Mignet, Histoire de la Révolutioti, t. I, p
On ne leur demandait pas d'approuver, on ne leur demandait que leur silence. Pour sauver leur vie, ils n'avaient qu'à se taire; pour rester les maîtres, ils n'avaient qu'à prendre la main que Danton s'obstina généreusement à leur tendre jusqu'au dernier moment. Elle était teinte du sang de Septembre, ils la repoussèrent.
Ainsi, c'est parce que les Girondins n'ont pas voulu se taire sur le crime de Septembre que la guerre s'est allumée entre eux et les Montagnards. C'est le sentiment de l'humanité, c'est l'intérêt de la justice, qui seuls ont décidé Brissot et ses amis à rompre avec Robespierre. Il ne faut pas chercher ailleurs l'origine de leurs querelles, la cause de leur hostilité !
jNous avons eu occasion de montrer, dans notre précédent chapitre, ce qu'il fallait penser de Viiulignation des Girondins à l'endroit des journées de Septembre, et de quelle façon ils avaient répondu à cette mUe en demewe, pour nous servir de l'heureuse et très juste expression de M. Lanfrey. Nous n'y reviendrons pas et nous nous attacherons uniquequement aujourd'hui à fixer la date et à déterminer les motifs de la rupture entre la faction Brissot et la faction Robespierre. On verra que les massacres de Septembre ne sont pour rien dans cette rupture, qui était consommée dès la fin de 1791 et que les premiers mois de 1792 avaient rendue définitive.
Brissot et Robespierre avaient marché d'accord pendant toute la durée de l'Assemblée constituante. Brissot n'était alors que le rédacteur du Patriote français; il avait besoin d'un appui, d'un prôneur dans l'Assemblée ; de son côté, Robespierre avait besoin dans la presse de panégj^ristes ardents et nombreux. Brissot célébrait dans le Patriote français,
le courage, le civisme et l'incorruptibilité du député d'Arras, qu'il appelait le Catonde la Comtitmmte ; pour prix de ces services, Robespierre laissait tomber sur Brissot quelques-uns des reflets de sa popularité 1.
L'Assemblée législative vint intervertir les rôles. Robespierre ne pouvant en faire partie se trouva rejeté dans la foule des Jacobins. Brissot, député de Paris, directeur d'un journal influent, écrivain et orateur, portant l'art de l'intrigue jusqu'au génie, Brissot ne tarda pas à devenir dans l'Assemblée nouvelle le chef de la majorité et l'arbitre des destinées de l'État. La vanité de Robespierre n'était pas pour s'accommoder de la prépondérance de son ancien ami ; celui-ci lui devint odieux du jour où il se trouva placé au-dessus de lui, et lorsque la société des Jacobins choisit Brissot pour président et relégua Robespierre dans les honneurs obscurs du secrétariat, nul doute que le ci-devant député d'Arras n'ait voué à son rival une haine mortelle 2. Vienne une occasion, et cette haine éclatera.
L'occasion ne tarda pas à se présenter. Dans les derniers jours de novembre 1791, une question fut soulevée, qui aussitôt passionna tous les esprits. La France devait-elle déclarer la guerre au roi de Hongrie et de Bohême ? Brissot se prononça hautement pour l'afflrmative dans son journal, à l'Assemblée législative, à la société des Amis de la Constitution ; Robespierre se prononça contre la guerre. La tribune des Jacobins, seul terrain où ils pussent se rencontrer face à face, devint le théâtre de la lutte.
