‹ La legende de TrajanChapitre 4 sur 6 · PAUX. JEAN · texte numérisé non relu

PAUX. JEAN

Gum quadam die per foriuii Gregorius per foruoi

Trajani , quod opère mirifico cens- Trajani , quod ipse quondam pul-

tat esse constructum, proeederet, et cherrimis aedificiis venustarat, pro-

insignia inisericordiœ ejus conspi- cedens, judicii eju&, quo viduam

ceret, inter cetera meniorabiie il- consolatus fuerat, recordatus at-

lud comperit quod, etc. que memoratus est, etc.

Gujus rei gratia compunctus ïlujus ergo njansuetudinem ju-

* AA.SS.MarL, II, i53. " Archiv de Perlz, /. /.

venerabilîs pontifex cœpit lacrymosisgemitibus secum inter verba precantia haec, siquidem prophetica et evangelica, evolvere oracula : Tu, Domine, dixisti : Judicate pupilb, défendue viduam, et venite et arguite me; dimiitite et dimittetur vobis. Ne immemor sis (quœso peccator ego indignissimus), propter nomen sanctissimae gloriae tuae, (et) fîdelissimâe promissionis tuae in bujus devotissimi viri facto. Perveniensque ad sepulcrum beati Pétri apostoli, ibidem diutius oravit et flevit;

atque veluti gravissimo somno correptus in extaai mentis raptus est, quo per revelationem se exauditum discit, et ne ulterius jam lalia de quoquam sine baptismate sacro deiuncto prœsuraeret petere promeruit castigari \

dicis asserunt Gregorium recor* datum

... ad sancti apostoli basilicam percoluisse, ibique tam diu super errore clementissimi principis deflevisse, quousque responsum sequenti nocte cepisset:

... se pro Trajano fuisse audi-

tum tantum pro nullo

ulterius pagano

preces effunderet*.

Ce sont probablement les dernières paroles du texte de Paul, mal interprétées, qui ont donné lieu à un développement postérieur de la légende. D'après un manuscrit du Vatican^, qui rapporte cette histoire sous le nom (certainement feint) du diacre Pierre, le meilleur ami de Grégoire, et d'un diacre Jean, dont le nom est sans doute emprunté au biographe plus jeune de deux siècles, Grégoire aurait raconté lui-même qu'un ange lui avait annoncé qu'en punition de son intervention indiscrète, quoique heureuse, il souffrirait dans son corps (de fièvres et de maux d'estomac) jusqu'à la fin de ses jours. Ce récit existait certainement à une époque ancienne, puisque la Kaiserchronik, au xif siècle, l'a reproduit

' AA.SS,L /. i35.

' AA.SS.LL i53.

^ Ce ms., découvert et cité par Chacon, portait de son temps la cote Plut, ni, n° io3. Il contenait les Dialogues de Grégoire, et la note censée rédigée par Pierre et Jean était écrite sur la dernière page. Baronius, qui la déclare avec raison bien postérieure au vn* siècle, n'indique pas la date de l'écriture. Cette note ne mentionne notre légende qu'en passant; elle a réellement pour but de faire croire à certains privilèges obtenus du ciel par Grégoire pour la paroisse de Saint-André.

28a GASTON PARIS.

dans son style archaïque et naïf : l'ange qui annonce à Grégoire que Dieu est prêt à exaucer son vœu le laisse encore libre d'y renoncer; s'il y persiste, il sera frappé de «sept maladies» et il mourra bientôt. Grégoire accepte de payer la rançon de Trajan; alors l'âme de l'empereur sort de la tombe où elle était chargée de liens, aux cris de fureur des démons; elle est remise à Grégoire, qui s'en fait le gardien jusqu'au . jour du jugement dernier. Bientôt après, les maladies annoncées le saisissent, et il ne tarde pas à mourir. Dans la Légende dorée, nous retrouvons la punition de Grégoire, mais elle n'est pas facultative , non plus que dans le récit attribué à Pierre et à Jean; l'ange donne seulement au pape le choix entre deux genres de châtiment : ou un état constant de maladie jusqu'à sa mort, ou deux jours de purgatoire; il n'hésite pas à choisir la maladie ^ Ce choix n'est pas marqué dans le récit de Godefroi de Viterbe , et la punition est autre :

