Tissot, t. V, p
LA LÉGENDE DES GffiONDINS 2o
plus tard ; et nous croyons pouvoir alors établir que, même dans cette seconde partie de leur carrière, ils ont continué à professer les opinions les plus démagogiques, et que, lorsqu'ils sont tombés, presque toutes les lois qui allaient servir au fonctionnement de la Terreur étaient votées, et votées par eux ! — En attendant l'heure de cette démonstration, qui ne sera, hélas ! que trop facile à faire, tenons-nous en à la parole de Tissot, qui vaut certes la peine d'être répétée : « Avant le 10 août, les membres de la Gironde s'étaient montrés les émules des plus ardents Jacobins »; reconnaissons que MM. Louis Blanc et ]Michelet ne se sont pas trompés lorsqu'ils les ont jugés dignes de leurs louanges, et que c'est à bon droit qu'ils ont associé leurs noms à ceux de Danton et de Robespierre.
L'école libérale et l'école démocratique, les tragédies de l'école du bon sens et les drames de l'école romantique, les révolutionnaires de 1830 etceux de 1848, les historiens et les apologistes de la bourgeoisie comme ses adversaii^es systématiques et déclarés, tous, nous venons de le voir, tous ont payé leur tribut à la mémoire des Girondins. Mais voici venir des historiens sincèrement monarchiques, qui estiment que le renversement de la royauté au 10 août et l'établissement de la république ont été pour la France une eflroyable calamité : voici M. de Barante, avec VHistoire de la Convention nationale, et M. Mortimer-Ternaux, avec VHistoire de la Terreur i. Cette fois du moins les
1. VHistoire de la Convention nationale, par M. de Barante, a été puitliéede 1851 à 1853 ; VHistoire delà Terreur,
membres de la Gironde vont trouver des juges, auprès desquels leur jacobinisme ne sera point un titre, comme auprès de MM. Tissot, Michelet et Louis Blanc, et ils n'échapperont pas plus longtemps aux légitimes sévérités de l'histoire.
Il en aurait dû être ainsi. Mais l'étrange bonne fortune qui, depuis la publication des livres de Paganel, de Bailleul et de Garât, n'a pas cessé de les accompagner, ne les abandonnera pas cette fois encore. M. de Barante écrit V Histoire de la Convention, et le sujet même qu'il a choisi lui fait une loi de glisser rapidement sur la période antérieure au 10 aotît; de même, M. Mortimer-Ternaux écrit, non Vllistoire de la Révolution, mais celle de la Ten-eur, et son livre ne commence véritablement qu'au 20 juin 1792. Ni M. de Barante ni M. Mortimer-Ternaux n'avaient donc à suivre pas à pas les membres de la Gironde dans cette partie de leur carrière où ils se sont montrés les émules des plus ardents jacobins, -iX^ avaient au contraire à s'étendre longuement sur la lutte engagée à la Convention entre Vergniaud, Guadet, Brissot et leurs amis, et Robespierre, Marat et Danton. L'horreur qu'ils éprouvaient pour les chefs de la Montagne, devait les porter, même à leur insu, à adoucir la rigueur de leurs appréciations à l'endroit des chefs de la Gironde, et c'est ce qui est arrivé. M. de Barante, encore bien qu'il n'ait point été la dupe des beaux discours des Girondins et qu'il ait mis k nu, au cours de son livre, leur impéritie, leur lâcheté, tant de fautes honteuses, et, disons le mot, tant de crimes, M. de Barante n'a pas échappé complètement à l'épidémie régnante. C'est ainsi, par exemple, qu'après avoir, à la page 378 de son tome III, établi, par
par M. Mortimer-Ternaux, de 1862 à 1869. On sait que le beau livre de M. Mortimer-Ternaux, si malheureusement interrompu par la mort de l'auteur (novembre 1871), s'arrête au 2 juin
des faits précis et irrécusables, que l'attitude des Girondins devant le tribunal révolutionnaire « manqua de noblesse et ^'énergie », il écrit à la page 379 : «Leur attitude au procès était noble, l'accent de leurs réponses était fenne ». — M. Mortimer-ïernaux a très bien montré que les rhéteurs de la Gironde n'avaient ét^ jusqu'à la fin que des révolutionnaires, des ennemis par conséquent de la justice et de la liberté. Comment donc âe fait-il que lui aussi, arrivé à la fin de son septième volume, — le dernier, hélas ! qu'il lui ait été donné d'écrire, — ait laissé tomber cette parole : « Plaignons les Girondins et ne maudissons pas leur mémoire : ils aimèrent sincèrement la liberté I » i. Parole fâcheuse, à laquelle le livre même de M. Mortimer-Ternaux donne un long et formel démenti, et que le courageux historien de la Terreur aurait dû laisser dans le poème de M. de Lamartine 2 ! A un poète seul, — puisque aussi bien les poètes ont le droit de mentir, — il appartient de dire que les Girondins aimèrent la liberté !
Ou le voit. M. de Barante, M. Mortimer-Ternaux lui-même ont été atteints par la contagion :
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.
Un historien, un seul a échappé à la contagion : c'est M. Granier de Cassagnac. Dans un livre de l'érudition la plus solide et de l'intérêt le plus neuf, pubbé en 1860 sous ce titre : Histoire des Girondins et des 'massacres de septembre, il a jugé les hommes de la Gironde sans indulgence et sans faiblesse. Mais, en 1860, le succès n'allait guère qu'aux livres où l'on attaquait le premier Empire. Les esprits les plus libé-