CHAPITRE VI L'OPÉRA D'E. REYER. - ACTE III
Avec le troisième acte commence la seconde partie du drame, et la plus poignante. Brunehild a été arrachée au sommeil magique, rendue à la vie, mais à quel prix ? Au prix de sa liberté, de sa puissance surnaturelle, de sa jeunesse invincible. Ces dieux, qu'elle a bénis pourtant, sont-ils donc implacables, pour avoir permis, dans cet abaissement même, qu'elle fût encore le jouet d'une odieuse imposture, qu'un philtre vulgaire lui enlevât l'époux sacré entre tous, qui seul était digne d'elle et désigné par le ciel même ? Il est difficile, à coup sûr, de trouver dans^ les légendes héroïques des peuples situation plus attachante et plus dramatique, c'est-à-dire plus propre à être mise en action, non seulement par les péripéties qu'elle amène, mais par les caractères qu'elle met aux prises. — C'est désormais celui de Brunehild qui domine tout : c'est lui aussi qui a été étudié et exprimé par le musicien avec le talent le plus neuf et le plus élevé.
Mais levons le rideau sans plus tarder.
Kous sommes clans le jardin qui s'étend sous les fenêtres du palais de Gunther. Il est nuit. L'introduction (en si bémol); d'un mouvement léger, ni lent ni rapide, semble un écho lointain, apporté par le vent sous ces feuillages sombres, des principaux motifs des choses qui doivent occuper notre esprit en cet endroit du drame. C'est, à ce titre, un des morceaux d'orchestre les plus faciles à détacher de la partition et d'un effet le plus agréable. Après une phrase des cors et des bassons, que développera tout à l'heure le chœur des esprits invisibles, le thème en trois notes de l'amour de Hilda paraît plusieurs fois, puis l'ensemble reprend pianissimo le motif de Brunehild, en le variant et en y intercalant de la plus ingénieuse façon celui de la victoire de Sigurd en différents tons. Les dernières mesures sont marquées par l'introduction inattendue du motif si original de Uta. C'est qu'elle arrive sur la scène, suivie de Hilda, au moment où les esprits de l'air, gardiens fidèles et derniers compagnons de la valkyrie, font entendre leur appel au roi Gunther endormi. C'est cette suave mélodie sans accompagnement qui a déjà attiré la prévoyante Uta, inquiète de savoir « quel office mystérieux viennent remplir ici ces messagers des dieux». — «J'entends
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dans les airs endormis » dit-elle encore, en une phrase d'une poésie toute envélopi^ante et qu'accompagne comme une fine dentelle d'harmonie (cors, bassons et violons), «Pareils au bruit léger du ruisseau sur l'arène, Les frémissements sourds des ailes des esprits ! » Mais apercevant de loin Grunther, elle s'enfonce dans l'ombre des fourrés, avec Hilda « demi-morte d'effroi ». De nouveau l'originale et délicate harmonie des messagers ailés s'élève dans la nuit comme des frémissements d'ailes en effet, et le chœur invisible appelle une seconde fois le roi qui s'avance incertain et surpris. Une charmante phrase, chantée tantôt par les clarinettes, tantôt par les flûtes et les violons, et terminée par un trille délicat, accentue l'effet tout aérien de cette symphonie.
Ce n'était qu'un murmure : on eût dit les coups d'ailes D'un zéphire éloigné glissant sur les roseaux Et craignant en passant d'éveiller les oiseaux.. .
a dit le poète auquel on pense involontairement ici*.
1 « Il semble, dit M. V. Wilder, qu'en écrivant ce morceau, M. Reyer ait été visité par les sylphes d'Oberon et les elfes de Titania. » Et, en effet, quel modèle plus parfait pouvait-il trouver que le début à'Oheron, ce chefd'œuvre exquis s'il en fut !
