‹ La légende de Sigurd dans l'Edda, l'opéra d'E. ReyerChapitre 3 sur 24 · CHAPITRE PREMIER LA LÉGENDE DE SIGURD DANS L'EDDA · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LA LÉGENDE DE SIGURD DANS L'EDDA

Un critique que je ne nommerai pas, bien qu'il soit mort et fort heureusement rempLacé, a écrit un jour, à propos de la première représentation de l'opéra de Sigurd , quelques réflexions d'une portée philosophique si profonde et si pratique , qu'elles me sont venues malgré moi à l'esprit au moment d'entreprendre ce chapitre, et que je pense vous être agréable, mon ami, en les rappelant à votre mémoire.

« Je crois, à n'en pas douter une minute, que chaque Français qui ne sait pas l'allemand crée, par cela même, pour un xAllemand quelconque, la nécessité d'apprendre le français; et que, lui ayant imposé sa langue, conséquemment ses idées, il l'a vaincu dans le grand combat que les peuples se livrent encore au pied de la tour

de Babel. — C'est donc sans honte comme sans regret que je l'avouerai : j'ai toujours été et je suis encore empêché de lire, dans son texte gothique, la légende des Nibelungen. Mon cas ne m'est d'ailleurs pas personnel, puisqu'il est celui de la majorité des Parisiens. Et voilà pourquoi j'en parle 1...» — Cela continue encore ainsi quelque temps, et l'auteur, qui se traite lui-même, et nous autres Parisiens avec lui, de « voltairien gouailleur » , nous prouve clair comme le jour qu'un pareil sujet est aussi absurde qu'incompréhensible, qu'il nous obsède «par les prosaïques senteurs de la bière et de la saucisse fumée» et qu' «il reste d'ailleurs pour nous inférieur à la Belle au bois dormant. » — Mais je m'en tiens à cette citation de peur de ne pouvoir aller plus loin... Vous sentez en eôet ce qu'il y a de vraiment décourageant dans ces aphorismes, pour qui voudrait justement tenter de provoquer un peu d'attention et d'intérêt en faveur de ces poèmes si originaux et si mal connus.

Non, on ne connaît pas assez chez nous cette littérature primitive de peuples qui pourtant devraient par un point au moins exciter toute

^ Monde illustré. 20 juin 1885.

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notre curiosité : car leurs chants et leurs légendes sont les témoins fidèles de croyances et de traditions qui furent celles de nos ancêtres Francs. On est si peu familiarisé avec ces restes précieux de la véritable épopée barbare, qu'on est d'abord frappé de ce qu'ils offrent d'incomplet et d'hétéroclite, et qu'on n'ose pénétrer plus avant. Ce reproche d'obscurité et d'étrangeté, que nous venons de voir poussé à l'extrême, d'autres l'ont formulé à leur tour, car il n'est causé que par un défaut d'information suffisante. D'autres ont avoué leur ignorance à cet égard, qui n'ont pas cherché à s'en faire un mérite à l'aide des raisonnements commodes d'un chauvinisme ridicule. C'est à ceux-là que je serais heureux de persuader combien on rencontre, somme toute, dans cette épopée parfois laborieuse à parcourir et difficile à saisir d'ensemble, de beautés incomparables et vraiment dignes de toute notre admiration.

L'Edda et ces antiques légendes des peuples du Nord sont trop restées, du moins en France, le domaine exclusif d'un petit nombre de savants, et n'ont pas pris le rang qu'elles méritent dans l'enseignement supérieur des littératures. La langue y est bien pour quelque chose, car qui s'aviserait d'étudier le vieil islandais ou

même rallemancl du moyen âge ? A peine lit-on la chanson de Roland. Mais qu' est-il besoin du «texte gothique» ou même des traductions en langue vulgaire allemande ? N'a-t-on pas plus d'une fois mis le lecteur français à même de saisir dans sa propre langue les beautés énergiques de ces poèmes^? N'a-t-on pas plus d'une fois traité ces questions-là pour lui ? — Le côté mythique y est pour beaucoup plus : on est rebuté bien vite par la complication au moins apparente des épisodes qui s'y rencontrent et par le nombre et l'étrangeté des noms cités à chaque pas; et il faut avouer que, tant qu'on ne nous aura pas enseigné cette mythologie comme on fait la mythologie grecque, il n'en pourra guère être autrement. Mais nous avons le fond légendaire et la forme poétique, qui sont parfaitement accessibles à tous et d'une importance incontestable. A défaut de l'intérêt du style, nous avons l'expression des sentiments : or cette expression est forte, hardie, profondément sincère, ces sentiments sont nobles, élevés, et éminemment héroïques, comme j'espère le montrer tout à l'heure. N'est-ce pas assez pour mériter notre étude ?

1 Voy. la note 1 de la page 12.

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D'ailleurs qu'on ne décide pas trop vite que notre goût épuré par les études classiques ne saurait supporter ces témoins d'un âge grossier et naïf! Ces mythes étranges et féeriques ne sont pas beaucoup plus extraordinaires que ceux des Homérides ; ces légendes souvent brutales et sauvages ont au moins leur équivalent en Grèce, et ces mœurs barbares mais vaillantes et généreuses ne le cèdent en rien, à mon goût, à celles qui puisent leurs modèles dans la chronique scandaleuse et raffinée de l'Olvmpe... Ne croyez pas ici, n'est-ce pas, que j'aille établir une comparaison quelconque entre l'Iliade et l'Edda : ce serait un non-sens et une sottise. Mais il me semble trouver, dans ces sagas Scandinaves, un peu de la savenr et de l'originalité que devaient avoir les chants aédiques qui ont précédé l'Iliade, et que la rédaction dernière a évidemment atténuées. Car l'Edda, vous le savez, n'est qu'un recueil de fragments épiques d'importance inégale, récits, chants ou dialogues, peu ou point coordonnés, présentant parfois comme des variations d'un même thème ou des variantes d'un même épisode. Ces fragments n'ont pas trouvé leur Homère, — car nous verrons combien le Nibelunge-Nôt germain a peu gardé de ce qui faisait le charme et la gran-

cleur de l'Edcla. Ils ont du moins trouvé deux éditeurs intelligents, dont l'un, sans rien enlever à l'intégrité des chants conserA^és jusqu'à lui, j a joint quelques commentaires discrets et utiles, servant soit de liaison entre les fragments, soit de préambule et de conclusion à chacun d'eux, — et dont l'autre a coUigé et collationné généralement les traditions et les mythes qu'il a pu trouver et quelques-uns dont il ne demeurait sans doute plus aucun reste littéraire. Vousrappellerai-je en deux mots ces détails '? Le plus ancien de ces rédacteurs serait, dit-on, le prêtre suédois Ssemund le sage, qui vivait à la lin du XI^ siècle, et qui a pu réunir trente-sept pièces en vers. L'autre, Snorri, dont le long récit est entièrement en prose, aurait vécu à la fin du XII^ siècle. Les deux recueils, puisés aux mêmes sources, renferment, à peu près à parts égales, des légendes mythologiques et des épisodes héroïques. Il va sans dire que nous nous en tiendrons à ceux-ci ; encore ne prendraije parmi eux que les parties qui se rattachent immédiatement à la légende de Sigurd.

