‹ La légende de Sigurd dans l'Edda, l'opéra d'E. ReyerChapitre 6 sur 24 · J,A LÉGENDE DE SIGURD · texte numérisé non relu

J,A LÉGENDE DE SIGURD

est universellement célébrée (chant 2). Mais elle refuse tout le monde. — Siegfrid, qui est un prince beau et hardi ^ qui a déjà visité beaucoup de royaumes et triomphé dans mainte aventure, songe à son tour à se mettre sur les rangs. Mais ce n'est pas sans peine qu'il arrive à commencer son voyage (chant 3). La renommée a conté partout la force de Gunther, l'orgueil de Hagene. Sigemunt et Sigelint trouvent que c'est une entreprise bien hasardeuse d'aller visiter un si puissant personnage. On blâme l'ambilion de Siegfrid et sa confiance, on mêle aux reproches les larmes : le père pleure , la mère pleure, le peuple entier se joint aux pleurs et aux lamentations du palais. — Il part pourtant et il arrive à Worms avec une suite de guerriers. Gunther et sa cour ignorent quelle est cette brillante cavalcade : on demande des renseignements à Hagene, qui présume que ce pourrait bien être Siegfrid, le vainqueur des Nibelungs. Il raconte en même temps toute l'histoire de cet exploit du héros franc : comment Siegfrid trouva Schilbung et Xibelung en train de se partager le trésor du vieux Nibelung, leur père ; comment, ce partage amenant des difficultés, on consulta le nouvel arrivant en lui donnant pour récompense l'épée du père, appelée Balmung, et com-

ment enfin Siegfrid^ ne pouvant parvenir à contenter les deux frères, les vainquit, les tua avec sa nouvelle épée et leur enleva tout leur trésor. En vain leur serviteur, le nain Albrich (c'est notre Auberon ou Oberon) s'efforça-t-il de les venger ; il perdit dans la lutte son chaperon enchanté, qui rend invisible, et fut commis par le vainqueur à la garde même du trésor. — Hagene parle aussi d'une autre prouesse de Siegfrid, le meurtre d'un dragon, dans le sang duquel il s'est baigné, ce qui l'a fait plus fort que tout homme au monde et a rendu sa peau aussi résistante que si elle était de corne.

On décide dès lors de recevoir magnifiquement le voyageur et d'aller même à sa rencontre. Siegfrid entre dans la grande salle, et commence fièrement son discours par ces mots : « Le récit me fut fait, au pays de mon père, qu'ici se trouvent les plus hardis guerriers que jamais roi ait réunis... Je veux me soumettre toutes vos possessions 1 » — Voilà la cour des Burgondes enflammée de colère et le roi fort étonné de ce langage inattendu. Mais Siegfrid, loin de se laisser intimider, crie plus fort encore qu'il va détrôner Gruntber. Enfin, on réussit à l'apaiser en le comblant d'honneurs, et finalement il demeure auprès de Gunther une année

entière^ sans du reste avoir vu une seule fois Kriemhilt; qui cependant le suit partout des yeux et s'es!; bientôt éprise de lui (chant 3). — L'occasion d'une rencontre se trouve enfin (après une expédition de Siegfrid contre les Saxons (chant 4)^ et; permet des aveux mutuels (chant 5). — Mais en ce moment on parle beaucoup à la cour du roi d'une certaine reine dont le domaine est une île située bien loin au-delà de la mer, et dont la beauté est chantée en tous pays. Elle a proposé son amour et sa main à qui triomphera de trois épreuves en joutant avec elle ; mais elle a promis en même temps la mort à qui sera vaincu (chant 6). La difficulté même et le danger sont des stimulants, et Glunther veut absolument partir pour tenter l'aventure, malgré les avis prudents de Siegfrid, qui consent toutefois à l'accompagner et à le servir, en échange de la promesse de la main de Kriemhilt au retour. Des serments solennels sont échangés, les femmes et la princesse brodent de splendides vêtements pour les voyageurs, et la petite troupe embarque sur le Rhin. Hagene est du nombre des partants. — C'est Siegfrid qui conduit la nef, parce qu'il connaît le chemin pour l'avoir suivi lors de sa victoire sur les Nibelungs (on ne dit pas comment).

