‹ La légende des GirondinsChapitre 106 sur 274 · Patriote français, n · texte numérisé non relu

Patriote français, n

prit fait et cause pour Brissot, et, dans un article des plus violents, invita la société des Jacobins à prononcer l'expulsion de Camille Desmoulins. « Que Camille Desmoulins, lisait-on dans le numéro du 9 février, que Camille Desmoulins, audacieux souteneur de tripots, soit rayé de la liste des Jacobins ; que le vrai patriote Rœderer soit invité à lire les notes qu'il a recueillies sur cet homme qui s'est vendu à tout le monde et n'a été acheté par personne. Elles sont vraiment curieuses et pourront éclairer la société sur tous les agents de la coalition. » Et le 29 février, revenant à la charge, la Chronique de Paris insistait pour la radiation de Camille « qu'on dit maintenant lié avec Suleau i ».

Terrible fut la réplique de Camille, et son Jean- Pierre Brissot démasqué iKir Camille DesmouWis, fit au chef de la Gironde et à ses amis des blessures qui ne devaient pas guérir. Avec quel art, en effet, avec quelle sûreté de main et quelle légèreté de plume, Camille établissait que J.-P. Brissot avait été espion de police au profit de M. Le Noir, fripon en compagnie de Morande, et coquin toujours ! Les gros mots pleuvent : Tartufe de patriotisme, traître à la patrie, nuilhonaète homme, lâche effronté, vil hypocrite, vil imposteur, charlatan, misérable! Seulement, dans ce pamphlet écrit avec une verve endiablée, les gros mots ont des ailes. Ayant en face de lui, non plus d'honnêtes gens comme Mounier ou Maiouet, mais un... Brissot, Camille Desmoulins a écrit un véritable chef-d'œuvre, où tous les coups portent, où tous les traits sont excellents, depuis l'épigraphe : Factus sum in proverbium : Je suis

1. François Suleau, ancien camarade de Camille Desmoulins au collège LiOuis-le-Grand, et l'un des écrivains les plus ardents de la presse royaliste.

deoenu proverbe i, jusqu'à la dernière phrase : « J'ai (lit les faits. En vous écrivant, le mépris a pris insensiblement la place de l'indignation. J'ai ri, me voilà désarmé; et Je doute si je dois conclure de tout ceci pour la perlidie ou l'impéritie de votre part. Je ne conclus point, mais je vous défie de nier vousmême que, dans les deux cas et à coup sûr, vous n'ayez été le plus grand tueur de tous nos, médecins politiques 2. » Les phrases de ce merveilleux pamphlet sont autant de flèches barbelées qui déchirent les chairs ; ou plutôt elles sont pareilles à ces handerillas, ornées de papiers de couleur et terminées par une pointe de métal qui, une fois plantées dans le cou du taureau, ne s'en peuvent plus détacher; ses efïbrts pour s'en débarrasser ne serviront qu'à les faire pénétrer plus avant. Ce n'est pas deux, c'est dix, c'est vingt banderillas que Camille Des moulins, avec une prestesse incroyable, enfonce dans le cou du malheureux Brissot. Vienne maintenant Vespada tenant à la main l'épée et la 'muleta; vienne Robespierre ou Danton, il lui sera facile d'étendre le taureau à ses pieds et de lui porter le coup de grâce.

Le Jean-Pierre Brissot démasque avait paru dans les premiers jours de mars 1792. A partir de ce moment, chaque question qui s'élève, chaque incident qui se produit, sert de prétexte à des luttes ardentes entre les brissotins et les robespierristes, luttes sans cesse renaissantes et dont il convient de rappeler ici seulement les principaux épisodes.

