Pfe
Bassons, Cors, quatuor —
s— kr^bV— ^— --
mu - re.
Une dernière fois, comme un doux contraste, pendant que les femmes de la reine rentrent au palais, le dernier ensemble «Que notre tâche est légère. . . » se fait entendre au loin, et Bruneliild reste seule, heureuse en quelque façon de pouvoir donner carrière à ses amères pensées, si douloureusement méditées dans le silence, et d'implorer sans témoins le dieu qui
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l'a jetée si bas. — L'humiliation de la déesse, la houte de la femme en proie à une passion que la fatalité seule a rendue criminelle, mais pourtant la fierté, la noblesse de caractère de la valkyrie, tels sont les sentiments divers qu'exprime l'air magnifique qui vient ici, une des pages les plus puissantes de la partition, et qui peignent le plus complètement et avec le plus d'élévation le personnage exceptionnel de Brunebild i.
Dans les premières mesures, andante maestoso, la reine adresse à son ancienne patrie une invocation d'un accent ému et profond : « 0 palais radieux... ô demeures du ciel dont je suis exilée!...» L'orchestre, dans son ensemble, s'étale en de larges accords très doux, que domine seulement, aux derniers mots, une gamme descendante des cors et des violons. Mais de riches et gracieux arpèges des premiers et seconds violons soulignent, toujours piano, les phrases colorées qui suivent : « Astres qui nous versez vos rayons purs et doux. Je n'ose plus, hélas ! . . . lever le front vers vous ! » —
1 Ce morceau, le seul grand air de Brunehild. si beau, d'abord, ensuite si nécessaire à l'action et à l'intelligence du drame, a été entièrement coupé à l'Opéra. Cette petite suppression comprend 26 pages de la partition d'orchestre,
198 LA LÉGEiNDE DE SIGURD
Brusquement le mouvement devient allégro et le ton fa majeur : un flot impétueux d'harmonie nous emporte et enveloppe avec lui le motif passionné des paroles que laisse échapper la reine : « Un trait inexorable Brûle mon cœur blessé!...» L'agitation, l'âpreté de l'orchestre appuient avec force le trouble de ces mots: «Haletante, égarée, De douleur enivrée, Je tends les bras vers toi, Sigurd. . . Sigurd !. . . » — Plus poignante et plus large est la page qui suit : « Honte mortelle ! . . . Prends-moi, nuit éternelle!... 0 terre, engloutis-moi, engloutismoi ! . . . » Brunehild répète plusieurs fois ces derniers mots, sur des notes sombres et égales, comme si elle voulait dérober ses angoisses à la lumière du jour. Sa noble fierté reparaît bientôt, dans l'aveu même qu'elle fait humblement de sa faute. L'harmonie, qui n'a pas ralenti son mouvement, s'enrichit d'un dessin élevé et brillant destiné à peindre la sanglante mêlée qui a provoqué la désobéissance de la valkyrie : « Odin, je fus coupable en bravant ta défense, Quand au combat, malgré toi, je volai! Quand je m'enfuis du ciel et m'armai de la lance Pour secourir Sigurd par le nombre accablé !. . . » Puis l'orchestre s'élargit, s'apaise pour un moment et ramène piano la mélodie
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expressive de la clarinette clans l'introduction de l'acte, avec cette phrase navrante: «Mais considère en ta justice Ma faute auprès de mon supplice !. . . »
Mais toute l'impétuosité précédente reparaît avec une page nerveuse, colorée, d'un grand style : « 0 dieu cruel, tu m'as livrée au roi Guntlier En donnant à Sigurd mon âme tout entière ...» L'accompagnement, qu'animent quelques gammes fines et légères, est surtout marqué par un dessin très accentué des basses, qui donne une valeur pleine de fermeté au morceau, principalement en cet endroit « Et tu déchires mon cœur lier Par les honteux tourments de l'amour adultère ! » — Encore quelques mesures précipitées, mais qui se brisent comme les dernières vagues emportées par la marée, et une phrase très liée des violoncelles, d'un sentiment mélancolique et pénétré de poésie, ramène le mouvement andante du début et souligne une suprême invocation : « Pitié ! pitié ! lance sur moi la foudre qui dévore ! Pitié, je suis déesse et ne puis que par toi Rentrer au néant que j'implore! Pitié!... » Mais une fine suite d'arpèges des premiers violons, puis des flûtes, répond seule à ce vœu désespéré, et Brunehild, comme invinciblement poussée
