‹ La légende des GirondinsChapitre 166 sur 274 · Les Girondins, par J. Guadet, 1861, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Les Girondins, par J. Guadet, 1861, 1. 1, p

Malheureusement, presque à l'heure où M. Michelet s'élevait ainsi, non sans éloquence, contre les écrivains mal appris qui se permettaient de toucher à la reine de la Gironde, paraissait le catalogue d'une vente d'autographes i, mentionnant cinq lettres de Mme Roland à Buzot, lettres brûlantes qui, bientôt publiées par M. Dauban 2, ont mis à néant les plaidoyers de MM. Guadet et Michelet, et ont apporté à la thèse soutenue par M. Granier de Gassagnac une consécration définitive. En même temps que les Lettres de Mme Roland à Buzot, M. Dauban donnait au pubhc une édition de V Appel à l'impartiale postévité, entièrement conforme au manuscrit autographe, et parmi les passages rétablis se trouvait le suivant :

J'honore, je chéris mon mari, comme une fille sensible adore son père vertueux, à qui elle sacrifierait même son amant; mais j'ai trouvé l'homme qui pouvait être cet amant, et demeurant fidèle à mes devoirs, mon ingénuité n'a pas su cacher les sentiments que je leur soumettais. Mon mari, excessivement sensible et d'affection et d'amour-propre, n'a pu supporter l'idée de la moindre altération dans son empire ; son imagination s'est noircie, sa jalousie m'a irritée...

Ainsi, à la date où se place le discours de Buzot contre la création du Comité de salut public, au mois d'avril 1793, le malheureux Roland a été averti par sa femme qu'elle ne l'aime plus et qu'elle en aime un autre. Buzot, qui est marié, lui aussi, a eu sans doute le bon goût de ne point faire à sa femme une confidence analogue, et il faut reconnaître, à son honneur, qu'il porte moins allègrement que Mme Roland le poids de sa double trahison. « Les chagrins du cœur,

1. Catalogue d'un choix de livres, etc., et de documents manuscrits sur la révolution française, France, libraireéditeur, i864.

2. Lettres inédites de Mme Roland à Buzot, et de Buzot à Jérôme Le Tellier, 1864

écrit-elle dans un des portraits qu'elle a tracés de lui, ajoutèrent à la mélancolie vers laquelle il était incliné. » Lui-même nous apprend, dans ses Mémoires, que, dans les mois qui précédèrent le 31 mai, il fut plusieurs fois sur le point de donner sa démission de député et de se retirer de la vie politique. Il avait donc cessé à ce moment d'être l'un des guides de la Gironde; il n'était plus qu'un homme découragé, sans action sur ses collègues, détourné de son rôle de chef de parti par une passion qui l'absorbe tout entier. « Dès le 23 mai, dit M. Yatel, Buzot cesse de prendre la parole à la Convention. On remarque avec étonnement ce silence dans les séances orageuses qui précédèrent la chute de la Gironde. Au 31 mai, il ne monte pas à la tribune; au 2 juin, il ne parait pas à la séance i. » — Le 6 avril, cependant, il est monté à la tribune, il a signalé les dangers de ce comité d'exécution de neuf membres, proposé par Isnard. Il a sans doute entrevu, dans un avenir prochain, le jour où ce comité serait composé de membres de la Montagne, et ce jour-là, il le sait, la liberté de Mme Roland sera en péril ; cette vie, qui lui est plus chère que la sienne, sera menacée. Est-ce qu'il n'a pas, le 3 avril, entendu crier par les rues ce sommaire du journal de Marat :

Trahison de Dumouriez, Brissot, Buzot, Guadet, etc., identité de leurs complots, tramés dans la petite maison de Talma, dans le boudoir de la FEMME ROLAND, ct le conciUabule de Valazé ! 2

Ce qui prouve bien que, dans cette circonstance, Buzot n'était pas le porte-paroles de la Gironde, c'est qu'il ne fut soutenu que par un seul des membres du parti, Birotteau, député des Pyrénées-Orientales. Isnard, au contraire, parlant au nom du comité de

1. Charlotte de Corday et les Girondins, par M. Cliarles Vatel, t. II, p. 333.

Page 1