Angelico puisu fémur ejus tempore multo Claudicat, et pœnœ corpore signa tenet

L'histoire de la rédemption de l'âme de Trajan par les prières de Grégoire ne nous est pas connue seulement par les deux biographies de Jean et de Paul : un autre témoignage , apparemment plus ancien, nous atteste et son antiquité et sa diffusion. L'auteur grec d'un traité attribué à tort à saint Jean Damascène, mais qui n'est sans doute pas beaucoup plus récent, nous rapporte que Grégoire adressa au Dieu miséricordieux des prières ardentes pour la rémission des péchés de Trajan, et qu'il entendit aussitôt une voix divine lui dire : «çj'ai exaucé tes prières, et je pardonne à Trajan; mais gardetoi dorénavant de m'implorer pour des impies. » L'auteur ' ajoute : «Que ce soit là un fait réel et à l'abri de toute contestation , c'est ce qu'attestent l'Orient et l'Occident tout en-

' Ce trait se retrouve dans le Catalogua sanctorum de Pierre de Natalibus (III, 193) : au/ biduo in purgatorio cruciari, aut in vila sua injirmitatïbus faiigàri. Il est reproduit daos^es Fiori difilosoji, mais il n'a pas passé dans le Novellino; il est indiqué dans le Commentaire de Dante connu sous le nom de YOttimo. L'anonyme de Florence ne parle que d'un jour de purgatoire, Buli que dune heure.

LA LÉGENM; de TRAJAN. 281

tîer^J5 Faut -il croire ^ue l'auteur grec .avait lu la légende saxonne? 11 est beaucoup plus probable, d'après les termes mêmes dont il se sert, qu'il connaissait par la tradition l'intercession extraordinaire de Grégoire. S'il en est ainsi, il nous fournit pour cette histoire une seconde source, indépendante de la première '^.

Quoi qu'il en soit, cette histoire fut accueillie avec faveur, pendant tout le moyen âge, par les historiens et même par beaucoup de théologiens. C'est le plus souvent à propos de Grégoire le Grand qu'est raconté ce trait de la mansuétude et de la justice de Trajan, qui excita à un si haut degré son admiration et sa pitié. Sigebert de Gembloux se contente de rappeler brièvement la délivrance opérée par Grégoire; mais la plupart des auteurs que j'ai cités plus haut à propos de ïrajan encadrent l'un des récits dans l'autre ou mentionnent l'un à propos de l'autre. C'est le cas pour la Kaiserchronik , Godefroi de Viterbe, Jean de Salisbury, les Annales Magdehurgenses, Hélinand, reproduit par Vincent de Beauvais, Girart de Roussillon, les Fiori difilosoji, le NavelUno, Dante ^ et ses commentateurs, Bromyard, et sans doute beaucoup d'autres ouvrages pieux et historiques qui n'ont pas encore été cités. Quelques-uns de ces textes ajoutent diverses circonstances,

* S. Joann. Damase, opp,, éd. Migne (t. XCV), col. a6i. L'inauthenlicite du traité Sur ceux qui se sont endormis dam la foi a été démontrée par Léon Allatius et, après lui, par Tau leur des Dissertationes damascenicœ, reproduites dans le tome XGIV de la Patrologie grecque de Migne.

^ C'est probablement au prétendu Jean Damascène que l'histoire a été empruntée par XEuchologe grec que cite Baroniiis : «De même que tu as délivré Trajan de sa peine par l'ardente intercession de ton serviteur Grégoire, écoute-nous, qui t'implorons non pour un idolâtre, r» etc. Un grand nombre de passages d'écrivains grecs , réunis par Preuser dans l'ouvrage qui sera cité tout à l'heure', ont aussi pour unique base le passage du traité attribué à Jean de Damas. Hugo d'Eteria [De anima corpore eœuta , c. X?) a, bien que Latin, emprunté cette histoire à la tradition grecque. C'est ce qui ressort de la façon dont il raconte , et surtout de ses clerniers mots : Quœrite, si placel, apud Grœcos; grœca certe omnis testatur hœc ecclesia (Migne, Patr. lat. t. GCII, p. 200). Cet écrivain a d'ailleurs vécu longtemps à CoDstantinople et connaissait à fond les théologiens grecs. S. Thomas aussi s'appuie sur S. Jean Damascène.