C'est d'ailleurs celle qui doit être considérée comme de beaucoup la plus importante, non pas seulement à cause de l'abondance des détails, dans ces récits dont plusieurs sont même, sous

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une autre forme, la réplique l'un de l'autre, mais parce que cette légende touche à l'origine commune des croyances et des traditions de tous les peuples du Xord. «Les poètes païens n'ont pas de sujet plus aimé » dit excellemment Ozanam dans ses belles Études Germaniques. «Les aventures de Sigurd, de ses aïeux, de sa veuve, occupent vingt fragments de l'Edda ; il est célébré dans les chants populaires des îles Feroë et du Danemark : en même temps sa mémoire se conserve sur les bords du Rhin, remplit le poème des Xibelungen, et vit encore dans les petits livres qui charment le paysan pendant les veillées d'hiver. A cette ténacité des souvenirs on juge de leur antiquité. On a lieu de croire qu'une telle fable tient à ce que les peuples germaniques eurent de plus vieux et de plus sacré, quand on la trouve par tout le Xord, sous des cieux si différents, résistant partout au changement des religions, des mœurs, des dialectes, conservée partout avec trop de différence pour qu'on y voie un emprunt de voisin à voisin, avec trop de ressemblance pour qu'on n'y reconnaisse pas un héritage venu des mêmes aïeux. »

C'est une fable antique, populaire, autour de laquelle sont venus se grouper les récits et les

héros de chaque époque et de chaque nation. Aussi ne faut-il pas s'étonner de rencontrer dans ce qui nous reste de ces poèmes , autour de ce personnage^ en quelque sorte mythique ^ de Sigurd^ des ligures historiques faciles à reconnaître et que nous ont conservées les annales de ces peuples, Scandinaves, Francs, Burgundes, Huns et Lombards. Mais même dans les origines de la légende de Sigurd, il y a une part historique et qui touche aux plus anciens souvenirs de l'iustallation des Scandinaves dans les contrées hyperboréennes. Ainsi leurs traditions et leurs chants leur enseignaient qu'autrefois, vers l'Orient, au delà du Tanaïs (le Don) dans le pays sirué au nord du Palus Méotide, pays riche où l'on trouvait de l'or et du vin, s'élevait une ville sainte, leur ancienne capitale, appelée Asgard, la ville des Ases. Ces Ases étaient douze chefs, sans doute chefs de castes sacerdotales et guerrières, qu'on disait lils des dieux, et dont le premier était Odin. C'est lui qui, à la nouvelle d'une invasion de peuples venus du Midi, fuyant l'esclavage et le joug étranger, emmena son peuple vers le xsord, et, passant à travers la Saxe et le Danemark, s'arrêta enfin dans la Suède, au bord du lac Mœlar. Là il fonda une ville.

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Sigtunai, clans laquelle il remit en vigueur les lois des Ases et leur religion. A sa mdrt ^ les légendes le représentèrent comme étant retourné, sa mission accomplie^ dans la ville sainte, dans Tancienne Asgard, devenue le Walhall ou palais des élus.

Il y a dans ce récit, vous le voyez, un côté historique qui paraît des plus probables. Ces contrées, situées entre l'Euxin et la Caspienne, et connues des anciens sous le nom général de Scjthie, ou plus spécialement de Sarmatie, sont bien le berceau commun des peuples germaniques et Scandinaves, des peuples des grandes invasions'^. Quant aux Ases, ils sont mentionnés par Ptolémée, précisément à la place indiquée par leurs vieilles traditions, c'est-à-dire dans le grand coude que fait le Volga ou fleuve Elia après avoir quitté sa source. Ils y avaient pour voisins les Alains et les Huns. De même, leur passage dans les pays au Nord de l'empire romain, plusieurs noms de lieux ou de montagnes

1 Entre Upsal et Stockholm.

2 Ozanam fait remarquer combien tous ces peuples avaient gardé de souvenirs de leur origine orientale, de même que les Chinois ont encore des traditions occidentales précises et des souvenirs de leur rencontre avec des nations blondes. — Hérodote parle quoique part d'une race perse de « Germains d (I. 125).

en semblent encore anjourcriuii garder la trace. Tacite parle dans ses Mœurs des Germains d'une ville fondée sur le Rhin, à l'extrémité de la Saxe, par un héros voyageur qui passait pour être Ulysse. Cette ville portait le nom d'Asciburgium, aujourd'hui devenue Asberg. Pour l'époque de l'émigration des Ases, et ce départ devant un ennemi qui ne peut être que les Romains, il paraît difficile, sans qu'on ait d'ailleurs aucune donnée précise à cet égard, de la faire remonter au delà des guerres de Pompée dans les régions du Pont ; mais c'est déjà une antiquité respectable dans l'histoire des peuples du Xord.

Ce qui est plus sûr comme donnée et plus curieux encore à étudier, c'est le caractère très original que présente, notamment dans son établissement, cette race à part, cette race des dieux *, c'est aussi l'influence énorme qu'elle eut par la suite dans les traditions et l'organisation sociale des principales races germaniques. Ainsi Odin, chef et prêtre du peuple qu'il entraîne à sa suite , ne fonde pas son droit sur sa force et ses armes , mais sur des négociations et des alliances. En Suède, il s'inquiète du consentement du roi du pays ; puis , la propriété du sol une fois établie ainsi, il la consacre par la reli-

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gion et l'agri cul cure. Des sagas longtemps perpétuées (celle dite de Rigr par exemple, dans l'Edda) j nous montrent l'origine de toute société dans cette constitution qui émane des dieux mêmes. Trois castes font le peuple : les nobles, les libres et les serfs, aussi appelés les faibles. Avant les guerriers, les conquérants et les cultivateurs attachés au sol, un corps sacerdotal et royal, seul dépositaire des EiineSj c'està-dire de la doctrine et du culte , seul gardien de la science et de l'autorité morale. Tous descendent d'Odin, mais c'est aux premiers qu'il a réservé ses instructions. Aussi quel prestige entoure cette noblesse divine, à la fois prêtre, législatrice et conquérante, dans les traditions épiques ou religieuses des peuples qui l'ont suivie I Toutes les races théocratico-aristocratiques duXord prétendent sortir du sang d'Odin et des Ases.

Voilà pour l'histoire, ou du moins ce qui en tient lieu : passons vite à la légende et à l'épopée, dont l'intérêt est bien plus immédiat pour nous, puisqu'elles vont nous conduire au mythe de Sigurd, que nous avons peut-être un peu perdu de vue, mais à qui, toutefois, ces quelques explications préalables serviront non sans utilité d'introduction.

