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André Chénier assistait à cette séance du 19 avril, j'imagine qu'au sortir de la (Convention, il a dû être tenté de jeter sur le papier l'esquisse d'une églogue, où Robespierre et Petion se donneraient la réplique, à la façon du chevrier et du berger qu'il a si admirablement mis en scène dans sa pièce intitulée : La libet-té \
Robespierre. —Le droit de manifester ses opinions, soit par la voie de l'impression, soit de tout autre manière, est une conséquence si évidente de la liberté de l'homme, que la nécessité de l'énoncer suppose ou la présence ou le souvenir récent du despotisme *.
Petion. — Tout homme est libre de manifester sa penséo et ses opinions, soit par la presse, soit par tout autre moyen ».
Robespierre. — Il faut que la liberté de la presse soit absolue.
Petiox. — Il faut que l'on ne puisse, sous aucun prétexte, restreindre la liberté de la presse.
Robespierre. — Il n'y a qu'une exception à faire à ce grand principe.
Robespierre et Petion, ensemble. — Les écrivains qui diront du mal de la république seront guillotinés.
Robespierre. — Oui, que l'échafaud soit dressé pour les journalistes qui oseront nous attaquer ! Ayons seulement bien soin de répéter en les envoyant à la mort, que le droit de manifester ses opinions par la voie de l'impression est un droit inviolable et sacré.
Petion. — Oui, envoyons à la guillotine ceux qui manifesteront leur pensée et leurs opinions par la voie de la presse ou partout autre moyen, et nous attesterons parla notre fidélité au principe de la liberté illimitée de la presse : est-ce que l'exception ne confirme pas la règle ?
1. Œuvres poétiques d'André de Chénier, avec une notice et des notes, par M. Gabriel de Chénier, t. I", églogue III».
2. Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, présentée par Robespierre à la société des Jacobins, le 5j1 avril 1793, art. 4. Journal du club des Jacobins, n» 399. ^
3. Déclaration des droits naturels, civils et politiques hommes, présentée par le comité girondin à la Conven-
n nationale, le 16 février 1793, art. 4 et 5.
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Quel dialogue ! et quel parti en aurait tiré l'auteur des Eglognes et des ïambes ! Avec quelle indignation généreuse et puissante n'eût-il pas flétri ces comédiens de liberté, ces lâches et sanglants histrions ! Comme il les aurait marqués d'un ter chaud, se gardant bien d'établir une distinction, que rien alors n'eût justifiée, entre le chevrier de la Montagne et le berger de la Gironde ; entre Robespierre, ce menteur homicide i,et Petion cet échevin que la Râpée honore^, ce magistrat dont la cruauté niaise est ■passée en proverbe 3 /
Cette distinction, la plupart des historiens de la Révolution n'ont pas manqué de la l'aire; mais si elle est légitime dans une certaine mesure, il convient de ne point l'exagérer. Traîner Robespierre aux gémonies et placer au Panthéon Petion et Gensonné, Condorcet et Vergniaud, Guadet et Boyer-Fonfrède, est une entreprise que son succès même ne saurait justifier. Jusqu'au moment de leur chute, Petion et ses amis n'ont cessé de multiplier les lois entraînant la peine de mort ; si bien que la Terreur n'est guère autre chose que la mise en œuvre par Robespierre des décrets sanglants votés par les Girondins ^. Qu'après avoir voué justement au mépris et aux malédictions de l'histoire Robespierre, coupable d'avoir exéciité ces décrets, l'on vienne, au même moment, dans la même page, solliciter notre admiration et réclamer nos hommages pour ceux qui les ont rendus, c'est là une inconséquence que condamnent à la fois la vérité et le bon sens.
i. Œuvres d'André de Chénier, t. III, ïambes, x.
2. Hymne sur Ventrée triomphale des Suisses de Châteauvieux, publié par André Chénier, dans le Journal de Paris, le 15 avril 1792.
3. Article sur la Journée du 20 juin, publié par André Chénier dansle Journal de Paris, le 27 juin 1792.
4. Voir plus bas, au chapitre ix, la liste complète de ces décrets.