par une nouvelle et plus amère attaque de la passion, lance une seconde fois au ciel le cri de détresse « Quel trait inexorable. . . » toujours à pleine voix et dans un allegro agité qui ne s'apaise que sur les derniers mots d'anéantissement «0 terre, o terre, engloutis-moi !... » Et la reine se replonge tristement dans le silence de ses pensées, tandis que les ombres de la nuit descendent peu à peu autour d'elle. Un large accord apaise les grondements de r orchestre et amène Tharmonie au ton de ré majeur, qui sert lui-même de transition, après quelques mesures d'une modulation élégante, au ton de fa dièse majeur, dans lequel commence la grande scène entre Hilda et Bruneliild. — Hilda est apparue depuis quelques instants au haut de l'escalier qui descend du palais à la terrasse où se trouve la reine : la cause secrète des larmes de Brunehild n'a pas échappé à sa jalouse perspicacité, et abusant d'un avantage odieux, aveuglée par un mépris puéril , qui lui cache les angoisses terribles qu'elle se prépare à elle-même, elle vient torturer ce cœur loyal qu'elle a si tranquillement brisé à son profit, elle vient braver l'impuissance de la déesse devenue mortelle et dont elle imagine n'avoir plus rien à redouter. La
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situation est assurément dramatique et bien amenée, à cela près que Hilda ne nous avait pas été peinte jusqu'à présent sous des couleurs si noires. — Elle s'approche donc doucement de Brunehild et commence son discours par de mielleuses paroles , délicate mélodie d'un mouvement doux, à laquelle s'unit un accompagnement simple et très lié : « Jeune reine , ma sœur, n'es-tu pas résignée A vivre parmi nous?... » Pourquoi ces larmes et que manquetril à ton bonheur ? N'as-tu pas «un trône, des trésors... et l'amour d'un époux! » — «Hélas, hélas...!» soupire Brunehild. Mais Hilda insiste. L'harmonie se relève et prend (avec le ton de sol majeur) un accent plus léger : « Que le sourire enfin sur tes lèvres renaisse...», une allure plus rapide aussi et de plus en plus pressante, avec son dessin principal syncopé, à partir de ce passage poétique : « Le soleil a déjà quitté le ciel d'azur. Viens, allons dans la plaine Voir les jeux des guerriers. Un chef hardi les mène... C'est Sigurd!... » Mais ici le coup a porté : Brunehild frémit et chancelle, et la parole de Hilda se fait soudain âpre et arrogante : « Au seul nom de Sigurd la flamme malgré toi dans tes yeux mourants étincelle... Pourquoi donc ta main tremble-t-elle ? Pour-
quoi n'oses-tu plus lever les yeux sur moi!» Rien n'égale, par parenthèse , la fierté superbe de ces deux dernières phrases , qu'appuient de larges accords des basses.
La catastrophe est imminente : elle va éclater. « Il n'est plus temps de feindre » crie la princesse d'une voix dure *, et rejetant le manteau qui l'enveloppe, elle découvre, pendue à sa taille, la ceinture sacrée que le vainqueur des esprits du feu a reçu jadis des mains mêmes de la valkjrie réveillée. « Qui t'a fait ce présent ?» demande Brunehild stupéfaite. — « C'est mon époux, Sigurd ! » répond Hilda, pendant que la fanfare éclatante des instruments à vent salue ce nom héroïque à son ordinaire. «0 trouble! ô lumière fatale!... » murmure la reine; «c'est ma ceinture virginale...» Mais cette phrase si touchante n'arrête pas sa cruelle rivale, el la page qui suit est un air de triomphe exubérant de verve et d'orgueil: «Oui, pour qu'enfin toute espérance S'éteigne dans ton cœur jaloux... Sache-le donc : ta délivrance Fut l'œuvre de Sigurd...» — «Quoi?» dit encore Brunehild attérée , tandis que l'orchestre reprend le motif haletant et marqué de points d'interrogation que nous avons entendu jadis dans le duo de la valkvrie etdeGunther, au mo-