12 LA LÉGENDE DE àlGURD

Deux éléments se trouvent mêlés intimement dans ce récit^ ou mieux dans cette série d'épisodes : la vie et les aventures de Sigurd, d'une part -, et puis les destinées attachées à la possession d'un certain trésor, donnée morale où l'on a reconnu plus d'une fois, très justement, cette fatalité qui joue un si grand rôle dans les légendes héroïques de la Grrèce primitive. Ici, elle semble pouvoir se résumer dans cette formule (tant de fois vérifiée) : qu'un trésor mal acquis porte malheur successivement à tous ceux qui le possèdent. Voici, rapidement, l'origine légendaire de cette loi fatale qui a eu, elle aussi, sur les traditions et les chants de tous ces peuples, cette influence si caractéristique que nous remarquions déjà plus haut pour le mythe de Sigurd'.

^ Je me suis servi, pour établir les épisodes de la légende que je raconte ici, — et pour rédiger la version toute nouvelle des passages que je cite — de trois traductions complètes de l'Edda. faites sur les textes islandais : celle de M'ie du Piiget, en français (Paris, in-S». 1844) et celles de K. Sinirock (Stuttgart, 8« éd. 1882) et de Haiis von Wolzogen (Leipzig, Reclam, in-18, plus récente), en allemand. Les deux premiers traducteurs ont suivi fidèlement la disposition de l'original. Le troisième l'a notablement bouleversé par endroits, a changé l'ordre des versets, etc., selon ce qui lui semblait être indiqué par la suite des événements et des idées: il a tenu surtout à

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Trois des principaux Ases^ Odin, Loki et Hœnir^ parcouraient un jour la terre. Ils arrivent à une cascade et cherchent quelque poisson qui puisse apaiser leur faim. Loki aperçoit et tue une loutre^ dont il emporte la peau comme un trophée, et les voyageurs, découvrant non loin de cet endroit la demeure du nain Hreidmar, y passent la nuit sans défiance. Or la loutre n'était autre que le nain Ottur, un des fils de Hreidmar, qui avait pris la forme de cet animal pour faire meilleure pêche dans la cascade. Aussi Hreidmar s'empresse-t-il, avec l'aide de ses deux autres fils , Fafnir et Reginn, de charger de liens ses hôtes et d'exiger d'eux le prix du sang : ce sera autant d'or qu'il en pourra être nécessaire pour remplir et couvrir complètement la peau de la loutre.

remplacer tous les noms Scandinaves par les noms allemands correspondants, et généralement à laisser à ces poèmes le moins de caractère Scandinave possible : le tout afm de rapprocher davantage le texte actuel, des originaux germaniques perdus. — La traduction de K. Simrock et ses savants commentaires n'en demeurent pas moins le travail classique dans la question. — Enfin il ne faut pas oublier, en français, l'intéressant volume de M. E. de Laveleye: « La saga des Nibelungen dans les Eddas et dans le Nord Scandinave » (Bruxelles, in-12. 1866), qui renferme la traduction, d'après les travaux allemands, des principaux chants de la légende qui nous occupe ici.

Loki^ dans l'espoir de trouver quelque autre nain à rançonner, jette encore son filet dans la même cascade, et attrape un brochet, le nain Andvari, fils d'Oinn, « qu'une outrageuse Norne, dit-il, força depuis longtemps à vivre dans l'eau 1». Pour sauver sa vie, il lui faudra donc livrer le puissant trésor qu'il possède caché sous les rochers du torrent, et en même temps son anneau enchanté. Mais il ne donne pas son or sans j attacher la malédiction qui aura de si terribles conséquences :

« Ce trésor, s'écrie-t-il, sera une cause de mort pour deux frères, et élèvera des querelles entre huit vaillants princes. Nul ne trouvera son bonheur dans mon or ! ^ »

Effectivement, Hreidmar est à peine en possession du trésor et de l'anneau que ses fils réclament leur part et, sur son refus, le tuent pendant son sommeil. Puis Fafnir, l'aîné, se hâte de chasser son frère, et garde l'or du nain sous la forme d'un dragon monstrueux. Quant à Reginn, impuissant à se venger seul, il dissimule son ressentiment et se présente comme forgeron chez le roi Hialprek, qui le prend à son service.

1 Edda : Le 2=ne chant de Sigurd.

Mbid.

Telle est l'origine de la fatalité attachée au trésor d'Andvari. Xous la retrouverons tout à l'heure mêlée intimement à la destinée de Sigurd, car c'est ce héros dont le forgeron Reginn^ caractère bas et lâche si bien dépeint dans l'Edda, a rêvé de faire l'instrument de sa vengeance et de sa cupidité, quitte à le sacrifier ensuite. Mais voici d'abord deux mots de généalogie sur le personnage qui passionnait tant nos aïeux du Xord.

Nous avons déjà vu, d'après les traditions Scandinaves, qu'au sortir de l'ancien pays des Ases, Odin, à la tête de son peuple, traversa une grande partie de la Germanie avant de se fixer en Suède. Ces traditions ajoutent qu'il établissait un à un ses fils sur son passage, afin de répandre les mœurs et les croyances des Ases, et d'exercer en quelque sorte une domination morale et religieuse sur tous ces peuples. C'est ainsi que Yeggdegg régna sur la Saxe orientale, Beldegg en Westphalie, Sigge dans la France d'alors, le pays des Francs (dans cette partie du pays qui devint plus tard l'Austrasie de Charlemagne, la France orientale et la Franconie du moyen âge), puis Skjœld dans le Jutland, Sœming en Norvège et, enfin, Yngvé en Suède, ce dernier après la mort

cVOdiii. — Or, c'est de Sigge , par son fils Yerer, que sortit la maison de Yœl ou des Vœlsungs (fils de la splendeur), race illustre entre toutes, dont les héros les plus célébrés sont Sigmund, Helgi et Sigurd, le dernier. Sigmund était fils de Yœlsung et roi du pays franc ; il épousa Borgliild , qui régnait en Danemark, et j eut d'elle trois fils : Sinfjœtli, Helgi et Hundir. L'Edda renferme deux beaux chants sur les exploits de Helgi le courageux ; ses amours avec Sigrûn la valkyrie, fille du roi Hœgni de Danemark (descendant de Skjœld), ont surtout inspiré au vieux poète des accents d'une poésie pénétrante et d'une rare élévation. Sigrûn avait été promise à un autre prince de ces pays, mais la gloire de Helgi et sa vaillance séduisirent plus que toute autre cette âme guerrière. Déjà elle avait veillé sur les vaisseaux du héros dans ses expéditions lointaines 5 enfin, le jour où il fut vainqueur du roi Hunding, ennemi juré des Vœls, elle vola jusqu'à lui, elle le surprit comme il reposait sous un rocher, et lui fit promettre de la défendre contre le courroux des siens, qui, en effet, assemblèrent aussitôt une armée nombreuse. Mais Helgi les extermina tous, à l'exception d'un seul, frère de Sigrûn, qui lui jura

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lidélité et l'assassina quelques années plus tard. Il faut lire les plaintes de Sigrûn désolée et l'éloge qu'elle fait de son époux :

« La renommée de Helgi s'est élevée au-dessus de celle de tous les princes, comme l'aune magnifique se dresse au-dessus des ronces, ou comme le faon couvert de rosée, qui dépasse de beaucoup tous les animaux de la forêt et dont le bois brille bien haut vers le ciel ^.. ».