^ ffDel roman prince, Jo cui gran valore mosse Gregorio alla sua gran vittoria,'» dil-iJ dans le passage cité plus haut. (Cf. ci-dessous, p. *i85.)

qui nous offrent le développement à là fois logique et puéril de la donnée légendaire^

La Chronique des Empereurs semble déjà dire que saint Grégoire fit ouvrir le tombeau de Trajan (voyez ci-dessus): l'imagination du moyen âge devait naturellement se demander dans quel état on avait trouvé le corps ^ D'après un récit que nous connaissons, non pas sans doute dans sa forme originale, qui était certainement latine'^, mais par la rédaction allemande de la Chronique de Colore et la rédaction italienne des Fiori difilosofi, source de celle du Novellino, quand on ouvrit la tombe, ^\a langue, dit la Chronique, était encore chair et sang,» «signe, dit le texte italien, qu'il avait parlé justement :55 — ce mais, ajoute la CAromyue allemande, quand elle eut été à l'air, elle redevint poussière*.» Cette histoire forme le sujet du second tableau relatif à notre légende, exécuté par Roger de le Pasture et reproduit sur la tapisserie de Berne : d'un côté saint Grégoire est en prièreiS, de l'autre on trouve le crâne de Trajan , où la langue est encore pleine et fraîche. L'inscription latine s'exprime ainsi :

Cum beatus papa Gregorius rem tam difHcilem a Dec suis precibus irnpetrare meruisset, corpus Trayani jam versum in pulverem reverenter detegens, linguam ejus quasi hominis vivi integram adinvenit, quod propter justiciam quam lingua sua persolvit pie creditur contigisse .

Les mêmes scènes étaient sans doute représentées à l'hôtel de ville de Cologne (voyez ci-dessus, p. 269); au-dessous, d'après la Chronique, était écrit ce vers que prononçait Trajan:

Justus ego baratro geiitilis salvor ah atro^

On devait aller plus loin : du moment que Trajan avait

^ Bien entendu on ne savait pas que le sépulcre pratiqué sous la colonne Trajane n avait contenu que des cendres et non un cadavre. Tant le souvenir de l'antiquité avait complètement disparu!

* Au moins n'oserais-ie pas affirmer que cette forme primitive fût celle que donne rinscription de Berne.

^ La Chronique est citée dans Massmann , /. /. ; les deux textes italiens se trouvent dans le Manuale de Nannucci , /. /.

* Kinkel, p. 36/i.

* Notons que, d*après le témoignage de Salmeron et de Chacon (voy. ci-dessous), Tintercession de Grégoire était représentée sur un retable de Téglise consacrée, à Rome, h ce saint.

conservé sa langue, ce devait être pour s'en servir. D'après plusieurs commentateurs de Dante, on avait par hasard^ ouvert une tombe inconnue : on y trouva, parmi des ossements, un crâne dans lequel la langue était encore fraîche; conjurée par le pape Grégoire, elle se mit à parler, à dire qu'elle avait appartenu à Trajan, et à raconter sa justice, en demandant au pape de prier pour lui. Telle fut, d'après cette légende, qui s'éloigne sensiblement du point de départ, l'occasion des prières du pape. «^Ita fabulas, dit Baronius, fabulis addidere, ut ridiculum etiam illud demum sit superadditum de Trajani cranio cum vivida adhuc lingua reperto, qua ipse suam miseriam deplorans ad commiserationem sanctum Gregorium movit. 5j

L'auteur des Annales de VEgUse, on le voit, parle avec grand mépris de ces fables du moyen âge; il est d'ailleurs absolument hostile à la légende elle-même. Rien n'est plus naturel, et ce qui surprend, au contraire, c'est que des théologiens aient laissé passer et même répété un récit qui est directement contraires à deux dogmes fondamentaux de l'Eglise : l'un que les infidèles sont damnés , l'autre qu'il est défendu de prier pour les damnés. Dès les plus anciens temps, il faut le constater, des objections s'étaient produites. La légende saxonne n'en élevait aucune : elle racontait naïvement cette histoire bizarre et touchante. Mais le diacre Jean en sentait les difficultés, et la manière dont il en parle prouve que ce trait de la vie de Grégoire, profondément oublié à Rome lorsqu'il le raconta d'après la légende saxonne, y avait rencontré des doutes et des scrupules : t? Tandis que personne à Rome ne doute des miracles précédents^, dit-il, cet endroit de la légende saxonne