«Pourtant, murmure Gunther, le jour vermeil A peine à l'orient se lève... » Mais soudain l'épaisseur du bosquet s'éclaircit, s'illumine : « Dans la clarté de l'aube pâle » Sigurd apparaît , « veillant sur Brunebild » toujours endormie. Le roi admire avec stupéfaction le prodige, tandis qu'un ensemble des flûtes et des clarinettes, des violons et des liarpes avec les violoncelles, lui cbante pianissimo (en mi majeur) le motif de la valkjrie et celui de Sigurd vainqueur. Ces deux tbèmes si différents se combinent encore ici le plus heureusement du monde, et surtout dans les pages suivantes, où ils sont développés et variés de toutes façons et où ils servent aussi d'élément principal à la mélodie même. Je veux dire l'air allegretto con fuoco (en fa) de Sigurd quittant sa place pour venir remettre à Guntlier sa précieuse conquête: «Oui! Sigurd est vainqueur...»
chante le héros d'un ton fier et plein de joie « ...Sitôt Cjue le soleil luira... ta belle fiancée... va s'éveiller et descendre vers toi... J'ai gardé la foi jurée, songe à tenir aussi ta promesse. . . » — Le roi est tellement transporté d'orgueil et de satisfaction qu'il n'a même pas l'idée de dire un mot à Sigurd, qui s'éloigne. Le cri qui lui échappe dès qu'il est seul peint bien son carac-
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tère mesquin , et montre que la victoire de Sigurd est pour lui à la fois un contentement d'amour-propre et la réussite d'un bon tour joué! «Là voilà donc^ la déesse exilée î... Les dieux jaloux en vain dans leurs décrets , Pour vaincre les démons, les elfes, troupe ailée, Ont désigné Sigurd ! Brunehild est à moi î Mes guerriers la verront aux côtés de leur roi ! » Il faut ajouter que l'harmonie même et la mélodie de ce passage et des airs suivants rendent d'une façon très juste cette impression, et ont la fierté vigoureuse mais brutale et sans élévation du personnage.
En attendant, le chœur des esprits a réveillé Brunehild en une phrase exquise comme la première : « Notre tâche est remplie : Le jour luit au ciel bleu ! Toi qui fus valkyrie, Adieu, adieu !... » Et toujours revient le dessin perlé des flûtes, clarinettes et hautbois, avec son trille final. — Les premières phrases de Brunehild : «Où me conduit ma destinée?...» Sont d'une simplicité pleine de style. Après un dernier adieu des esprits, qu'elle écoute avec ravissement, elle aperçoit Gunther, qui s'avance vers elle non sans un certain embarras. «D'où vient que mon époux n'est plus à mes côtés ? » s'est demandé la pauvre Brunehild, dont la clair-
voyance n'a garde de le reconnaître d'abord dans la personne du roi. Gunther, lourd et maladroit, croit bien faire de préparer le succès de son imposture en étalant devant la déesse déchue sa puissance et ses biens, qui ne paraissent pas toutefois lui faire une bien grande impression. Cette première page (en ut) est superbe de couleur et de force, et le début « Ces bords que vous foulez, reine, sont votre empire... » est plein d'ampleur. Le mouvement, maestoso, est extrêmement marqué par le trait des violoncelles et des contrebasses, une croche et une triple croche se succédant sans interruption mais sans raideur à chacun des trois temps de la mesure. Puis, dans l'harmonie subitement radoucie, revient la phrase délicate de la valkjrie ; car Brunehild se demande qui lui parle et pourquoi son époux ne vient pas la « conduire lui-même au banquet nuptial ? » — Gunther se fait tendre et presque suppliant : « Celui qui te ceindra bientôt le diadème, Brunehild, Brunehild... est à tes genoux î... » — Elle tressaille à ces mots, stupéfaite, et le motif de Sigurd vainqueur, lancé (en mineur) comme un point d'interrogation anxieux, par le cor solo, exprime bien l'incertitude de son âme. Elle doute en effet, elle veut douter encore: «Vêtu... de fer,... la