1. Allusion au mot brissoter devenu synonyme de voler, Voy. ci-dessus, chapitre II.

2. Jean-Pierre Brissot démasqué par Cc/.inille Desmoulins, in-8 de 56 pages.

Le 26 mars, Robespierre présente à la société des Amis de la Constitution une adresse relative à la situation de la chose publique, et destinée aux sociétés affiliées. On y lisait cette phrase : « Sans le courage inébranlable des citoyens, sans la patience invincible et le sublime caractère du peuple, il était permis à l'homme le plus ferme de désespérer du salut public, lorsque la Profidence, qui veille toujours sur nous, beaucoup mieux que notre propre sagesse, en frappant Léopold, parait déconcerter pour quelque temps les projets de nos ennemis. » A peine Robespierre est-il descendu de la tribune que Guadet s'y précipite. « Je n'attendais rien de pareil de M. Robespierre », s'écrie-t-il, et il s'oppose à l'impression et à l'envoi de l'adresse. Il s'élève avec force contre le passage sur la Providence. « J'ai entendu souvent, dit-il, répéter dans cette adresse le mot Providence ; je crois même qu'il y est dit que la Providence nous a sauvés malgré nous. J'avoue que, ne voyant aucun sens à cette idée, je n'aurais jamais pensé qu'un homme qui a travaillé avec tant de courage, pendant trois ans, pour tirer le peuple de l'esclavage du despotisme, pût concourir à le remettre ensuite sous l'esclavage de la superstition. » Robespierre réplique, et quelques passages de son discours sont empreints d'une véritable éloquence. Il soutient que « ce n'est pas induire les citoyens dans la superstition que de prononcer le nom de la Divinité ; qu'invoquer la Providence et admettre l'idée. de 1" Être éternel, qui influe essentiellement sur les destins des nations, n'est point une idée trop hasardée ; » il affirme que « les hommes illustres qui ont écrit avec l'inspiration de ce sentiment sublime, n'en avaient pas moins de morale pour croire à l'existence de Dieu. » Les amis de Brissot et de Guadet accueillent ces derniers mots par des cris violents et réclament l'ordre du jour. « Non, messieurs, reprend Robespierre, vous n'étoufferez

pas ma voix ; il n'y a pas d'ordre du jour qui puisse j

étouffer cette vérité i. » ■

Le tumulte qui suivit le discours de Robespierre i

fut tel, que le président ne put mettre aux voix l'im- \

pression de l'adresse. Un Girondin, Sillery, proposa \

d'en voter l'impression comme d'une opinion person- \

ne lie de Robespierre et non comme d'une adresse de ;

la société. Le tumulte recommença. Les partisans de '\

Robespierre et ceux de Guadet, dont les forces se \

balançaient, échangèrent les altercations les plus *^

vives. Un membre, — c'était Santhonax, Girondin \

comme Sillery, — cria brutalement à l'évèque de \

Paris, qui occupait le fauteuil : « Point de capucina- !

des, monsieur le président ! » Celui-ci fut obligé de \

se couvrir, puis de lever la séance ; l'Assemblée se ;

sépara au milieu d'un inexprimable désordre 2. ^

Pendant le mois d'avril, les querelles se multi- 1

plient et deviennent de plus en plus acerbes. l

Le Patriote français insinue, dans son numéro du 'i

18 avril, que Robespierre pouvait bien être mis en \

œuvre par la liste civile^. Le 22 avril, Condorcet ]

publie, dans la Chronique de Paris, un article où il ;

accuse les adversaires de la guerre d'être payés par ■

la liste civile. Merlin (de Thionville) le somma, en \

pleine Assemblée législative, de prouver son dire. Il i

le mit de nouveau en demeure de le faire, dans la ]

séance des Jacobins du 23 avril. Cette séance fut une j

mêlée véritable. Merlin avait pris à partie Condor- l

cet; CoUot d'Herbois attaqua Brissot et Rœderer ; .'

Tallien accusa Brissot et Condorcet de viser au j

rôle de Cromwell, et proposa à la société de soumet- 1

tre tous ses membres à un scrutin épuratoire. Chabot ^ dénonça Brissot, Guadet, Fauchet, Vergniaud. Robes-

1. Journal des débats et de la con-espondance de la Société "{ des Amis de la Constitution, n° 167. i

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