Après quelques escarmouches préliminaires, elle
1. Histoire de la Révolution de France, par deux amis de la liberté, t. Vil, p. 122,
2. Histoire..., par deux amis de la liberté, t. Vil, p. 123. — Histoire des journaux de la Révolution française, par L. Gallois, t. I, p. 273.
s'engagea à fond le 18 décembre 1791. Robespierre prononça, ce Jour-là, un grand discours, dans lequel il combattit les idées de Brissot avec force, et aussi, il faut le reconnaître, avec modération l. Dans sa réponse prononcée seulement le 30 décembre, Brissot se montra plus agressif. A son tour, Robespierre, dans sa réplique, qui est du 2 janvier 1792, garda moins de ménagements qu'il n'en avait montré dans son discours du 18 décembre, et certaine phrase sur les charlntruvs politiques alla droit à l'adresse de son adversaire. L'intervention de Louvet ne tarda pas d'ailleurs à envenimer le débat. Dans les séances des 9 et 18 janvier, l'auteur de FauMas fit entendre, à la tribune des Jacobins, deux discours dont le second surtout était presque entièrement dirigé contre la personne de Robespierre.
Ce fut dans ces circonstances, dit Louvet lui-même dans ses Mémoires, que se mut aux Jacobins la grande question, si l'on devait déclarer la guerre à l'Autriche... A cette occasion éclata la plus forte scission entre la faction Robespierre et le parti Brissot... Je parlai dans cette question. Mon premier discours fit beaucoup d'eflet ; mais dans le second, l'un des meilleurs morceaux que j'ai composés, raccablai Robespierre. Il le sentit, ne put répondre un mot ce jour-là, balbutia cinq ou six réponses les jours suivants, écrivit, écrivit, écrivit et mit en campagne tous les limiers de la Cordelière pour ca'.omnier, dans les cafés, dans les groupes, l'orateur nouveau *.
Dans cette même séance du 18 janvier, où Louvet s'était posé en adversaire de l'ancien député d'Arras,
1. Discours de Maximilien Robespierre sur le parti que V Assemblée nationale doit prendre relativement à la proposition de guerre annoncée par le pouvoir exécutif, prononcé à la Société des Amis de la Constitution, le 18 décembre 1791 {in-8, de 28 pages). On trouve une analyse très complète de ce discours au tome II, pages 47-55, de VHistoire de Robespierre, par Ernest Hamel.
2. Quelques notices pourVhistoire, par J.-B. Louvet, édit. Didot, p. 230.
ce dernier avait signalé la publication faite le matin même par le Pat)-iote français d'une lettre renfermant l'éloge du général La Fayette i. Le lendemain le Patriote français publia l'article suivant :
Hier, à la société des Amis de la Constitution, M. Robespierre, à propos de la guerre, a dénoncé notre feuille du 18 janvier, comme renfermant une lettre où se trouvait l'éloge de M. La Fayette, et il n'a pas manqué d'en faire un crime à M. Brissot. Pour première réponse, j'engage mes lecteurs à relire cette lettre, et ils verront qu'i? est faux qu'on y fasse l'éloge de M. La Fayette. En second lieu, ils verront, ce que M. Robespierre s'est bien gardé de dire, qu'elle est extraite du Moniteur... Quant .aux soupçons que M. Robespierre s'est efforcé de répandre contre notre feuille, j'ai méprisé les calomnies des aristocrates et des ministériels : je puis bien endurer la mauvaise humeur d'un patriote.
A ce moment, un débat particulier entre Brissot et Camille Desmoulins vint se greffer sur le débat général entre les partisans de la guerre et ceux de la paix et en accroître considérablement la violence.
Tour à tour publiciste, orateur de club et homme de loi, Camille Desmoulins avait pris, à ce dernier titre, la défense d'une dame Befl'roi et d'un sieur Dithurbide, traduits, le 18 janvier, devant le tribunal de police correctionnelle, et accusés, la dame Beffroi, de tenir une maison de jeu dans le passage Radziwill, et le sieur Dithurbide, d'être un escroc. En dépit de son Mémoire justificatif, ils avaient été condamnés à six mois de prison et enfermés, nonobstant leur appel, la femme à la Salpêtrière, l'homme à Bicêtre. Camille protesta contre l'incarcération de ses clients par une affiche, où il disait : « Gardons-nous d'attacher le salut de la chose publique à une régénération des mœui-s, en ce moment impossible... C'en serait fait de notre liberté si elle reposait sur les
i. Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution. n° 130.
