Paganel, Essai historique... i. III, p
2. Examen critique de Vouvrage posthume de Mme la baronne de Staël, ayant pour titre : Considérations sur^
On remarque que, d'après Paganel, tous les Girondins, à l'exception de Guadet, avaient accepté de se rapprocher de Dant^)n ; ils n'avaient donc pas Tattitude qu'on leur a si bénévolement prêtée; ils ne répugnaient pas, autant qu'on a bien voulu le dire, à l'idée dune alliance avec l'homme de Septembre ! — Bailleul ne cite également que Guadet comme ayant opiniâtrement repoussé toute transaction. Nous ne croj'ons point d'ailleurs qu'il y ait lieu d'attacher ici une grande importance aux anecdotes 4 de Paganel et de Bailleul. Le premier n'a point assisté aux conférences dont il parle et dont il ne précise pas l'époque. De l'aveu du second, le fait qu'il rapporte lui a été raconté, longtemps après les événements, par un ami dont il ne fait pas connaître le nom et qui, luimême, n'avait point pris part à ces conférences. Nous n'avons donc là tout au plus qu'un témoignage de troisième main.
Le récit de Durand de Maillane a une valeur plus sérieuse.
Ce n'était plus, dit-il, entre les membres divisés de la Convention, qu'une guerre de parti, guerre de passions et d'aveuglement qui ne pouvait tourner qu'à la ruine de la chose putlique. Pénétrés de cette désolante vérité, nous pressâmes, q uelques-uns de mes collègues et moi, ceux du parti de Petion qui combattaient pour sa cause aux premiers postes de vouloir lien sacrilier leurs goûts, leurs inclinatioas personnelles au lien de la paix dans la Convention. Nous dîmes, nous limes tant qu'enfin, nous les engageâmes à provoquer une conférence entre les principaux acteurs des deux partis pour con- ^enir et arrêter, s'il était possible, des points de réunion entre eux. La conférence eut lieu. Danton y allait de bonne foi et c ésirait l'accord, mais il n'y eut pas moyen de gagner les autres. La paix eût tué Robespierre, et il voulait vivre -et régner.
les principaux écènements delà Révolution française, paT c.-Ch. Bailleul, ancien député, 1818, t. II, p. 168.
1. C'est l'expression dont se sert Paganel pour caractériser son récit, t. III, p. 393.
De sorte que le lendemain nous tous, qui attendions les meilleurs effets de ce colloque, nous fûmes bien surpris et encore plus affligés d'apprendre que les esprits, au lieu de s'apaiser et de s'entendre, s'étaient séparés plus aigris qu'auparavant les uns contre les autres. J'en fis mes plainte-; à Barbaroux qui me dit fièrement qu'tZ n''était pas possible que le vice marchât jamais d'accord avec la vertu. Dans une telle prévention, il se forma entre les deux partis une lutte où le parti Petion fat détruit par des moyens homicides dont il n'aurait jamais été lui-même capable'.
Encore bien que Durand de Maillane n'ait donné aucune indication sur l'époque à laquelle aurait eu lieu cette tentative de rapprochement, on .ne saurait pourtant récuser l'autorité de son témoignage, puisqu'il a été activement mêlé aux préliminaires de la conférence, et que, sans y assister, il en a suivi les incidents de très près. Or, il nous montre les Girondins acceptant en principe de se réunir et de s'entendre avec Danton. La conciliation ne se fit pas; mais il ne dit nullement que la rupture ait eu pour cause le refus de se taire sur les massacres de Septembre. Quant au mot de Barbaroux, — partout cité, repro duit par M. Louis Blanc aussi bien que par M. Thiers et mis en vers par M. Ponsard, — nous savons maintenant dans quelle circonstance il fut prononcé. Il ne l'a point été dans la conférence entre les Girondins, Danton et Robespierre ; il n'a point été, dans un mouvement et avec un geste superbes, jeté tout sanglant à la face de Danton ; il a été dit tout simplement, le lendemain, en manière de conversation, à l'honnête Durand de Maillane. M. Thiers, qui l'a introduit le premier dans l'histoire, ne s'est pas contenté de dénaturer les. circonstances dans lesquelles il s'est produit, il a fait subir aux paroles de Barbaroux une altération qui en modifie singulièrement la portée.
