‹ La legende de TrajanChapitre 3 sur 6 · TRAJAN ET SAINT GREGOIRE · texte numérisé non relu

TRAJAN ET SAINT GREGOIRE

Revenons au récit le plus simple et le plus ancien. Il ne nous est parvenu qu*enveloppé dans une autre légende. On raconte que le pape saint Grégoire le Grand (590-60 4), en se rappelant l'acte de justice de Trajan, fut saisi d'une profonde douleur à la pensée qu'un homme si vertueux était damné. Il pleura et pria longtemps pour lui, et une voix d'en haut lui annonça, dans une vision, que Dieu avait exaucé sa prière pour Trajan, mais qu'il se gardât bien désormais de prier pour d'autres que pour des chrétiens. Ce sont les biographes de Grégoire qui, en nous racontant cette histoire, nous font connaître le trait de la vie de Trajan qui avait tant ému le pape.

Nous possédons, en comptant celle de Bède, trois vies de saint Grégoire \ qui ont toutes pour source principale une r légende», composée, sans doute peu de temps après sa mort, pour l'usage des Eglises anglo-saxonnes , qui lui devaient leur existence. Cette légende est pwdue : elle a été d'abord utilisée par Bède (78 5), qui a inséré dans son Hîstoria ecckstastica Anglorum une véritable biographie de saint Grégoire ; l'ouvrage de Bède a fourni le fond de la Vie rédigée vers 760^ par Paul, fils de Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre. Enfin, vers l'an 880, un diacre romain,, nommé Jean^ et surnommé Hymonide , composa une Vie beaucoup plus étendue, à la prière du pape Jean YIU. Ce pape avait remarqué avec étonnement que saint Grégoire n'avait pas trouvé de biographe dans l'Eglise romaine^ tandis que les Saxons et les Lombards,

* La Vie publiée par Canisius (Lectiones antiqiiw, éd. Basnage, t. II,

f\, III, p» 956) ne compte pas: ce n^est qu'un sec abrégé de celle de ean.

^ * C'est une oeuvre delà jeunesse de Paul (voy. Bethmann, dans ÏArchiv de Pertz., X, 3o3)-

^ C'est par suite d'une confusion que M. R. Reuss {Rev. crit,, 1872, t. II, p. s 83) fait de Jean un moine du Mont-Cassin. La même erreur se trouve dansGregorovius, Geschichte der Stadt Rom, a* éd. t. II, p. 98, n. 1.

peuples, l'un si éloigné, l'autre si ennemi de Rome, possédaient des vies du pontife romain écrites pour leurs Eglises. Ce fut pour combler cette lacune que Jean composa sa vie en quatre livres ; il put puiser pour l'écrire dans les archives pontificales ; mais il n'y trouva que des lettres ou des actes de Grégoire : il ne put ajouter aucun document réellement biographique à la légende saxonne et à l'opuscule de Paul.

La légende anglaise contenait l'histoire des prières pour Trajan et du fait qui les avait provoquées. Jean le dit expressément : ^Legitur pênes easdem Anglorum ecclesias^.» Bède l'avait donc lue, mais, la jugeant sans doute fabuleuse et dangereuse, il l'a omise. Elle figure cependant dans fes diverses éditions de l'ouvrage de Paul, qui n'avait d'autre source que Bède; mais, comme l'a montré M. Bethmann^, toute la partie ou elle se trouve est une interpolation postérieure. D'où provient cette interpolation, qui remonte au moins au xi* siècle, puisqu'elle se lit dans un grand nombre de manuscrits du xn* ? Elle peut avoir deux sources : ou la légende saxonne (que Paul n'avait connue que par Textrait de Bède), ou la Vita de Jean. M. Bethmann croit que c'est la légende saxonne qui en a fourni le fond, et plusieurs circonstances rendent cette opinion à peu près assurée. En ce qui concerne notre anecdote , l'ouvrage de Jean et l'interpolation pratiquée dans le livre de Paul nous offrent donc deux dérivations indépendantes de cette légende, aujourd'hui perdue. Je vais, comme je l'ai fait pour la partie relative à Trajan , donner en regard l'une de l'autre les deux rédactions qui la représentent :

Page 1