mœurs. Elle a une base plus solide : c'est rintérét général. » Il prenait la défense des tripots et se faisait le chevalier des jeux de hasard. « Lorsque nos ancêtres, écrivait-il, n'étaient pas corrompus, lorsque Tacite les proposait aux Romains comme des modèles de vertu, c'est une vérité historique et incontestable que, dans les forêts de la Gaule et de la Germanie, nos pères jouaient au trenfe-et-unet même au biribi leur liberté individuelle ; ces hommes, qui avaient la servitude en horreur, mettaient pourtant dans un cornet le bonnet de la liberté, tant Us étaient, disent les liistoriens, obsercateicrs religieux de leur parole et gens d'honneur i. »
Depuis quelques semaines Brissot avait trouvé plus d'une fois devant lui, à la société des Amis delà Constitution, Camille Desmoulins, qui était l'un des tenants les plus habiles de Robespierre, et leurs rencontres avaient été vives. Le chef du parti de la guerre avait traité de pasquinades les raisons exposées par Camille à la tribune en faveur du système de la paix, et il lui avait reproché d'épuiser tout son esprit et toute son érudition pour soutenir la thèse des aristocrates. C'était donc une bonne fortune pour Brissot que le placard signé Camille Desmoulins, homme de loi, et il s'empressa de la mettre à profit. « Toutes les murailles, lisait-on dans le Patriote f tançais du 31 janvier, sont salies d'un placard rouge signé CAMILLE DESMOULINS, dans lequel, après une justification sophistique de quelques banquiers et souteneurs de tripots condamnés par le tribunal de police correctionnelle ; après de grossières injures vomies contre des juges qui ont fait leur devoir, on trouve une invective abominable con-
1. L'affiche de Camille Desmoulins, insérée dans lo^ourrier des départements, de Gorsas (n. du 8 février 1792), a été reproduite dans l'Histoire parlementaire, de MM. Bûchez et Roux, t. XIII, p. 183-186.
tre les mœurs et une scandaleuse apologie des jeux de hasard. » — « Cet homme, ajoutait le journal de Brissot, ne se dit donc patriote que pour calomnier le patriotisme i ? »
A la demande que lui fit immédiatement Camille, par une lettre datée du 31 janvier l'an III de notre ère, d'insérer son affiche in extenso, le rédacteur du Patriote français répondit par cette fin de nonrecevoir : « Nous ne pouvons satisfaire à la demande de M. Camille Desmoulins, parce que son placard est trop long, et parce que notre feuille ne doit pas servir de véhicule au poison qu'il renferme ; mais nous devons à M. Desmoulins une réponse catégorique et nous ne la lui ferons pas attendre. » Cette réponse catégorique, publiée dans les numéros des G et 11 février, sous la signature de Girey-Dupré, se terminait ainsi : « Je renonce à répondre aux quinze pages d'injures grossières et de plates pasquinades que vous avez écrites contre M. Brissot et contre moi. Dévoués l'un et l'autre à la cause de la liberté, nous n'occuperons pas le public de querelles personnelles qu'il doit ignorer. Je vous conseille donc de renoncer à la noble tâche que vous avez entreprise; ce serait des calomnies perdues, puisque nous ne voulons ni répondre à vos discours ni acheter votre silence. » Et, dans une autre partie du journal, Brissot lui-même, rendant compte des séances de l'Assemblée législative, s'associait en ces termes aux injures signées par Girey-Dupré : « Malgré les immorales déclamations de quelques sopliistes corrompus et corrupteurs, \\ doit exister des mœurs chez un peuple libre ; les mœurs affermissent la liberté, et la liberté régénère les mœurs et même les crée. »
Le journal de Condorcet, la Chronique de Paris,