une régularité toujours aniforme ne se conserva pas trop longtemps a Cologne. Ce fut encore dans son antique école que le gout triompha de la pédanterie, et que le sentiment du beau, dont chacun porte l'image en soi, se développa au sein de la belle nature et de lhilarité d’un peuple vif, jovial et bon '. »
Kcoutons un auteur dont le talent de critique ne le eéde en rien au prestige du génie littéraire ; nous voulons parler de Goethe :
« La décadence et la chute de empire romain avaient répandu la barbarie sur l'Europe.
« C'est 4 I’Eglise chrétienne seule que nous devons la conservation de l’art, ne fat-ce que comme une étincelle couvant sous la cendre.
« La partie historique de la religion contient une multitude de germes féconds en beauté qui nécessairement ont du se développer un jour. La Divinité telle que le chrétien la révére ; — ce Pére tout-puissant, ce Fils mystérieux ayec qui le ciel descend sur la terre ;—I'Esprit saint sous la forme d’une colombe innocente, semblable 4 une flamme douce et organisée ; — cette mére du Fils éternel, la plus pure des vierges ;— l’époux que les destinées célestes lui assurent afin que lenfant-Dieu ne manque pas en apparence d’un pére terrestre ; — les apdtres, les evangélistes, les confesseurs, les martyrs de tout age et de tout sexe ; — les liens mystiques qui unissent l’ancienne loi 4 la nouvelle ; — nos premiers parents, les patriarches et les juges, les
prophétes et les rois ; — tous ces personnages dont chacun se distingue d’une maniére par-
! Baron Keverberg, Ursula, princesse britannique, p. 119.
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ticuliére ou est susceptible d’étre ainsi distingué, nous prouvent a l’évidence combien il était naturel qu'une fusion sopérat entre ['Kglise et V’art, et que l'une semblait ne plus pouvoir subsister sans l'autre. »
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« Mais le monde était livré au désordre et 4 l’oppression. La confusion croissant toujours
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bannissait la civilisation de l'Occident. Byzance seule restait le siége permanent de I’Eghise et
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de l’art, dorénavant lié a |’Eglise.
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« Cependant l'art se ressentait de la barbarie des siécles. [l ne tarda point a dégénérer en
meétier. Ce qu'il y a d'individuel dans histoire de la religion n’inspira ni n’enflamma le génie,
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On en conserva le souvenir seulement par les pratiques d’une piété d’habitude. On con-
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serva les formes et les traits des saints personnages; on les conserva méme ayec un soin
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minutieux et pédantesque, mais seulement pour les vénérer dans les églises; et pour se
mettre 4 l'abri de l’erreur et ne pas courir risque d’honorer l'un pour lautre, on inserivait
le nom de chaque saint sur les peimtures. L’art n’avait plus d’ateliers, mais il existait des
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fabriques d’images, dont le clergé avait la direction.
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| « Cest ainsi qu’encore aujourd’hui les images dont les croyants de I’Kglise grecque se | | servent chez eux et dans leurs voyages sont fabriquées, sous la surveillance du clergé, a
| Susdal, ville située dans le vingt et unicme gouvernement de la Russie. On congoit quil doit
en résulter la plus constante uniformité pour les objets une fois représentés,
« Il en était de méme a Byzance. Heureusement, on y avait adopté, des le principe, unc régle dont les anciens Grees, et apres eux les Romains, ne se sont jamais écartés, celle de
| | la symétrie dans l’ordonmance, Mais la symétrie des Byzantins était roide, seche et pédan-
| tesque comme |'étaient leurs cérémonies et leurs fétes. C’est done seulement dans la conservation de la régle (et non pas l’application qu’ils en ont faite), dans la multiplicité des souvenirs quils nous ont transmis comme des objets de l'art que consiste le mérite des Byzantins. Jl eut surtout, dans la suite, la plus grande et la plus heureuse influence sur les siécles moins barbares et mieux inspirés,
« C'est dans le onziéme siécle que I’Italie commenga a jouir de ces avantages. A cette époque le sentiment de la nature et de l’'aménité s’y réveilla, et de suite les Italiens se saisirent du
mérite si justement vanté des Byzantins, d'une composition symétrique et de la différence des caractéres. C’est ce qui leur réussit d'autant plus tot que le gott pour la perfection des formes
se développa rapidement parmi eux. Ce gotit ne pouvail jamais périr totalement chez les Italiens. L’antiquité leur avait légué trop de chefs-d’ceuvre d’architecture et de sculpture.