Touché de sa douleur, le héros veut la revoir une dernière fois, et l'on vient dire à Sigrûn que l'ombre de Helgi, à cheval, a paru sur le tertre qui lui sert de tombeau. La rencontre de la vivante et du mort, leurs paroles, leurs embrassements sont une scène vraiment grandiose, et qui peut aller de pair avec ce que l'antiquité grecque nous a laissé de plus beau.

Mais revenons à Sigmund. Ses fils morts, il retourna dans son royaume, au pays franc, et épousa Hjœrdis, fille d'Eylimi, dont naquit Sigurd. Mais celui-ci n'avait pas encore vu le jour, que Sigmund était attaqué par les fils de Hunding, avides de venger la mort de leur père, et blessé mortellement dans cette lutte ainsi qu'Eylimi. Son épée fameuse fut brisée

1 Edda: Le 3« chant de Helçfi.

en deux morceaux : à peine eut-il le temps ^ avant de mourir, de la faire remettre par Hjœrdis au nain Reginn, l'habile forgeron, pour la retremper le jour où Sigurd serait en âge de la réclamer et de venger son père. Cependant la veuve du prince trouva un asile chez le roi Hialprek, qui était venu aussitôt la visiter et dont elle épousa même, dit-on, un des fils. C'est dans cette cour que Sigurd vint au monde et passa son enfance, élevé et instruit par le nain et surprenant déjà tous les guerriers par sa beauté et sa force merveilleuses.

Du jour où il apprend comment son père est mort, il se choisit dans les haras du roi un cheval superbe et vigoureux, Grani, fidèle compagnon de ses exploits, et court chez Reginn lui demander une épée. Le nain, pour l'éprouver, lui forge une première épée, qui se brise en mille pièces. Avec celle de Sigmund, au contraire, dès qu'il l'a en main, Sigurd fend l'enclume d'un seul coup : Le fil en était si tranchant, conte la tradition, que, plongée dans le Rhin, elle coupa dans le courant un flocon de laine comme l'eau même du fleuve. Reginn a enfin trouvé son vengeur : il raconte à Sigurd l'histoire du trésor d'Andvari et réclame comme salaire de ses peines l'aide de son élève et de son épée victo-

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rieuse pour s'en emparer. — Mais, s'écrie le héros, « les lils de Hunding riraient bien si je m'inquiétais plus de conquérir l'or rouge que de venger mon père i... » Avant de partir toutefois, et comme pour embrasser d'avance, d'un coup d'œil, la carrière qu'il veut parcourir, un chant de l'Edda nous le montre allant consulter un frère de sa mère, Gripir, le plus savant des hommes et qui lit aisément dans l'avenir. Ce chant est curieux en ce qu'il donne un abrégé de la vie entière de Sigurd, dont les catastrophes qui la terminent sont arrachées à regret de la bouche prophétique du devin. Sur son dernier mot : « Il est du moins une chose, prince, qui doit soutenir ton courage; il est une faveur qui a été accordée à ta vie, c'est que la terre ni le soleil ne verront plus jamais aussi noble héros que toi 2, » Sigurd, brûlant d'ardeur et brandissant sa vaillante épée Gram, s'élance à la recherche des fils de Hunding. Une violente tempête l'assaille sur sa route, tandis qu'il franchit l'océan sur les vaisseaux du roi Hialprek, mais un homme qu'il rencontre sur un promontoir, et qui n'est autre qu'Odin,

1 Edda : Le 2™^ chant de Sigurd.

2 Edda : Le i^^ chant de Sigurd ou la prédiction de Gripir.

calme les flots en montant sur le navire et conduit les voyageurs au port. Les fils de Hunding sont vaincus et tués.

Après ce premier exploit, Sigurd, mené par le nain, va combattre le dragon Fafnir et conquérir pour Reginn le trésor de la caverne de Gnita. Ayant reconnu le chemin sur lequel Fafnir se glisse pour descendre à la rivière, il y creuse une fosse, qu'il recouvre de branches et où il se blottit en entendant venir le dragon. Le nain s'est sauvé bien loin, épouvanté, mais Sigurd perce Fafnir de son glaive au moment où il passe sur le trou, et le poète qui, comme d'habitude, ne raconte pas, mais fait parler ses personnages, nous dit la colère stupéfaite du dragon et ses prédictions sinistres à Sigurd triomphant :

« L'or qui résonne, » s'écrie-t-il, « l'or rouge étincelant, ces anneaux seront ta perte !... » Et plus tard, une fois encore il le répète : « Je te le conseille, Sigurd, ne néglige pas mon avis et chevauche bien loin d'ici, retourne chez toi : cet or qui résonne, ce brillant or rouge, ces anneaux causeront ta mort * ! »

Fafnir, abattu, Reginn ne tarde pas à repa-

1 Edda : Le chant de Fafnir.

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raître et proclame Sigurd le plus intrépide des hommes, puis il ajoute aussitôt :

« Comme tu es gai maintenant, Sigurd, comme tu es joyeux de ta victoire, en essuyant Gram dans rherbe. Tu m'as donc tué mon frère ! Mais ce n'est pas sans que j'y sois pour quelque chose ! » — « Tu as fui au loin, » répond le héros, «tandis que je rougissais mon glaive tranchant dans le sang de Fafnir. Pendant que je mesurais ma force à celle du puissant serpent, tu étais couché tout le temps dans la bruyère. »

Cependant le nain s'endort et rêve à la trahison qu'il a préparée, après avoir recommandé à Sigurd de lui servir le cœur du dragon cuit à point. Sigurd, ayant posé le doigt dessus pour l'éprouver, se brûle et porte le doigt à sa bouche. !Mais dès qu'il a ainsi goûté du sang de- Fafnir, il comprend le chant des oiseaux et entend sept aigles (d'autres versions disent hirondelles) chanter tour à tour, et, comme se parlant l'une à l'autre, lui conseiller de manger lui-même ce cœur rôti et de tuer le nain perfide qui médite sa mort. Sigurd s'empresse de suivre cet avis et cependant les aigles lui chantent :

« Nous connaissons une femme, une merveille de beauté ; elle est richement parée avec de l'or: Ah! si tu pouvais l'obtenir! — De verts

sentiers sont ouverts pour toi vers Gjuki : le destin montre la route au voyageur. C'est là qu'une fille a grandi à l'excellent roi ; on peut l'obtenir, Sigurd, avec un don de fiançailles. »

D'autres disent à leur tour : « Sur le sommet de la montagne de Hind est un burg : des flammes protectrices l'entourent de toutes parts. De sages princes l'ont bâti avec le feu eflfrayant qui brille au loin. — Le voici au haut du roc ! Elle dort, la vierge des combats, et, radouci, l'ennemi flamboyant se joue autour d'elle. Yggr (Odin) l'a piquée autrefois, à travers sa robe, de l'épine [du sommeil], la jeune fille qui ne rêvait que [combattre] les hommes i. »

En attendant, Sigurd s'élance vers la caverne du dragon, s'empare du trésor fatal d'Andvari et de divers objets précieux, un casque, un anneau, et charge le tout sur son vaillant cheval Grani, qui l'emporte plein d'ardeur vers une conquête nouvelle.