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visière... baissée... C'est toi... qui vins?... » murmure -t- elle d'une voix suffoquée, sur un accompagnement haché de même et syncopé. A quoi Gunther répond bravement « c'est moi », en employant les mêmes expressions, car les deux morceaux sont identiques à peu de chose près. Le suivant reprend le caractère vigoureux et le mouvement maestoso du début, avec plus de brillant et de fougue, et un accompagnement enrichi de gammes et de broderies très liées. « Qui donc es -tu... ?» a demandé Brunehild, inconsciemment inquiète, mais résignée d'avance. « Je suis Gunther, roi des Burgondes, prince du Rhin» s'écrie le roi avec enthousiasme. — «Je suis à toi, mon époux et mon maître » reprend Brunehild «... Echangeons nos serments entre les mains du prêtre. Et que les dieux soient obéis ! » Cette phrase est le développement du motif de la valkyrie, avec les flûtes et les cordes suivant la voix. Gunther est si ravi de bonheur qu'il exprime son amour et sa reconnaissance à Brunehild en termes vraiment émus et élevés dans la phrase (en ré bémol) que termine cet élan si large d'accent «Jamais guerrier ne fut plus radieux!...» L'accompagnement, gracieux, aboutit à une ritournelle élégante et mélodique, d'un dessin très lié. qui rappelle la
manière de l'auteur de Loliengrin. Enfin, la scène se termine par une partie de duo qui est d'un effet superbe. C'est la dernière phrase de Brunehild qui sert de base à ses développements. Il faut admirer le tour ferme et distingué de ces fragments de phrases que les deux voix répètent en les variant et se renvoient l'une à l'autre : « Echangeons nos serments. . . Et que les dieux soient obéis !. . . » Le motif de la victoire de Sigurd perce aussi de temps en temps au milieu de la riche harmonie de l'ensemble et ajoute à sa solidité, à son éclat.
Pendant cette grande scène, le jour est complètement venu, et tandis que Gunther emmène sa fiancée, Uta et Hilda sortent rapidement de leur cachette ombreuse. Hilda peut à peine contenir son ravissement : sa joie l'étouffé et déborde dans l'air allegro con fuoco qu'elle chante à pleine voix, tout brillant d'un éclat de jeunesse et de vie. «Il m'aime, il m'aime, il m'aime!!... O soleil radieux, Quelle douce clarté tu nous verses des cieux ! » En vain, Uta, préoccupée, frissonne en lisant dans l'avenir. « Garde bien le secret terrible Que nous avons surpris », dit-elle à la princesse ^ « Un pressentiment horrible A frappé mes esprits...» En vain, tandis qu'éclate le sombre motif d'At-
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tila, avec les bassons, les altos et les basses, comme au début de l'ouverture, elle s'écrie « ...La terre, de ses guerriers veuve. Retentit de sanglots ! », Hilda, sans l'écouter, reprend de plus belle; «Il m'aime, ô ma mère!...» et s'enivre en quelque sorte aux accents de son âme toute palpitante de la joie de vivre. Cette émotion juvénile est bien rendue par le rythme syncopé du début, et l'entrain de la mélodie que suit fidèlement la flûte ^.
Le second tableau de ce troisième acte nous amène devant la porte fortifiée du burg de Grunther, sur un terre-plain bordé d'arbres et d'habitations *, on aperçoit au fond le fleuve tout brillant des rayons du soleil levant. « Les premiers feux du matin Ont doré les flots du Rhin», comme dit poétiquement le chœur. Un allegro très nourri, dont les basses accentuent le motif vigoureux (ré, fa, la, ré, ré, mi, ré) et que do-
^ Toute cette dernière scène a été supprimée aux représentations : on a trouvé qu'elle faisait longueur. Au point de vue dramatique, soit, mais elle n'en contient pas moins un des plus beaux airs de Hilda, et l'on ne saurait dire qu'elle ne soit pas nécessaire à l'unité et à l'heureuse harmonie de tout le tableau.