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ment où elle interroge son prétendu sauveur^ «Le héros que les dieux ont choisi pour mon maître, Qui, dérobant ses traits... Vin: m'éYeiller le glaiYO en main... Ce n'était pas Gunther?...» Puis, continuant de rappeler ses souvenirs, tandis que l'harmonie ramène (en la bémol majeur) la suave mélodie de son réveil dans le palais de flammes: « Brunehild encor vierge et pure, Pour lui dénouant sa ceinture, Lui donna ce gage d'amour, En jurant de l'aimer, en jurant de l'aimer jusqu'à son dernier jour!... Sigurd !... c'était Sigurd î... » Et ici l'orchestre reprend un instant le motif de la condamnation de la valkvrie avec ses accords de harpe. — Hilda triomphe : « Sigurd m'aime I En brisant ta chaîne... Sigurd ne voulait... D'autre récompense que moi
^ Toutes les pages qui suivent, jusqu'au court ensemble des deux femmes, et depuis cette phrase en duo <( Sig'ird m'aime ! » jusqu'à la fm de la scène inclusivement, ont été radicalement supprimées à l'Opéra. Vous jugez ce que devient, aussi misérablement écourté, l'ensemble d'une scène dont les divers épisodes ont été calculés en vue d'une cohésion parfaite. — Et puis ne faut-il pas vraiment avoir une haine bien violente contre le personnage de Hilda, pour lui rogner d'aussi près les ailes : Au i" acte, d'importantes parties d'un air. au 3", toute une scène, au 4^, la moitié d'un duo ! C'est trop montrer qu'on veut rendre le rôle accessible à un second soprano.
L'horreur de cette révélation accable d'abord Brunehild : devant son esprit se dresse le souvenir impitoyable de cette victoire qui ne l'a délivrée, misérable jouet d'un pacte odieux, que pour servir les desseins d'une autre. « Dieux ! à mes pieds la foudre tombe!... » et cependant les contrebasses rappellent en leur sourds pizzicati le motif de triomphe du héros. « Sigurd est mon libérateur, Et j'appartiens à Gunther l'imposteur! Que ne puis-je à jamais m'endormir dans la tombe!...» Mais bientôt, sous les doucereuses paroles de sa rivale, sa fierté se révolte , son courage veut pénétrer jusqu'au fond la cause de son malheur : « Qui donc t'a révélé ce secret redoutable?» — «Dans un élan d'amour Sigurd m'a tout appris... Il m'aime! Il m'aime!...» — «Non, non! quand j'unis vos mains, d'une horreur inconnue, Comme moi, Sigurd a tremblé... » Et reprenant à son tour la phrase victorieuse de Hilda (que celle-ci répète en même temps), « Il m'aime! » s'écrie encore Brunehild... «Des dieux la bonté souveraine Pour jamais le liait à moi ! » L'harmonie de tout ce passage, j'ai à peine besoin de le dire, est d'une fougue nerveuse et pleine d'idées.
Plus calme et plus émue est la page suivante, un andante (en la majeur) où la déesse, sans
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daigner répondre à Tanière colère de Hilda^ laisse tomber ces poétiques paroles : « Mes larmes ont pourtant touché le ciel sévère : Dans la nuit où je suis, descend comme un rayon ! ... » Hilda bondit, inquiète malgré elle et commençant peut-être à se rendre compte de son imprudence : « Sigurd ne t'aime pas ! tu mens ! » crie-t-elle précipitamment, comme l'orchestre prend subitement un mouvement allegro vivace. Mais Brunehild l'arrête d'un mot et, renversant les rôles, interroge maintenant la princesse et l'accable sous le poids de sa honte. « Par quel poison, par quel sortilège exécrable As-tu donc du héros égaré la raison ? » Et elle ajoute, tandis que l'orchestre rappelle à trois reprises, souvenir cruel, le motif de cet amour de Hilda pour Sigurd : « Tu pâlis à ton tour, et la honte t'accable ! Pleure sur ton amour coupable!... » Ce passage accentué aboutit fortissimo à un dernier ensemble, andante maestoso (en fa dièze majeur) dont l'ampleur puissante clôt dignement toute la scène : « Ceux qu'ont uni les dieux, qui peut les désunir? » dit hautement la reine, dont la résolution est arrêtée désormais, pendant que Hilda s'écrie en se tordant les mains : « Ah ! mon cœur se déchire, et la honte m'accable... ». Les paroles des deux femmes se
suivent et se croisent dans une habile alternance, au-dessus d'une harmonie nourrie où les grondements des cordes et les triolets des timbales sont dominés par un large motif de trois notes descendantes.