C'est ici que nous faisons connaissance avec l'héroïne de la légende épique, Brynhild la valkyrie. Elle était fille du roi Budli et sœur d'Atli, prince des Huns. L'Edda fait remonter la race de Budli à Skjœld, le fils d'Odin, établi

^ Edda : Le chant de Fafnir.

dans le Jutland : c'était aussi la race de Sigrûn, réponse de Helgi, dont j'ai parlé plus haut et qui a plus d'un rapport avec Brynhild. De sorte que l'héritage de Budli était en Danemark^ et divers passages montrent avec détail qu'il fallait plusieurs jours de mer, et la traversée d'un golfe, pour arriver du pays franc dans les contrées occupées par Atli. Cette parenté d'Atli, le roi des Huns (c'est-à-dh*e d'Attila) avec Brynhild et Budli , par conséquent sa filiation danoise, quelque étrange qu'elle soit, est nettement établie par tous les textes. Elle provient évidemment de ce que les poètes de l'Edda étaient préoccupés de rattacher la saga de Sigurd et de Brynhild à celle d'Atli et des Goths.

Je reviens à Brynhild. Elle avait été adoptée de bonne heure, à la mort de son père , par le roi danois Hejmir. Celui-ci la voua, encore enfant, au service d'Odin. Telle avait été Sigrûn : ces vierges guerrières, les valkyries, messagères d'Odin et exécutrices de ses volontés à sa cour et dans les combats des hommes, étaient représentées comme armées de pied en cap et revêtues d'une blanche chemise : elles chevauchaient sur des coursiers ailés, rapides comme le vent. Déesses, un pouvoir surnaturel, Q^uoique limité, leur était accordé. — Or, un jour

que deux rois se livraient bataille, le vieux Hjalmgunnar, guerrier célèbre et vaillant, auquel Odin avait promis son secours et la victoire, et le jeune et inconnu Agnar, que personne ne voulait protéger, Brynhild (autrement dit, de son nom de déesse, Hilde ou encore Sigurdrifa) fut indignée de cet abandon et, se rangeant seule du côté d'Agnar, attaqua et tua Hjalmgunnar. Combattre contre Odin lui-même, le crime était irrémissible, et la trop généreuse valkjrie vit sa révolte d'un jour cruellement punie. Le père des dieux déclara qu'elle ne serait plus jamais victorieuse dans la bataille, et la condamna à épouser un mortel. Elle réclama du moins la faveur de n'être livrée qu'à un homme qui jamais n'aurait connu la peur, et succombant à un sommeil magique, elle fut transportée par Odin sur un rocher qu'il environna de flammes. Elle attendait là, tout armée, celui qui seul devait franchir le cercle ardent, le vainqueur de Fafnir et le conquérant de son or, Sigurd.

«Il m'entoura», dit-elle, elle-même, quelque part, « de boucliers blancs et rouges ; il m'enferma étroitement, et m'instruisit que celui-là seul m'arracherait à mon sommeil, qui jamais n'aurait appris la peur. — Puis il commanda au

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feu qui dévore le bois de flamboyer là-liaut autour de mon palais resplendissant, et décréta que le seul héros qui m'apporterait l'or sur lequel repose Fafnir passerait à cheval au travers de ces flammes * ».

Elle avait alors douze ans, comme elle le dit dans le même chant : « Je comptais douze hivers lorsque je promis fidélité au jeune héros (Agnar). » Mais elle ne dit pas combien d'années dura son sommeil magique.

Cependant Sigurd, chargé du butin conquis dans la caverne de Glita, se dirige vers la montagne de Hind, que les oiseaux lui ont désignée comme l'asile en feu de la valkyrie. Sur son passage, et selon la même prédiction, il rencontre le palais du vaillant roi Gjuki, de la race des Niflungs (ou enfants des ténèbres) père de Gunnar, de Hœgni et de la belle Gudrûn. Malgré les sollicitations empressées, il refuse de s'arrêter , mais promet pour son malheur de revenir plus tard. Enfin le palais de Brynhild apparaît au loin.

«Le feu sifflait, la terre tremblait, la haute flamme atteignait le ciel ; peu de héros se seraient aventurés à chevaucher à travers la four-

^ Edcla : Le voyage de Brynhild vers Hel (la mort).

naisc, à s'élancer par-dessus. — Pourtant Sigurcl excita Grani avec le glaive, et le feu s'éteignit devant le fils de roi : la flamme tomba devant la soif de gloire qui l'animait *. »

Tous les obstacles franchis , Sigurd aperçoit, au milieu de la salle, un guerrier endormi et couvert de ses armes. La cotte de mailles paraît adhérer à la peau tant elle moule les formes du corps : Sigurd la coupe de haut en bas et sur les bras avec son épée, et l'ôte. Alors Brynhild se réveille :

« Qui a coupé ma cotte de mailles? Comment mon sommeil a-t-il été brisé ? Qui a délié mes chaînes brillantes? — C'est le fils de Sigmund (répond Sigurd); le sépulcre de ton sommeil, c'est le fer de Sigurd qui l'a ouvert. » La déesse reprend alors: «J'ai dormi longtemps; voici longtemps que je n'ai été éveillée : aussi longues sont les souffrances des hommes. Odin a fait de sorte que je ne susse pas rompre le charme des runes du sommeil.» — Puis elle off're une corne pleine d'hydromel à son libérateur, et chante: «Salut à toi, jour! Salut à vous, fils du jour ! Salut, nuit et toi [terre], fille de la nuit! Regardez-nous avec des yeux favorables et donnez

1 Edda: Fragments d'un chant sur Brynhild.

DANS L EDDA ^ll

la victoire à ceux qui sont assis en ce lieu. — Salut à vous, AseS; et à vous Asines ! Salut à toi, terre, qui nourris toutes les créatures! Donnez-nous l'éloquence, la raison et des mains toujours habiles à guérir !» i — C'est encore une des belles pages de l'Edda.