mine une agile broderie des premiers violons et des flûtes, emplit toute la scène, tandis que le peuple arrive de divers côtés et se rassemble joyeusement avant de courir au travail du jour. « Allons charger nos chars de nos blés jaunissants ! » disent les uns. « Allons au fond du bois forcer les daims agiles», répondent ceux-là. « Allons guider sur Teau la barque aux larges flancs!...» — «Allons cueillir les fruits de nos vergers fertiles ! » Laboureurs, chasseurs, mariniers, femmes, les groupes se séparent et se répondent de loin les uns aux autres, leurs outils à la main. — « Alerte, compagnons, le soleil est levé ! le feu de veille expire, alerte ! » s'écrient à leur tour les soldats postés auprès de la porte du burg. Puis jeunes filles et jeunes gens, avant de se quitter, se donnent rendez-vous pour le soir : « Au déclin du soleil, le labeur achevé, Nous reviendrons ici danser sur l'herbe verte. Danser, danser sur l'herbe verte !. . . » Et toujours, partout, le même mouvement rapide et facile, les traits gracieux des violons et des flûtes, soulignant le charme plein de caractère des mélodies, partout la vie, l'entrain, rien de banal, rien de prétentieux. C'est du meilleur Weber. Cependant après un nouvel ensemble brillant
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de l'allégro, le peuple va se disperser, quand sonnent les trompettes des hérauts du burg. Chacun s'arrête, afin d'entendre les ordres du roi: C'est Hagen qui les apporte, précédé et escorté par le sombre motif ordinaire des bassons, altos et contrebasses. Il annonce au peuple que Grunther a obtenu des dieux la valkyrie dont il désirait depuis si longtemps l'amour, et qu'on va solennellement couronner Brunehild, son épouse, et la reine. Après un récit mesuré très franc, très large, comme tous ceux de Hagen, le mouvement s'accélère, se colore d'harmonieuses broderies des flûtes et des clarinettes, et éclate en une mélodie brutalement joyeuse, d'un accent non pas vulgaire, ni banal, mais franchement populaire, et telle qu'on l'attend bien, semble-t-il , du caractère du personnage et de la foule des soldats et des paysans qui répétera ensuite à plusieurs reprises ce chant de fête au rythme de fanfare. « Semez ces bords de joncs et de rameaux fleuris... » s'écrie Hagen: «Suivant de Brunehild la marche triomphale. Peuple, fais retentir les airs de joyeux cris ! » — Après un gai tutti, les trompettes sonnent de nouveau dans le burg royal, puis une phrase très douce des flûtes, des clarinettes et des hautbois rappelle le motif
de Brunehild, mais en mineur et avec un accent d'une extrême mélancolie^ qui peint l'état d'esprit de la déesse pendant ce cortège triomphal. Le mouvement devient allegretto pour l'entrée de Hilda, et sur un motif qui, n'étant autre que la phrase joyeuse (il m'aime!...) de l'air final du premier tableau, contraste vivement comme effet avec le précédent. La sœur du roi vient se joindre aux femmes du peuple et saluer avec elles la nouvelle reine : après sa phrase élégante, les chants de fête reprcDnent de plus belle.
Mais voici le cortège qui s'approche, les trompettes se répondent sur la scène et dans la coulisse, un bel andante, tempo di marcia, déroule l'ampleur de son dessin principal et la délicatesse des broderies semées au travers, qu'interrompent de temps en temps le motif pesant de Gunther et, une fois dans toute sa puissance, celui de l'expédition d'Islande; enfin, Brunehild paraît. — Les guerriers la saluent les premiers et lui présentent « selon l'usage des Germains, des chevaux, des armes brillantes... Il faut,» disent-ils fièrement, «qu'une reine ait les mains vaillantes ! » La jolie ritournelle que nous avons entendue dans le grand duo du tableau précédent reparaît ici et un peu plus