La nuit cependant est complètement tombée. Un bruit d'armes et de voix éclate dans le burg, et Hagen, entre de brillants appels de trompettes, lance une phrase d'allure rude et superbe : « Compagnons, parmi les halliers Faites briller les feux et battez les sentiers. Gunther vous suit!» — Mais Brunehild s'est brusquement retournée et arrête le roi au passage par ces paroles hautaines, que souligne une harmonie vigoureuse et précipitée : « Gunther, roi perfide et menteur. Je foule aux pieds ton diadème ! Sigurd est mon libérateur, Les dieux me l'ont donné ! Je l'aime ! Tant qu'il vivra, je suis à lui. Il faut qu'un de vous deux succombe!...» — « 0 honte, ô terreur mortelle ! » murmurent Hilda, Gunther et Hagen, stupéfaits et confondus... La reine est rentrée rapidement au palais, sans que nul essaie de la retenir. Dans le silence de la scène, on entend les cors répéter au loin en fanfare le motif de Gunther, et le chœur des guerriers dispersés dans les bois chante gaiement, sur le même rythme et avec
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ces dissonances étranges et originales que nous avons déjà remarquées au premier acte : « Ah ! la nuit sera belle ! Le roi Gunther chasse aux flambeaux : Que de milliers d'astres nouveaux La forêt joyeuse étincelle ! »
Hilda se jette aux pieds de Gunther : « Ah ! frappe-moi, mon frère... j'ai trahi Sigurd avec toi ! » s'écrie-t-elle d'une voix haletante ; et elle ajoute, dans un emportement de désespoir qui est exprimé avec force par la montée du motif mélodique et les triolets agités de l'orchestre : «J'ai dit à Brunehild... que Sigurd l'a conquise et qu'il te l'a livrée î » — Hagen, toujours prompt à agir suivant l'intérêt de son maître, relève la princesse et décide du parti à prendre: « x^llez par le sentier aux tentes de la plaine », lui dit-il en une phrase rapide et accentuée (en mi -bémol majeur) que souligne un accompagnement staccato très marqué des bassons, des altos et des basses, « Obtenez de Sigurd qu'à son burg il vous mène ! Partez avant le jour, par les bois, les halliers, Pressez le pas des cavaliers ! Le roi Gunther saura garder la reine ! » Et il entraîne Hilda toute troublée. — ■ Mais Gunther, sous une enveloppe grossière et lourde a une âme fière encore et accessible au remords. « Mon orgueil m'a perdu] » s'écrie-t-il, resté s.eul, en
une phrase lente d'un beau style et qu'une mélodie très liée des violoncelles et des bassons précède et appuie. «De quel front soutenir ton regard, déesse irritée?...» Hagen, heureusement pour lui, revient, l'observe, et l'arrête au moment où il tire son épée pour s'en percer le cœur : « Ce n'est pas toi qui dois mourir ! » crie-t-il rudement ; et heureux de saisir, pour sauver Grunther, l'occasion de perdre un rival dont il jalouse depuis longtemps le crédit, il s'efforce de combattre les remords du roi par l'idée que Sigurd l'a trahi et mérite seul vengeance et punition. Dictées par une haine avide, ses paroles se pressent et se précipitent comme martelées : « Sigurd est aimé de la reine : Chaque nuit son amour en ce lieu le ramène : Les sombres profondeurs de ce bois ténébreux N'ont pu le cacher à mes yeux... » Mystérieux d'abord, comme un secret, elles éclatent bientôt comme un cri de guerre, avec des appels de trompettes et de cors : « Sigurd va venir, voici l'heure. Il te trahit : il faut qu'il meure ! Garde ton serment révéré : Ton serviteur n'a rien juré!...» Le roi repousse une aussi infâme trahison , mais Hagen insiste brutalement : «Il aime Brunehild, Gunther!... et... je le hais, Cet éternel vainqueur à l'audace inso-
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lente ! » Puis, apercevant au loin « une ombre glissant dans les brumes du soir » tandis que les violoncelles et les bassons esquissent pianissimo et avec un accent mélancolique le motif de la victoire de Signrd , il entraîne rapidement le roi dans un angle obscur du palais, d'où tous deux pourront épier le liéros à loisir.