^ C'est ce que disent Buti (éd. Giannini, t. Il, p. a 34) et J. délia Lana (voyez ci-dessus, p. 271). D'après ïOtlimo (Pisa, 1826, H, 161), c'était l'empereur Maurice qui avait donné ordre d'ouvrir \e tombeau. Le même conle a été inséré par Bernardine Corio dans son Histoire de Milan (i5o3), et c'est par cet ouvrage que Ta connu Chacon (voy. ci-dessous) et, à travers lui, Baronius.

* L'Eglise romaine, on l'a vu, ne possédait aucune biographie de Grégoire ; celle de Bède , qu'on connaissait à Rome par le rifacimento de Paul Diacre, avait supprimé tous les miracles racontés dans la légende saxonne; en sorte que Jean, qui les reprenait dans cette légende, était le premier à les faire connaître à Rome.

28A GASTOiN PARIS.

où on raconte que l'âme de Trajan fut, par les prières de Gré^ goire, délivrée des tourments de l'enfer, n'est pas cru de tous; on fait surtout remarquer que le grand docteur enseigne au quatrième livre de ses Dialogues que la même raison empêchera les saints, au jugement dernier, de prier pour les damnés qui empêche aujourd'hui les fidèles de prier pour les infidèles défunts, et que celui qui parle ainsi n'aurait certainement jamais songé à prier pour un païen. On ne fait pas attention que la légende ne dit pas que Grégoire pria pour Trajan, mais seulement qu'il pleura. Or, sans qu'il ait prié, ses larmes ont pu être exaucées ... Il faut encore noter que la légende ne dit pas que par les prières de Grégoire l'âme de Trajan ait été délivrée de lenfer et mise dans le paradis, ce qui paraît absolument incroyable, puisqu'il est écrit : A moins qm F homme ne renaisse de Veau et de V Esprit-Saint, il n'entrera pas dans le royaume des deux. On dit simplement que l'âme fut délivrée des tourments de l'enfer, ce qui peut paraître croyable. Une âme peut être dans l'enfer, et , par la grâce de Dieu , ne pas en sentir les tourments ; de même dans l'enfer c'est un seul et même feu qui embrase tous les damnés, mais, par la justice de Dieu, il ne les brûle pas tous également : car autant la faute de chacun est grave, autant sa peine est douloureuse. » Des deux atténuations de Jean , la première est peu sérieuse et manque même de bonne foi: dans son texte, il est vrai, on lit simplementjWiW^ tandis que le texte attribué à Paul, plus fidèle sans doute à la légende saxonne, porte omw< eljlevit; mais il rapporte lui-même que l'ange avertit Grégoire « de ne plus prier pour un païen ^ » Quant à l'idée que l'âme de Trajan avait obtenu par l'intercession de Grégoire non pas une grâce entière, mais une commutation de peine, elle est évidemment contraire à l'esprit de la légende, et à l'interprétation qu'elle a reçue généralement au moyen âge, mais elle peut se défendre suivant la lettre et elle a été admise par quelques auteurs. Le rédacteur des Annales Magdeburgenses , par exemple, l'a précisée encore plus que le diacre romain: «Je ne voudrais pas, dit-il, affirmer que cette intervention ait valu à Trajan le salut complet; je pense seu-

^ D'ailleurs, comme lont fait remarquer plusieurs théologiens, on prie avec le cœur et non avec les lèvres.

lement que, grâce aux larmes de Grégoire, il a obtenu une peine plus douce. »