On parvient donc à Isenstein, but du voyage, qui est un lieu muni de nombreuses forteresses et de puissantes murailles. L'enceinte royale seule a quatre-vingt-six tours, trois vastes palais intérieurs et une grande salle en marbre vert, où siège la reine Briinhilt au milieu de sa cour (chant 7). A l'arrivée des guerriers étrangers, la reine et ses femmes se mettent aux fenêtres, et elles aperçoivent justement Siegfrid qui fait à Gunther l'honneur insigne de lui tenir son cheval au moment où il le monte. — On désarme les guerriers, suivant l'usage, à l'entrée du palais , tandis que Briinhilt est allée revêtir son armure. Elle revient ensuite saluer les arrivants, et chacun se prépare à la joute. Siegfrid, sous le prétexte d'avoir affaire au vaisseau, quitte la salle, mais pour mettre son chaperon enchanté , qui le rend invisible et augmente douze fois sa force physique. Il explique tout bas à Gunther qu'il n'aura qu'à suivre les mouvements que lui, Siegfrid, fera pour répondre à ceux de la reine (jet de poids, saut en largeur etc.) et remporte ainsi pour son compagnon d'armes la victoire qui lui assure la main de Briinhilt. — Après cela, il s'en va au lieu où le nain Albrich et les guerriers des Nibelungs veillent pour lui sur le trésor qu'il a

jadis conquis, et ramène une brillante escorte pour l'entrée de la nouvelle reine des Burgondes au pays de son époux (chant 8). Puis Gunther profite encore de ce zèle fidèle et infatigable pour envoyer le héros en avant, à Worms, afin d'y annoncer l'heureuse issue de l'expédition et de faire préparer une réception splendide (chant 9).

Siegfrid a ainsi gagné Kriemhilt pour son épouse, et les deux mariages sont célébrés à la fois. Cependant Brtinhilt ne voit pas sans indignation cette union s'accomplir, et commence déjà à montrer le caractère altier et orgueilleux qui en fait dans l'épopée une figure aussi peu sympathique que possible. Elle croit Siegfrid vassal de Grunther, l'ayant vu aider celui-ci à monter à cheval, et pleure ce qu'elle déclare être l'abaissement de Kriemhilt. En vain, Gunther allègue-t-il la promesse qu'il a faite, la nouvelle reine veut savoir à toute force le secret attaché à cette promesse si impérieuse, et sur son refus, lutte contre lui dans la chambre nuptiale, le terrasse, le garotte, et le suspend à un clou jusqu'au matin. Le roi, assez penaud, s'en va conter sa peine à son féal Siegfrid , qui promet de vaincre encore Brtinhilt : il le fait dès la nuit suivante, invisible comme la pre-

mière fois, et force la reine à se livrer à son époux, mais non sans lui prendre, en souvenir de cette victoire, sa ceinture et son anneau, qu'il donne ensuite à Kriemhilt. Après quoi, il retourne dans son pays, à la cour du vieux roi Sigemunt, avec sa femme, dont il ne tarde pas à avoir un fils qu'il nomme Guntlier. Le roi des Burgondes ayant eu aussi un fils, lui donne le nom de Siegfrid (chant 11).

Cependant Brimliilt a toujours l'esprit tourmenté de deux choses, qu'elle ne comprend pas et dont elle s'indigne : pourquoi Siegfrid ne s'acquitte en aucune façon de ses devoirs d'homme lige de Gunther, et jamais ne vient le servir à sa cour, et pourquoi Kriemhilt est si fière d'être son épouse. Pour éclaircir ce mystère, elle n'a de cesse qu'elle ne les ait attirés tous deux à Worms : Gunther, sur sa prière, invite Siegfrid et tous les siens à une grande fête. Le héros part donc avec Kriemhilt et même Sigemunt (chant 12), et il leur est fait une réception magnifique (chant 13). — Mais voici bientôt le drame qui commence : Brtinhilt reproche à sa belle-sœur l'orgueil qu'elle étale à l'endroit de Siegfrid, le tenant pour plus glorieux et plus considéré que Gunther et comme n'ayant aucune obligation vis-à-vis de ce roi.

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Kriemliilt^ furieuse, répond à l'insulte par une insulte plus grande et prend le pas sur la reine, à l'entrée de l'église, au moment de la messe, en lui déclarant avec mépris que Siegfrid l'a possédée, elle Brilnliilt, avant Gruntber. Pour preuve, elle montre l'anneau et la ceinture de la reine, que son époux lui a donnés. Siegfrid jure à Guntlier que c'est pur mensonge et qu'il n'a pas trahi sa confiance, mais Hagene, qui n'a jamais montré de sympathie pour le prince franc et qui a épousé de bonne heure toute la jalousie de Briinhilt, promet à celle-ci de la venger. Il arrive même peu à peu, par ses conseils perfides, à persuader Gunther de prendre part à la trahison qu'il projette. Bien plus, et pour comble d'astuce, il capte si bien la confiance de Kriemhilt (chant 14), que, lui ayant révélé le danger que Siegfrid court en ce moment par suite de la haine de Briinhilt qui cherche l'occasion de le faire tuer par ruse dans un combat de parade, il obtient d'elle la révélation qu'une seule place n'est pas invulnérable sur le corps de Siegfrid, entre ses épaules, parce qu'une feuille de tilleul s'est collée en cet endroit pendant qu'il se baignait dans le sang du dragon vaincu par lui. Ainsi Hagene pourra en toute sûreté protéger son ami fidèle contre

les coups dangereux, et, pour lui faciliter encore ce service dévoué, Kriemhilt prend le soin de coudre une marque sur le vêtement de son époux, à la place même qui est le défaut de cette invulnérabilité magique (chant 15).