1. Histoire delà Convention nationale, p&v Durand de Maillane, p. 3(3.
Barbaroiix avait dit : Il ii'e^t pas possible que le VICE marche jamais d'accord avec la vertu. M. Thiers lui fait dire : Il n'y a aucune alliance possible entre le crime et la vertu ; — ce qui n'est pas du tout la même chose. Le mot vice, en eftet, ne saurait viser les massacres des prisons; avec le mot ciMME, au contraire, il est loisible, et on ne s'en est pas tait faute, de peindre Barbaroux, indigné, frémissant, et repoussant avec horreur les avances de l'homme qui a sur les mains le sang de Septembre !
YIII
Il est temps d'arriver à un témoignage décisif, émané de l'un des principaux membres de la Gironde, qui, lui, assista à toutes les conférences ; au témoignage de Meillan, le courageux député qui était à son banc, à la Convention, le 2 juin 1793, pendant que, réfugiés chez lui, dans sa chambre de la rue des Moulias, Brissot, Guadet, Gensonné, Petion et plusieurs de leurs collègues attendaient l'issue de la séance i. Voici le récit de Meillan :
A peine la conspiration du 10 mars eut échoué, lisons-nous dans se^ Mémoires, que Danton proposa une réconciliation... Oi accepte, on se rend au comité de défense générale pour s'expliquer amicaleiuent sur les griefs et soupçons réciproques. On s'accuse, on se défend. J'assistais à toutes les confértnces. Je vis ciairement que Danton ne croyait pas un mot des accusations qu'il intentait. Peut-être n'attaquait-il que pour éviter d'être réduit à la défensive. Je vis Brissot, Guadet, Virgniaud, Gensonné, se défeadre avec le même soin que s'ils aA-aient été séi-ieusement inculpés. Ils attaquèrent, à leur tour, et la défense de Danton se réduisit à ces paroles : «Moi ! aspirer à la do.nination ! mais où sont mes trésors ? où sont mes
i. Mémoires de Meillan, p. 52.
Girondins
armées L.. » Ces explications n'étaient qu'une forme de la part des uns, et qu'une affaire de délicatesse personnelle de la part des autres. Il n'en résulta pas de rapprochement. Danton fut à peu près le seul qui entra sérieusement en matière. Robesiiierre ne fit que s'emporter chaque fois que Buzot ou Barharoux lui présentaient des vérités trop pressantes. Pour Marat, il était alors si méprisé, que personne, même dans son parti, ne daigna ni l'écouter ni lui adresser la parole. Ce fut dans une de ces conférences que Buzot atterra les Montagnards présents en paraissant instruit de l'existence d'un comité de sept d'etitre eux, qu'ils croyaient ignoré, et dont la mission était de préparer une insurrection de laquelle on devait profiter pour faire un nouveau massacre. Robespierre l'interrompit avec chaleur en disant : « Mais je n'en suis pas, moi, de ce comité!... » Les conférences roulèrent presque complètement sur les alarmes que Dumouriez commençait à nous donner *.
Voilà enfin un témoignage précis, détaillé, formel. Il fixe la date à laquelle ont eu lieu les conférences entre les principaux membres des deux partis qui divisaient la Convention ; il indique l'endroit où se tinrent les réunions ; et, sur l'un comme sur l'autre de ces deux points, il est impossible de n'être pas frappé de la concordance des Mémoires de Meillan avec les numéros du journal de Marat que nous avons cités plus haut. Enfin, Meillan, à la dill'érence de Paganel, de Bailleul et de Durand de Maillane, a assisté aux conférences dont il parle. Son récit mérite donc une confiance entière, et c'est lui surtout qu'il convient de prendre pour guide dans la question qui nous occupe. On est ainsi conduit à admettre l'existence de tentatives de rapproche liient entre Danton et les chefs de la Gironde ; à reconnaître que l'initiative vint de Danton, et à constater que le refus des Girondins fut causé par leur défaut de confiance dans la sincérité des avances qui leur étaient faites, par les soupçons, assurément très légitimes, que leur inspirait l'existence d'un
Meillan, p. 28.