Ce ne fut pas toutefois la seule tentative qu'on fit pour conserver le récit légendaire sans porter atteinte à la pureté de la foi. «La peine de Trajan, dit l'un^ avait dès l'origine été conditionnelle; Grégoire n'a pas sauvé un damné, mais mis à un supplice temporaire le terme prévu.» C'est n'expliquer rien: car comment un homme non baptisé pouvait-il ne pas être damné pour l'éternité ? — « La peine de Trajan , par l'intercession de Grégoire , fut seulement suspendue jusqu'au jugement dernier. » Cette hypothèse paraît avoir été celle qu'a suivie la Chroniqiie des Empereurs (voy. plus haut); elle est ingénieuse, mais elle ne résout pas la question : au jugement dernier que deviendra l'âme^? — Enfin la plus heureuse, quoique la plus hardie des explications, fut donnée par un théologien inventif, Guillaume d'Auxerre (j* laSo) : «Nul ne peut, dit-il, être sauvé s'il n'est baptisé ; mais ce fut précisément ce que saint Grégoire obtint pour Trajan : à sa prière, il revint à la vie , son âme rentra dans son cor[)s , Grégoire le baptisa, et l'âme, quittant de nouveau son enveloppe terrestre, mont^ droit au ciel^. » Ainsi tout était concilié. Saint Thomas d'Aquin ne s'en tint pas là : il fallait aux prières de Grégoire joindre quelque mérite personnel de Trajan, et tant qu'il était païen, il n'avait pu mériter : il admit donc que l'âme de Trajan anima un nouveau corps, qui, une fois baptisé, vécut chrétiennement et mérita le paradis^. Dante, qui vit l'âme de Trajan

* S. Thom. Aqu. Quaest. disput. VI, 6 (éd. Fretlé, t. XIV, p. /i63). ^ Saint Thomas d'Aquin, auquel cette question de Tâme de Trajan a

donné beaucoup de mal, et qui en a proposé des solutions contradictoires, semUe bien dire à un endroit [Ad libr. IV Sent, xlv, 2, q; éd. Fretté, t. XI, p. 872) qu'après le jugement dernier l'âme de Trajan sera rendue aux enfera. Ce n'était presque pas la peine d'un miracle.

^ Voy. Ghacon , p. 1 8. Toutes ces explications atténuantes sont réunie? dans la Légende dorée. L'âme seule aurait été baptisée, d'après une des solutions de saint Thomas, adoptée par saint Vincent et saint Antonin.

* Voy. l'endroit cité dans la n. 2. C'est une opinion qui, d'après Preuser, a été admise par plusieurs théologiens. Ceux qui rejettent la légende ont fait remarquer, non sans raison , que cette résurrection et cette seconde vie de Trajan auraient fait quelque bruit à Rome, et que Grégoire lui-même en aurait sans doute parlé dans ses lettres.

formant, avec d'autres, le sourcil de laigle qui vole devant Jupiter (^Parad. XX, 43), a exposé à sa manière le. système du docteur angélique. Ainsi l'imagination, dirigée par la logique, indifférente à la réalité, — c'est la vraie scolastique, — s'exerça sur ce sujet pendant des siècles, et déposa autour du simple noyau primitif ses cristallisations bizarres.

Sans s'embarrasser de ces subtilités, on admit généralement, au moyen âge, que l'âme de Trajan était sauvée , parles prières de saint Grégoire^ et en considération de sa justice ^. Si quelque esprit réfléchi s'étonnait de la contradiction infligée par une pareille croyance à la doctrine catholique , les âmes pieuses se contentaient facilement des réflexions par lesquelles l'mterpolateur de Paul termine son récit, ç^ Le plus sûr est de voir ici un acte de la justice et de la puissance divine, qu'il faut vénérer et non pas discuter^. » Les BoUandistes se sont approprié ces paroles et ont respecté le mystère.

Il n'en avait pas été ainsi de la théologie du xvi* siècle. Je ne sache pas que les protestants aient alors touché à la question ; ils se seraient sans doute bornés à tourner en ridicule ce qu'ils auraient traité de fable papiste : car, moins encore que les catholiques, ils pouvaient admettre le salut d'un païen, surtout obtenu par des prières*. Mais les organes officiels de cette

^ Ou avait même profité de celte croyance pour Texploiter. Ochino, dans le q3* de ses Apologi, nous montre un charlatan vendant une prière de Grégoire le Grand qui, chaque fois qu'on la récite, tire une âme de Tenfer, et s'appuyant pour prouver son dire sur l'histoire de Tâme de Trajan. Ce conte, mentionné par Preuser, se trouve à la page 3i de la version allemande d'Ochino par Wirsing (i559, in-ii°); je n'ai pu voir l'original italien,

