T. VII. p
2. « Ils adorèrent la liberté » {Histoire des Girondins, t. VII, p. 50).
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raux croyaient de bonne politique et de bon goût de ne point encourager les attaques, même les plus légitimes et les plus fondées, contre les hommes de la Révolution. Tout au plus était-on admis à dire leur fait aux terroristes, et encore fallait-il avoir bien soin de faire remarquer que leur principe de gouvernement était le même que celui de Napoléon P'" ! Paraissant dans de telles circonstances, l'ouvrage de M. de Cassagnac fut donc loin d'avoir le succès dont il était digne. On organisa contre cet éloquent et impitoyable réquisitoire la conspiration du silence, et les écrivains royalistes eux-mêmes, nous avons regret à le dire, ne furent pas des derniers à s'en faire les complices.
Sera-ce là, du moins, le dernier terme de cette bonne fortune de la Gironde, dont nous venons d'établir la singulière persistance? Non. La révolution, qui n'est pas finie, — le mot de Talleyrand, prononcé il y a plus de quarante ans déjà, est toujours vrai, — la révolution reprend son cours, et la France revoit, en 1871, les hommes et les crimes de la Commune de 1793. Les événements donnent naissance à un groupe d'hommes que nous n'avons point à juger ici, et qui croient sage de pousser à la constitution de la république légale : hommes de tiers parti et de transaction, qui donnent un moment la main aux jacobins de la république nouvelle, et qui bientôt, surpris autant qu'effrayés de voir sortir du principe qu'ils ont contribué à faire prévaloir les conséquences qui en découlent logiquement, se livrent à des velléités de résistance que couronnent invariablement de nouveaux actes de faiblesse. De tous côtés, amis et ennemis leur crient : Vous êtes des Girondins ! On le croit autour d'eux, ils le croient eux-mêmes ; et voilà que les Girondins de 92 bénéficient encore de la confusion qui s'établit ainsi entre eux et les Girondins de 1880. Comme ces derniers sont, après tout, des hommes véritablement modérés, qui mourraient, s'il le fallait, — je ne fais
nulle difficulté de le reconnaître, — y^oî^r refuser dit sang au peuple, il se trouve que tous ceux qui connaissent mal l'histoire de la révolution française, — et l'on m' accordera sans peine que c'est le grand nombre, — sont conduits à croire que les membres de la Gironde étaient des hommes réellement modérés, qui avaient l'horreur du sang et la haine du crime. Il ne m'étonnerait même pas que la plupart de nos contemporains se représentassent Vergniaud sous les traits de M. Dufaure, qui a été, lui aussi, avocat au barreau de Bordeaux. La vérité m'oblige à dire que là se borne la ressemblance. Ce serait bien à tort qu'on la voudrait étendre plus loin, et l'honorable sénateur i n'a mérité
Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.
Quoi qu'il en soit, la tradition, la légende, qui fait des membres de la Gironde des hommes modérés, ayant pu se tromper sans doute (qui donc ne s'est pas trompé en ces temps difficiles ?), ayant pu manquer, en quelques occasions, soit d'énergie, soit de logique, mais n'ayant jamais failli au devoir de condamner et de combattre tous les excès, de quelque coté qu'ils vinssent ; — au demeurant les plus honnêtes gens du monde, amis de la vertu, de la justice et de la liberté ; — cette légende est aujourd'hui plus que jamais acceptée par tous les partis ; et, pour réagir utilement contre une opinion aussi fortement établie, il ne faudi'ait rien moins qu'un écrivain joignant à une connaissance approfondie des faits de la révolution française le dédain des opinions reçues et une puissance de talent incontestable et incontestée. Cet écrivain existe, et déjà chacun l'a nommé j^ c'est
1. Député depuis 1834, M. Dufaure avait été nommé sénateur, en remplacement de M. Casimir Périer, le 11 août 1876.
M. Taille. Nous osons le convier à cette tâche, assuré qu'il donnera à la vérité méconnue une revanche d'autant plus éclatante qu'elle aura été plus tardive. En attendant que l'auteur des Origines de la France contemporaine applique aux hommes de la Gironde cette méthode savante et sûre d'elle-même, cette élévation de pensée et de style, cette impartialité forte et sereine, dont les hommes de la Constituante ont, à leur dam, éprouvé la vigueur i, nous essayerons de regarder de près les Girondins et de montrer, dans la mesure de nos forces, qu'ils ne méritent à aucun titre l'admiration dont les historiens se sont jusqu'ici montrés si prodigues à leur égard. Nous entreprendrons ce travail sans nous dissimuler notre faiblesse ; mais il est des circonstances où l'on doit combattre, même sans espoir de vaincre. « Le soldat », dit quelque part M. Victor Hugo, « le soldat a sa fonction comme le capitaine : le soldat combat, le capitaine triomphe... » L'auteur n'a d'autre prétention que celle d'avoir combattu.
1. M. Taine n'avait encore publié que le premier volume de son ouvrage sur la Révolution, paru en 1878. On lit dans le livre de M. Amédée de Margerie sur H. Taine (1894) : « Sur les Girondins, le livre de M. Taine, et, avant lui, la très intéressante monographie de M. Edmond Biré, ont fait la pleine lumière. »