Cependant Sigurd, ébloui et charmé, la prie de lui indiquer les runes , de lui apprendre la sagesse. « Je t'apporte ici un breuvage », répond-elle , « ô toi qui es comme l'arbre (l'axe) de la bataille , une bière mélangée de force et de gloire guerrière, de gais chants et de paroles calmantes, de charmes bienfaisants qi des runes de la joie. » — Puis elle commence à lui décrire les pratiques et les enchantements nécessaires pour triompher des périls et prospérer parmi les hommes ; elle y joint aussi une série de conseils moraux d'une grande élévation et d'une rare pureté. En voici quelques-uns :

« Grarde à jamais sans tache l'amitié que tu auras conclue ; ne songe pas à la vengeance , quelque vivement que tu sois excité ; cela, dit-on, est avantageux pour la mort... — Ke prête pas de serments qui ne doivent être accomplis vraiment ; de durs liens punissent le

1 Edda : Le chant de Brvnhild ou de Sigurdrifa.

parjure ! Misérable est celui qui porte atteinte à ses serments... — Les fils des hommes ont besoin d'un regard circonspect, quand ils doivent se rendre au combat; des femmes perverses souvent sont assises sur la route , qui émoussent leur glaive et leur raison... — Si tu trouves de belles et florissantes femmes assises sur les bancs, ne laisse pas troubler tes rêves parleur dot, et n'en attire aucune pour une amourette... — Veille à la justice, évite les artifices et les mensonges. Xe séduis pas une jeune fille, ni la femme d'un homme. Xe l'entraîne pas aux voluptés de l'amour... — Relève le corps d'un mort, où que tu le trouves, dans les champs, qu'il soit mort de maladie, ou noyé, ou frappé par le fer. Elève une colline tumulaire au défunt, et lave-lui la tête et les mains, afin qu'il repose purifié et peigné dans son tombeau, et que le sommeil lui soit paisible et heureux... — Xe te repose jamais sur la foi des parents de ton ennemi : quand tu lui aurais abattu son frère , et renversé son père , quand tu en aurais payé la composition (le prix du sang) , c'est un loup pour toi qui grandit dans son jeune fils. — Xe tiens pas pour endormies la haine et la querelle, pour oubliée la blessure. L'homme doit faire provision de Tintel-

DANS l'edda 29

ligence et des armes pour se maintenir audessus de tous... »

«Après ces discours, Sigurd s'écria : « On ne peut trouver femme plus sage que toi ; je veux te posséder, je te le jure, car tu es suivant mon esprit.» — Et Brynliild répondit: «C'est toi que je veux aimer par-dessus tout, quand j'aurais à choisir entre tous les hommes ! » — Des serments confirment leur amour naissant, et ils échangent aussi des présents de fiançailles. Sigurd donne à la valkyrie les bracelets, les anneaux d'or conquis sur Fafnir (et notamment l'anneau magique d'Andvari), et elle lui passe au doigt son propre anneau. Combien de temps demeura-t-il auprès de sa divine fiancée? Certaines traditions épiques le font rester jusqu'à sept mois, et partager la couche de Brynhild, mais la légende la plus ancieniie, celle de l'Edda, le présente comme lui engageant seulement sa foi. Il doit cependant avant tout accomplir sa destinée, et, poussé par sa promesse imprudente et surtout par la fatalité qui le conduit chez les fils de Grjuki, le héros quitte Brynhild en dépit de ses avertissements. Vainement sa vie future lui avait-elle été jadis dévoilée :

« Vous prêterez tous les serments, sacrés et solennels, mais vous en tiendrez peu », lui

avait obscurément prédit Gripir. « Après avoir été, une nuit seulement, l'hôte de Gjuki, tu auras oublié la sage fille adoptive de Hejmir. »

Mais cette idée indignait alors Sigurd : «Comment cela se fera-t-il, Gripir ? parle net ! Aperçois-tu de l'inconstance dans ma nature ? Manquerai-je donc vraiment à ma parole envers cette femme que j'ai cru aimer de toute mon âme ?» — « C'est une ruse étrangère à toi, prince (reprend Gripir), qui te fera agir ainsi : il te faudra subir les artifices de Grimhild. Elle te donnera sa fille, la vierge aux boucles brillantes ; elle enveloppera le héros dans les fils déliés de l'hypocrisie K »

En effet, pendant l'expédition de Sigurd, le vieux roi Gjuki était mort, mais sa veuve Grimhild demeurait avec ses fils Gunnar, Hœgni et Guttorm. Depuis longtemps elle méditait d'attirer le fils de Sigmund à sa cour et d'exciter en son cœur un amour ardent pour Gudrûn. Seulement il importe maintenant d'arracher, avant tout, de sa mémoire l'image de Brynhild et le souvenir de ses serments. Un breuvage habilement préparé, une corne d'hydromel et

1 Edda : Le l^^" chant de Sigurd ou la prédiction de Gripir.

DANS l'eDDA 31

de vin mélangé avec « une forte puissance d'oubli »^ efface de l'esprit du héros cette image redoutable et l'éprend violemment de la blonde princesse qui lui a présenté à boire. Tandis que la valkjrie, avertie par sa science divine de la trahison qu'elle prévoyait, espère en vain son retour, Sigurd ne songe plus qu'à conclure alliance avec Grunnar et Hœgni (Guttorm est trop jeune pour prêter serment) et à mériter, par ses services et sa vaillance, la main de Gudrûn, qu'on lui accorde aussitôt.

« Un jour Sigurd, le fils des Vœlsungs, après de hardis combats, s'en vint rendre visite à Gjuki ; là, les deux frères lui prêtèrent serment : ces héros se jurèrent mutuellement alliance. — On lui offrit une femme avec des trésors entassés, Gudrûn, la jeune vierge, la fille de Gjuki. Et puis ils burent et bavardèrent ensemble bien des jours, le jeune Sigurd et les fils de Gjuki *. »

Mais voici qu'une fois Gunnar manifeste le désir d'aller conquérir la valkyrie dans son palais de feu et de l'épouser. Réussira-t-il où tant d'autres ont échoué ? On sait bien que Sigurd seul est capable de traverser ces remparts de

1 Edda : Le 3'"^ chant de Siscurd.

flammes: mais Sigurd est l'ami, le frère d'armes du roi, et plus oublieux que jamais de ses anciens serments, il s'offre à lui servir de guide. Bien plus, il prend sa place : un pouvoir magique lui permet de revêtir l'apparence extérieure de Gunnar, et monté sur son fidèle G-rani il pénètre pour la seconde fois auprès de Brynliild abusée et qui ne le reconnaît pas.

« Tu auras la forme et les gestes de Gunnar », avait annoncé Gripir, « mais en conservant ton éloquence et ton courage généreux : ainsi tu te fianceras à la noble fille adoptive de Hejmir ; personne ne s'y opposera. » — A quoi Sigurd répondait, ignorant du philtre qui l'abuserait un jour : «Voilà ce qui me paraît le plus fâcheux : c'est que cette action fera passer Sigurd pour faux parmi les hommes. Je ne voudrais vraiment pas tromper par des artifices la fiancée royale que j'estime la plus noble de toutes i. » — Cependant, voici un serment qu'il aura au moins fidèlement gardé: «Tu reposei-as, illustre guerrier, auprès de la jeune fille comme si tu étais auprès de ta mère...-» Et Brvnliild dira elle-

^Edda: Le 1" chant de Sigurd ou la prédiction de Grijiir.

2 Ibid.

DANS l'edda 33

même plus tard : «Le même lit nous reçut [dormant] en paix, comme s'il eût été mon frère, et aucun de nous ne put, durant huit nuits, prendre l'autre dans ses bras : pourtant elle m'a insultée, Gudrûn, la fille de Gjuki, elle m'a reproché d'avoir reposé aux côtés de Sigurd ^ .»