comité d'insurrection, auquel ils avaient peine à croire que Robespierre et Danton tussent cou plèteu-ent étrangers. De la deinande qui leur aurait été adressée de ne plus ren uer le sang de Septeu:bre, de L'oublioù lis auraient li is leur intérêt propre pour ne songer qu'a eeiui de riiuiiianité, de leur obstination ï se perdre plutôt que de consentir à garder le jilence sur le crime de Danton, de toute cette légeMe léroïque, il n'y a pas trace dans les Mcmoires de Meillan, et M. Tliiers et les écrivains qui l'unt suivi ;e sont condamnés eux-mêmes lorsqu'ils ont invoqué ^on téu.oignage 1
Si nous ne nous abusons, la lumière est faite main- :enant, et cette scène où se sont complu jusqu'ici tous es historiens : luirbart mx et ( iuadet lançant à Danton les malédictions superbes : les chefs de la Gironde sacrifiant tout, leur liberté, leur \ie, le salut mén e le leur cause, plutôt que d'étoutfer sur leurs lèvres e cri de Tindignation et de la justice, cette scène uenteuse doit étrebitfée de l'histoire, il la faut laisser iiix romanciers et aux dramaturges.
Aussi bien, et c'est par cette remarque que nous »^oulons tinir, non seuleu eut la version des historiens, le M. Tliiers à M. Lanfrey, n'est pas vraie, — nous t^enons de le voir, — elle n'est pas même vraisembla- [)1(3. Conmient admettre, en etfet, que l'indignation des Girondins à l'endroit des massacres de Septembre ait 3t() aussi sincère et aussi profonde qu'on veut bien le li]^e? Est-ce qu'ils ne leur avaient pas prêté la complicité de leur silence et le concours de leur inaction? Plusieurs d'entre eux, et non des moindres, ne les avaient-ils pas approuvés i ? Deux de leurs chefs, Roiaid et Petion, n'avaient-ils pas été les premiers à leniander que l'oa jctnt au colle sur ces scènes
:.. Voy. plus haut, ch. iv.
affligeantes l ? Leurs représentants, dans le minis- i tère, Roland, Clavière, Lebrun et Servan, n'avaient- j ils pas consenti à rester les collègues de Danton, et i leur ve)-tu ne s'était-elle pas accommodée pendant un | longtemps du voisinage de son crime? Le ISseptem- ] bre, la Commission extraordinaire des vingt et un, | qui compte parmi ses membres Brissot, Condorcet, ' Guadet, Vergniaud, Gensonné, Lasource, présente à \ l'Assemblée législative un projet d'adresse aux Fran- \ çais, dénonçant « le complot que des scélérats ont ■: formé d'assassiner plusieurs députés » du parti de la j Gironde. L'adresse est énergique, et c'est avec la plus [ vive indignation que Brissot et ses collègues flétris- i sent les misérables qui aiguisent contre eux leurs poi- j gnards. En revanche, ils ont pour les assassins du | 2 septembre, qui n'ont, il est vrai, tué que des roya- : listes,, d'étranges ménagements, et les termes de leur i f^c^re^.ve vont jusque-là de légitimer les massacres: j « Dans les temps d'insurrection, disait la Commission j des vingt et un, lorsque le peuple se lève pour oppo- ] ser à la tyrannie et à l'oppression une résistance légi- j time, il peut quelquefois, entraîne par des hommes \ passionnés pour la liberté, 'Regarder l'activité des \ lois comme trop lente pour lui garantir sa sûreté; j mais l'idée d'attentats contre ses propres représen- ; tants ne pourrait lui être inspirée que par de vérita- \ blés ennemis de la nation 2. » plus tard, sans doute, \ et seulement le 20 janvier 1793, les Girondins feront ; décréter par la Convention que le ministre de la jus- i tice sera chargé de poursuivre les auteurs, complices et provocateurs des assassinats et brigandages commis i dans les premiers jours de septembre. Mais cette de- \ mande de poursuite était dictée, non par une indigna- ; tion sincère, qui eût été dans ce cas singulièrement :