Dans ces conditions, le meurtre de Siegfrid est aisé et sûr : une grande chasse en est l'occasion. On s'arrange pour altérer Siegfrid, et lorsque, descendu de cheval pour boire, il se penche vers l'eau d'une source, Hagene le perce par derrière et le tue (chant 16). Un chant entier (chant 17) est consacré à ses funérailles et à la douleur de sa veuve, de ses parents, de ses guerriers, forcés de contraindre leur indignation et de cacher leur désir de vengeance. Pour Kriemhilt, elle se soucie peu de rien déguiser : elle hait désormais ses frères, et Hagene en particulier, d'une des plus vigoureuses haines que la poésie des peuples ait jamais peinte. Tout le reste du poème est employé à préparer et à décrire au long la vengeance de la veuve de Siegfrid. Elle est allée chercher un refuge et un secours auprès d'Etzel, le roi des Huns, qui avait envoyé le noble margrave Rudiger demander sa main, et s'occupe immédiatement d'assurer par ce moyen l'accomplissement de son dessein. Mais les princes du Rhin ne se

laissent pas faire facilement; il faut la ruse, la trahison et une boucherie sans exemple pour en venir à bout. C'est la «détresse des Nibelungs »^ comme l'annonce le titre du poème ; — car dans cette seconde partie le nom^ attribué dans la première aux gardiens du trésor conquis par Siegfrid^ se trouve appliqué comme dans TEdda aux rois Burgondes. Pour conclusion^ Kriemhilt meurt égorgée par la main d'un des princes ses alliés, qui s'indigne soudain de la voir, elle, uqc femme, donner la mort de sa propre main à un vaillant guerrier comme Hagene, saisi enfin et garotté au milieu d'un monceau de cadavres.

Je n'insiste pas davantage sur toute cette partie de l'épopée, parce qu'elle s'écarte par trop de notre sujet ; mais elle renferme de fort beaux passages et peint plusieurs nobles caractères. En somme, s'il manque au Kibelunge- Nôt bien des qualités qui placent si haut l'Edda dans le nombre restreint des épopées nationales primitives, le poème germain a plusieurs caractères aussi, et offre plusieurs traits ou peintures (du moins dans la seconde partie) qui n'ont pas leur équivalent dans les sagas Scandinaves , parce qu'ils sont le fruit, comme je l'ai dit plus haut, et subissent l'influence de mœurs plus

raffinées, d'un état social moins primitif. Tel est le sentiment chevaleresque et désintéressé, personnifié en quelque sorte dans cette figure si sympathique du goth Rudiger -, ou encore je ne sais quel vernis de bon ton et de délicatesse d'expression, dans certaines conversations, certains dialogues des personnages de l'épopée. Telles sont aussi les longues et nombreuses descriptions de fêtes et de festins dans lesquelles le poète se complaît. Il semble pourtant que ces types plus civilisés des héros du Nibelunge-Nôt aient souvent en même temps quelque chose de théâtral et de moins simple, de moins vrai que les caractères très entiers, et à la fois héroïques et pratiques, de l'Edda.

Les différences de temps, de mœurs, de société , sont curieuses à observer dans cette comparaison, à cause de l'influence qu'elles ont eue, non seulement sur les caractères, mais sur les situations et l'action même du drame épique. C'est ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, que dans l'Edda le culte de la famille domine tout autre sentiment et justifie toutes les catastrophes. Gudrûn a perdu Sigurd et le pleure, sans pouvoir ni vouloir le venger : car que ferait-elle contre ses frères ? Sigurd n'est-il pas un étranger dans la