Voilà certes une scène d'une grande allure, d'une verve irrésistible et pleine de caractère, qui, sans laisser l'intérêt languir, saisit vivement l'esprit par l'expression vraie et forte des situations et des sentiments.
Avec les pages suivantes, la couleur générale change complètement: c'est par le charme et la poésie délicate des images que l'âme de l'auditeur est entraînée et son cxeur touché. Aussi les flûtes et les clarinettes y jouent-elles un rôle tout particulier et le musicien a-t-il réservé à ces instruments expressifs les motifs mélodiques les plus exquis. — L'entrée de Sigurd est justement marquée par deux flûtes à la tierce avec quelques accords de harpes ; puis les clarinettes -ébauchent sans l'achever le gracieux motif de la valkyrie condamnée , et nous amènent pianissimo en sol bémol majeur, pour le récit mesuré de Sigurd : « Un souvenir poignant dans mon
âme troublée Me fait sentir son aiguillon de fer ! » Les pleurs de Bruneliild et son antipathie manifeste pour Gunther ont réveillé dans le cœur généreux du héros une pitié toute tendre et chaleureuse pour celle qu'il a trompée : « Je te revois toujours, ô déesse exilée...» Après ce début, d'une expression simple, la mélodie s'élève en une phrase émue, et aboutit à ce beau et large développement, que suivent les flûtes et la clarinette avec des arpèges de violoncelles: « 0 Brunehild, ô ma pauvre âme, N'ai-je bravé l'horreur de ta prison de flamme. Où du moins le sommeil fermait tes yeux charmants...» — et ici la plainte devient plus anxieuse et plus attendrie — « Que pour te voir en proie à ces cruels tourments ? Ah ! Quand pourrai-je , infortunée Dont mes pruelles mains ont fait la destinée, Voir sur ta lèvre éclore un sourire nouveau. Et t' entendre chanter en tournant ton fuseau?...» Cette dernière phrase, toute imprégnée de grâce paisible , rappelle comme couleur et comme idée celle où la valkyrie réveillée se plaisait à peindre ses nouveaux devoirs, ses devoirs domestiques d'épouse. Tout ceci est d'une rare distinction.
Brunehild reparaît alors à la porte du palais : elle est vêtue de blanc, sans aucun ornement,
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mais parée seulement de quelques fleurs rouges dans les clieveux et à la main. Un délicieux dessin de flûte^ accompagné par un trémolo lent de clarinette et que nous retrouverons développé plus loin^ esquisse ses gruppetti perlés et rappelle aussi la condamnation de la valkyrie. En apercevant Sigurd^ la reine s'est arrêtée et le salue de cette jolie plirase (en la bémol majeur) où se retrouve enfin l'accent d'heureuse sérénité qu'elle avait à son réveil en la présence du héros : « Sigurd^ les dieux dans leur clémence Vers moi t'ont conduit par la main ! » «J'allais vers toi», ajoute-t-elle ; puis comme il reste immobile, muet d'admiration et d'étonnément à sa vue, pendant que le motif esquissé plus haut par les flûtes se déroule délicatement avec les clarinettes puis les violons, la déesse lui fait signe d'avancer et lui adresse en souriant ces paroles d'une poésie pure et simple, prélude harmonieux d'une scène pleine de caractère et de grandeur, d'un s'yle si élevé: « Des présents de Gunther je ne suis plus parée. Je porte la verveine et la sauge pourprée , Qui brisent les enchantements... Viens, Sigurd, que crains-tu ? Viens où la lune éclaire. Et mirant son front pâle à cette source claire Argenté les flots écumants ! » Le chant est suivi exacte-
ment par les clarinettes avec les violons -, les altos font la basse.
Cependant Sigurcl interroge Brunehild : sans répondre, elle lui présente quelques fleurs de verveine, qu'il devra jeter dans l'eau courante de la fontaine, « en invoquant Odin, en murmurant ces mots : Avec ces fleurs que l'eau traîne en courant, Avec ces fleurs qui vont aux précipices. Avec ces fleurs, terribles maléfices. Tombez, roulez, fuyez dans le torrent ! » Cette page est accompagnée pianissimo par la première flûte i, seule, et en arpèges, pendant la première phrase, puis (en passant du ton d'ut en celui de mi bémol majeur) développant au long le motif originel (appuyé par les harpes et les altos) pendant des paroles étranges qui rompront le charme du philtre d'Uta. Le mouvement s'anime alors , et l'agitation des triolets rapides de l'orchestre, le dessin serré et accentué de la mélodie, expriment bien la surprise et le trouble qui remplissent
1 11 ne sera peut-être pas hors de propos de noter ici que ces passages de flûte, vraie fleur de l'orchestration du quatrième acte de Sigurd, sont joués avec un charme exquis aux représentations de Paris, M. Taffanel étant la première flûte de l'Opéra comme il est celle du Conservatoire.
