LA LÉGENDE DE SIGURD DANS LE NIBELUNGE-NÔT
Tel est à peu près l'ensemble de ce qu'on peut appeler l'épopée ou la légende de Sigurd, — celle du moins qu'avaient conçue (ou imitée d'un original inconnu) les anciens scaldes Scandinaves, et préparée en quelque sorte sans réussir à l'établir définitivement; car le temps et la diffusion de ces chants célèbres ne tarda pas à modifier, d'abord les accessoires et les points de détail, puis jusqu'à des parties et des caractères essentiels du vieux poème. Je me suis eâ:orcé, faute d'un Homère qui eût définitivement fixé ces productions éparses et presque sans lien de la muse héroïque, de réunir tout ce qui pouvait donner un semblant d'unité à cette légende et la faire concevoir et goûter par le lecteur français. — Mais il faut avouer qu'il est grand dommage que cet Homère n'ait pas existé, car les poèmes ou les récits ^erma-
niques qui se sont inspirés de l'Edda, quelles que fussent d'ailleurs leurs qualités originales et particulières, l'ont le plus souvent rabaissée, et y ont de plus introduit des éléments disparates ou contradictoires : en sorte que dans tout ce cycle épique, ce sont les chants les plus anciens qui ont à la fois le plus de grandeur et le plus d'unité de caractère. C'est ainsi que dans les sagas germaniques, le personnage de Sigurd, le héros de race divine, paraît avoir perdu son rôle prépondérant au profit des fils de Gjuki qui intéressent évidemment davantage. La saga des Vœlsîings est vaincue par celle des Niflungs, dont le développement le plus brillant est le poème souvent sauvage et parfois incohérent, mais composé du moins en quelque façon et vraiment puissant, du Nibelunge-Nôt.
Je ne vous entretiendrai que très brièvement de cette fameuse épopée allemande : d'abord parce qu'elle est beaucoup plus connue que l'Edda, et puis surtout parce que les éléments principaux de l'histoire de Sigurd, telle qu'elle y est présentée, sont ceux mêmes (bien qu'altérés) que je viens d'analyser d'après les chants Scandinaves. Je signalerai seulement les différences, qui sont assez capitales pour valoir de n'être point négligées dans cette étude, à cause
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du parti qu'on a pu tirer de plusieurs d'entre elles pour la composition d'une action scénique.
Avant tout, il convient, dans cet examen curieux, de faire le départ des traditions conservées par l'Edda, et des additions purement germaniques et bien plus modernes qui enveloppent de toutes parts ces traditions essentielles. Or, et c'est à mes yeux le grand défaut du Nibelunge-Nôt, ce départ est d'autant plus aisé que le poète est loin d'avoir su fondre avec bG*.iheur ces deux éléments : et de plus il est remarquable que le second de ces éléments, c'est-à-dire ce qu'il a ajouté de son fond, avec les mœurs et les sentiments de son époque et de sa race, est de beaucoup supérieurement traité au premier, — je dirai même : est le seul qui donne au poème sa couleur et sa force, et justifie l'admiration dont il a été universellement l'objet. Tandis que l'autre élément, au contraire, trop différent de caractère, trop élevé au-dessus de l'humanité, trop héroïque et pas assez chevaleresque, n'a pas été compris, n'a pas été placé à son vrai jour par le poète, qui pour Vadapter, l'a trop souvent travesti. — C'est le sort réservé à la majorité de ce qu'on appelle des «adaptations».
Cette distinction, que je crois fondée, ex-
plique l'impression singulièrement désappointante que l'on éprouve en relisant^ après TEdda, le Nibelunge-Nôt, au point de vue auquel on se place ici. Ainsi, comme couleur épique, comme saveur poétique, il semble que tout soit devenu pâle et gris, que tout soit délayé en quelque sorte. L'inexpérience du poète, qui ralentit à tout instant la marche de son récit par des allusions infinies (et sans la moindre transition) à ce qui viendra beaucoup plus tard, ou à de vieilles légendes parfaitement obscures et mal expliquées pour quiconque n'est pas familier avec elles, ce défaut est déjà pour quelque chose dans ce premier effet ; mais c'est encore et surtout l'abaissement de la légende ou du mythe au niveau humain et l'introduction de l'élément chrétien, qui y sont pour beaucoup. Ce qui était farouche et grandiose dans TEdda, devient brutal et vulgaire dans le poème germanique : le courage devient férocité, le mythe sorcellerie, les aventures fantastiques de purs contes de fées. Les caractères nobles et purs, même dans le crime, et « tout d'une pièce », tels qu'ils sont tracés e'i véritablement créés dans les sagas Scandinaves, deviennent méchants et rusés, ou inconsistants et mesquins, dans l'imi-
tation germanique. Vérifiez cette impression, et dites-moi si, à côté de TEdda, le Nibelunge-Nôt ne vous paraît pas un peu bien « surfait » dans sa réputation commune?
Voici sous quelles figures nous retrouvons dans le poème allemand les héros de l'Edda. — Siegfrid, fils du roi Sigemunt et de Sigelint, habite à la cour de ses parents, dans le Niederland, le pays des Francs, à Santen. A Worms régnent, sur les Burgondes, trois rois, Gunther, Gernôt et Gîselher, avec leur sœur Kriemhilt et la vieille reine Uote, leur mère. Damkrât, leur père, est mort. Le premier d'entre les guerriers , et le bras droit de Gunther, est Hagene de Tronje, homme féroce et brutal, plein de ruse et d'arrogance. — Or Eo-iemhilt a eu un jour un songe, c'est le sujet du premier chant de l'épopée : son faucon sauvage était étranglé par deux aigles. Elle consulte sa mère : le faucon, explique celle-ci, signifie un noble époux qui doit lui être ravi par la main de deux guerriers. Kriemhilt découragée réplique qu'elle veut passer sa vie sans l'amour d'aucun homme, crainte d'avoir à souffrir plus tard. Cependant la cour des Burgondes ne désemplit pas d'hôtes accourus de toutes parts pour briguer auprès de Gunther la main de sa sœur, dont la beauté