LA CONSTITUTION GIRONDINE
Principes et idées de la Gironde en matière de gouvernement. — Plan de constitution, rédigé par Gensonné et présenté par Condorcet au nom du comité ue constitution. — Analys3 de la Conslitution girondine, plus anarchique ei plus impraticable que la Constitution montagnarde. — Sentiments libéraux des députés de la Gironde : ils proclament la liberté illimitée de la presse, et ils prononcent la peine de mort contre ceux q li par leurs écrits ou par leurs discours médiraient de la République.
Nous avons déterminé la date de la rupture entre la Gironde et la Montagne, et nous avons établi que cette rupture, antérieure de plusieurs mois aux journées de Septembre, avait eu pour cause une rivalité de partis, une lutte d'ambitions, et nullement, comme on l'a trop dit, l'indignation éprouvée par les Girondins à la vue du crime triomphant et de la justice outragée. Amené, au cours de cette étude, à rechercher ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans la scène, partout reproduite, qui représente les Girondins repoussant la main de Danton, parce qu'elle est tachée de sang, et aimant mieux mourir que de faire aux assassins des prisons l'aumône de leur silence, nous croyons avoir montré qu'ici encore la légende s'est substituée à l'histoire. Mais la légende — la légende révolutionnaire surtout — est difficile à déraciner : on se flatte de l'avoir détruite, et voilà qu'elle reparaît et qu'elle envahit de nouveau le champ où la charrue a passé. Que le lecteur nous pardonne donc si nous poursuivons quelque temps encore une démons-
tration que peut-être il estime déjà faite. Aussi bien. puisque les historiens ne se sont pas lassés de multiplier, sur cette question des Girondins, les aftirmations sans fondement, les erreurs et les sophismes, ne nous lassons pas nous-méme de réunir, d'accumuler s preuves.
Après nous avoir représenté les Girondins entrant en lutte avec les hommes de la Conmiune et de la Montagne pour ne pas pactiser avec le crime, leurs avocats nous les montrent animés de >entiments sagement libéraux et professant sur la nécessité du pi^incipe d'autorité des doctrines qui ci-t'ent entre eux et leurs adversaires une nouvelle cause de séparation. Ils atiirment que Vergniaud et ses collègues, bien loin d'avoir été des démagogues, «ont voulu, au contraire, opposer l'autorité à l'anarchie » ; que. si leurs opinions avaient ]H-évalu, « la souveraineté populaire aurait été contenue dans des barrières aussi serrées qti'elles potivaient l'être à cette époque ; le principe d'autorité aurait été établi avec toute la latitude qu'il était possible de lui donner alors ; les deux forces auraient été équilibrées ; la liberté, Tégalité auraient été tout aussi assurées que dans les constitutions de 1791 et de 1793. mais escortées de l'autorité essentiellement nécessaire à leur mainîien ». Ils ajoutent que « les Girondins eurent, en fait de gouvernement, des idées rationnelles et pratiques, qu'ils comprirent parfaitement la nécessité de la hiérarchie des pouvoirs et qu'ils tirent etïbrt pour l'établir ». Enfin, et pour î'uit résumer d'un mot, ils affirment que « leurs doctrines furent sagement libérales i ».
i. Les Girondins, par J. Gaadet, 2« édition, 1861. t. 1'. Ô09, 513, 514, 528.
A quel point ces aflirmations s'éloignent de la vérité, nous allons le faire voir en plaçant sous les yeux du lecteur le tableau des principes et des idées de la Gironde en matière de gouvernement, et ce tableau, nous l'emprunterons à un document authentique, au Plan de constitution présenté par les Girondins à la Convention nationale.
Le 11 octobre 1792, la Convention avait nommé un comité de constitution, composé de neuf membres, et chargé de lui soumettre le plan d'après lequel serait construit l'édifice de la république. Les neuf membres élus furent Brissot, Vergniaud, Petion, Condorcet, Gensonné, Thomas Paine, Sieyès, Barère et Danton. Danton était seul pour représenter la Montagne, à laquelle Barère ne s'était point encore rallié : l'ancien rédacteur du Point du jour i se demandait de quel côté se lèverait le soleil, et, en attendant, se tenait à égale distance du parti Robespierre et du parti Brissot. Ainsi faisait également son collègue Sieyès. Les six autres membres appartenaient à la Gironde, qui avait par suite, au sein du comité, une majorité des deux tiers. Mme Roland nous apprend, dans ses Mémoires, qu'une partie du Plan de constitution soumis à la Convention a été rédigée par Gensonné 2. Le choix de Condorcet, comme rapporteur, suflirait d'ailleurs à établir que ce Plan était bien l'œuvre de ce dernier et de ses amis. Nous avons donc là le résultat de leurs méditations, le résumé de leurs doctrines. Il importe de s'y arrêter quelques instants et de voir si les idées des hommes d'Etat de la Gironde étaient, ainsi que l'ont soutenu leurs défenseurs, rationnelles et pratiques.
Le caractère qui frappe tout d'abord dans le projet
1. Le point du jour, ou Résultat de ce qui s'est passé la veille à V Assemblée nationale. Ce recueil, qui va du 19 juin 1789 au 2 octobre 1791, forme 26 volumes in-8.