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l'âme de Sigurd. « Quels magiques liens veuxtu donc que je brise?... Suis-je donc enclicaîné par un charme?» Il obéit cependant, il laisse tomber dans l'onde brillante les fleurs sacrées et, suivant du regard et du geste Bruneliild inspirée, il prononce après elle chaque mo: de l'invocation mystérieuse. Ce délicat et si poétique ensemble où les deux voix se suivent, se croisent et s'unissent avec tant de liberté, a reçu le même accompagnement de flûtes et de harpes que le premier motif, mais un peu renforcé par le hautbois, les cors et les instruments à cordes. L'harmonie s'anime et s'enrichit à la fois pour amener l'andante maestoso où éclate le cri de Sigurd délivré du charme fatal : « O lumière soudaine Dont l'éclat m'éblouit !... Je portais une chaîne. Mais tout s'évanouit ! » Et sur ces mots l'orchestre esquisse le motif de Brunehild, puis rappelle encore celui de Hilda comme un dernier adieu de l'amour décidément vaincu et oublié de la pauvre princesse.
«Je t'aime! » murmure enfin Sigurd, mais pas si bas que Hagen ne l'entende : et le début frémissant de son âpre motif traverse brusquement l'harmonie, qu'il fait revenir en mi bémol maj-eur et qu'il précipite dans un allegro agitato.
«Justes cieux ! » s'écrie la déesse à qui rien n'échappe, «un poignard a brillé dans l'ombre!»... et elle ajoute magnifiquement, se tournant vers Sigurd dont la joie déborde : « Tout est piège en ce palais sombre ! Arme ta main, ô héros, de ton glaive qui flamboie ! » — L'accompagnement des instruments à cordes, très net et très marqué, ajoute au relief du motif. Mais l'andante qui suit nous rend la délicate et suave harmonie du début. La déesse a enfin retrouvé son vainqueur et le salue une seconde fois de sa phrase confiante: «Maître que m'ont donné les cieux... La valkjrie est ta conquête... » Elle est précédée ici d'un doux motif de la clarinette, mais encore avec le dessin du cor anglais mêlé aux arpèges des flûtes. Celles-ci soulignent aussi la phrase passionnée de Sigurd : « 0 Brunehild, le remords me déchire !... » puis l'orchestre se reforme, s'anime et met toute sa puissance au service de la chaude, de la glorieuse mélodie que chantent à l'unisson les deux amants enlacés : « Oublions les maux soufierts. Pour nous les cieux sont ouverts ! Que nos âmes confondues. Dans leur ivresse perdues. Chantent l'hymne solennel De leur amour éternel I » La musique prête à cette page d'amour idéal une ampleur et une élévation des plus
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rares ; un souffle poétique de jeunesse la pénètre et la soulève. Le rythme du dessin mélodique, et notamment ces deux notes liées, disposées de même façon à la fin de plusieurs mesures, lui donnent aussi beaucoup de grâce et de moelleux L
Pendant que Brunehild se serre pour un instant dans les bras de Sigurd, les fanfares des cors, les coups de timbales, les cris joyeux des guerriers « Le roi Guntber chasse aux flambeaux. . . » annoncent au loin, sur le même motif qu'au début de cette scène, que la chasse nocturne continue. Rappelé à lui, réveillé comme par un souvenir aigu, que semble exprimer la rapide montée des flûtes et des clarinettes à la dernière mesure, le héros s'arrache précipitamment aux étreintes de Brunehild : « Adieu ! Sigurd va te reconquérir dans un loyal combat. . . » et il court dans la direction de la chasse. Aussi prompt que lui Gunther est sorti de l'ombre où il dérobait sa fureur et