famille. On veut l'apaiser, la remarier; elle résiste^ parce qu'elle redoute la vengeance d'x\tli, frère de Brynhild, parce qu'elle prévoit les maux que cette nouvelle alliance apportera aux siens*, mais elle cède, parce qu'elle ne peut concevoir une résistance éternelle, qu'elle tient au contraire à se réconcilier avec ceux dont elle s'est momentanément séparée. Mais jamais Atli ne trouvera d'amour et de confiance dans sa femme (il s'en plaint encore amèrement au moment de sa mort), et quand il voudra touclier aux héros Kiflungs , il n'est rien que Gudrûn ne fasse pour les sauver, les défendre et les venger, fût-ce sur les enfants mêmes qu'elle a eus d'Atli. — Dans le Xibelunge-Nôt, c'est exactement le contraire : l'amour conjugal est tout et foule aux pieds tout autre sentiment. Siegfrid est mort, Kriembilt n'aura pas de cesse que, non seulement ses frères, mais l'élite de leur peuple, ne soient offerts en holocauste aux mânes de l'époux qu'elle veut venger. Elle n'a pas épousé Etzel pour un autre motif. Cette différence capitale, vous le voyez, est une conception plus civilisée peut-être , mais moins grandiose et moins primitive à coup sûr. — J'ajouterai encore que la loi morale, qui domine toute l'action d'une manière si frappante dans

rEdcIa; a à peu près complètement disparu du Niebelunge-Xôt. Il est même à peine question du trésor fatal (cliant 19), qui ne joue plus, en tout cas, aucun rôle dans le drame.

Du reste, en ce qui concerne l'histoire même de Sigurd et de Brjnhild, l'hésitation n'est pas possible. Il est évident qu'elle a singulièrement perdu dans sa dernière transformation, et que, dans les chants Scandinaves , elle apparaît comme l'écho bien plus fidèle et l'interprète bien plus sincère des légendes primitives franques et germaines, déjà trop oubliées, trop obscurcies ou trop altérées à l'époque où le Nibelunge- Nôt a été composé, et d'ailleurs maladroitement et lourdement mises en œuvre dans ce poème.

Ceci est surtout sensible dans les caractères et les actes des personnages de l'épopée. Brjnhild, cette figure si belle et si attachante, cette image si pure, si noble, si sympathique même dans l'Edda , devient odieuse , absolument odieuse, hautaine, orgueilleuse et même brutale dans le Nibelunge-Nôt, où elle n'occupe d'ailleurs qu'une place mesquine et effacée. Quels beaux chants, quels discours pleins de grandeur et de poésie, les sagas Scandinaves n'ontelles pas su mettre dans la bouche de la vierge

guerrière, de la valkyrie au milieu de son palais de feu ^ quelle fermeté et quelle passion sincère quand elle se voit trompée! «Les angoisses de son âme déchirée par l'amour et par le désir de la vengeance », dit justement M. E. de Lavelejei, «son désespoir après que Sigurd a été tué, ses adieux lorsqu'elle monte sur le bûcher, et tous les préparatifs de sa mort, constituent un drame d'une sublime énergie auquel rien n'est comparable dans le Nibelunge- Nôt. » — Pour Sigurd, les différences sont moins grandes dans les deux poèmes, encore qu'il paraisse parfois un peu « petit garçon » dans le Nibelunge-Nôt, et qu'il ait presque absolument perdu son caractère héroïque, c'està-dire divin. — Mais Gudrûn (ou Kriemhilt), combien plus touchante, plus simple et plus vraie dans sa douleur, l'Edda nous la montre après la mort de Sigurd ! Et même dans les horreurs de sa terrible vengeance au palais d'Atli, n'est-elle pas moins atroce et moins odieuse que dans le Nibelunge-Nôt ?» — Grunnar reste à peu de chose près le même guerrier vaillant et borné *, mais Hœgni, son frère dans l'Edda, son

1 La saga des Nihelungen dans les Eddas,.., p. 145. (Lacroix 1866, in-12.)

confident dans le Nibelunge-Nôt , de quelle figure perverse et rusée, de quelle froide et basse férocité le poète allemand ne l'a-t-il pas revêtu, lui si noble d'allure, et même si loyal au fond dans l'épopée Scandinave !

■ Mais à quoi bon pousser plus loin des comparaisons si aisées à faire, et qui sautent aux yeux du lecteur? J'ai seulement voulu caractériser brièvement la transformation de la légende dans l'esprit des peuples qui l'ont successivement chantée, et réunir ici comme en un faisceau les éléments dont elle se présente entourée aujourd'liui à notre étude. — Il suffisait ici, je pense , d'indiquer leurs rapports entre eux, leur enchaînement général, sans suivre de plus près les commentateurs érudits dont les recherches patientes ont exploité en tout sens, au profit des questions de mythes ou de races, une mine aussi riche et aussi précieuse. Je ne saurais mieux terminer cette première partie du travail dont je me suis tracé le plan, qu'en citant une belle page d'Ozanam qui résume de haut cette question : « C'est le dogme le plus pur de l'ancienne religion, — dit-il, — le plus moral, le plus pathétique, qui devient pour ainsi dire le pivot de l'épopée. Et comme dans cette religion tout rappelle

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