LA CHUTE DE LA GIRONDE
Le 31 mai. — Les Girondins désertent leur poste. — Attitude étrange de Vergniaud. — Le 2 juin. Réunion chez Meillan. Sauve qui peut! — Députés en état d'arrestation chez eux. — Sur l'authenticité d'une lettre attribuée à Vergniaud. — La Gironde et le Fédéralisme. — Les Girondins dans le Calvados. L'insurrection normande. — Louvet et le vertueux Petion. — La bataille sans larmes. — La Protestation du 6 juin 1793. — Conduite des Girondins restés à la Convention, du 3 juin au 3 octobre.
Les longs développements dans lesquels nous som- '\ mes entré ont eu pour objet et, si nous ne nous abu- i sons, ont eu pour résultat d'établir que, loin d'avoir , été des hommes modérés, sincèrement libéraux, ayant j la haine de l'anarchie et l'horreur du sang, les Giron- ; dins n'ont pas eu plus que les Montagnards le senti- \ ment de la justice et de la liberté ; que leurs doctrines n'ont guère été moins démagogiques que celles \ de Robespierre et de Saint-Just, et que leurs actes : souvent furent aussi criminels. ^
Jusqu'au 10 août, ils ont rivalisé de passion, de vlo- ; lence et de haines avec les pires Jacobins ; ils ont \ flatté les mauvais instincts de la populace, encouragé | ses excès, amnistié ses crimes. Ils ont de gaieté de 1 cœur précipité la France dans la guerre; ils ont \ appelé de leurs vœux, non la victoire, mais la défaite, \
la défaite qui leur permettra de crier à la trahison et de ramasser le pouvoir sur les débris de la constitution détruite, dans le sang de nos soldats, tombés victimes de leurs calculs impies.
Ils ont préparé le 10 août, plusieurs d'entre eux poussant directement au renversement de la royauté et prenant une part active à la révolution, les autres y travaillant indirectement et la rendant inévitable ; tous, une fois la révolution accomplie, revendiquant l'honneur de l'avoir faite et d'en être les véritables, les uniques auteurs.
Du 10 août au 20 septembre 1792, maîtres absolus de l'Assemblée législative, ils ont essayé de tenir tête à la Commune de Paris; mais ces velléités de résistance, qui n'avaient rien d'héroïque dans leur principe, puisqu'il s'agissait pour eux de défendre leur pouvoir, leur liberté et leur vie, étaient suivies invariablement de capitulations honteuses couronnées par l'incroyable décret du 30 août, aux termes duquel, au lendemain des visites domiciliaires qui ont rempli les prisons et à la veille des massacres qui vont les vider, la Gironde déclare que la Commune de Paris a bien mérité de la patrie ! Pour bien marquer d'ailleurs que, si elle manifeste parfois l'intention de s'opposer aux empiétements de la Commune, elle n'entend point prendre en main d'autre cause que la sienne et qu'elle n'a garde de vouloir défendre le droit et la liberté, elle applaudit au pillage des imprimeries et à la suppression des journaux contre-révolutionnaires; elle vote l'établissement du tribunal criminel extraordinaire du 17 août, précurseur et modèle du Tribunal révolutionnaire du 10 mars 1793 ; elle édicté contre les prêtres des décrets de proscriptions ; elle fait de la dénonciation un devoir patriotique ; elle multiplie les luis prononçant la peine de mort ; elle descend jusque-là, de déclarer que le marchand qui vendi^a une cocarde Girondins 21
blanche et la femme qui en mettra une à son bonnet, seront envoyés à l'échafaud.
Pendant cinq jours, du 2 au 6 septembre, elle laisse s'accomplir sous ses yeux les plus abominables massacres; elle laisse égorger des vieillards, des femmes, des enfants, sans faire un geste, sans jeter un cri, et ces égorgements accomplis, les principaux de ses membres n'élèvent la voix que pour applaudir à la générosité et aux vertus du peuple de Paris.
A la Convention, où elle dispose, comme à l'Assemblée législative, d'une majorité considérable, elle prend l'initiative du procès de Louis XVI, elle en dirige toutes les phases, elle fournit à la Montagne l'appoint nécessaire pour la mort, elle joint ses votes à ceux de Robespierre et de Saint-Just pour faire rejeter le sursis ; et lorsque la tête du meilleur des rois et du plus vertueux des hommes a roulé sur l'échafaud, elle célèbre par la voix de ses chefs ce grand acte de justice nationale.
Du 21 janvier au 31 mai, les Girondins ont élaboré une constitution, la plus inepte et la plus anarchique qui fût jamais, à ce point monstrueuse qu'un jour, dans les colonnes au Journal de la République française, s'éleva contre elle une protestation à laquelle les bons citoyens furent obligés de s'associer, encore qu'elle fût signée du nom de MARAT !
Ils ont voté la création du Comité de salut public et celle du Tribunal criminel révolutionnaire. Ils ont institué dans chaque commune des comités de surveillance, et dans chaque grande ville la garde du' peuple. Inscrire la mort dans des lois sans nombre ne leur a pas suffi ; il ne leur a pas suffi de dénoncer les suspects, de créer des otages ; ils ont inventé contre leurs ennemis cette mesure la plus atroce de toutes, la "tnise hors la loi. Us ont pourvu de tous ses organes le gouvernement révolutionnaire; ils ont, suivant l'expression de l'un de leurs orateurs, Boyer-
Fonfrède, forgé de leurs mains ce taureau de Pfialaris, qui doit les dévorer un jour et avec eux tant d'innocentes et nobles victimes.
Ces choses étant faites, ils sont tombés. Ont-ils du moins honoré leur chute par leur courage ? Un rapide coup d'œil, jeté sur leur conduite dans les journées du 31 mai et du 2 juin 1793, va nous permettre de répondre.
Le 31 mai, avant le jour, Paris est réveillé par le bruit du tocsin sonnant à tous les clochers de la ville 1. A cinq heures, au bruit du tocsin est venu se mêler le bruit des tambours. On bat le rappel dans tous les quartiers 2. Les barrières sont fermées, les courriers de la poste sont arrêtés, toutes les communications sont interrompues avec le dehors 3. Une foule considérable, où les curieux, braves gens qui font de l'émeute sans le savoir, sont mêlés aux émeutiers de profession, se dirige vers les Tuileries. Dès huit heures du matin, il n'y a pas moins de dix à douze mille personnes autour de la salle où, depuis le 10 mai, la Convention tient ses séances ; aux premières approches de la nuit, il n'y en aura pas moins de quarante mille.
A une heure, le canon d'alarme s'est fait entendre. Les sans-culottes du faubourg Saint-Antoine et du faubourg Saint-Marceau sont descendus au nombre dt! huit à dix mille 4, traînant avec eux leur artille-
1. Souvenirs de Dulaure sur les journées des 31 mai et 2 juin 1793.