Sigurd, en effet, sous la forme de Gunnar, a placé son glaive redoutable, Gram, entre la valkjrie et lui, et l'a livrée pure et sans tache aux mains du fils de Gjuki. Brjnhild ne saurait résister à sa destinée : il faut qu'elle épouse celui qui l'a conquise et enlevée à travers les flammes de son palais de feu, et ce haut fait c'est Gunnar qui en réclame le prix.

Cependant la déesse n'a pas oublié Sigurd, elle ne peut en aimer un autre : c'est à lui seul qu'elle avait engagé sa foi : « Je ne désirais pas les trésors d'un autre homme (dit-elle) ; je n'ai aimé qu'un seul héros entre tous », et celui-là : « la jeune fille à la cuirasse d'or n'était point d'humeur inconstante ^ ! » — Mais Sigurd est l'époux de Gudrûn. Les deux noces ont été célébrées le même jour dans la grande salle du palais de Gjuki, et Sigurd ne faillira pas à son

1 Edda : Le voyage de Brynhild vers Hel.

2 Edda : Le 3'ne chant de Sigurd.

devoir. Trop tard il a retrouvé le souvenir confus de ses serments, eJÏacé par le philtre de Grimliild : son premier, son seul amour s'est réveillé dans son âme, plus irrésistible que jamais. Mais comment vaincre la fatalité inexorable ?

« Après cet entretien (avec Brynhild) dans la salle du palais, dit un fragment, Sigurd fut écrasé de douleur, et son affliction brisa et fit éclater les mailles de son armure sur sa poitrine... i» Ainsi s'accomplit la parole de Gripir : « Tu te rappelleras tes serments et tu seras pourtant obligé de te taire ; car tu aimeras Gudrûn en bon mari. »

Il l'aime en effet, et Brynhild est jalouse, et bientôt, quoiqu'elle en ait, sa passion ne peut plus se contraindre :

«Elle s'assit dehors, seule, comme le soir tombait, et sa plainte égarée s'échappait de ses lèvres: «Je veux tenir Sigurd, le noble jeune homme, dans mes bras, ou mourir !... Mais cette parole trop prompte me déchire de nouveau : Gudrûn est sa femme, et je suis à Gunnar ! Les Nornes ennemies ont créé pour nous de longs tourments^!» Cependant elle erre sans but,

1 Edda : Fragments d'un chant sur Brynhild.

2 Edda : Le S^e chant de Sigurd.

DANS l'euda 35

fuyant la couche du roi, et pensant à Sigurd, qu'une autre lui a dérobé. — « Souvent dans les ombres du soir (dit le poète) elle allait, l'âme profondément pénétrée de fureur, elle errait sur les montagnes couvertes de neiges et de glaces, à l'heure où Gudrûn, gagnant avec lui sa couche, Sigurd, le prince germain, enveloppait sa belle épouse dans les couvertures et la caressait ^. »

Gudrûn semble s'être aperçue de cet amour secret de la reine : imprudente et fière , elle veut se venger en se parant en quelque sorte d'une trahison dont elle est seule la cause. Une rencontre au bain, dans le fleuve, devient, d'après certains chants, l'occasion de la querelle, et la sœur de Gunnar, en révélant à Brynhild le nom de son véritable vainqueur, lui montre avec une joie cruelle l'anneau que la valkyrie avait jadis échangé avec Sigurd et qu'elle-même a reçu de son époux. Et comme Brynhild bondit d'indignation, Gudrûn ajoute l'insulte à la raillerie, et lui jette à la face que Sigurd a joui d'elle comme d'une maîtresse de rencontre.

« Gudrûn m'a reproché d'avoir dormi dans les bras de Sigurd (dit plus tard Brynhild). Je

^ Edda : Le 3^^ chant de Sisrurd.

SUS alors ce que je voudrais ignorer : comme on m'avait impudemment trompée dans ces fiançailles 1 ! » Dès ce moment la valkyrie outragée est toute à la vengeance : « Sigurd m'a fait jadis des serments, il m'a fait des serments et les a tous brisés ; il m'a trompée, quand il devait confirmer en toute fidélité sa parole 2... » ....«J'erre sans joie, je repose sans ami, mais maintenant la fureur de mes pensées pourra me réjouir ^ ! »

Ces pensées, c'est la mort de Sigurd qu'elles méditent : seul moyen qu'il ne soit plus à Gudrûn, et Brjnliild saura bien le retrouver ! Mais comment décider à ce meurtre ceux qui se sont unis à lui par les serments les plus solennels, ceux de l'honneur guerrier? La jalousie et l'ambition en auront peut-être raison ? Ce sont les deux passions que la reine excite habilement dans l'esprit de Gunnar : Sigurd a manqué luimême, insinue-t-elle, aux serments qu'il avait faits au roi, en changeant de forme avec lui ; il a possédé avant lui la vierge sacrée. Brjnhild n'aura plus de repos qu'il n'ait payé de son

1 Edda : Le voyage de Brynhild vers Hel.

2 Edda : Fragments d'un chant sur Brynhild,

3 Edda : Le 3""^ chant de Sisfurd.

DANS l'edda 37

sang sa trahison : elle quittera plutôt la cour. D'ailleurs, lui mort, plus de rival auprès de Gunnar, qui alors seulement méritera vraiment le nom de roi des rois. Et puis quelle joie de s'emparer du fameux trésor que Sigurd a jadis conquis ! — car voici une fois encore l'or du nain Andvari qui reparaît à point pour précipiter la destinée de ses possesseurs. — Mais laissons parler le poète ancien... Il faudrait tout citer maintenant, car cet épisode dramatique a été traité par lui en détail et lui a, en plus d'un endroit, suggéré les plus émouvantes inspirations.

« Gunnar devint sombre et la tristesse l'accabla. Toute cette journée il demeura en proie à des pensées flottantes, incapable de prendre une résolution précise et de décider sur ce que lui dictait son honneur ou son avantage. Il considérait qu'il se priverait lui-même de Sigurd, et il savait ce qu'il perdait dans le descendant de Vœl. — Longtemps il réfléchit à tout cela avec inquiétude, car on avait rarement vu des femmes renoncer ainsi à la royauté. Enfin il fit appeler Hœgni pour conférer de ces choses avec lui, car c'était en tout un ami sûr et intime i...» —

1 Edda : Le S^^e chant de Sigurd.

« Brynhild a éveillé ta colère (dit Hœgni d'après un fragment), elle t'a inspiré des désirs cruels et des desseins funestes ; elle envie à Gudrûn son heureux mariage, et t'en veut d'être ellemême possédée par toi^». — «Brynhild, la fille de Budli, la plus noble des femmes (reprend Gunnar) est ce que j'ai de plus cher •, j'aimerais mieux renoncer à la vie que de la perdre, avec ses charmes et ses trésors. — Si tu y consens, nous dépouillerons le prince de son trésor : Il sera doux de posséder en ]Daix et en joie l'or du Rhin, et de jouir tranquillement de cette riche félicité». — Mais à cela Hœgni répondit: «Il n'est pas digne de nous d'exécuter un pareil projet, de rompre avec le glaive des serments jurés, des serments jurés et des promesses de fidélité. — Il n'y aura pas d'hommes plus heureux que nous sur la terre, tant que nous gouvernerons tous quatre le royaume et que le prince germain vivra avec nous. Ce monde ne verra point de famille (de clan) aussi puissante que la nôtre, et si plus tard nous engendrons tous les cinq des fils, nous atteindrons à la force des dieux. ■ — Mais je sais bien d'où part le chemin que tu suis ici : c'est la colère de Bryn-

1 Edda: Fragments d'un chant sur Brynhild.

DANS l'edda 39

hilcl qui a fait cela, et tu ne peux l'apaiser ». — « Eh bien (dit Gunnar) il faut que nous poussions Guttorm à ce meurtre. C'est le plus jeune de nos frères et son intelligence est faible : il n'a point fait de serments, de serments jurés ni de promesses de fidélité ^ ».