1 « Quant au duo de Brunhild et de Sigurd (dit 31. Y. Wilder, qu'on a toujours plaisir à citer), c'est un des morceaux les plus largement écrits et les plus débordants de passion que je connaisse. Cette page de tout premier ordre, suivie d'un dénouement rapide, couronne l'œuvre par un coup d'éclat, o
coiiit avec Hagen sur ses traces. — «Dieux !... Sigurd... va mourir.'...» s'écrie la déesse d'une Yoix poignante^ et rencontrant, comme elle se tourne vers la forêt où se sont enfoncés les meurtriers, Hilda inquiète et qui n'a pu trouver son époux, elle lui révèle rapidement leur dessein : « Comme un loup altéré de sang, Ton frère le poursuit dans l'ombre !... Guidemoi. . . » dit-elle, sur un curieux accompagnement dont le motif est la fanfere de cors sonnant sans interruption ses trois notes au-dessus d'une basse staccato, d'un dessin agité. — « Tu l'aimes !. .. » ajoute Brunehild, pressant Hilda indécise et sombre, tandis que l'orchestre rappelle doucement le motif triste de l'amour de la princesse. Mais non, Hilda refuse : sa jalousie l'emporte sur son amour blessé. Sigurd mourra, mais sa mort du moins sera si bien vengée que le Rhin roulera bientôt des flots de sang, dit- elle dans nne phrase farouche et d'un grand éclat. . . Et l'orchestre, en même temps, ébauche le motif précipité des hordes d'Attila. — « 0 dieux qui lisez dans mon âme. . . » s'écrie Brunehild dans une phrase exquise et comme trempée de larmes, que suit la clarinette pianissimo, « Rendez -moi mon palais de flamme. Rendez-moi mon calme som-
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ineil !» — « Renonce à son amour », crie Hildai, dont les trilles et les sombres batteries de l'orchestre peignent l'agitation, « tu peux sauver Sigurd !. . . » et elle ajoute à voix basse : «de ces sombres forêts je sais chaque sentier. . . » — «O dieux qui lisez dans mon âme..» répète encore la pauvre reine, que l'angoisse déchire. Pourtant les cris lointains des chasseurs, les fanfares qui accompagnent Gunther, forcent sa résolution : « Sauve Sigurd. . . demain de ces bords j'aurai fui ! » — «Viens donc ! » répond Hilda. Mais au même moment, des appels de trompettes ont retenti, un trait rapide déchire la masse de l'harmonie, et Brunehild chancelle, comme sous un coup invisible : « Il est trop tard, murmure-t-elle ^ Sigurd est frappé par Gunther ! J'ai senti dans mon cœur le froid aigu du fer. . . Sigurd meurt ! » — L'orchestre soudain s'est tu complètement : seul, le contrebasson, pendant les derniers mots, détache dans une lente descente ses notes lourdes et profondes. Puis la clarinette s'élève de nouveau, pour reprendre l'exquis motif précédent, tandis que le visage de la déesse se calme et se rassérène, et qu'elle chante poétiquement, dans
1 Page supprimée à l'Opéra.
l'ivresse crim bonheur que rien ne troublera plus: «...Et je meurs î... Les dieux me font mourir, moi, la femme qu'il aime, Mourir... du coup... qui l'a frappé ! »
Cependant la triste nouvelle a déjà couru de bouche en bouche : les rumeurs des guerriers qui remplissent peu à peu le fond de la scène ont attiré les femmes du palais , tous s'unissent, consternés, dans un cri général de stupeur. Cette scène, dont la grandeur est absolument sublime (le mot n'est pas trop fort ici) débute maestoso par un unisson écrasant (en si majeur), dont l'effet, malgré sa brièveté, a une couleur et un nerf qui peuvent tenir leur rang à côté de la largeur sereine du célèbre unisson de l'Africaine. Il faut citer ces quatre mesures :
Maestoso.