^ Sainte Brigitte de Suède (+ i SyS) eut une révélation qui lui confirma le salut de Târae de Trajan. Une visionnaire plus ancienne, sainte Mathilde (+ vers 1 160), avait entendu Dieu lui dire qu'il ne voulait pas révéler aux hommes le sort de cette âme, non plus que de celles de Samson, de Salomon etd'Origène. Rolewink (Fasciculus temporumy éd. Pistorius, p. /io) fait sur ces révélations et d'autres semblables, qu'il avait entendu raconter, des réflexions assez curieuses. Chacon cite ces témoignages comme démontrant la légende, et ils embarrassent quelque peu Baronius.

^ Les phrases qui précèdent celle-là , sur les doutes auxquels l'histoire peut donner lieu, sont, dans le texte des BoUandistes, inintelligibles et sans doute altérées.

* Salmeron parle, au début de sa dissertation, des railleries des hé-

théologie à moitié rationaliste, qui marqua, vers la fin du XVI* siècle, la renaissance de l'Eglise romaine, se prononcèrent énergiquement contre l'authenticité du miracle attribué à saint Grégoire. Ils y furent provoqués par une tentative en sens contraire, qui sembla sans doute dangereuse : en 1576, le savant Alphonse Chacon\ connu, entre autres travaux d'érudition, par une monographie de la colonne Trajane que Ton consulte encore avec profit, publia à Rome un livre exprès pour démontrer que l'âme de Trajan était sauvée. Chacon avait été précédé par un autre Espagnol, Salmeron, l'un des douze premiers compagnons d'Ignace de Loyola, qui, dans le tome XIV de ses Dissertations tliéologiques *^, en a une spéciale (xxvii) sur ce sujet. Salmeron et Chacon s'intéressaient à l'âme de Trajan comme à celle d'un compatriote. La thèse du premier passa inaperçue, mais le petit livre de Chacon, où pour la première fois était cité le prétendu témoignage des diacres Pierre et Jean, fit du bruit ^. Ce fut à cause de cet écrit que Baronius se crut obligé de détruire de fond en comble la légende que le monde chrétien avait acceptée depuis près de mille ans ^. Bellarmin ne mit pas moins d'ardeur à soutenir la même thèse, et cet accord indique qu'à Rome on était gêné parce récit, et on voulait s'en débarrasser. Quand on a lu les deux grands théologiens du catholicisme moderne^, quand

reliques à ce sujet, mais il nen cite aucun. Il est peu probable qu'il fasse allusion à rapologue d'Ocbino.

* Le livre de Chacon sur l'âme de Trajan, comme celui sur la colonne Trajane, ayant paru (en latin) en Italie, il est appelé sur le titre Ciacconn8, d'où l'on a tiré le nom Ciacconi ou Giaccone, qu'on lui donne souvent à propos de ces livres. Sa dissertation porte le titre suivant: Htstorta ceu verissima a calumniis multorwn vinâtcata, quœ refert Trajani animam prectbus dtvi Gregorii a Tartareis cruciatibus ereptam. Elle a 22 pages in-folio et est dédiée à Grégoire XIII.

* Éd. de Madrid, 1597-1602. Mais il doit y avoir une édition antérieure, Salmeron étant mort en i585. Chacon n'a pas connu son de-

vancier.

Une traduction italienne par le camaldule Fr. Pifferi parut à Sienne en 1696 (in-S**, 88 pages). Le traducteur, sur le titre et dans le corps de l'ouvrage, appelle l'auteur original Giaccone, faute qui a été souvent reproduite.

* Annales, éd. Luc, t. XI, p. 69 ss.

^ La Redargutio htstoriœde anima Trajani., . Uberata, auclore Bernardo

on y a joint ,1a dissertation, d'ailleurs fort érudite, du protestant P. Preuser \ on est bien convaincu que l'âme de Trajan n'a pas été délivrée par saint Grégoire, et qu'elle subit et subira éternellement dans l'enfer la peine de son infidélité.

Page 1