L'OPÉRA D'E. REYER. - ACTE IV
Entre le troisième et le quatrième acte^ plusieurs semaines , plusieurs mois peut-être se sont écoulés. Brunehild est l'épouse résignée de Guntlier, et Sigurd est tout à Hilda. Qui rapprochera ces deux âmes également abusées et que les destins pourtant avaient indissolublement liées d'avance ? L'impression réciproque subitement ressentie par eux avant le mariage qui les a séparés, n'a point dessillé leurs yeux, !Mais Brunehild, qu'une secrète défiance animait déjà, comme malgré elle, envers ce maître qu'elle devait croire cependant, qu'elle croyait choisi par la bonté paternelle d'Odin, Brunehild a senti dès ce moment se glisser en elle et l'envahir tout entière un amour instinctif, involontaire, mais invincible et profond pour Sigurd. Celui-ci, de son côté, à qui n'a pas échappé la répugnance de la déesse déchue pour le roi, ses pleurs silencieux, le désespoir sombre qui la courbe et l'oppresse, s'est senti
peu à peu pénétré par un remords amer, et ému d'une pitié intime et presque tendre, qui n'est pas de l'amour (le philtre l'en défend) mais occupe du moins sa pensée constante et le rapproche comme fatalement des lieux où pâlit Brunehild. Mais qui instruira la valkyrie d'un secret si terrible et qui rompra le charme odieux dont le noble et loyal esprit de Sigurd a été abusé jusqu'à une telle imposture? — L'imprudente jalousie de Hilda sera l'instrument de la catastrophe.
Par la force dramatique de la situation, par la grandeur et la beauté des caractères, par la vérité de l'expression, ce dernier acte est le noble couronnement de l'œuvre -, et il n'offre pas seulement, dans sa première partie, l'heureux développement d'une des plus impressionnantes pages de la légende eddique, la douleur de Brunehild, car les auteurs ont su encore trouver, pour des situations nous'elles, des idées et des traits d'un grand sentiment et d'une rare poésie, dont la couleur ne pâlit point au milieu des scènes grandioses qui l'entourent.
Dès les premières mesures de l'introduction, que traverse une impression intime d'amertume et de désolation, on se sent le cœur serré. Le motif principal, très doux mais très expressif,
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qui dominera toute la première partie de l'acte, peint bien l'accablement pesant, le découragement dont la pauvre reine est minée. Présentée par les violons et les altos, les bassons et les violoncelles, la mélodie se déroule d'abord dans le ton de ré bémol majeur, puis passe habilement à celui de si naturel, qui lui donne une couleur plus sombre et plus poignante et où elle se perd peu à peu dans les notes les plus basses de l'harmonie, avec une phrase très pénétrante de la clarinette. Soudain, u'n hautbois s'élève au sommet et chante la pure mélodie, à l'allure si gracieuse et mélancolique, du chœur qui va suivre : les flûtes et les violons achèvent la phrase. — Nous sommes sur une terrasse du burg de Gunther, entre les habitations, à gauche, et une fontaine d'eau courante à droite. Les femmes des soldats se rencontrent avec les servantes du palais, à l'heure où chacune va puiser l'eau pour le repas : « Emplissons nos urnes profondes... » disent-elles d'une voix alerte et diligente. L'accompagnement, pianissimo, est une vraie dentelle brodée par les premiers violons auxquels s'adjoignent de temps en temps les flûtes, au-dessus d'un fond bien marqué par les tenues et les arpèges des bassons, des altos et des basses.
Toute cette scène est pleine de naturel et d'une couleur très juste et très poétique. Profitant de la rencontre, les femmes du peuple, selon l'iiabitude , s'informent gaiement de ce qui se passe chez le roi : « Pendant que la source jase... Dites-nous quelques nouvelles, Vous les servantes fidèles De Guntlier notre seigneur. » Mais triste est la réponse des servantes, et la mélodie, tout en gardant l'allure assez rapide qui donne tant de vie et de netteté à la scène entière, revient au premier ton de ré bémol majeur, et s'assombrit : «Hélas! tout le palais est rempli de tristesse... Un mal mystérieux, cruel, va consumant La belle Brunehild, la reine au front charmant ! » Une courte phrase, élégante et expressive, dominant comme toujours les arpèges des basses, amène cette belle explosion des femmes des soldats ^, en trois et quatre voix : «Ni les lances, ni les piques, De ces voûtes magnifiques Ne chassent le désespoir, Et les humaines misères. Plus souvent qu'en nos chaumières Dans les palais vont s'asseoir I » — Puis les servantes
1 La phrase « Xi les lances... » et le morceau qui suit ont été supprimés à l'Opéra. — C'est du reste, comme Vous le verrez, le 4« acte de l'ouvrage qui a été le plus consciencieusement déchiqueté.
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reprennent la mélodie de la phrase précédente : « Par de sombres tourments Brunehild écrasée Languit comme une fleur dont la tige est brisée! Sans cesse elle répand des pleurs silencieux : Son front pâle est courbé sous le courroux des dieux ! » Il est impossible d'exprimer par une harmonie plus simple et plus attachante, plus appropriée au texte, la poésie pleine de caractère de tout ce début de l'acte, Yéritablement digne, encore une fois, de l'auteur d'Orphée.
Cependant la reine paraît, avec quelques-unes de ses suiYantes : elle Yient respirer un peu hors de ces murs qui l'étouffent. Les femmes la contemplent de loin avec une respectueuse sympathie : « La voilà. . . languissante. . . et se tramant à peine...» murmurent- elles sur le premier et sombre motif de l'introduction, que reprennent les bassons et les basses. Et elles ajoutent : « Respectons le secret de la reine Et disons-nous adieu. . . » L'harmonie prend en même temps une teinte plus enjouée, une allure plus légère, et revient au ton de la bémol pour l'ensemble des deux chœurs s' éloignant et chantant pianissimo avec le précieux accompagnement qui a souligné tout le début : « Que notre tâche est légère I Xous passons sur cette terre. Sans souffrir les maux de ceux Que pour-
tant on nomme heureux. » — Puis vient la gracieuse alternance des deux groupes dans la phrase suivante, à l'accent si délicate «Comme l'oiseau de la haie Qu'un peu de soleil égaie Et qu'un grain de blé nourrit, Le ciel nous garde : il mesure La douleur et la froidure Pour le faible et le petit ! »
Le chœur a disparu lentement. Brunehild s'avance, soutenue par ses femmes, et se dirige vers la fontaine. Ses paroles, que suit à deux reprises le motif sombre du début (en ut cette fois -ci) expriment avec émotion la lassitude d'une âme qui se débat en vain sous la main de l'aveugle fatalité. «Ah! s'écrie-t-elle, que ne puis-je errer au sein des bois épais, Sur les monts couronnés par la neige éclatante ! La lumière me brûle et l'ombre m' éprouvante. . . Où mon cœur éperdu trouvera-t-il la paix?. . . » Mais rien n'égale la simplicité pleine de grandeur et de style qui lui inspire la phrase que je cite ici tout au long, car elle en vaut la peine.
1 Page supprimée à l'Opéra.
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Allegretto.
Violons
Altos
Bassons
Violonc.