Clarineltes
Violons
Altos
Bassons
Contre-Basson
Violoncelles
Contre-Basses
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mm
rA • fî— > , - ■ : - ^ Zp Z5 S S
Cor Gr. caisse
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Clarin. 1 P
elc. Chœur
9ii=i^-— 12
Ta
:iz=z^
m ta m i^'^^^r— ^''^
L'orchestre^ soulevé un moment, s'est apaisé subitement pour l'effet tout mélancolique du motif de Sigurd vainqueur, murmuré par la clarinette à la dernière mesure ; mais il se relève aussitôt, avec le chœur presque entièrement à l'unisson, lui aussi : « 0 douleur, ô co-
1ère ! Un traître a de Sigurcl marqué l'heure dernière ! Il est tombé, le guerrier fort î... » La clarinette s'élève encore, seule, plaintive, puis tout bas , tout bas , la foule achève : « Sigurd est mort!...» Il est impossible, avec un motif plus simple (sol sol, fa, sol) de produire un effet plus saisissant : un frisson d'horreur vous serre à la gorge. — Sigurd paraît alors, à demi porté par deux guerriers, e^ respirant encore : il veut mourir en plein air et devant celle qu'il aime. Ses paroles entrecoupées sont euipreintes d'une douceur sereine. La mélodie, extrêmement simple, est établie sur le motif du chaleureux final à l'unisson de la grande scène entre Sigurd et Brunehild, motif exécuté ici par le cor et que la mélodie complète, sans le suivre, d'une merveilleuse façon. Ce passage vaut peut-être encore la peine d'être cité ici ;
Maestoso.
:-^-=^^=-=^r^rf^=t
Clarin.
Cor an-
2 ait. soli
Sigurd.
Porlez-nioi compagnons là- Cor solo
glais Allés
#^=t2z^-8^^fa:
(arpèges de liarp. loul le temps) ^-#:T ^' ^ ^IL «y •j
L OPÉRA d'e. REYER. — ACTE IV. 221
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bas où les é - toiles
*—#--# — 0—0—0-*^ sar mon front pâ-lis-sanl. .
pourront briller sans ^f--9 w
voi-les! . . .
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ciel
n-ne der-ni-ère fois!
Brunehild.
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Brunehild!.. - Je meurs a - vec loi!
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Gimther^ arrivant à son tour^ fait dresser un même bûcher pour les deux corps. Mais comme il ajoute tout haut, impudemment : « Le meurtrier sera puni si je suis roi ! » Hilda riposte avec violence : « Ah ! les dieux te frappent donc!... Le meurtrier... c'est toi î » — Gunther!... Gunther î... s' écrie-t-on de toutes parts avec horreur. Et Hilda reprend, emportée par une fureur farouche, tandis que l'orchestre amène avec un allegro puissant le motif d'Attila , traversé par des appels de trompettes : «... Des extrémités de la terre Viendront les vengeurs souhaités ! D'Attila les hordes sauvages Apporteront sur ces rivages La mort, l'esclavage, la faim!... » Hagen indigné se précipite sur la princesse : mais Gunther retient le bras déjà levé pour la tuer , et Hilda appelant à la hâte sa nourrice fidèle, lui ordonne de faire porter sans retard au roi des Huns le bracelet qui, selon la promesse de son ambassadeur, doit obtenir son aide et sa foi. — L'accompagnement de cette phrase est douloureusement traversé, une dernière fois, parle motif de l'amour de Hilda, expressivement dit (à trois reprises) par le cor anglais uni aux violoncelles.
En ce moment de tous côtés un cri d'admiration s'élève et se propage au loin de groupe
l'opéra D'e. REYER. — ACTE lY. 223
en groupe: «Parmi la flamme qui s'élance,» Sigurd et Brunehild apparaissent enlacés et montant lentement, comme transfigurés , « dans l'azur immense ». Tout d'une voix la foule transportée salue les héros divins dans leur gloire nouvelle, et jusqu'à eux monte en un chaud et solennel ensemble cet hymne d'amour qu'ils ont chanté tout à l'heure : « Oubliez les maux soufferts : Pour vous les cieux sont ouverts î...» — La richesse symphonique, l'ampleur pleine de sérénité de ce-te page que couronne un dernier et vigoureux rappel du motif triomphal.de Sigurd, symbole du drame tout entier, concluent d'une façon superbe l'œuvre au terme de laquelle me voici enfin parvenu... Œuvre énorme en vérité et exceptionnelle, — à ne considérer que la somme de travail qu'elle suppose et la masse des idées qu'elle a remuées et fait valoir, — et que son créateur a conduite jusqu'au bout sans qu'une apparence de fatigue se manifestât, sans qu'une défaillance ralentît sa verve et son inspiration , sans que le drame musical perdît un seul instant son homogénéité parfaite et l'harmonie achevée de ses diverses parties. Combien rares les œuvres dont on en peut dire autant !