Le Patriote français, n» 992. ï
pierre promit de présenter un tableau complet de-^ machinations ourdies contre la révolution et de l'appuyer de pièces justificatives l. En matière de dénonciations, Brissot n'entendait se laisser devancer par personne. Aussi écrivait-il, au sortir de la séance :
M. Collot d'Herbois a dénoncé MM. Rœderer, Brissot, Condorcet et autres ; M. Merlin a dénoncé M. Condorcet; M. Robespierre a appuyé ces dénonciations, et en a promis une volamineuse collection pour vendredi. M. Chabot a dénoncé MM. Condorcet, Fauchet, Vergniaud, Guadet, enfin toute l'Assemblée nationale, excepté trente membres (dont M. Chabot e.st un). Vendredi, l'on a déclaré la guerre au roi de Hongrie 2, et voilà à quoi l'on s'occupe ! Puisqu'il faut dénoncer, nous dénoncerons aussi : le juré de l'opinion publique prononcera entre tous les patriotes et quelques hommes corrompus ou turbulents, instruments du comité autrichien, qui paye les uns et égare les autres *.
Deux jours après, le 25 avril, Brissot arrivait aux Jacobins et tenait sa promesse ; son discours ne dura pas moins de deux heures. Ses ennemis l'avaient accusé de viser, comme Cromwell, au protectorat. II les accusait à son tour de vouloir eti'rayer les esprits par ce mot, afin de pouvoir les familiariser avec ceux de tribun et de tribunat.
Les tribuns ou les agitateurs, poursuivait-il, sont une classe d'ennemis bien plus dangereux pour le peuple que les protecteurs. Les tribuns sont les hommes qui veulent accaparer la réputation, la popularité, pour accaparer l'empire ; qui flattent le peuple pour le subjuguer; qui tyrannisent les opinions sous le nom de la liberté ; qui décrient tout ce qui ne sort pas de leur bouche ; rendent suspects tous ceux qu ne caressent pas leurs exagérations ; distillent le poison des défiances, le fiel des soupçons, sur la vertu la plus pure,
i. Journal des débats et de la correspondance delà Société des Amis de la Constitution, n» 183.
2. La déclaration de guerre au roi de Hongrie et de Bohème t du vendredi 20 avril 1792.
Le Patriote français.
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100 LA LÉGENDE DES GIRONDINS i
parce que la vertu ne veut pas s'avilir devant leurs caprices. ;■
Voulez-vous reconnaître ces hommes à des signes certains ? '
Rappelez-vous qu'Aristide et Paocion n'assiégeaient pas sans 1
cesse la tribune ou les places publiques, mais qu'ils étaient ;
à leur poste, ai ca np ou dans les tribunaux ' ; qu'ils ne \
parlaient jaiiiais deux-aiêmes ; qu'ils pariaient peu, mais •
qu'ils faisaient beaucoup. Rappelez-vous qu'ils ne flattaient .]
jamais le peuple... Les aristocrates et les faux patriotes de \
ce temps-là n'épargnèrent pas à ces grands hommes les ;i
dénonciations et les menaces. Phocion fut même victime d'un :
de ces flatteurs du peuple, qui l'accusa d'avoir conjuré con- 1
tre sa patrie, lorsqu'il s'occupait du soin de la sauver *. *
Guadet. qui parla après Brissot, fut plus agressif ^ encore. Après avoir invité la société à « faire justice
de ces orateurs empiriques qui ont toujours à la bou- ;
che les mots liberté, tyrannie, conjuration... qui \
mêlent toujours à leur éloge personnel des flagorne- l
ries pour le peuple », il prit directement Robespierre ;
à partie. i
M. Robespierre, dit-il, a annoncé qu'il avait un grand com- '
plot de conjuration à vous dévoiler ; il a annoncé que, dans ;
la séance de vendredi, il mettrait sous vos yeux les preuves J
d'un plan de guerre civile arrêté dans l'Assemblée nationale; |
■: e le somme de tenir sa parole, et pour le mettre à même de 3
faire connaître à cette société cous les traîtres à la fois, je \
lui dénonce un homme qui met toujours son orgueil avant la '
chose publique, et son amour-propre avant l'amour de la patrie ; i
je lui dénonce un homme qui parle sans cesse du prix qu'il ;
1. Quelques jours auparavant, le 10 avril 1792. Robespierre avait donné sa démission de la place d'accusateur public près le tribunal criminel du département da Paris. — Le Journal de Condorcet avait fait, à cette occasion, les réflexions suivantes : « On s'étonne que M. Robespierre ait déserté un poste où l'avait appelé la confiance de ses concitoyens, et qu'il ait choisi précisément le moment où la bienfaisante institution du jury allait commencer à entrer en activité » (Chronique de Paris, n» du 19 avril 1792).
2. Le Patriote français. — Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution^ no 184.
attache à la confiance du peuple, de son dévouement à défendre ses intérêts, et qui a déserté le poste où la confiance et l'intérêt du peuple l'avaient appelé ; je lui dénonce un homme qui iasulte tous les jours à la raison des membres de cette société, en leur parlant d'une faction qui le persécute, tandis que, chef lui-même d'une faction, il y dispose à son gré de l'ordre du jour, de celui de la parole, et de tous les signes d'approbation qu'on y reçoit ; je lui dénonce un homme qui, soit ambition, soit malheur, est devenu l'idole du peuple, et cherche tous les jours à le devenir davantage ; je lui dénonce un homme qui ne cesse d'assiéger la tribune, et d'y parler de lui, de ses vertus, de ses sacrifices et de ses terreurs atiectées, lorsque l'amour de la liberté lui commanderadt peut-être de s'imposer à lui-même la peine de l'ostracisme ; je lui dénonce un homme qui, après s'être opposé à la guerre et avoir prédit qu'elle entraînerait les plus grands malheurs, puisqu'elle assurerait le triomphe de nos ennemis du dedans, cherche à réaliser ces malheurs, en divisant les patriotes, et en semant au milieu d'eux les défiances et les soupçons ; je lui dénonce un homme qui, dans le n;omentoù il cherche à afl'aiblir, par les accusations les plus absurdes, la confiance du peuple dans la majorité de ses représentants, fait écrire, dans un journal dont il dispose ', que le moment est venu de donner un dictateur à la France *...
Robespierre, que ces traits, choisis avec habileté et lancés avec vigueur, atteignaient en pleine poitrine, ajourna sa réponse à la séance suivante.
Pendant que les chefs des deux factions se dénonçaient ainsi violemment les uns les autres à la tribune, leurs partisans transformaient la salle en un véritable champ de bataille. Dans cette séance du 25 avril, oti Brissot et Guadet prononcèrent leurs discours, un des censeurs était amené à faire entendre cette protestation : « M. Desmoulins tient ici des propos infâmes. Il est affreux, après avoir employé tous les moyens d'honnêteté pour le faire cesser, de lui enten-