UAmi du peuple, n° 614, 1" décembre
Girondins 17
Si la guerre s'engage, disait-il dans son numéro du 24 décembre 1791, si la France remporte des victoires, n'y a-t-il pas tout lieu de craindre que les soldats essentiellement obéissants, éloignés de leur famille, habitués au camp, enivrés de vaine gloire, couronnés des mains du roi, caressés par les ministres, familiarisés avec le sang, le carnage et le spectacle journalier des combats, ne méprisent cette liberté tranquille et paisible qui doit faire notre bonheur ; qu'ils reprennent la manie des conquêtes; qu'ils veuillent porter au loin la gloire des armées françaises, et qu'ils appuient telles propositions qu'on voudra faire, pourvu qu'on leur permette de faire retentir continuellement l'Europe du bruit de leurs armes ? Une armée victorieuse, sous des généraux nommés par la cour, peut faire plus de mal que la réunion totale des forces de l'Europe, commandées par des rois ou des généraux étrangers. Ne perdons jamais de vue que la prétendue gloire des armes est un attrait tellement puissant qu'il a toujours et partout causé la ruine et l'esclavage des peuples *.
Le rédacteur des Révolutions de Paris laissait échapper ici le secret de son opposition à la guerre et de celle de Robespierre, de Danton, de Camille Desnioulins et de leurs amis. Ce qui dirigeait leur conduite dans cette circonstance, ce n'était ni un sentiment d'humanité, ni un sentiment de patriotisme; c'était la crainte de voir la France remporter des victoires, de voir des généraux noonmés par la cour, La Fayette et Rochambeau — La Fayette surtout 2 ! — mettre à profit ces victoires pour restituer à Louis XVI une partie de l'autorité dont on l'avait dépouillé! Il serait puéril, en effet, d'attribuer à des
i. Les Révolutions de Paris, n» 128. — Voyez aussi le no 130.
2. Le 14 décembre 1791, pour bien marquer sa volonté de déft'ndre,au besoin, contre l'étranger, les institutions nouvelles de la France, le roi avait fait annoncer au Corps législatif par M. de Narbonne, ministre de la guerre, l'envoi de cont cinquante mille hommes, divisés en trois armées, sous les ordres de La Fayette, de Rocliambeau et de Luckner {Moniteur du IG décembre 1791).
motifs d'un autre ordre l'attitude des orateurs et des journalistes de la Montagne ; mais il n'en reste pas moins que ces orateui*s et ces journalistes ne voulaient pas la guerre.
Qui donc la voulait ? Qui ? Brissot, Ck)ndorcet, Vergniaud, Louvet, Isnard, Lasource, Guadet, Gensonné, tous les chefs de la Gironde.
A cette date de fin 1791, premiers mois de 1792, Brissot disposait d'une influence considérable dans la presse, à la Société des Jacobins, à l'Assemblée législative ; il était arrivé notamment à faire du comité diplomatique son domaine propre, et il y décidait en maitre de toutes les questions de politique étrangère. Or, tous les moyens d'action dont il dispose, il les met, à cette époque, au service d'une seule idée : la guerre, la guerre ofiensive ! Dans le Patriote français, il ne cesse de pousser ce cri : « La guerre ! La guerre l ! » Aux Jacobins, il prononce un grand discours en faveur de la guerre, le 16 décembre 1791 ; et un autre, le 30 décembre. A l'Assemblée législative, le 29 décembre, il propose de rappeler les envoyés français de Stockholm, de Saint-Pétersbourg, de Madrid et de Rome. Le 17 janvier 1792, il demande que le traité de 1750 entre la France et l'Autriche soit anéanti comme contraire à la constitution; il veut que l'on notifie à l'empereur que la France regarde comme acte d'hostilité son refus d'employer ses bons offices et ses forces pour la dispersion des émigrés; la guerre doit être immédiate, elle doit être otténsive 2. n la désire si passionnément, qu'il va jusqu'à proposer de déguiser des soldats français en houlans autrichiens et de leur faire faire une attaque nocturne sur quelque Aillage français. A cette nouvelle, un membre fera une motion à l'Assemblée nationale, et on arra-