« La sombre sécheresse de l’Orient régnait de méme, et depuis longtemps sur les bords du Rhin. Ce n’est que vers le treiziéme siecle que tout y prit un aspect plus serein. A cette époque, le sentiment de la nature perce avec hilarité et se développe non pas par une Ue tion servile de ce qui est individuel dans la réalité; bien au contraire, les charmes dont Veil
| est susceptible de jouir se répandent généralement sur le monde sensible. « Ce sont des tétes gracieusement arrondies pour les garcons et les jeunes filles ; des faces ovales pour les adultes, des vieillards a prestance avec des barbes ondoyantes ou boucleées, |
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une race généralement bonne, pieuse et saine, le tout représenté par un pinceau délicat, non exempt de mollesse, et néanmoins toujours d'une maniére assez caractéristique. Il en est de méme des couleurs: la sérénité, la clarté, et méme quelque vigueur y dominent sans harmonie proprement dite, mais aussi sans bigarrure ; elles sont essentiellement agréables aux yeux.
« Le caractére matériel et technique de ces tableaux est le fond d’or avec des gloires (ou sont inscrits les noms) imprimées sur le fond. Souvent aussi le plan, luisant et métallique, est estampillé en fleurs métalliques comme on les trouve sur les tapis, ou bien il est recouvert d'ornements représentant des sculptures dont les contours et les ombres, pittoresquement brunis, sont dans les apparences de la dorure.
« Indépendamment de l’'agrément des formes et de la heauté dont la nature animée et inanimée se pare sur les rives du Rhin, nous devons observer que les principaux saints de ces contrées sont des vierges et des adolescents, doués d'une grande noblesse de caractére; que leur fin tragique ne participe en rien aux hideuses circonstances qui sont ailleurs si pénibles pour l'art qui s’occupe de les représenter. Que l'on compare les destinées de sainte Ursule, du guerrier saint Géréon et de la légion Thébaine a ces histoires absurdes qui nous apprennent comment des étres humains, distingués par leur délicatesse, leur innocence et une civilisation élevée, furent martyrisés et massacrés par des boureaux et des bétes féroces dans cette Rome devenue brutale pour servir de spectacle 4 une populace abjecte de tous les rangs.
« Mais ce que les peintres du bas Rhin de ces temps ont di considérer comme une circonstance supérieurement heureuse, c’est que les ossements des trois pieux mages de l'Orient furent transférés 4 Cologne On cherche en vain dans l'histoire, la fable, la tradition et les légendes pour trouver un sujet également favorable et riche, aussi plein de charmes pour l’ame, aussi gracieux pour Vimagination, que celui qui s‘offre ici, en quelque sorte spontanément, au veeu de l’art et des artistes *. »
« Ce sont ces avantages, poursuivit le baron de Keverberg, qui eurent la plus grande influence sur les progrés de l’école colonaise. Les sujets dont elle fit choix n’ont rien de hideux ni de dégotitant. Ses figures se parent de noblesse et de douceur. Ses couleurs participent a l’aménité de la nature. Ses compositions sont riches et agréables. La roideur de la symétrie y est adoucie par des accessoires gracieux ; bientot cette roideur disparait dans les meilleures productions de l'art ; et l’on peut dire que dans plusieurs d’entre elles la sévérité du principe domine sans aucune trace de sécheresse ou de pédantisme. »
En attendant qu’une plume compétente nous ait dévoilé les secrets de la grande école de Cologne, nous sommes heureux de pouvoir donner quelques pages inédites dues 4 un homme qui a consacré sa fortune et sa vie au culte des ceuvres du moyen age. En citant M. Weyer, architecte honoraire de la ville de Cologne, nous citons une des autorités les plus compétentes
4 Goethe : Ueber Kunst und alterthum in den Rhein und Mayn Gegenden. Stuttgard, in den Cottaischen suchhandlung. — Cahier I, p. 158-183.
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en matiére d'art. Combien ‘n’est-il pas 4 regretter que ‘homme qui a pu réunir avec tant de patience, de gout et d’ardeur, une des plus riches collections particuliéres, n’ait pas trouvé dans la capitale de l’ancien électorat de Cologne toutes grandes ouyertes les portes de ses musées ! Cologne seul devait s’enorgueillir de posséder les ceuvres artistiques qui témoignent de sa splendeur.