Pourtant le crime est si odieux, qu'il faut faire manger à Guttorm du loup et du serpent rôtis pour lui égarer l'esprit et lui endurcir le cœur. Alors il va, il choisit le moment où Sigurd repose, et lui plante son épée au cœur. Le héros a encore la force de saisir une dernière fois son fidèle Gram et de couper enrdeux l'assassin, mais il retombe épuisé.

«Gudrûn reposait encore, dormant sans inquiétude aux côtés de Sigurd ; mais son réveil brisa sa joie, car elle nageait dans le sang de l'ami de Frey (le dieu brillant). — De douleur, elle frappa des mains, avec tant de force que le courageux guerrier se souleva sur le lit : «Ne t'afilige pas si amèrement, Gudrûn, ma florissante épouse : tes frères sont vivants. — Je sais bien comment ceci est arrivé : Brynhild est la cause de tout ce mal. C'est moi que la jeune fille aimait avant tout autre homme, mais je

1 Edda : Le 3°^" chant de Sigurd.

n'ai point oublié ma foi envers Gunnar. Je suis resté fidèle à mon alliance, aux serments sacrés; et pourtant on m'a appelé l'ami de sa femme ! » — « Gudrûn soupira et le roi rendit l'âme. Alors, dans sa douleur, elle frappa encore des mains, avec tant de force que les coupes résonnèrent sur la planche et que les oies poussèrent des cris dans la cour. — Alors elle se prit à rire de tout son cœur, Brjnhild, la fille de Budli, lorsqu'elle entendit jusque dans son lit les sanglots bruyants delà fille de Gjuki ...*» — «Tout le palais retentit de ce rire » dit un fragment ; et elle s'écria : « Longtemps vous jouirez du royaume et du peuple, maintenant que vous avez renversé le roi hardi ! ^ » — Mais aussitôt, et par un prompt retour, la voici qui pâlit à son tour, et laisse éclater sa douleur, tout en accablant de reproches les meurtriers muets d'étonnement : « Ainsi tombera dans le néant, par la violence, toute votre race, Niflungs, car vous êtes des parjures !... Tu as donc complètement oublié, Gunnar, que votre sang à tous deux a coulé (en signe de fraternité) sur la trace de vos pas? Et maintenant tu l'as bien mal récom-

1 Edda: Le S^ chant de Sigurd.

2 Edda : Fragments d'un chant sur Brynhild.

DANS l'eDDA 41

pensé eu tout ceci, de ce qu'il s'est montré le premier au danger ! — Il le fit bien voir, quand il vint courageusement jusqu'à moi sur son cheval, pour briguer en ton nom ma main *, il fit bien voir, l'habile guerrier, combien sincèrement il tint sa promesse à l'égard du jeune roi ! ... » — Tous se turent à la fois à ces mots. Peu d'entre eux purent comprendre cette manière de femme et comment elle parlait maintenant, en gémissant, de ce dont elle avait chargé les gens en riante »

Cependant Brynhild, calme et froide, continue ses reproches et annonce sa résolution implacable de suivre Sigurd jusque dans la mort. Pourquoi l'a-t-on trompée ? Pour elle, elle n'a jamais voulu aimer qu'un seul homme, et jamais ne passera sa vie avec un autre. — Voici du reste toute cette scène, qui est fort belle, et bien primitive et originale avec son mélange de grandeur et d'observation naïve.

« A ces mots Grunnar se leva, le chef des guerriers, et jeta ses bras autour du cou de sa femme ; et tous vinrent l'un après l'autre, et s'efforcèrent, avec un cœur sincère, de calmer sa douleur. — Mais elle repoussa chacun loin

' Edcla: Fragments d'un chant sur Brynhild.

d'elle et ne permit à personne de la détourner du long voyage. — Gunnar fit alors appeler Hœgni pour délibérer avec lui : « Il faut réunir tous nos hommes dans la grande salle, les tiens comme les miens, car la nécessité, à présent, nous presse, afin de voir si nous pourrons arrêter la mort que cette femme veut se donner elle-même, avant qu'elle n'en vienne des paroles aux faits. Après quoi il en arrivera ce qui devra et pourra. » — Mais à cela Hœgni répondit : « Que personne ne la détourne de son long voyage, et ainsi jamais plus elle ne renaîtra. Déjà vouée au malheur, elle est descendue des genoux de sa mère -, elle n'a reçu la vie que pour la douleur et pour troubler le cœur de bien des hommes. » — Le roi sortit de cet entretien, tout afliligé, pour courir auprès de la reine riche en bijoux, comme elle partageait ses trésors. Elle jetait les yeux sur tout ce qui lui appartenait, sur des filles pauvres, ses servantes, qui étaient autour d'elle. Elle avait revêtu sa cuirasse d'or, mais son esprit resta sombre jusqu'au moment où elle eût enfoncé le glaive acéré dans son sein. — Alors elle tomba d'un côté sur les coussins, et toute blessée ainsi se mit à penser à ses dernières résolutions : « Qu'elles viennent maintenant

DANS l'edda 4.3

avec moi celles qui désirent de l'or ou qui attendent de moi des dons de moindre valeur ! Je donnerai à chacune un collier d'or rouge, une écharpe, un voile et des vêtements brillants. » — A ces mots toutes se turent et réfléchirent dans leur esprit ; puis, soudain, elles répondirent tout d'une voix : « Bien que nous soyons pauvres, nous voulons vivre encore, rester à notre office de servantes dans les salles et faire ce qui nous plaît. » — Alors celle qui était parée du lin (des mortes) et encore jeune d'années aussi, reprit, en songeant : « Nulle ne doit abandonner la vie avec regret et par contrainte, pour l'amour de moi. — Cependant je vous préviens qu'il ne brûlera que peu de trésors avec vos cadavres, et aucune noble parure, si, un jour, vous voulez faire ce voyage pour venir me visiter.

« Maintenant assieds-toi près de moi, Gunnar, je veux te parler ; car elle est lasse de vivre, ta brillante épouse!... Bien des choses me reviennent à l'esprit : je revois comment vous en avez agi avec moi, comme vous m'avez trompée mortellement. Ma vie s'est écoulée loin de toute joie. — [Aussi], quoique j'aie renoncé à la vie, votre navire ne restera pourtant pas hors de danger dans la passe, — Plus tôt que tu ne le

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